Une après-midi, Aube s'habilla avec soin d'une robe assez foncée, que releva seul l'éblouissement vaporeux d'un grand fichu Marie-Antoinette en mousseline de soie blanche.
Puis elle prit un petit panier et parut hésiter avant de le remplir. Elle effleura des yeux sa bibliothèque peu garnie, mais elle ne put arrêter son choix sur aucun livre. Elle regarda le plateau préparé pour sa collation; il y a avait là des fruits superbes, d'exquises pâtisseries fraîches que la cuisinière avait préparées exprès pour Aube, un flacon de vin doré. Mais Aube ne se décida pas davantage; elle passa sur la terrasse et cueillit quelques fleurs.
Avant de sortir, elle embrasse sa mère.
— Où allez-vous? dit Mme de Menaudru. Chez les pauvres? Allez où il vous plaira, ma chérie.
Elle pensait: Rien qu'en voyant votre visage, les pauvres seront un peu consolés.
Auberte allait chez les pauvres, mais sa mission s'imprégnait d'un caractère tout spécial. Auberte ne resterait plus en retard de courage avec la famille qui était devenue son modèle, elle voulait frapper d'un grand coup sa réserve craintive: elle allait, dans l'intrépidité de son innocence, visiter et assister une coupable dont tout le monde se détournait.
Elle avait appris que la vieille demoiselle qui vivait seule, sous une réprobation tacite, était souffrante. Mlle de Mareux s'était trouvée mal à l'église, elle avait eu la force de rentrer, et, depuis, on n'avait plus entendu parler d'elle.
C'était pour le coeur d'Aube une démarche tentante et difficile. Et, en arrivant sur le chemin où elle avait reçu naguère de Gillette des excuses tumultueuses, elle ralentit le pas et songea à changer de route. Mais elle se domina, monta les quelques marches du talus et, ne voyant pas de sonnette, — personne ne réclamait jamais l'admission dans cette demeure, — elle poussa la porte que Gillette avait secouée un jour et qui, cette fois, s'ouvrit dans difficulté.
Elle se trouva dans un jardin qu'on ne découvrait pas du dehors. Devant la façade de la maisonnette, elle ne vit d'abord que des roses trémières très hautes et encore toutes fleuries qui faisaient un rideau éclatant devant la porte vitrée et les fenêtres basses, et que le soleil enveloppait d'une lumière dorée poudroyante. Des abeilles bourdonnaient autour de ces fleurs.
Personne dans le jardin, ni dans le vestibule où Aube pénétra.Elle frôla une porte.
— Entrez! dit de l'intérieur une voix faible, un peu fêlée.
Aube entra, ses pieds devenus très lourds la portaient avec peine. Le sens de sa démarche l'intimidait tout à coup. Mais elle était là, il fallait bien continuer: elle ne pouvait plus revenir en arrière. La pièce donnait sur le jardin et le soleil y filtrait à travers les grandes roses trémières.
— Que désirez-vous? lui dit-on encore.
Elle distingua une forme féminine allongée dans un fauteuil, une forme fluette, petite, émaciée, un visage mince, flétri, qui lui parut sans âge, dans lequel s'ouvraient deux yeux qui regardaient Auberte et l'étonnèrent par leur intensité de calme et de douceur. Aube songea qu'on aurait dit les yeux d'une âme plutôt que ceux d'un corps. De fait, le corps de Mlle Anne était si amoindri, si réduit, qu'il n'existait que pour le principe et ne comptait pas.
— Que désirez-vous? répéta la vieille demoiselle immobile.
— On m'a dit que vous étiez malade et je suis venue.
— Et vous êtes venue!
Elle redit ces mots comme s'ils avaient eu les sons incompréhensibles d'une langue étrangère. Vous êtes venue! fit-elle avec l'incrédulité du dormeur qui sent venir la fin de son rêve. Qui êtes-vous?
— Auberte de Menaudru.
Il y eut un silence, l'ombre d'une déception tomba sur ce visage transparent. Elle fit un mouvement bref comme pour parer le coup auquel elle était à l'avance résignée.
— Comment avez-vous dit?
— Auberte de Menaudru, Aube comme on m'appelle.
— Mon enfant, reprit Mlle Anne avec hésitation, ne vous êtes-vous pas trompée? Savez-vous qui je suis?
— Un peu notre parente. Votre nom est dans les miens. Et puis vous avez été malade. Etes-vous mieux?
Elle répondit oui, de la tête.
— Ne puis-je rien faire pour vous?
— Non, mon enfant, merci.
— Je vous apportais des fleurs, mais vous en avez plus que nous, il me semble.
Pas de réponse. Un froid s'infiltrait en Auberte.
Il y avait entre elles comme une glace, que ni l'une ni l'autre ne pouvait briser. Aube allait être obligée de partir, et elle devinait qu'il n'y aurait plus lieu pour elle de revenir ici. Qu'était-elle venue faire, que voulait-elle? Secourir une coupable? Mais Mlle Anne de demandait rien. Une coupable? Aube s'interrogeait. Elle pensait, avec une sorte de terreur, que sa pitié était peut-être une insulte. Mlle Anne ne lisait-elle pas sur les traits de sa visiteuse que celle-ci partageait l'opinion générale.
Un chuchotement de voix, un piétinement de sabots troublèrent le lourd silence. Une demi-douzaine de petites paysannes faisaient irruption chez Mlle Anne. Quand elles furent dans la petite salle carrelée, elles prirent une attitude sage, un peu contrainte.
— Ce sont mes élèves, dit Mlle Anne; je leur apprends à raccommoder et à coudre. Ces menus talents font défaut parmi nos paysannes. Aujourd'hui, fit-elle, s'adressant aux petites, il n'y aura toujours pas de leçon, je suis encore fatiguée. Il n'y aura pas de leçon, mais il y aura à goûter.
Elle se leva péniblement et tira d'une armoire du pain et des fruits qu'elle distribua aux enfants avant de les congédier.
Auberte, mue par elle ne savait quel instinct spontané, tendit la main pour avoir sa part. Alors Mlle Anne rompit le pain avec Aube, comme si elle accomplissait quelque rite. Mais elle garda le silence. Les enfants étaient parties après un adieu sans effusion, et la tranquillité qui suivit rendit plus immuable et désolée la solitude de la petite maison.
Machinalement, Aube porta le pain à ses lèvres: quelque chose se détendit dans le visage angoissé de Mlle Anne.
— Oui, dit le vieille demoiselle, elles viennent ainsi deux fois par semaine, celles qui veulent bien, et vous voyez qu'il n'y en a pas beaucoup; je ne peux pas assez faire pour elles, je suis pauvre.
Elle était pauvre, Aube n'en doutait plus: la jeune fille voyait l'indice de cette pauvreté extrême, justificatrice, dans la nudité des pièces, dans l'indigence du costume noir de Mlle Anne. Mais alors qu'avait-elle fait du trésor?
Mlle Anne croisa ses mains d'enfant et parla de sa voix égale, presque sans timbre.
— Oui, dit-elle encore, répondant à la question qu'Aube n'avait pas formulée. On se trompe, on se trompe en m'accusant, vous comme les autres. Mon enfant, je ne vous en veux pas.
Mais il y eut dans tout son être un changement subit. Un frémissement rompit l'immobilité voulue de son visage, et, secouée tout à coup d'une victorieuse émotion, elle gémit:
— Oh! pas vous, pas vous comme les autres. Vous ne me croyez pas coupable. Dites-le-moi. Je vous regardais quelquefois à l'église, en vous voyant si pieuse et si pure, je me disais: celle-là, du moins, ne me calomnie pas… Mais, mon enfant, j'ai tort; comment auriez-vous pu savoir? Tout à l'heure, vous croyiez à notre faute et pourtant vous vous êtes assise là, près de moi, vous avez mangé mon pain… Voir quelqu'un accepter mon pain de son propre gré…
Elle se tut, ses lèvres remuaient encore, mais n'émettaient plus aucun son. Dans la palpitation impuissante, navrée, de ces lèvres muettes, Aube lut l'histoire de la grande injustice qu'on avait faite à cette femme.
— Enfant, je suis pauvre, dit-elle à la fin, comme mon père et mon grand-père l'ont été avant moi, comme l'était aussi mon aïeule, Mme de Mareux, qu'on accuse d'avoir dépouillé ses frères. On vous a dit que j'étais avare, n'est-ce pas? que je n'avais même pas la générosité de dépenser largement les richesses mal acquises? C'est bien cela, n'est-il pas vrai? N'ayez pas peur de me contrister. Maintenant, fit-elle d'un ton presque timide, vous ne le croyez plus?
— Oh! comment avez-vous tout supporté? dit la voix étouffée d'Auberte.
— Cela a d'abord été très cruel après la mort de mon père. Mon père était un artiste qui gagnait beaucoup et dépensait de même; il n'accusait personne, il ne croyait pas qu'un autre membre de la famille de Menaudru eût secrètement accaparé les richesses qu'on nous réclamait, et je pense avec lui que si le trésor existe, il a été caché par l'intendant dans quelque recoin de votre château. Quand j'ai perdu mon père, j'ai résolu de venir ici pour mettre fin au soupçon inique qui s'attachait à nous et que l'ignorance des faits avait perpétué. Je m'étais dit: En me voyant, ils comprendront tout de suite que nous n'avons rien pris. Et je me suis heurtée, non pas à un antagonisme que j'aurais pu combattre, mais à une méfiance, à un dédain sourd, inavoué, sur lequel je n'avais nulle prise. C'est un de ces ennemis à la fois tenaces et insaisissables, qui ne meurent point et qu'on ne peut étreindre pour les tuer. Je n'ai pas plus de preuve de notre innocence qu'on n'en a de notre culpabilité. Ceux qui avaient autorité pour me secourir, ceux dont l'estime m'aurait rendu l'estime des autres, vos parents, — pardonnez-moi, Auberte, — s'enfermaient dans leur indifférence, m'accusant ou ne se souciant pas de moi. Quelquefois j'avais envie de pleurer tout haut, de crier: Mais voyez donc… je suis seule, je suis vieille, je suis pauvre… je n'ai qu'un coeur altéré d'affection, ne le repoussez pas, au nom de la miséricorde… Et, dans mon abandon, j'aurais mendié une bonne parole au pauvre qui voulait bien mendier chez moi une aumône. Je n'ai jamais dit ces choses à personne, et il me semble naturel et bon de vous les dire à vous, parce que, Dieu soit loué, dans toutes ces ténèbres, j'ai fini par trouver mon chemin.
Elle se tourna vers le dehors où les grandes roses trémières fleuries se balançaient dans la lumière blonde, et elle dit seulement:
— Ces choses m'affligent quand j'y songe, mais malgré tout j'ai été heureuse.
— Heureuse! dit Aube.
— Oui, j'ai fait ce que j'ai pu pour les autres et pour moi, ce que j'ai pu, c'est tout. Je me suis dit bientôt: Anne de Mareux, ne pleurons pas, ne rêvons pas, et, si nous ne pouvons être bonne aux autres que par notre patience et notre silence, patientons et taisons-nous.
Aube écoutait, suspendue à ces lèvres pâles d'où tombaient les mots de la résignation à la vie. Elle aurait voulu prendre cette femme méprisée par les deux mains, l'attirer dans le cercle de respect, d'honneur intact où elle-même vivait, devancer le temps qu'il lui faudrait pour faire partager sa conviction aux autres.
Mlle Anne voulut accompagner Auberte jusqu'au seuil de la maison. Aube s'en alla, oppressée par l'amère injustice de ce sort et, en même temps, soulevée hors d'elle-même par l'élan généreux qui avait empêché cette femme de sombrer.
Elle avait apporté ici des fleurs, mais c'est Mlle Anne qui lui en avait donné d'impérissables.
Au bout du jardin, elle s'arrêta et vit encore l'ombre immatérielle et sereine de Mlle Anne, droite au milieu de ses roses élancées que baignait une lumière couleur de miel.
Le temps était redevenu gris et piquant, et le vent balayait la roche de Brague. Auberte était seule sur ce cap d'où elle dominait un vaste espace.
La jeune fille s'était assise sur un fragment de pierre et abritait son visage d'un pan de sa mante; elle laissait son regard tranquille errer sur l'horizon pierreux et stérile, et se remémorait les légendes de Brague.
Ici, disait la tradition, les hommes primitifs, les hommes sauvages de ce temps brumeux que nous ne pouvons connaître que par déduction, et qui s'est si bien enseveli sous la poussière des vieux siècles, qu'il nous transmet à peine de lui-même un obscur reflet ou un vague écho, — ici, ces hommes affamés, dépourvus de moyens d'attaque, acculaient les chevaux qui vivaient en troupes libres sur le grand plateau. Ils les pourchassaient, les cernaient jusqu'à ce que les bêtes traquées et folles se précipitassent du haut de Brague. Elles tombaient sur les roches qui en bas, si bas, découpaient leurs arêtes épaisses et dures. Les hommes descendaient dépecer leurs victimes dont les ossements retrouvés en amoncellement à cette place avaient donné lieu à ces récits.
Aube revivait ces scènes, toute la tragique et âpre passion de ces luttes barbares restait pour elle dans l'atmosphère qu'on respirait sur la roche. Elle sentait la faim farouche des hommes qui avaient tué, la terreur échevelée des bêtes qui avaient sauté à cet endroit, de cette même pierre où elle était assise.
Elle détourna ses yeux du vide et regarda le chemin rocailleux qui traversait le plateau. Un voyageur y marchait d'une allure ferme et alerte, et dès qu'elle l'eut aperçu, elle ne cessa plus de le regarder.
Il marchait assez vite, sa silhouette longue et svelte se découpait hardiment sur le fond plombé du ciel; prendrait-il un détour pour venir admirer le panorama? Oui, il venait: il disparut derrière une ondulation de terrain et son pas retentit bientôt, très sûr et rapide, sur le chemin de la roche.
En mettant le pied sur la plate-forme, il vit Aube, l'air transi, blottie dans son manteau. Il dit un bonjour gaiement paternel et ajouta:
— Ne fait-il pas bien froid ici pour une enfant comme vous? Avez-vous perdu votre chemin dans ces roches? Vous n'êtes pas loin du mont de Menaudru. Voulez-vous que je vous ramène?
Il regardait avec intérêt la forme frissonnante ramassée sur elle-même, mais le capuchon et la grande mante s'opposaient à son observation.
Aube répondit avec dignité:
— Merci, Monsieur, j'ai ma mule en bas dans l'autre chemin.Laurent devait m'accompagner, il n'est pas venu.
— Mais, ma petite enfant, ne puis-je le remplacer?
— Laurent de Menaudru est mon frère: vous êtes le lieutenant Droy qu'on attendait à la Maison. Et, poursuivit-elle avec un redoublement de gravité, je ne suis pas une petite fille.
Elle se redressa, développant sa taille, et ce mouvement fit tomber le capuchon qui cachait ses traits.
Il se découvrit et, l'air amusé par la revendication hautaine de sa jeune interlocutrice, il dit d'un ton d'entrain où perçait fort peu de confusion:
— Malgré votre âge, que je ne mets plus en doute, ne trouvez-vous pas ce lieu un peu froid et triste pour y prolonger votre station?
Elle expliqua cérémonieusement:
— Je vais passer quelques jours au couvent de Sainte-Cécile, qui est une maison de retraite où nous avons une cousine, pendant que mes parents sont à X…, chez l'oncle de Laurent. Laurent n'est pas rentré ce matin pour me conduire, je pense qu'il m'a oubliée.
— Laurent, continua Aube, m'oublie quelquefois maintenant…
Ses sourcils se froncèrent un peu.
— Mais Mme Droy, qui est très bonne, m'a promis une escorte pour que je ne manque pas mon voyage. Cela obligera Edmée à se promener avec Gillette. Vous savez qu'Edmée est souffrante d'avoir trop travaillé pour Marc. J'ai pris les devants avec Olge et votre petit frère Joseph; et, pendant que Joseph s'amuse, je regarde la vue en attendant qu'on nous rejoigne.
— Ne jouiriez-vous pas aussi bien de cette vue en vous mettant à l'abri, tenez, là, dans cet angle?
Il étendit à la place qu'il indiquait le plaid qu'il portait plié sur son épaule et, quand elle fut assise, il ramena les plis épais de l'étoffe sur les genoux d'Auberte.
La jeune fille, ainsi enveloppée et protégée contre le vent par l'élévation des roches, sentit un réconfort, un bien-être: elle appuya la tête contre son dossier de pierre et regarda pensivement Hugues, qui restait debout devant elle; elle le regarda de ses yeux calmes dans lesquels étaient tombée à la longue toute l'ombre de Menaudru, l'ombre séculaire et sacrée des vieux murs, des vieux ombrages.
Elle avait pu facilement le reconnaître sans l'avoir jamais vu, car il ressemblait beaucoup à Gillette et à sa mère. Très grand, avec une apparence de vigueur dégagée et légère, il tenait de Mme Droy sa belle tournure et tous les signes de bonne race. Ses cheveux, coupés ras, n'avaient pas bruni avec l'âge; ils avaient, à peu de chose près, la nuance paille de ceux de Gillette, et sa longue moustache soyeuse n'était qu'un peu plus foncée; ses années de vie militaire n'avaient point entamé l'inaltérable finesse de son teint, sous lequel le sang transparaissait très vite. Et il avait avec cela un air très viril que soulignaient son allure militaire, son menton ferme, son nez aquilin, le regard de ses yeux qui étaient, comme ceux de Gillette, gris clair, brillants et limpides. Il y avait en lui une sincérité gaie, presque protectrice, beaucoup d'activité, d'intelligence et d'humour, comme chez tous les siens, avec, en plus, un élément qui n'abondait pas à la Maison: beaucoup de douceur. Il réunissait à un si haut point tous les traits distinctifs de sa famille, qu'Aube faillit lui dire, et avec quelque raison:
— Mais c'est vous qui êtes Droy lui-même.
Joseph, qui jusqu'ici était resté invisible, sortit de quelque retraite broussailleuse et vint se jeter dans les bras de son aîné, qui le pria de guetter l'approche de Gillette.
— A vrai dire, reprit Aube après l'interruption, je n'aime pas beaucoup la roche de Brague; je n'y suis jamais venue seule, et je me demande comment Olge fera pour redescendre. Le chemin est si abrupt… Mais Gillette se moque toujours de ma poltronnerie; elle dit que j'ai vécu trop recluse, que les gens du pays ne le connaissent pas et que je ne m'aguerrirai qu'en faisant des choses très difficiles.
— Gillette est une impertinente, fit irrévérencieusement Hugues, et je me charge de le lui faire entendre.
— Elle dit qu'il lui tarde tant que vous la grondiez… Cela me donnait envie de vous connaître, fit, avec un sourire des yeux, Aube gagnée par la gaieté confiante qui émanait de lui.
— Elle pourrait bien comprendre que tout le monde n'a pas ses nerfs d'acier. — Et qu'on ne fait pas ouvrir en la secouant une fleur fragile, acheva-t-il en lui-même.
— Ne dites point de mal de Gillette, elle est mon amie.
— Elle est aussi la mienne, fit-il, souriant à demi; mais ce n'est pas un motif pour vous tyranniser et vous faire entreprendre ce qui dépasse vos forces.
Elle le regarda avec une surprise où il y avait de la reconnaissance.
— Ainsi, vous ne me trouvez pas trop peu courageuse? Mais, reprit-elle tristement, sans le laisser répondre, peut-être est-ce parce que vous jugez que je ne suis pas capable de mieux faire, que ce n'est pas ma faute et que rien ne me changera.
Puis ses yeux eurent de nouveau un rayonnement voilé.
— Savez-vous, fit-elle, que vous êtes le tout premier de votre famille qui n'ayez pas commencé par me malmener en me voyant?
— Pauvre petite enfant, qui a pu avoir le coeur assez endurci pour vous malmener?
— Mais tous. Par exemple, ils m'ont tous aimée ensuite, et ce sera peut-être le contraire pour vous.
Elle parlait simplement, sans confusion, avec ce naturel, cette grâce lente qui faisaient d'elle, dans sa langueur, une créature rare et délicieuse. Elle ouvrait tout grands ses yeux bleus, veloutés, sans étincelles, et qui paraissaient presque sans limite, tant ils étaient purs et profonds.
Elle continua d'un air heureux:
— Je ne suis pas étonnée de vous voir; il me semble que je vous connais depuis longtemps. Là-bas, à la Maison, ils parlent de vous sans cesse.
Hugues se mit à rire joyeusement.
— Ils ont dû bien vous ennuyer. Quel épouvantail j'ai dû vous paraître…
— Non, dit-elle seulement.
Puis, le visage un peu assombri, elle murmura:
— Vous avez raison, cet endroit est triste, et quand on se rappelle ce qui s'y est passé…
— Bah! dit-il pour écarter d'elle les pensées morbides qui la menaçaient de nouveau, vous ne songez pas que, pour juger sainement ces choses, pour que vous puissiez, sans dommage[,] en subir le souvenir, il faudrait, ma petite enf… Mademoiselle, que vous ayez l'âme d'une des femmes de ce temps-là. Et si, au lieu de nous attendrir sur les chevaux défunts, nous nous occupions de votre mule vivante. J'aperçois tout là-bas des ombres erratiques qui pourraient bien être à la fin votre escorte.
Aube se leva, et une main appuyée sur la pierre:
— J'ai peur, dit-elle, qu'Olge ne puisse pas redescendre.
— Olge descendra, repartit Hugues. Je vais la détacher.
— J'ai peur aussi qu'elle ne vous obéisse pas: elle est fantasque et très susceptible.
— Vous tentez mon ambition, Olge m'obéira.
Pendant que Joseph dégringolait la rampe à grand bruit pour aller au-devant des retardataires, Hugues amena Olge dans le chemin et fit signe à Aube de monter.
— Oh! non, dit-elle, le chemin…
— Est trop mauvais pour vous… Montez, je tiendrai la mule.
Elle s'installa sur sa selle, dont la commodité avait souvent fait rire les jeunes Droy et exercé leur verve sarcastique, une selle d'abbesse! disaient-ils.
Olge, maintenue par Hugues, opéra la descente sans un faux pas, sans une secousse. Aube se laissait balancer au mouvement rythmique de sa mule, avec une impression nouvelle d'absolue sécurité.
Quand ils furent sur la route, il se retourna vers elle, un bon sourire aux lèvres, une petite lueur mi-affectueuse, mi-railleuse dans les yeux.
— Sains et saufs! alors? dit-il.
Aube répondit posément:
— Je vous remercie, Monsieur, vous êtes très bon et je n'ai presque plus…
— Peur de moi? A quand l'enterrement dupresque?
Cette solennité ne devait jamais avoir lieu. Lepresquedevait irrévocablement demeurer entre eux, rendant plus pénétrante, plus grave, la douceur de leurs relations futures.
Et Aube garda, de cette première rencontre avec Hugues, une impression qui devait rester ineffaçable.
A ce moment, Joseph ramenait Edmée en triomphe. La jeune fille salua Hugues d'une exclamation joyeuse.
— J'ai cru que Joseph me trompait! nous ne t'attendions que demain. C'est pour longtemps, cette fois. Va vite! maman sera si heureuse, et le patriarche, et tout le monde. Tu regarderas la dernière version de Marc.
— Mais, fit Hugues, je ne regarderai pas ta figure qui est défaite plus que de raison…
— Je n'ai rien, quelques petites palpitations imperceptibles. Et tu vois, je me promène.
Et se tournant vers Aube:
— Ma petite princesse, vous n'aurez que moi et Joseph. Gillette a été retenue.
Hugues prit congé des jeunes filles. Edmée haletait de l'émotion qu'elle avait eue en voyant son frère, ou de la fatigue de sa course. Elle s'était surmenée ces derniers temps et son affaiblissement prenait, à son grand dépit, la forme d'une sensibilité maladive qui lui valait de cuisantes humiliations.
Aube insista pour céder à Edmée sa place sur la mule, disant qu'elle-même préférait marcher un peu. Edmée finit par consentir, et la petite caravane poursuivit sa route dans la direction d'un bois qui la séparait encore de Sainte-Cécile. En entendant un froissement de broussailles dans le fourré, Joseph remarqua d'un air capable qu'il y avait encore beaucoup de sangliers et son frère Hugues, qui devait être détaché sous peu à Besançon, organiserait probablement des battues cet hiver.
Aube sortit de sa songerie pour se dire qu'Edmée et Joseph devaient avoir grande hâte de retourner chez eux, de prendre part à l'allégresse que répandait à la Maison le retour de l'aîné. Elle regardait depuis un instant du côté du bois, et dit tout à coup d'un air satisfait:
— C'est cela même, j'en suis sûre maintenant. Vous pouvez rentrer, Edmée et Joseph, inutile de venir plus loin. J'aperçois une des soeurs converses de Sainte-Cécile. Ne reconnaissez-vous pas sa cornette?
Edmée se haussa sur sa selle.
— Je distingue quelque chose… une femme avec une coiffure blanche et qui m'a tout l'air d'être en effet une cornette. Mais comment enverrait-on une soeur converse au-devant de vous, puisque vous avez retrouvé ce matin, nous avez-vous dit, sur le bureau de votre mère, la lettre que la Comtesse croyait avoir envoyée à votre parente pour la prévenir de votre visite?
— Oh! les Soeurs sortent souvent dans le bois pour chercher des champignons ou des fraises, la Soeur cuisinière les envoie. Elles vont toujours deux à deux et nous ne tarderons pas à découvrir une seconde cornette. Celle-là est la grande Soeur Emilie, je gage. Ainsi, Edmée… Et, d'un mouvement du doigt sur la bride, elle arrêta Olge. Retournez à la Maison, vous me laissez en bonnes mains. Ne venez pas jusqu'à la soeur, ou il vous faudrait refaire à pied ce raidillon qui vous essoufflerait pour le reste de la journée.
Edmée descendit donc, fit ses adieux à Auberte en lui demandant de revenir bientôt.
— Dans quatre jours très justes, répondit Auberte. Ma mère me prendra à son retour de X.
— Hugues sera encore là, et pour un mois, Dieu merci, conclutEdmée.
Aube se remit en selle, Edmée la suivit des yeux, et, malgré les appels de Joseph, elle ne s'éloigna qu'après avoir vu la robe grise d'Olge en proximité immédiate avec la cornette blanche.
Mais, depuis une ou deux minutes déjà, Aube avait reconnu que ce n'était point à une cornette qu'elle avait affaire, mais à un mouchoir blanc noué sur la tête crépue d'une grande et forte femme au costume rustique.
Cette femme, qui tenait dans ses bras un fagot de joncs, se penchait sur le fossé rempli d'eau courante pour en couper d'autres. Elle se redressa quand Olge franchit le dernier tournant, regarda fixement la mule, puis derrière Olge comme si elle cherchait quelqu'un. Il n'y avait personne, et elle s'approcha. Aube vit un visage brun, hâlé, des traits lourds, impassibles, qui éveillèrent en elle de vagues réminiscences.
— Voulez-vous m'acheter une corbeille,Demouéselle?dit la femme d'une voix assez conciliante.
Aube maîtrisa ses premières préventions; sous sa fruste apparence, cette femme qui parlait avec l'accent du pays, avait un air de maussade franchise, et elle portait dans toute sa personne osseuse les marques du chagrin et de la misère.
— Elles sont là tout près, venez les voir. Et il y a une malade qui vous demande. Je vous montrerai le chemin, votre mule peut passer.
Elle prit un chemin sous bois, qu'elles suivirent assez longtemps.
— Est-ce encore loin? demanda Auberte.
La femme ne répondit qu'en secouant la tête. Ses mains avaient été déformées par de trop durs travaux, ou peut-être par un accident ou une maladie, et il y avait une teinte si livide sur ses joues bistrées qu'Auberte lui demanda si elle souffrait. La femme dit brièvement:
— Je sors des fièvres.
Et elle continua de marcher.
Le chemin se rétrécissait, les branches frappaient les flancs d'Olge et le visage d'Auberte.
— Sommes-nous bientôt arrivées? fit Aube. Etes-vous sûre qu'on ait besoin de moi?
— Oui,Demouéselle.
— Vous me connaissez? vous m'attendiez?
Elle fit un signe affirmatif.
— Qui est malade chez vous?
— La grand'mère, une vieille.
— C'est que je n'aimerais pas à aller plus loin.
— Il faut venir tout de même,Demouéselle.
Alors, pour la première fois, Aube eut l'intuition d'un danger. Elles étaient dans une clairière déserte, mais Aube pouvait encore voir sur la route, tout là-bas, dans le fond de la gorge, Edmée et Joseph qui s'éloignaient; elle aurait pu les rappeler encore; mais elle pensa à la secousse fatale que cet incident causerait à Edmée, et qui la jetterait peut-être à terre suffoquée et sans connaissance, comme l'avait fait dernièrement une émotion bien moins vive; et puis une résolution très brave monta en elle en même temps que le souvenir d'un sourire indulgent qu'elle venait de voir sur les lèvres d'Hugues, et des paroles piquantes que Gillette lui avait souvent infligées. Et elle se dit que s'il y avait un danger, elle le courrait seule; mais il n'y avait pas de danger, cette femme à l'air morose et têtu semblait pourtant pacifique; on rencontrerait d'ici peu le hameau des Vernières qu'Aube avait une fois traversé avec Laurent.
On était en plein désert de genêts et de taillis nains. Un bruit de torrent, une odeur croissante de résine annonçaient le voisinage de la vraie montagne. Aube ne reconnaissait pas les alentours du hameau, et Olge n'avançait plus qu'avec répugnance. La femme ramassa une baguette et voulut en frapper la mule en tirant sur la bride.
— Ne la frappez pas! s'écria Aube avec autorité.
Elle va vous suivre.
La femme laissa sans résistance retomber son bras, mais elle entraîna la mule, et Aube sentit que ni elle ni Olge n'étaient plus libres.
Oh! aurait-elle donc dû rappeler Edmée et Joseph? Il n'était plus temps. Mais ses craintes n'étaient pas fondées. Du reste, la nature d'Aube au fond de laquelle restait latent, invisible, l'orgueil de Menaudru, haïssait tout éclat inutile, toute récrimination dégradante; il y avait plus de vrai courage à se soumettre, à accepter une situation qui n'avait probablement d'anormal que l'apparence et qui allait se dénouer d'une façon rassurante.
Le terrain inculte, désordonnément raviné, qu'elle venait de traverser, se changea en une vaste étendue de gazon presque unie. Bientôt le passage fut barré par un torrent dans le lit très encaissé duquel s'écroulait une cascade comme un fleuve de lait précipité en masse bouillonnante et mousseuse. C'était le bruit de cette eau qu'Auberte entendait depuis si longtemps.
— Voulez-vous descendre? fit la femme.
— Pour aller où?
Elle montra l'autre rive du torrent, celle d'où tombait la cascade et qui s'élevait presque sans aspérité, ainsi qu'une énorme falaise.
— Venez, on ne vous veut point de mal, je vous promets,Demouéselle.
— Comment passerons-nous?
La femme lui prit le bras sans aucune violence, mais ce geste rappela à Aube qu'elle n'était pas la plus forte.
Le grondement continu, assourdissant, de la cascade résonnant dans le complet silence, augmentait l'impression de solitude qui pesait sur ce lieu perdu.
La femme conduisant Aube s'approcha du bord. Olge les suivit. Elle voulut éloigner la mule, la chasser, mais Olge s'attachait aux pas de sa maîtresse avec une obstination douce, invincible, qui gonflait le coeur d'Auberte. Elle reculait un peu devant les gestes menaçants de la femme et revenait aussitôt.
— Elle se tuerait en voulant passer, dit la femme.
Et elle saisit Olge par sa bride et, non sans jeter des regards inquiets et méfiants sur la mule, l'emmena vers un amoncellement de rochers et de buissons dont les abords formaient un épineux labyrinthe. Aube, en s'approchant, vit avec surprise une sorte de petite étable. La femme attacha Olge à un anneau de fer, ramassa à terre une brassée d'herbe sèche qu'elle jeta dans la mangeoire branlante et ressortit avec Aube.
Elles regagnèrent le bord du torrent; en avant de la cascade, à l'endroit où celle-ci ne l'avait point encore grossi de ses eaux, le passage à gué n'était pas impossible. Elles passèrent en effet à l'aide de pierres que la femme fit tomber aux endroits propices. Aube, dirigée par ce bras qui semblait l'emprisonner autant que la soutenir, arriva en bas de la falaise, sur une étroite corniche irrégulière trouée de vides, et où il n'y avait pas toujours place pour le pied. Mais la femme, avec l'adresse que donne une longue habitude, marchait et faisait marcher Aube droit sur la cascade. Déjà une pluie drue de gouttes fines, innombrables, comme crépitantes, aspergeait Aube et trempait ses vêtements. Elle eut un involontaire mouvement de recul, voulant faire volte-face, mais les mains déformées qui la tenaient comme en un double étau par les deux épaules, la poussèrent en avant, dans la masse même de l'eau, lui parut-il. Aube, sans un cri, mit sa main devant ses yeux.
Mais elle sentit aussitôt qu'on ne la noyait pas, bien que l'eau l'enveloppât en masse épaisse et que sa voix puissante ébranlât le sol.
Quand Aube rouvrit les yeux, elle eut la sensation étouffante d'être dans une cage de verre, et il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre qu'elle se trouvait en réalité derrière la cascade.
Il y avait un espace libre entre la masse principale de la chute d'eau et la falaise. La cascade, formant par sa pente le toit et le mur de cet étrange abri, tombait à cet endroit, limpide, sans écume, d'une transparence de verre très épais où couraient, selon les effets de jour, des lueurs mourantes vert pâle, ambrée ou argent.
Aube n'avait donc fait que traverser sous l'impulsion de la femme la draperie d'écume légère qui frangeait la lourde nappe.
Aube, aveuglée, étourdie, était clouée là par une sorte de fascination. Elle éprouvait en même temps de la terreur et une secrète ivresse à se sentir ainsi enfouie comme une naïade ou une sirène sous l'épaisseur magique des eaux.
Elle ne s'apercevait pas qu'un froid meurtrier tombait de la nappe mouvante, précipitée en un emportement si furieux qu'elle en paraissait immobile.
Aube perdait conscience de son être, mais les mains de la femme, toujours rivées à ses épaules, la tournèrent vers une paroi de roc et la contraignirent à s'avancer. Son pied trébuchant rencontra comme une marche. Elle s'engagea dans une sorte de couloir, ou plutôt de crevasse sinueuse et profonde, par laquelle elle arriva hors d'haleine en haut de la grande falaise.
Le terrain gazonné, semé d'arbustes rabougris et de rocs brisés, s'inclina presque aussitôt, et, dans ce repli, il y avait une habitation, une hutte de terre à toit de chaume verdâtre, adossée à une élévation. Elle se confondait si bien avec les couleurs de son cadre qu'Aube n'en reconnut l'existence qu'au moment où la femme ouvrit une petite porte basse, arrondie, en disant de son air taciturne: Passez.
Le jour baissait à peine dehors, mais il faisait nuit dans la salle où Aube pénétra, bon gré mal gré. Un petit feu mettait un rutilement de braise au fond de la pièce, sur l'âtre de terre battue, et, auprès de ce primitif foyer, était assise une vieille femme somnolente.
Elle se souleva à l'approche des nouvelles venues et fixa surAube des yeux perçants aux paupières ridées.
— Eh! Nine, s'écria-t-elle, en voilà bien d'une autre! Comment as-tu fait?
— J'ai fait comme Gédéon m'a commandé, répondit Nine qui n'était pas décidément d'humeur expansive.
Aube, épuisée, tombait assise sur un grossier escabeau de bois.
— C'est vous qui êtes malade? murmura-t-elle, s'attachant encore à croire ce qu'on lui avait dit.
La vieille, sans répondre à Aube, continua de haranguer Nine.
— Et tu en es venue à bout comme ça? Non, si jamais je me serais figuré… disait-elle dans son émerveillement. Non, ce n'est pas possible. Je voudrais mieux la voir. Allume la chandelle. Ah! nous n'avons plus de chandelle… Nine, cause donc, ne te fais pas arracher les mots. Comment t'est-ce arrivé?
— Comme Gédéon a voulu, répondit Nine, qui se força cependant à poursuivre pour en finir avec la curiosité inextinguible de la vieille:
— Vous savez que Gédéon était décidé à prendre une petite Droy pour otage, comme il disait, en attendant que M. Droy se décide à nous faire justice pour la rivière. Eh bien, voilà! Je ramassais mes joncs après que Gédéon et les petits m'avaient quittée. J'entends tout d'un coup Gédéon qui s'était glissé derrière moi, comme une couleuvre, et qui me dit: La voilà, la demoiselle Droy, elle vient ici. Regarde-la bien pour la reconnaître, quand tu la verras seule. Elles sont deux, mais c'est celle qui est sur la mule. Moi, je file avec les garçons.
Il est parti et, un moment après, elle a passé toute seule sur la mule, l'autre l'avait laissée, je pense; je lui ai dit de venir. Je l'ai amenée, et j'ai mis le signe pour que Gédéon sache qu'elle est chez nous et qu'il aille se montrer ailleurs. Je l'ai amenée, répéta-t-elle.
Il ne lui venait pas à l'esprit que le procédé ne fût point parfaitement légitime; ses traits placides exprimaient plutôt l'allégement qui suit le succès d'une tâche délicate, la satisfaction du devoir accompli; et, comme si, après cet effort d'éloquence, elle était résolue à ne plus accorder une syllabe aux plus pressantes instances, elle se mit à remuer son feu.
Aube, secouant l'engourdissement de sa fatigue, dit d'une voix tremblante qu'elle s'efforçait d'assurer et de rendre sévère:
— Pourquoi m'avez-vous trompée? Que me voulez-vous?
— N'ayez pas peur, mon agneau, nous ne vous voulons point de mal et nous prendrons grand soin de vous. Votre père verra que le moyen de ravoir sa fillette, c'est de démolir le commencement de sa scierie. Cette scierie est une oeuvre de péché contre les pauvres qui n'ont, pour vivre chichement, que le poisson de la rivière. S'il n'y pense pas tout seul, on le lui fera comprendre à demi-mots.
— Mon père? fit vaguement Auberte. La scierie?
— Oui, la scierie, votre père… Je vous dis que c'est une oeuvre de péché… Ah! par exemple…
Cette exclamation s'adressait à Nine; la femme avait jeté des pommes de pin sur le feu, une flamme venait d'en jaillir et éclairait le visage pâle et troublé d'Auberte. La vieille, stupéfaite, acheva:
— Mais on disait tous ces Droy jaunes de cheveux comme de l'étoupe?
— Gédéon m'a bien dit que c'était la moins jaune, dit Nine, jetant des racines qu'elle venait de peler dans l'eau bouillante de la marmite.
— C'est peut-être parce que celle-là est la plus maligne, conclut sentencieusement la vieille.
Aube sentait sa tête s'appesantir, ses idées devenir confuses; elle était trop mortellement lasse pour pouvoir discuter ou protester. Elle avait obscurément l'idée d'une erreur dont elle était victime, mais qui protégeait Edmée et qu'elle avait le devoir de ne point détruire.
Le grondement du torrent lui rappelait cette barrière glacée, presque infranchissable, qui la séparait des siens et de tout secours, même d'Olge restée là-bas sur l'autre bord, malgré la résistance désespérée de son fidèle amour. Elle ne put que balbutier:
— Olge… Je voudrais au moins qu'on soigne Olge.
— C'est une bête qu'elle montait, expliqua Nine, une bête qui a des yeux de personne et qui sent un peu le diable. Elle aurait été capable d'aller quérir du monde. Je l'ai bien attachée.
— Oui, on soignera Olge, comme vous dites, fit la vieille un peu dédaigneuse; à moins, ajouta-t-elle avec un éclair malicieux de ses petits yeux vifs, à moins que le torrent grossisse et que Nine ne puisse plus le passer.
Nine dit, en versant le contenu fumant de sa marmite dans une soupière noire:
— La cascade courait si fort qu'elle nous a trempées.
— Elle vous emportera quelque jour, dit la vieille, se rencognant d'un air béat pour attendre sa soupe chaude. —Demouéselle, vous tombez de sommeil; mangez et…
— Je n'ai pas faim, dit Aube éveillée en sursaut.
— Alors, couchez-vous, et Nine fera sécher vos affaires.
Nine servit la grand'mère et conduisit Aube dans un cabinet contigu qui formait l'extrémité de la maison, et dont le plafond, aux poutres brutes, s'abaissait en suivant la pente du toit.
Il n'y avait pas de luminaire céans, ainsi que l'avait annoncé la vieille; mais il venait encore quelque clarté du dehors, et Aube put constater que sa cabine, au sol de terre battue, contenait un mobilier rudimentaire d'aspect décent: un petit lit de sangle très bas qui n'avait pour literie qu'une paillasse de feuilles de maïs, et une couverture grise de laine neuve qui ressemblait beaucoup à celle dont Aube avait fait cadeau dernièrement à Zoé. Il y avait, de plus, une planche sur trois pieds qui faisait table et un gros tronc d'arbre, dressé sur sa base, qui représentait peut-être une chaise.
Aube s'étendit sur sa couchette, elle était aussi rompue d'esprit que de corps. Elle se savait chez Gédéon Jaux, l'intraitable braconnier, et elle n'avait pas même peur, soit que ses sensations fussent émoussées par l'excès de sa fatigue, soit qu'elle devinât qu'en effet, on ne lui voulait aucun mal; il y avait une sorte d'honnêteté rude chez ces femmes, dans ce milieu misérable, et cette misère n'était pas de l'avilissement. Et oui, elle était sûre d'avoir vu, sur le manteau grossier de la cheminée, une vieille et belle image qui représentait Jésus étendant ses deux mains ouvertes pleines de surnaturels rayons.
Tout devint nébuleux pour Aube, sauf un immense besoin de repos. Elle serrait encore instinctivement les lèvres sur le cri qui avait failli lui échapper en voyant Edmée et Joseph partir, sur les mots qu'elle avait failli dire pour dissiper l'erreur des deux femmes qui la prenaient pour Edmée Droy; elle se disait, avec un peu de joie, qu'elle n'avait ni appelé ni parlé, mais son cerveau embrumé n'étreignait plus bien les motifs de son silence.
Elle pensa encore qu'à Menaudru, on la croyait à Sainte-Cécile et que son absence n'inquiéterait personne. Il ne se doutait guère de la vaillance qu'elle avait montrée, celui qui la nommait avec une si affectueuse pitié, petite enfant. Ma petite enfant, lui avait dit Hugues… comme c'était doux cependant à entendre… Avant de s'endormir tout à fait, elle répéta une parole familière, sans cesse entendue à la Maison: Il nous faudrait Hugues…
Aube s'éveilla de bonne heure et sut tout de suite où elle était; mais elle n'en prit point alarme: son esprit, comme ses membres, s'était retrempé dans ce long sommeil. Elle n'avait pas quitté tous ses vêtements et put bientôt sortir. Elle passa dans la salle d'entrée, devant la vieille qui ne fit rien pour la retenir, traversa en courant l'espace qui précédait la maison et arriva à la falaise. Elle vit sur l'autre bord du torrent Nine, qui, un paquet d'herbe fraîche sur la tête, se dirigeait vers l'écurie d'Olge. C'était le seul point vivant de l'horizon, il n'y avait même pas un oiseau dans le ciel où le soleil levant dispersait les brumes matinales.
Aube revint lentement, retrouva la vieille qui, assise à la même place qu'elle ne semblait pas avoir quittée cette nuit, essayait de déraidir ses membres à la chaleur du feu. Elle accueillit Aube par un regard narquois de ses petits yeux fureteurs.
— Nous revoilà donc,Demouéselle;nous avons trouve notre mur trop haut pour le sauter, et uneDemouésellecomme vous ne passerait pas seule sous la cascade sans être emportée.
— Je n'y passerai pas seule, dit Aube d'un ton positif, Nine m'accompagnera. A cette condition, j'empêcherai qu'on ne punisse votre fille. Mais il est temps que je rentre.
— Il est temps, mon agneau, vous avez bientôt dit. La petite reine de Menaudru ne parlerait pas plus ferme. La connaissez-vous? On la dit toujours renfermée et vivant avec les anges qui n'ont jamais ni froid, ni soif, ni faim, et qui ne ressemblent pas aux pauvres comme nous. A propos, Nine a trait la chèvre, buvez le lait, je n'en prendrai pas: les vieux doivent laisser les douceurs aux enfants.
— Merci, dit Aube repoussant d'un signe cette offre, je n'ai besoin que d'un morceau de pain.
— On voit bien que vous n'êtes pas rassasiée du régime.
Un morceau de pain tout sec par ci par là peut être un régal. Vous deviez pourtant avoir de belles dents, puisque les vieux on-dit racontent que la Maison mangera le château.
— Il n'est pas question de cela, reprit Auberte.
Vous avez très mal agi avec moi, on m'a trompée en me parlant d'une malade.
— Eh! fit la vieille avec rancune, est-ce que je ne suis pas assez malade? Et la Nine, elle n'a pas été malade des trois mois avec les os tordus, la fièvre, et rien à lui donner que de l'eau? Et Gédéon, où serait-il avec sa blessure s'il n'y avait pas eu quelqu'un pour avoir pitié de nous? Il n'a pas été malade donc à passer ses nuits, les pieds dans la glace, pour guetter le gibier d'eau, à risquer la prison pour la vendre?… Moi, sur ma chaise, une jambe paralysée, et les garçons qui avaient pour pitance du pain qu'il fallait mettre fondre dans l'eau. Ah! malades, malades… nous le serons bien plus encore quand votre père aura détourné l'eau de la Mielle pour sa scierie, jusqu'à ce qu'il ne reste plus une truite pour Gédéon. Alors nous serons tous si malades que nous mourrons de faim. Mais non, cela n'arrivera pas, nous tenons votre père et nous le tiendrons serré. Qu'il vienne vous chercher, si le démon lui montre le chemin. On voit de loin ici. Nine aura si tôt fait de partir avec vous; moi, je resterai pour lui répondre. Ah! oui, malade…
Elle se redressait, ses cheveux gris tombant sur ses joues creuses, le bâton levé, elle semblait dénoncer en Aube tous les coeurs durs de ce monde.
— Mais, pauvres gens, on vous punira, dit Aube. Laissez-moi partir et je…
— Non, non, non! s'écria la vieille. Tant que votre père n'aura pas cédé.
Aube rentra dans sa cabine, s'assit sur sa couchette et réfléchit. Son esprit était redevenu lucide, les paroles de la vieille avaient pleinement confirmé ses premières suppositions: on l'avait prise pour une des filles de M. Droy. Elle comprit, du même coup, le plan formé par ces cervelles ignorantes et obtuses. Gédéon avait compté obtenir toutes les concessions de M. Droy en séquestrant quelques jours l'un des enfants, sans se rendre compte des conséquences qu'entraînerait pour lui pareil acte. Et les deux femmes, aigries par la misère, pliées de longue date à l'obéissance, entraient aveuglément dans les vues du maître. A quoi bon les détromper, dire son nom? ces femmes ne la croiraient pas ou refuseraient de la délivrer avant le retour de Gédéon. Si M. Droy était informé de cette affaire, il voudrait peut-être souscrire immédiatement aux conditions et aux engagements qu'il plairait à Gédéon de lui dicter. Non, Aube ne voulait pas être pour les Droy l'occasion d'un sacrifice. Elle envisageait les choses sous leur véritable jour, c'est-à-dire comme un contretemps sans péril qui avait, au milieu de sa vie ordonnée, incolore, un excitant parfum d'aventure. Elle éprouvait une douceur fière à rester calme et courageuse, à souffrir même un peu pour la Maison; c'était, plus réchauffante et vivace, cette même douceur céleste, inconnue, qu'elle avait ressentie alors que, souffrante et blessée, elle avait apaisé le brûlant repentir de Camille, qu'elle avait consolé et endormi contre elle l'enfant qui venait de lui faire du mal.
Quelquefois elle avait rêvé de vivre un peu dans une cabane comme une princesse dans un conte; quand elle était malade, elle avouait le fiévreux désir d'aller passer quelques jours chez une ancienne servante de Menaudru qui l'avait nourrie, et qui habitait un chalet dans le Doubs, et, moitié riant, moitié sérieux, le docteur disait oui.
Voilà que son désir se réalisait. Le hasard mettait à sa portée des découvertes que ne lui aurait point réservées la pieuse retraite de Sainte-Cécile. Dans le secret de son coeur, Aube avait une soif inavouée de savoir, de mieux connaître ces malheureux, de pénétrer plus avant dans leur vie et leur âme.
Et puis, elle supposait bien que son exil ne se prolongerait pas, que Gédéon reviendrait forcément en ne recevant de la Maison ni propositions ni avances, et qu'elle serait libre avant la date fixée pour son retour à Menaudru.
Les heures s'écoulèrent paisibles entre la grand'mère qui se dédommageait de l'inertie forcée de ses membres par l'agilité de sa langue, et Nine toujours silencieuse qui vaquait à ses travaux de ménage.
A midi, Nine servit une soupe épaisse et quelques pommes de terre dont Aube eut sa part; puis elle s'assit auprès de la vieille, et, de ses doigts estropiés, commença à tresser des corbeilles. Elle travaillait sans hâte et sans trêve, sans plainte et sans joie, comme une pauvre machine.
Aube, qui était libre en apparence, se promena autour de la maison. La journée était devenue radieuse; mais, sur ce sommet désert, le beau soleil comme les nuages semblaient répandre une paix mélancolique. Aube, en longeant la falaise, découvrit une échappée par où l'on apercevait Menaudru. L'antique palais se dressa tout à coup comme une apparition et Aube, un peu défaillante, s'assit pour le voir. Il n'y avait pas aujourd'hui de brume autour du mont, et le vieux Menaudru planait dans la lumière, il se découpait en arêtes vives sur le bleu resplendissant du ciel.
Aube distingua, près du château, la tache plus blanche qui était la Maison.
La Maison finira par manger le château, avait dit la vieille. Etait-il possible que la Maison finît par l'emporter sur son grand ennemi héréditaire; que l'infime pygmée attaché au flanc de l'antique colosse réussît à y faire une blessure par où tout le vieux noble sang coulerait? Et, quand le soleil couchant fit autour du château comme une mer de pourpre glorieuse, il sembla à Aube que c'était tout le sang de Menaudru qui, s'étant échappé, s'épandait dans la plaine.
Ils avaient Hugues, à la Maison, ils étaient heureux, sans souci du regard tendre, un peu éperdu, qui les cherchait à travers le vertigineux espace. Ils avaient au milieu d'eux cet Hugues si rempli de jeunesse et de force que, depuis qu'il avait parlé à Aube, quelque chose de cette ardeur ferme était entré en elle, que, depuis qu'elle avait entendu cette voix, son coeur assoupi battait plus fort.
Quand Aube détourna enfin ses yeux éblouis, un point noir apparaissait en haut de la falaise. Ce point noir se dirigea très vite vers la maison où l'attendait Nine, qui était sortie sur sa porte.
Aube se rapprocha, pressentant une nouvelle.
A mesure qu'elle marchait, elle reconnaissait dans le point noir une enfant, et dans cette enfant, Zoé, Zoé éplorée, les vêtements en lambeaux, mouillée des pieds à la tête, probablement par un contact récent avec la cascade.
Mais Aube ne s'abusait-elle point? Etait-ce bien Zoé, la muette, l'insensible Zoé qui, le visage inondé de larmes et marbré de meurtrissures, criait, gesticulait en courant vers la hutte?
Zoé s'arrêta devant Auberte, aussi pétrifiée que si elle voyait un fantôme. La présence de Mlle de Menaudru acheva de la bouleverser; mais, dominée par une frayeur pire, elle passa devant Auberte pour se précipiter dans la salle, se jeter les bras étendus vers la grand'mère et, tremblante, égarée comme un animal maltraité poussé au paroxysme de la terreur, elle répétait avec véhémence: Cachez-moi, ne me laissez pas prendre…
— Ce que j'ai fait à Hermance? reprit-elle à travers ses sanglots. Tout ce que j'ai pu pour "l'enrager". Oui, toujours battue, toujours… Est-ce que ça se doit? Est-ce que… est-ce que…
Elle se tut, étouffée par la question passionnée qu'elle semblait adresser au sort plutôt qu'à Nine.
— Hermance a dit qu'elle me tuerait si la demoiselle de Menaudru me voyait pleurer. Je suis partie me cacher dans les carrières. J'ai rencontré votre homme, Gédéon; il m'a dit qu'il allait travailler aux terrassements, mais que je me sauve ici et que je vous dise de me garder, parce qu'Hermance est trop méchante et que j'aime mieux mourir que de retourner avec elle.
J'ai passé la cascade toute seule, et j'aurais passé si elle avait été de feu. Nine,Mémé, gardez-moi. Vous n'avez guère à manger, mais je ne mangerai pas du tout, s'il faut. Est-ce que je mangeais chez Hermance? Gardez-moi au moins un petit peu chez vous.
Oh! je sais bien que je ne vous suis rien à vous,Mémé, gémit la petite fille, rien que la cousine à Nine… Mais, pourtant, Gédéon a dit…
Sa voix s'étrangla.
— Que c'était une honte! Et c'est une honte, je le dis avec Gédéon, s'écria solennellement la grand'mère. Tu ne retourneras plus chez cette serpent d'Hermance. Si c'est tout ce que te rapportent les charités de lademouésellede Menaudru, vaut encore mieux misérer avec nous.
Zoé répétait, pleurant toujours, mais plus bas:
— Je sais… je sais que vous n'avez guère.
— Tu auras comme nous, dit brièvement Nine.
Elle posa la main sur la tête humide et ébouriffée de la petite. Aube comprit alors que Nine ressemblait à Zoé; mêmes traits épais, même lourde carrure, même crinière ténébreuse. Et cette main surmenée, déformée, posée sur ce front d'enfant en détresse, dans un geste d'adoption, parut à Aube inexprimablement triste.
Aube était rentrée aussi; comme personne ne lui accordait la moindre attention, Zoé ne semblant même plus la voir, elle regagna sa cabine. Par la porte ouverte, elle suivait la scène, elle voyait Zoé toujours appuyée contre Nine. Nine, par l'effet de la lenteur passive de ses mouvements ou de son esprit, gardait longtemps les mêmes attitudes. Elle dit soudain de sa voix aux intonations rouillées où vibra une sourde tendresse: Tu as vu Gédéon, as-tu vu mes garçons?
— Non, fit la petite.
Et Nine s'écarta pour se remettre à l'ouvrage. La grand'mère continua: Gédéon s'arrangera avec Hermance; il a le droit, mais il te croyait mieux chez elle. Hermance embobinera bien lademouésellede Menaudru, elle est capable de se faire continuer ta pension pour se consoler de t'avoir perdue.
Et puis on lui portera, de temps en temps, un poisson, puisqueGédéon va garder sa rivière, et Nine lui tressera des paniers…
Qu'est-ce que Gédéon t'a dit pour nous? demanda encore la vieille.
— Y n'a pas pu venir à cause des affaires qu'il a et que vous savez.
— Il a-t-il eu bien du tapage à la Maison des Droy?
— Du tapage? je ne sais pas. Gédéon a dit que quelque chose ne marchait pas, que si ça n'allait pas mieux, il reviendrait demain. Je n'ai pas bien compris.
Aube n'écoutait plus, elle était atterrée par les révélations de cette enfant, qui fuyait si désespérément sa protection pour se réfugier chez ces sauvages. Gillette avait raison, Hermance abusait indignement de son autorité; Zoé était malheureuse chez cette femme qu'aucun élan religieux n'élevait à sa tâche de mère adoptive.
Zoé, délivrée de ses appréhensions, se calma et devint à peu près aussi taciturne que Nine. Elles rivalisèrent de silence, laissant le champ libre à la grand'mère qui causait sans cesse, et, si quelqu'un autour d'elle élevait par hasard la voix, déclarait qu'on lui fendait la tête et qu'il n'y avait plus moyen de s'entendre.
Zoé accepta promptement la société d'Aube comme un fait tout naturel, et ne parut pas disposée à rendre à la jeune fille son séjour plus agréable. Il y avait en elle un ferment d'hostilité. Aube crut s'apercevoir que l'enfant, par quelque caprice, peut-être même dans un obscur esprit de vengeance, n'avait point trahi l'incognito de sa bienfaitrice; il lui plaisait sans doute de la voir en captivité, en tout cas, les deux femmes ne changèrent rien à leur manière d'être vis-à-vis d'Aube. Elles étaient à leur brusque façon si bonnes pour Zoé, elles partageaient si libéralement leur nourriture avec la petite, se privant pour elle, non seulement sans reproche, mais encore sans arrière-pensée, qu'Aube en concevait parfois de l'admiration. Elle levait alors les yeux sur l'image de Jésus: si le rayonnement de la sainte image, qui manquait dans la jolie maison d'Hermance, ennoblissait cette hutte, tout faible et obscurci qu'il arrivât à ces natures ignorantes et incultes, que serait-ce si cette lumière céleste leur apparaissait dans sa vérité dégagée de toute ombre?
Pendant que Zoé et la grand'mère dormaient, Aube entendit Nine travailler à sa vannerie jusque bien avant dans la nuit pour payer la rançon de Zoé, après une journée dont la fatigue mettait du plomb dans tout son corps. Quelle esclave était cette femme, quelle pauvre bête de labeur… Elle avait défriché presque sans outils un coin de terre, elle bêchait, fendait le bois qu'elle allait couper. Elle essayait même de coudre. En voyant l'aiguille se perdre dans ses doigts durcis, Aube, qui était venue s'asseoir dehors près d'elle, prit la robe que Nine essayait de repriser.
— Je savais bien coudre autrefois, fit Nine avec le sourire hésitant qui mettait un rayon fugitif sur sa figure massive. Moi, je ne suis pas des monts, mais du pays plat. Mes défunts parents avaient une maison de pierre, un pétrin de chêne, des armoires très belles. Mon frère a tout gardé. Gédéon est généreux comme un prince. On ne donne pas des armoires à des vagabonds comme nous. Il y en avait une sculptée avec un coeur et des roses… vous l'auriez aimée. Nous n'avons plus rien, cette maison est à la Mémé et nous n'y sommes pas toujours: nous courons plus souvent la montagne que nous n'habitons ici.
— Et vous avez bien voulu quitter la plaine?
— Oui, dit-elle calmement, j'ai traversé le torrent avec Gédéon. Le torrent… Gédéon… c'est quelque chose comme ça dans l'histoire sainte, il me semblait y être. On s'aime bien, on s'en va ensemble, on ne voit rien d'autre. Et cela a été fini, nous n'avons jamais pu redescendre.
Son sourire flottant se fixa une minute, puis mourut.
— Que voulez-vous? on s'aime, on se marie, c'est le bon Dieu qui veut ça. On a de la misère ensemble, des affronts, est-ce que c'est le bon Dieu qui le veut encore? Moi, fit-elle lentement, je vous dirai que je ne le crois pas. Ma tête n'est pas solide comme celle de Gédéon ou de la mère, mais je ne crois pas que le bon Dieu soit contre nous. Seulement, nous ne connaissons peut-être pas bien sa volonté et les hommes sont durs.
Ainsi, vous pensez mal de nous parce que Gédéon braconne.
Mais enfin, dit-elle avec effort, ce n'est pourtant pas voler.
Le gibier, une chose qui court, qui vole et qui va chez tout le monde, c'est à tout le monde aussi, votre père devrait le comprendre.
Gédéon ne revint pas le lendemain et Aube, qui avait compté sur ce retour pour dénouer sans heurt la situation, dut se soumettre à un autre jour d'attente.
Quand elle entra dans la salle, à l'heure du repas, elle trouva Nine et la grand'mère en conférence. Nine paraissait adresser à la vieille des observations qui devaient concerner Aube, car les deux femmes se turent à l'approche de la jeune fille. Puis la grand'mère dit, d'un air péremptoire:
— Les Droy font les morts pour payer moins cher, mais ils se lasseront avant nous. Toujours, il n'y a que Gédéon qui puisse décider s'il faut leur rendre lademouéselle. Ne vous occupez de rien, Nine, et obéissez à votre époux.
— Excusez-nous,Demouéselle, Nine ne sait ce qu'elle dit, elle a ladurede ses garçons.
Nine s'en alla renouveler sa provision de joncs et chercher des champignons pour le souper; la grand'mère, qui souffrait de son pied, se recoucha et Aube se trouva livrée à elle-même.
Elle marchait un peu derrière la cabane, quand elle entendit les grelots d'Olge à quelque distance. Elle ne se demanda point comment la mule avait passé le ravin; elle se dit seulement qu'elle allait voir Olge, s'appuyer sur son cou de satin gris.
Elle arriva bientôt vers un petit feu de broussailles; les grelots tintaient toujours, mais Olge n'était pas là, il n'y avait que Zoé. Du collier de la mule, Zoé s'était fait une ceinture: elle dansait autour du feu comme une petite sorcière, elle tournait avec lenteur, grisée par la musique argentine qui accompagnait ses mouvements.
— Tu as pris ce qui ne t'appartenait pas, dit Auberte. Rends-moi ce collier.
— Non, vous l'avez eu assez longtemps, vous ne l'aurez plus.
Aube étendit la main, mais Zoé fit un tour preste sur elle-même et se trouva hors de portée.
Zoé disparut de son horizon et elle en fut allégée; l'enfant, qui ne lui adressait jamais volontairement la parole, la surveillait d'habitude avec une vigilance infatigable.
Elle alla au bord de la falaise, comme elle le faisait souvent pour tâcher de voir Olge. Malgré ses prières, Nine avait toujours refusé de faire sortir la mule de son écurie et Aube ne l'avait pas revue.
En se penchant pour s'assurer que la mule n'était pas là, qu'un bouquet d'arbrisseaux ou un quartier de roc ne la dérobaient point à ses yeux, elle remarqua qu'à cet endroit, la falaise n'était pas aussi inexorablement abrupte qu'elle l'avait cru, et elle pensa qu'avec du courage, elle arriverait peut-être seule au couloir qui aboutissait derrière la cascade. Une enfant comme Zoé avait bien passé sous la chute; si Aube avait assez de sang-froid pour y réussir, elle retrouverait le gué et, une fois sur l'autre bord, elle détacherait Olge. Elle ne connaissait pas le chemin, mais elle connaissait assez l'infaillible instinct de sa mule pour être sûre qu'Olge la ramènerait sans coup férir à Menaudru. Et tout serait fini de cette manière.
Que n'y avait-elle songé plus tôt! Elle ne se dit pas que la surveillance incessante dont elle avait été l'objet aurait entravé toute tentative de ce genre, elle pensa que son ancienne apathie l'avait encore paralysée, l'avait empêchée de trouver une solution qui ne demandait cependant qu'un peu de coup d'oeil et d'audace. Mais l'idée avait enfin germé, elle n'en retarderait pas l'exécution. Jamais les circonstances ne seraient plus favorables. Il ne fallait pas attendre le retour de Nine ou de Zoé, et il n'y avait pas un instant à perdre. Elle commença à descendre, s'arrêtant pour fermer les yeux et reprendre haleine quand elle sentait le vertige la gagner, monter vers elle, de cette eau tourbillonnante noire et blanche qui courait follement sous ses pieds.
En relevant les yeux pour mesurer la distance parcourue, elle aperçut Zoé qui, penchée sur le vide, la regardait.
— Arrêtez! cria la petite fille. Revenez tout de suite!
Et comme Aube, sans l'écouter, continuait sa descente, Zoé se désola. Les mots, toujours si lents à venir, se pressèrent sur sa bouche.
— Oh! arrêtez! revenez! dit-elle avec un accent de désespoir. On m'avait dit de vous garder. Si Gédéon ne vous retrouve pas, il me tuera, à moins que Nine me batte à mort ce soir. Quand elle a peur de Gédéon, elle ne se connaît plus… elle est aussi méchante qu'Hermance, et plus forte. Oh! je vous en prie, ayez pitié de moi… revenez, revenez… ou je me jette dans l'eau.
Aube, surprise par l'ardeur angoissée de cette prière, s'arrêta. Il lui sembla que les gouttes d'eau qui rejaillissaient de la cascade jusqu'à elle, étaient les larmes de Zoé, et ces larmes lui retombaient sur le coeur.
— Revenez, revenez… je vous pardonnerai tout… tout ce que je vous ai fait…
Tout ce que vous m'avez donné, aurait-elle pu dire.
— Revenez ou je suis perdue, revenez ou je me jette en bas!
Aube remonta. Quand elle fut presque de niveau avec Zoé, elle fut happée aux poignets par une petite main noire et sèche qui ne lâcherait pas aisément sa proie.
— Promettez-moi de ne plus recommencer, dit la petite dont les yeux étincelaient, dites que vous ne chercherez plus à partir avant que Gédéon soit rentré, et je ne raconterai rien à Nine de peur qu'elle ne vous enferme…
La moindre résistance les aurait entraînées toutes deux.
Aube, qui gardait difficilement l'équilibre sur le bord de l'excavation qui lui servait d'appui, prononça le oui qu'on réclamait d'elle; elle venait de reconnaître que l'entreprise était au-dessus de ses forces.