Zoé l'aida à reprendre pied, puis, la regardant dans les yeux, elle dit d'une voix sifflante:
— Là! vous ne vous sauverez plus. Nine ne m'aurait pas tant battue, elle a un coeur de mésange. J'ai menti. Mais vous, vous avez promis et vous ne pouvez pas mentir, c'est bon pour nous autres… Vous auriez bien voulu que Nine me tue.
Dans sa rage, elle sauta sur la falaise, détacha un des grelots d'Olge quelle portait encore à sa ceinture et le lança dans le torrent. Il s'y engloutit avec un son plaintif comme un sanglot. Et, un à un, avec une lenteur cruelle, elle jeta les grelots pour qu'Aube ne les eût jamais plus. Ils s'évanouirent, petites voix éteintes, petites âmes harmonieuses perdues dans le torrent, et, quoique l'eau fût violente, il sembla à Aube qu'un grand silence s'était fait autour d'elle.
Aube regagna la cabane. Elle s'étendit sur son lit et refusa de souper. La traîtresse violence de Zoé après ses larmes, l'avait à la fois révoltée et anéantie. Mentir, c'est bon pour nous autres… L'amère humilité de ces mots l'oppressait. Il était impossible d'arriver jusqu'à ces coeurs retors et durs, aussi impossible que de traverser le torrent sans aide. Rien n'éteindrait l'antagonisme qui les avait toujours séparés d'elle.
— Va voir ce que veut lademouéselle, commanda dans la salle la grand'mère.
Zoé obéit avec indifférence. Quand elle fut dans la chambre d'Aube, celle-ci se souleva à demi sur sa couchette.
— Viens, Zoé, dit-elle à voix basse.
Zoé s'approcha. Aube, par une impulsion soudaine, attira l'enfant à elle, sous la clarté indécise qui tombait encore de la petite fenêtre, elle plongea ses yeux inquiets, pleins de reproche, dans les yeux mornes de Zoé. Mais elle avait dit:
— Zoé, écoute… C'est moi qui te demande pardon.
Au lieu des mots accusateurs qu'elle avait cherchés pour condamner l'enfant, la forcer au repentir, c'était cette prière qui était sortie de sa bouche.
Zoé ne bougea point, Aube sentit sous ses doigts comme un frisson qui aurait couru dans tout ce corps rigide. La petite créature toujours rétive tressaillit; puis, tout à coup, se ploya comme brisée et s'abandonna contre Auberte, comme jadis l'avait fait Camille Droy repentante.
L'enfant dit tout bas d'une voix essoufflée:
— Je suis fâchée… bien fâchée.
Elle s'en alla, rappelée par la grand'mère. Aube retomba sur son lit et demeura longtemps les yeux grands ouverts dans l'ombre. Elle avait senti battre un coeur tout semblable en cette petite paysanne sauvage et chez Camille Droy, la fillette civilisée et fine. Le même instinct tout puissant, irrésistible, avait jeté dans ses bras les deux enfants coupables.
Le lendemain, Aube s'éveilla bien avant son heure accoutumée et entendit qu'on parlait d'elle.
— Tu devrais emmener lademouésellependant la visite de l'autre, disait, derrière la cloison, Nine à Zoé. Puisque c'est le jour et l'heure…
— L'autre ne fait pas plus de bruit qu'une souris.
Lademouésellene s'éveillera pas avant deux heures… et je ne veux pas m'en aller, conclut finalement Zoé.
— Laisse la petite, Nine, et va plutôt au-devant de ton monde pour l'assister, interrompit la grand'mère.
Et elle ajouta:
— S'il nous vient du tracas, on les gardera toutes les deux. Mais va vite, que mon pied n'y tient plus et que je ne croyais jamais pouvoir attendre à aujourd'hui.
Il se passa plus d'une demi-heure avant que Nine revînt, et elle n'était pas seule. Aube écouta, curieuse de connaître la visiteuse si impatiemment attendue. Elle entendit une voix calme et faible dont le son, en pareil lieu, la remplit de surprise. Elle se leva pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas et, par les interstices de la porte, elle vit Mlle Anne.
La vieille demoiselle se débarrassa de son manteau suranné et d'un petit panier dont elle déballa le contenu. Son ajustement pauvre et fané était aussi irréprochable que si elle n'eût jamais quitté sa maison pour gagner, par des chemins inaccessibles, cet endroit perdu.
Aube voyait aller et venir ses mains fluettes, toujours recouvertes de mitaines.
Elle sortit un flacon, des bandelettes de flanelle et de toile, tout en répondant aux paroles de bienvenue murmurées autour d'elle. Pour l'engager à ne pas faire de bruit, on lui avait vaguement parlé d'un enfant qui dormait, et elle évoluait discrètement. Elle étendit sur un escabeau la jambe de la grand'mère, elle massa et frictionna le membre infirme qu'elle remmaillota ensuite avec prestesse.
Aube s'expliqua pourquoi Zoé n'avait pas voulu manquer cette visite; la petite se pressait contre Mlle Anne, buvait ses moindres mots, la regardait avec des yeux d'amour.
—MademouéselleAnne, on vous espérait bien, dit la grand'mère étirant sa jambe à petits coups pour la ramener à elle.
— Je ne suis pas venue ces dernières semaines, parce que j'étais souffrante, et puis l'eau était forte. Aujourd'hui, la cascade n'est qu'un filet, j'aurais pu me passer de Nine.
— Ah!Demouéselle, vous vous êtes bien souvent passé d'elle, des fois que la cascade était méchante à tout emporter, quand nos maux pressaient et que Nine avait ses fièvres: et la nuit, quand on vous a envoyé le petit parce que Gédéon s'en allait mourant. Vous avez guéri Gédéon du mauvais coup que lui avaient donné les gardes, le soignant comme votre fils et restant là des jours dans cette chambre — elle montrait la chambre d'Auberte — pour le veiller puisqu'on ne pouvait pas appeler un médecin sans mettre mon garçon dans la peine.
Elle baissa soudain la voix en chuchotant:
— C'est que nous avons là un enfant endormi.
— Personne n'avait besoin de moi ailleurs, dit Mlle Anne avec douceur, personne ne m'attendait.
Aube pouvait comprendre l'indicible tristesse de cette parole. Le front pâle et uni de la vieille demoiselle s'assombrit un peu.
— Ai-je bien fait? Gédéon m'avait promis de ne plus braconner.
— Oh!Demouéselle, la faim, la faim… voyez-vous…
La vieille répéta: la faim, la faim, d'un ton dolent en secouant la tête.
Mais Nine, revenant malgré elle à un permanent souci, demanda brusquement:
— Qu'est-ce qu'on dit, à Mirieux? Y a-t-il du nouveau à la maison des Droy?
— Je ne sais pas, dit Mlle Anne, distraite. La petite fille aux cheveux de lin qu'ils appellent Cam me parlait l'autre jour par-dessus la haie de mon verger. Son institutrice l'a rappelée; elle m'a saluée, mais elle a rappelé l'enfant, murmura-t-elle se parlant à elle-même. Je ne sais pas autre chose.
Puis, comme si elle cherchait un réconfort, un appui, elle posa la main sur l'épaule de Zoé qui s'était assise à terre contre elle.
— Et toi, mon petit coeur, te voilà donc ici? Nine m'a raconté en venant. Tu es contente?
L'enfant dit:
— Oui; mais, quand je serai plus grande, j'irai chez vous pour vous servir.
Les traits de Mlle Anne s'illuminèrent divinement; ce ne fut qu'une flamme passagère.
— Non, non, pas d'enfant chez moi pour souffrir avec moi, je ne mettrai personne dans mon ombre.
Elle reprit:
— Tu viendras pour quelques jours si tu veux que je te fasse des vêtements, dès que Gédéon se sera définitivement entendu sur ce sujet avec Hermance.
Elle se leva, et les yeux fixés sur le Christ aux mains pleines de rayons:
— Au revoir, dit-elle, prenez le peu que je vous apporte. Je reviendrai, je suis à votre service et… et je vous remercie.
Elle sortit avec Nine et Zoé.
Mlle Anne connaissait donc le chemin de cette demeure; elle visitait les Jaux par charité, elle était restée de son libre accord dans cette chambre qu'habitait Auberte et où elle avait laissé son empreinte de netteté et de paix. Elle secourait ces parias avec une céleste pitié, elle était venue ici, la nuit, par tous les temps… Aube croyait la voir s'avancer dans ces solitudes, frêle et sereine, avec le pli d'une douleur vaincue sur sa bouche résignée. Elle la voyait soigner du même coeur les plaies de leur misérable corps et l'infirmité de leur conscience dévoyée. Elle demeurait digne et droite sous le faix d'injustice qui aurait dû la courber. C'était, pour Aube, une vision lumineuse qui la transportait dans un monde de vertu surhumaine, de victorieuse abnégation. Elle en restait troublée et ravie; la leçon entrait comme un fer dans son âme, et cette leçon venait des Jaux autant que de Mlle Anne.
Mais pourquoi Aube n'avait-elle point parlé à la vieille demoiselle? Sa promesse à Zoé l'engageait-elle ici? Elle ne savait plus, ses idées se confondaient. Et si, comme l'avait dit la grand'mère, on retenait aussi Mlle Anne? La vieille demoiselle était déjà loin. Ce lui fut un chagrin de ne plus la sentir à portée. Pour la première fois, le découragement tomba sur elle. Aube se rappela que le moment approchait où sa mère irait la chercher. Cette après-midi, oui, elle en fit le calcul, cette après-midi, sa mère devait passer à Sainte-Cécile. Certes, Gédéon serait là avant ce soir; mais si la Comtesse rentrait plus tôt qu'elle ne l'avait primitivement décidé? Avec un serrement de coeur, Aube se représenta sa mère arrivant à Sainte-Cécile, elle descendait de voiture dans la belle grande cour dont les plates-bandes ressemblaient à des émaux. On l'introduisait au salon, elle demandait Aube et, au lieu de sa fille, c'était la Mère supérieure ou Mme de Gourville qui entrait, disant qu'on n'avait point vu Auberte. Aube sentit cruellement le contre-coup de l'émotion qui menaçait Mme de Menaudru.
Sa toilette achevée aussi bien que le lui permettait son installation élémentaire, elle monta sur la falaise pour surveiller de loin l'approche de Gédéon, puisque cet omnipotent autocrate disposait de son sort, qu'il aurait seul l'autorité nécessaire pour convaincre Nine de sa méprise et remettre Aube en liberté.
Elle ne vit rien à l'horizon qui ressemblât au portrait qu'elle s'était fait de Gédéon. Il faisait clair et doux, un soleil sans ardeur mettait sur l'eau et le gazon des nappes de lumière blonde. La cascade n'était pas bruyante et Aube entendit la voix de Zoé de l'autre côté du torrent.
Zoé avait reconduit Mlle Anne, et elle s'attardait près de l'étable au lieu de suivre Nine qui remontait, courbée par le poids de deux lourds seaux d'eau.
La voix de Zoé s'élevait par intervalles, et il sembla à Aube que l'enfant parlait à Olge.
Il y eut un piétinement, un bruit de pierres roulées, de broussailles froissées; Aube eut une commotion de joie quand elle vit Olge sortir de son abri et s'avancer en tirant sur la corde, dont Zoé ne gardait qu'avec peine une extrémité dans sa main.
La mule s'arrêta, huma l'air.
— Olge! dit Aube involontairement.
Olge leva la tête vers la falaise, vit Aube.
D'un seul élan, elle échappa à Zoé si soudainement que la petite fille roula à terre.
Zoé n'avait aucun mal, elle se releva pour s'élancer derrière la mule, qui allait mettre à profit sa liberté reconquise et prendre à toutes jambes le chemin de Menaudru.
Mais Olge, les yeux attachés sur Aube, courait le long de la berge et, sans ses grelots, elle avait une allure silencieuse, étrange, de bête fantôme; elle commença à descendre vers l'eau.
— Olge! Olge! ne viens pas, cria Aube avec épouvante, repoussant la mule du geste et de la voix.
Mais Olge, la pauvre, la noble bête, maigrie et ardente, sauta bravement et entra dans le torrent. C'était avant la cascade, le courant, vif, n'était pas insurmontable et la mule avait pied. Elle traversa l'eau et voulut aborder au pied de la falaise, l'espace lui manquait, ses sabots de devant glissèrent et elle retomba. Elle recommença une fois, dix fois son effort, raidie contre le courant, les yeux toujours fixés sur Auberte, refusant de retourner en arrière, pendant que Zoé criait et se lamentait sur l'autre rive.
Ses forces diminuaient; insensiblement, elle perdait du terrain, le courant l'emportait peu à peu, perfidement, vers la cascade. Quelques secondes encore, et la mule, saisie par le tourbillon, serait engloutie sans cette montagne d'eau croulante.
— Oh! Olge… gémissait Aube, comme elle eût imploré un ami,Olge, ne viens pas… Olge, retourne, je t'en supplie.
Elle jeta un cri, Zoé était aussi dans l'eau sans qu'elle l'eût vue sauter ni tomber. L'enfant, les yeux un peu fous, mais avec une invincible résolution sur ses traits blêmis, nageait comme une petite désespérée vers la mule.
Déjà le remous de la cascade étreignait Olge, que l'écume baignait jusqu'au poitrail; elle élevait encore sa belle tête dont les yeux agrandis cherchaient toujours tristement Auberte; puis la tête s'enfonça à demi, Aube ne vit plus que ces yeux infiniment tendres et fidèles. Puis, brusquement, plus rien, ni Zoé, ni la mule.
Une voix d'homme résonna, une voix encore lointaine, à laquelle Nine répondait près d'Auberte. La jeune fille ne comprit plus ce qui se passait.
Peu d'instants après, un homme, petit, trapu, gravit la falaise avec Nine qui avait couru à sa rencontre. Aube balbutia:
— Zoé… Olge…
Olge était partie, entraînée par le formidable courant qui l'avait étouffée, brisée en l'emportant.
Mais Zoé était là, Gédéon l'avait retirée avant qu'elle eût été prise par le tourbillon; il l'avait rapportée et mise dans les bras de Nine. L'enfant était inanimée et semblait morte.
Ils retournèrent tous à la maison. On étendit Zoé sur le sol devant le feu, on essaya de la faire revenir à elle; tous les soins furent inutiles.
Aube, agenouillée près d'elle, lui tenait les mains. Les yeux clos, les narines serrées, une blancheur de cire aux joues, avec de grands creux d'ombre sous les paupières, Zoé s'idéalisait dans la mort. Ses cheveux noirs défaits, rejetés en arrière comme s'ils suivaient encore le mouvement de l'eau, dégageaient son cou, son front, ses tempes; elle était belle d'une beauté pure et sauvage.
La petite esclave qu'elle était encore malgré sa farouche indépendance, était allée si résolument, si follement à la mort dans l'espoir de sauver l'animal favori d'Auberte, de sauvegarder le plaisir des riches, ses maîtres.
Le coeur de Zoé ne battait plus, aucun soin n'avait réussi, ses parents n'essayaient plus rien. Nine et Gédéon restaient près d'elle, écrasés; la grand'mère étouffa un petit sanglot sec qui lui déchira la gorge.
Alors Aube se souvint d'une chose qu'elle avait entendu dire. Elle pensa que, pour que Zoé revécût, il suffirait peut-être comme pour d'autres de rendre l'air à sa poitrine suffoquée.
Elle se pencha, se pencha jusqu'à ce que son visage touchât celui de Zoé. Comme cette bouche d'enfant était froide… elle en frissonna dans la moelle de ses os, dans le fond de son âme; mais elle ne s'écarta point. Appuyée contre Zoé, presque couchée sur elle, Aube respira fortement, communiquant à la petite fille son haleine, sa vie.
Et c'était bien sa vie qu'elle voulait lui donner; elle se dit que si Zoé revivait, il ne lui resterait plus assez de souffle pour elle-même et elle ne se retira pas; elle ne fuit point ces lèvres blanches dont le contact lui laisserait pour jamais un goût de mort. Elle était consentante, solennellement et sans retour, à ce que Zoé vécût à sa place.
Avec une ardeur fervente, passionnée, elle concentra son haleine et sa vie pour les faire passer dans cette enfant de pauvre.
A la fin, Zoé fit un mouvement sans ouvrir les yeux, elle dit quelques mots très doux, très enfantins, et étendit les deux mains en aveugle par un geste pathétique. On eût dit qu'elle implorait quelqu'un de la relever, de la soutenir. Elle vivait.
Et Aube, comme si elle lui avait vraiment donné sa vie, tomba aux pieds de l'enfant ainsi qu'une morte.
C'était la seconde fois de sa vie qu'Aube perdait connaissance et, quand elle revint à elle, elle crut être à la Maison après sa chute du moulin; mais elle ne souffrait pas, elle pouvait se lever et sortir.
Au moment où elle quittait son lit sur lequel Nine l'avait couchée, elle vit devant elle Zoé rhabillée, recoiffée, mais encore pâle et les cheveux humides.
L'enfant murmura avec une douceur singulière et craintive:
— Gédéon dit que si vous voulez partir…
— Oui, répondit Auberte.
Quand elle fut sur ses pieds, elle chancela un peu, cependant elle entra dans la salle.
Gédéon était là, la tête couverte comme toujours, mais il se tint debout avec Nine devant Auberte et, par un mouvement spontané, instinctif, la grand'mère se leva aussi; et tous trois debout, presque sombres dans leur stupeur, regardaient tour à tour Auberte et cette place où ils avaient vu Auberte agenouillée à terre près d'une petite morte, devant leur sauvage foyer.
Enfin Gédéon dit, d'une voix enrouée, qu'il y avait eu une erreur et qu'il en était chagrin. Qu'après ce que… ce que…
Il regarda plus obstinément le foyer. Aube, très pâle, presque imposante dans sa jeunesse, lui dit:
— Si j'étais réellement celle que Nine a cru, si j'étais MlleDroy, que feriez-vous?
— Vous diriez, reprit-elle, que vous en avez fini de revendications qui ne peuvent vous conduire à rien de profitable, et qui n'aboutiront qu'aux pires embarras pour vous, que vous n'inquiéterez plus M. Droy ni personne de sa famille. Si j'étais Mlle Droy, ne le diriez-vous pas?
Il fit un signe affirmatif.
— Dites-le et on ne vous recherchera pas pour ce qui s'est passé; dites-le, je serai votre amie et je tâcherai de vous le prouver.
Il y eut un court silence.
— Oui, fit rudement Gédéon, je le dis.
Aube se tourna vers Zoé.
— Veux-tu venir avec moi? demanda-t-elle. Je te garderai àMenaudru, si tu t'y trouves heureuse.
Mme de Menaudru était en route pour Sainte-Cécile.
Le trajet qu'elle faisait dans sa voiture lui parut un peu long. Pendant sa courte absence, elle avait senti avec une sorte d'angoisse sa tendresse pour Auberte; la mère reconnaissait l'incapacité douloureuse de sa nature passive, absorbée par d'autres devoirs, mais elle se répétait quelquefois, avec des larmes muettes, combien elle aimait l'enfant.
Aujourd'hui, elle arrivait de Menaudru, où elle avait dû revenir avec son mari avant de s'occuper d'Aube; elle avait une grande hâte inavouée d'embrasser sa fille; elle se promit qu'Aube ne retournerait pas de si tôt à Sainte-Cécile et que bien qu'elle pût si peu jouir de l'enfant, elle la garderait jalousement près d'elle.
Dans la seconde partie du trajet, elle se demanda pourquoi Aube ne lui avait pas écrit: en trois jours, cela ne valait pas beaucoup la peine, mais elle n'avait pas voulu emmener Jeanne comme de coutume: qui sait si son épaule ne lui avait pas encore fait mal? Elle n'avait rien fait dire non plus à Menaudru. La Comtesse donna au cocher l'ordre de presser l'allure de ses bêtes.
Aube se plaisait beaucoup à Sainte-Cécile: si elle allait vouloiry rester? Mme de Menaudru eut un sourire: elle savait que mêmeSainte-Cécile ne pouvait rivaliser pour Aube avec Menaudru.L'enfant aimait trop ce château, il buvait son âme.
Peu après, le coupé entrait en grande pompe dans cette cour riante, si régulièrement fleurie qu'Aube comparait ses parterres à des émaux. La Comtesse avisa un vieux jardinier auquel elle adressa la parole.
— Mlle Auberte vous a-t-elle encore aidé? Je ne vois pas son arrosoir.
— Mlle Auberte? dit le vieux abritant ses yeux faibles de sa main tremblante. Je ne l'ai point vue.
— Elle n'est pas descendue au jardin, elle a été souffrante?
— Je ne sais point. Elle n'est pas à Sainte-Cécile, madame la Comtesse, ou peut-être qu'elle est arrivée aujourd'hui; mais ce matin, pour sûr, elle n'était pas au déjeuner. C'est moi qui avais arrangé le bouquet du milieu pour la table des dames pensionnaires, et Mme de Moiat m'a appelé pour me faire compliment.
Mme de Menaudru était persuadée que le vieillard se trompait, et, pour mieux se prouver sa parfaite certitude, elle dit au valet de pied que Mlle Auberte reviendrait en voiture et qu'il faudrait ramener la mule. Elle ne posa même aucune question à la personne qui l'introduisit; elle s'en repentit, car l'attente dans le salon lui parut interminable.
La porte s'ouvrit et Aube entra avec une petite fille.
Aube embrassa tendrement sa mère, lui présenta Zoé, puis envoya la petite jouer au jardin.
Mme de Menaudru regardait sa fille avec une sorte d'étonnement.
— Chère maman, dit Aube en passant sur son front et ses yeux la chère main hésitante, si indulgente et si douce, qu'on lui avait abandonnée, Mme de Gourville va venir, je vous prie de ne pas lui demander ce que j'ai fait pendant ces trois jours, je vous le dirai moi-même bientôt sans rien omettre: Je n'étais pas ici.
— Pas ici! s'écria la Comtesse.
— Il n'y a rien à regretter, j'ai eu là trois journées précieuses… oui, malgré tout.
Ses lèvres frémirent au souvenir d'Olge, mais elle reprit fermement:
— Vous m'aviez promis depuis longtemps de me laisser faire un petit séjour en montagne, le docteur disait que cela ferait du bien à mes poumons; j'ai devancé votre permission sans le vouloir, voilà tout, et vous verrez comme moi qu'il n'y a rien à regretter, ni rien à faire.
— Quelle enfant j'ai là… dit la Comtesse avec un intraduisible soupir.
Mme de Gourville entrait, mais Mme de Menaudru n'avait que peu d'instants à attendre pour recevoir les pleines confidences d'Auberte.
Ce même jour, le coupé de Menaudru remmena Aube et sa mère; la prévoyance de la Comtesse pour Olge s'était trouvée superflue.
Zoé n'accompagnait point Auberte; pour lui éviter la transition trop brusque de la cabane au château, on lui avait permis de passer quelques jours chez Mlle Anne.
Quant aux autres aveux de sa fille, Mme de Menaudru les avait reçus sans rien manifester de ses impressions: elle aurait peut-être eu trop à dire.
La voiture qui gravissait lentement la montée s'arrêta près de la Maison, et une tête très rose et très blonde s'encadra dans la portière.
— Madame, prêtez-nous Aube, s'il vous plaît, dit Gillette avec son irrésistible sourire et une révérence déférente à l'adresse de Mme de Menaudru. Nous attendons Aube pour tout lui raconter.
La Comtesse, qui désirait sans doute réfléchir à l'aise, regardaAuberte:
— Enfant, cela vous distrairait, vous êtes trop sérieuse.
Aube descendit donc, Gillette passa un bras autour de son amie et l'emmena en disant:
— Ma petite princesse, c'est un délice de vous ravoir. Et tant de choses à vous apprendre, tant de nouvelles. Mais qu'avez-vous donc? reprit-elle remarquant comme la Comtesse un insaisissable changement dans la personne d'Aube. Vous n'êtes plus tout à fait la même. N'auriez-vous pas grandi? Venez, toute la tribu est sous sa tente, même Hugues qui revient de la scierie. Nous disons déjà la scierie: songez qu'il y a des trous de faits, pour planter les murs dedans, je suppose, suggéra l'ingénieuse jeune personne qui semblait n'avoir sur la construction que des données incomplètes; autant dire que c'est fini. Le célèbre Gédéon a eu en votre absence une conduite exemplaire, vivant et travaillant au grand jour comme un honnête chrétien partout où l'on voulait bien de lui, et ce n'est pas prétendre beaucoup, car ses services sont peu recherchés. Ce qu'il y a d'amusant, c'est qu'il a dit à quelqu'un qu'on nous tenait, cette fois, et le Patriarche a reçu une lettre anonyme embrouillée qui parlait de scierie et d'un otage qu'on ne nous rendrait qu'à bon escient. Personne n'y a compris goutte, Hugues a donné l'épître comme pensum à Joseph pour qu'il en fasse une analyse logique.
Mais toute la logique de Joseph n'était pas arrivée à découvrir, dans la fameuse lettre de Gédéon, que le braconnier avait cru l'emporter sur M. Droy en séquestrant quelques jours un enfant de la Maison; et que, par suite d'une erreur de Nine, c'était Aube de Menaudru qui venait de remplir le rôle d'otage.
— A propos, vous avez rencontré Hugues le jour de votre départ, continua Gillette, et il a été positivement captivé par notre très langoureuse petite princesse. — Oui, la tribu prospère, puisque nous avons Hugues. Les garçons sont en vacances, même Edmée, (Edmée était souvent confondue sous l'étiquette qui désignait en bloc la portion masculine de la famille), Cam, naturellement, est en disgrâce; vous vous demandez ce qu'elle a pu imaginer encore, vous pensez comme nous qu'elle devrait avoir épuisé depuis longtemps la liste des conceptions saugrenues. Pas du tout. Figurez-vous que nous avons reçu d'Angleterre un petit dogue auquel on n'a pas encore coupé les oreilles; la dernière prouesse de Cam a été d'écrire à notre journal de modes pour demander un patron d'oreilles de chien; et afin de donner plus de poids à sa requête, elle a signé: un groupe de pères de famille. Protestations indignées de la directrice, imprimées dans la colonne des renseignements à l'adresse ostensible de la Maison près Menaudru. Votre frère qui, d'habitude, ne jetterait pas les yeux, même pour sauver ses jours, sur un objet aussi méprisable qu'un journal de modes, a découvert la chose d'emblée avant qu'on eût enlevé la bande. Et nous voilà tous dans la honte. Il a été question d'attacher Cam pieds et poings liés sur sa chaise, pour la mettre dans l'impossibilité de nuire; mais comment lui lier la langue? Du reste, elle a reconnu qu'étant née pour commettre des impairs, plus elle s'applique, plus elle en accumule, et les punitions pleuvent sur sa tête. Elle en a été quitte, cette fois, pour se voir confisquer sa bicyclette qui a pris le chemin d'Angleterre, où elle va combler de joie le jeune cousin à qui mon père l'a envoyée en échange du dogue aux malencontreuses oreilles. Mais Cam ne sera pas sevrée sans retour de la pédale, je lui passerai ma machine. Edmée et moi commençons à trouver que ce genre de sport ne nous convient plus.
— Ah! dit Aube avec une grande simplicité, vous devenez comme mon frère Laurent qui dit que la bicyclette pour les jeunes filles…
— Vraiment? "mon frère Laurent" dit que… Je m'occupe bien de ce que dit "mon frère Laurent", s'écria Gillette avec pétulance. Ecoutez plutôt la nouvelle surprenante que j'ai pour vous: on a découvert dans votre vieille chapelle, non pas le trésor, mais une crypte qui est, paraît-il, la chose la plus curieuse du monde. Comme on va faire tomber les ruines, cette crypte se trouvera condamnée et il faudrait la visiter bientôt.
— Et la fouiller soigneusement, dit Aube avec un intérêt subit. Ne riez pas, Gillette, si le trésor se retrouvait, personne ne pourrait plus accuser Mlle Anne.
— Certainement non, pauvre vieille âme, et personne ne l'accuse. On voudrait seulement qu'elle dise une bonne fois ce que son aïeule a fait de nos richesses et on n'en parlerait plus.
Elles étaient arrivées dans la bibliothèque. Chacun accueillit gaiement Auberte et retourna à ses occupations. Auberte, surprise, vit Laurent assis près d'Hugues avec lequel il semblait en conférence; il se leva pour venir embrasser sa soeur et resta auprès d'elle.
— Prenez ce fauteuil, dit Gillette à Aube. Maman et le Patriarche sont dans le petit salon, vous les verrez tout à l'heure… si toutefois M. Laurent de Menaudru nous accorde une minute de répit.
— Vous ne spécifiez pas qui sera le bénéficiaire du répit en question, dit Laurent avec son plus indifférent sang-froid.
Aube promena son regard sur la scène animée qui l'entourait; Marc était au piano, Edmée lui tournait les pages de sa musique; deux petits garçons faisaient de l'escrime avec deux cannes; Stéphanie achevait un dessin de Gillette, Cam montrait son repentir en brodant avec un zèle démesuré; Pascal, sans quitter son livre des yeux, balançait les babies dans un hamac audacieusement installé dans l'espace, entre la suspension et un tableau; Antoine, pour varier ses exercices, apprenait à marcher la tête en bas, et montrait de telles aptitudes que le rôle de son professeur n'était qu'une sinécure. Aube remarqua que le grave et beau visage de Stéphanie s'était éclairé, elle entendit même rire la jeune institutrice.
Mais tout paraissait un peu modifié à Aube, la Maison comme ses habitants. Elle regardait le monde avec de nouveaux yeux, et le monde lui paraissait nouveau.
Elle se trouvait déconcertée par ce retour tout naturel dans la vie ordinaire, après tant d'incidents imprévus. Enfin, il y avait certainement quelque chose d'inusité dans les manières réciproques de Laurent et de Gillette. Aube se dit qu'ils se connaissaient mieux et que leur antagonisme avait forcément grandi avec leur intimité. Le charme grisant de Gillette, ce pétillement de gaieté, d'esprit, de jeunesse, devait être antipathique à Laurent, et Aube sut gré à son frère de s'oublier pour ne pas abréger l'entretien de deux amies.
— Vous n'ignorez pas, dit Gillette revenant vite à sa nouvelle, que M. Laurent de Menaudru a amené un jeune architecte du plus grand mérite pour les réparations du château: et c'est cet architecte qui, en attendant mieux, a découvert la crypte sur laquelle il nous a donné les détails les plus palpitants pendant la visite qu'il a faite au Patriarche.
— Vous attendiez-vous à moins d'un homme si habile? demandaLaurent.
— Oh! je sais, il est délicieusement snob, et il porte des cravates rose nez de chat, on n'est pas parfait. Connaissez-vous la perfection, vous, ma princesse? pour moi, je ne l'ai jamais rencontrée.
— On ne se connaît jamais soi-même, fit Laurent d'un ton éminemment dogmatique.
— Mais Gillette, mais Gillette!… dit Cam qui s'était faufilée dans le petit groupe.
L'enfant ouvrait des yeux extraordinaires, et, pour mieux forcer l'attention de sa soeur, lui serrait la main de toutes ses forces.
— Mais, Gillette, tu ne comprends pas, tu n'entends donc rien?C'est un compliment qu'il te fait.
Son ébahissement était si comique que le rire gagna Aube etGillette.
Cam, offensée, emmena Laurent toujours imperturbable pour lui expliquer, sous le sceau du secret, qu'afin d'éviter de nouveaux ennuis à sa famille, elle consacrerait dorénavant toutes ses facultés au jardinage. Là, du moins, il n'y aurait pas d'embûche sous ses pas, et son génie se donnerait sans danger libre carrière. Elle lui montra un premier essai et lui demanda confidentiellement son avis au sujet du plus beau camélia de sa mère, qu'elle venait de greffer solidement sur un héliotrope.
Aube alla frapper à la porte du petit salon.
— Voilà notre Aube, dit Mme Droy avec bonté quand Auberte parut sur le seuil, tandis que M. Droy posait sa plume pour regarder la jeune fille qui avait vraiment en elle la fraîcheur pâle et l'incomparable pureté du prime matin.
Le visage sérieux d'Aube annonçait pour le moins un important message; comme Mme Droy en faisait la remarque, Aube murmura timidement, mais sans reculer d'un pas:
— C'est à M. Droy que je voudrais parler.
— Ah! bien, je m'en allais, fit Mme Droy en riant, et elle avait, comme tous ses enfants, le rire charmant et très jeune.
Il me semble qu'à la bibliothèque, la séance devient tumultueuse; j'ai toujours une assurance, c'est que Cam ne fera pas de sottises aujourd'hui.
Et, pleine de sa maternelle conviction, elle se retira avec le dessein de faire, en passant, une visite à son camélia.
Aube n'avait pas voulu s'asseoir: elle restait très droite, la tête un peu rejetée en arrière par le poids de ses cheveux.
— J'aurai bientôt fini, dit-elle. C'est pour vous demander une faveur.
— S'il en est ainsi, parlez vite, ma petite princesse, pour que j'aie plus tôt le plaisir de vous répondre oui.
— Alors, répliqua-t-elle sans enjouement, mais d'une voix persuasive, si vous répondiez oui tout de suite?
Il sourit.
— Vous m'en donneriez envie. Mais qu'allez-vous me demander qu'il faille me garrotter à l'avance?
Elle ne riait toujours pas, elle haletait un peu, les mots lui coûtaient à prononcer.
— Votre scierie… commença-t-elle.
Il parut tomber de son haut.
— Quoi! cette entreprise prosaïque occuperait votre esprit?
A la bonne heure, mon enfant, oui, occupez-vous, cela me fera beaucoup d'honneur et, à vous, un peu de bien. Nous disions donc que cette scierie?… Mais peut-être voudriez-vous, au contraire, que je la supprime par amour du paysage ou de la rivière, comme Gédéon Jaux. Je vous reconnaîtrais mieux.
— Non, je voudrais que vous m'y gardiez une place, une bonne place de contre-maître.
— Pour vous?
— Presque. Pour quelqu'un à qui je m'intéresse.
— Et le nom de ce bienheureux protégé?
Aube hésita de nouveau, tant cette démarche était pénible à sa réserve.
— Il est très digne d'intérêt malgré les apparences, reprit-elle.
— Chère princesse, excusez-moi; mais quand Mme Droy se sert de ces mots, c'est invariablement pour surprendre ma simplicité à l'égard de quelque chenapan de ma paroisse.
— Il n'est pas un chenapan, mais un pauvre homme.
— Jugez-vous les deux états incompatibles et supposez-vous que les chenapans jouissent, par droit de profession, d'une félicité sans nuage?
— Il a des enfants…
— Oh! vous m'apitoyez… personne mieux que moi ne saurait compatir à son cas.
— Il a une femme à demi infirme, une vieille mère impotente…
— Et, à votre sens, ces fléaux divers le rendent éminemment propre à surveiller ma scierie? Comment s'appelle-t-il?
Elle répondit courageusement:
— Gédéon Jaux.
Il se tut sans se récrier, il examinait attentivement Auberte.
— Sauriez-vous par hasard, Auberte, pourquoi j'ai reçu dernièrement des avis bizarres qui ne pouvaient émaner que de cet homme?
Sans répondre, elle poursuivit:
— Il a été bûcheron avant de devenir braconnier, il se connaît aux bois et à toutes ces sortes de choses. Mais il ne pourrait peut-être pas obéir toujours; il lui faut une place exceptionnelle, si bonne qu'il y tienne, qu'il en soit fier et qu'il sente une responsabilité. Vous devez faire là-bas une petite maison de gardien, vous y logerez sa famille en laissant beaucoup d'espace autour, pour que Gédéon s'y plaise et que Nine puisse travailler.
— Et, pour achever sa conversion, il serait sans doute plus prudent de lui offrir chaque année un permis de chasse.
Elle répondit d'un ton réfléchi:
— Ce serait mieux.
— Dames défuntes de Menaudru, l'entendez-vous? Est-ce Hugues qui vous a catéchisée? Mais, petite princesse qui prêchez si bien, mettez-vous vos doctrines en pratique?
Elle dit, un peu balbutiante:
— Je ne peux pas faire beaucoup… mais j'essaie de tout mon coeur.
Il la regarda encore, elle était pâle et résolue.
— Princesse Aube, princesse Aube…
Il ne put d'abord en dire plus. Il se pencha vers elle avec une sorte de respect, et l'embrassa au front.
— J'avais tort tout à l'heure, je n'ai pas encore assez d'enfants, ma tribu ne serait au complet que si vous deveniez ma fille.
— Mais, reprit-il, déjà revenu à son humeur vive, je n'oserais pas appeler au milieu de mes canards sauvages un cygne tel que vous.
Il se tourna vers la porte.
— L'audience est close, dit-il à Stéphanie qui s'avançait. Entrez, Stéphanie, contemplez Mlle de Menaudru dans le rôle de solliciteuse, et dites-moi si on pourrait rien lui refuser, même quand elle veut m'imposer les services de Gédéon Jaux?
Il sortit et Stéphanie, oubliant ce qu'elle était venue chercher, dit à Auberte:
— Comment l'avez-vous emporté? il vous a fallu de la bravoure.C'est très bien à vous, et je vous souhaite que Gédéon réussisse.Ses réclamations, si mal fondées qu'elles soient, nous causaientde la peine à tous, et je crois que Hugues, que Hugues…
Elle avait parlé très vite, sous l'influence d'un sentiment sincère; mais à peine eut-elle prononcé ce dernier nom qu'elle se tut, confuse.
— Vous croyez que Hugues serait content de moi? acheva Aube d'un air pensif. Je l'espère aussi. Mais, reprit-elle, encouragée par la sympathie que venait de lui témoigner Stéphanie, ce n'est pas à vous qu'il sied de louer le courage des autres, n'êtes-vous pas le courage personnifié?
— Parce que je travaille, voulez-vous dire? mais je n'en souffre pas. J'ai été riche, je devrais l'être plutôt et dans une situation élevée; mais cela ne vaudrait pas toute l'affection qu'on me prodigue ici. Et puis je ne tiens pas au rang comme Gillette, par exemple, qui est, au fond, plus aristocrate que moi.
Aube s'était déjà aperçue qu'en dépit d'un raffinement presque altier, Stéphanie d'Aumay était d'un naturel tendre et accessible quand on avait brisé en elle la première glace, et c'était encore un point commun entre elle et Laurent.
— C'est vrai, je suis devenue pauvre, mais ce n'était pas une raison pour défaillir et arrêter là ma vie. Enfin, ajouta-t-elle souriante, la fortune peut me revenir, il en est question: cela dépend beaucoup de moi et un peu de votre famille.
Pendant qu'Aube retenait l'exclamation qui était montée à ses lèvres, Stéphanie poursuivit:
— J'aime le courage chez les autres, sans doute parce que je n'en ai guère à aimer chez moi. Qu'est-ce, pourtant, que j'ai eu à supporter? Que sont les menus tracas d'une jeune fille à côté de l'épreuve d'un homme jeune, intelligent, asservi sous le joug de la médiocrité?
— Vous pensez à Hugues Droy? dit Aube.
Stéphanie tressaillit. Elle avait parlé pour elle-même, et voilà que cette enfant lisait à livre ouvert dans son esprit.
— Vous pensez, continua Auberte, qu'il devrait être plus riche et que c'est dur pour lui de n'avoir pas le château de Menaudru.
Stéphanie tenta une diversion en disant:
— Gillette vous tourmente à plaisir. Comment pouvez-vous ajouter foi à de pareils enfantillages?
— Alors, dit Aube avec insistance, vous ne trouvez pas qu'il est à plaindre de vivre comme il le fait, de se soumettre sans cesse aux exigences d'une profession brillante dans une situation étroite?
— Je trouve, dit Stéphanie, que c'est un grand malheur pour lui… et pour nous.
Elle n'essayait plus de donner le change à Auberte. Elle reprit d'un trait:
— Ce qu'il y a d'affreux à songer, c'est que Hugues, avec ses dons supérieurs, est dans une impasse, que, malgré le noble parti qu'il tire de sa situation, cette situation n'a pas d'issue. Son défaut de fortune lui interdit d'épouser une femme pauvre, il est trop fier pour jamais en demander une autre…
— Même s'il l'aimait? fit Auberte.
— Il ne le fera jamais; vous ne le connaissez pas.
— Mais si une jeune fille riche, de notre monde, se savait appréciée de Hugues et voyait qu'elle peut transformer son sort, elle devrait aller à lui et lui dire loyalement qu'elle souhaite d'être sa femme. Oh! croyez-vous qu'elle le pourrait? dit Aube toute frémissante.
— Elle le devrait, fit Stéphanie; oui, si elle était brave, ce serait peut-être son devoir et son bonheur… Mais un tel sacrifice…
Elle ne voyait plus Aube, elle regardait en elle-même et ses yeux semblaient n'y découvrir qu'un sombre, un triste horizon.
Depuis quelque temps, en effet, Stéphanie voyait naître pour elle des espérances de fortune; devant cette perspective elle n'avait pensé qu'à Hugues, à Hugues qu'elle avait formellement refusé d'épouser quand elle était trop pauvre pour lui. Elle s'était dit que, maintenant, si elle devenait une héritière, ce serait à elle de parler, de décider Hugues à leur union. En entendant Aube exprimer cette même idée, elle n'eut pas une minute le soupçon que la jeune princesse de Menaudru ambitionnait pour elle-même le titre de fiancée d'Hugues, et qu'elle voyait dans les réponses de Stéphanie un encouragement positif à ses timides espérances.
Stéphanie fut soudain rappelée à elle: une main se posait sur son bras.
— Mais, dit Aube tout bas, il faudrait être bien sûre qu'il l'aime.
— J'en suis sûre.
Les mots lui avaient échappé, c'était trop tard pour les reprendre. Aube, une pâle lumière dans les yeux, lui dit de sa voix lente et voilée:
— Je vous remercie.
Gillette ne se trompait pas. Aube avait grandi de corps et d'âme, elle devenait femme sans rien perdre de son attrait candide et profond. Cette croissance l'avait dégagée de ce qu'elle appelait l'esclavage des petites choses. Elle n'en était plus à dire comme jadis, quand elle avait rencontré M. Droy: Je pense, je pense, et puis je ne sais plus dans quel monde nous sommes. Elle savait trop qu'elle était dans un monde d'action, où chacun n'obtient que la part qu'il conquiert. Elle suivait sa nouvelle voie, elle travaillait à sa nouvelle tâche. Les autres, les pauvres, lui étaient toujours apparus dans un lointain vague, un peu irréel. Maintenant, ils se rapprochaient, ils l'entouraient, ils la pressaient de toute part; elle sentait comme le contact tangible de leurs souffrances, de leurs tentations, de leurs peines. Elle aussi s'approchait d'eux, son âme s'ouvrait, compatissante et amie dans sa mélancolique sérénité, à leurs âmes mornes ou rétives, dolentes ou tourmentées.
Elle pensait sans amertume à ses premiers essais, à la journée où, avec une conviction si angélique, elle avait gardé des moutons et s'était fait la servante de sa servante: l'heure de ces enfantines tentatives était passée, ç'avait été le premier balbutiement de sa langue qui cherchait la parole de vie, l'ébauche de son premier geste qui appelait la lumière.
Depuis qu'elle connaissait les Droy, son coeur battait, son sang courait plus vite dans ses veines longtemps assoupies; le monde se transfigurait autour d'elle, il s'emplissait d'une vie pleine de terreur et d'attrait. Auberte s'était éveillée, Auberte vivait.
… Entre la Maison et le château, on avait changé en paix définitive la trêve conclue pour l'amour d'Auberte.
Les rapports, bien que toujours cérémonieux et espacés entre les parents, avaient suffi pour dissiper ce qu'il y avait d'irréconciliable dans leurs préventions respectives.
Et il était à croire que Mlle Gillette pardonnait Aube d'être châtelaine à Menaudru, car elle n'abordait plus ce thème.
M. de Menaudru était toujours valétudinaire, la Comtesse préoccupée, Laurent devenait un peu soucieux. Peut-être s'était-il piqué les doigts aux épines trop nombreuses de certaine petite rose rouge qu'Aube lui avait naguère envoyée, de la Maison.
Par une attention de bon voisinage, M. de Menaudru fit convier tous les Droy à visiter la crypte nouvellement découverte, avant que la démolition de la chapelle n'en condamnât les abords.
Aube ouvrit elle-même la petite porte du parc voisine de la chapelle, et introduisit ceux des Droy qui avaient pu accepter l'invitation, c'est-à-dire M. Droy, Gillette, Cam, Edmée et quatre ou cinq garçons.
M. Droy fit seul au château une visite de quelques minutes et rejoignit ses enfants. M. et Mme de Menaudru, qui ne goûtaient pas les expéditions souterraines, s'étaient fait représenter par Laurent qui, à défaut de l'architecte absent, suffirait tant bien que mal à diriger la caravane, ainsi que le remarqua obligeamment Camille.
Les découvertes de l'architecte étaient, en effet, curieuses. En faisant abattre un mur, il avait trouvé, encastré dans l'invraisemblable maçonnerie, un escalier conduisant à des caves dont les maîtres de Menaudru ignoraient l'existence.
Ces caves s'étendaient jusqu'à la chapelle ruinée, ce qui avait amené la découverte de la crypte.
L'architecte avait tout préparé de longue main en prévision de cette visite. Cam, qui réclamait des lanternes et des torches, fut désappointée en constatant que, partout où l'on n'avait pu déblayer ou ménager des jours de souffrance, on avait disposé des lumières assez puissantes pour éclairer à fond ce ténébreux royaume.
C'était certainement ici que les premiers maîtres de Menaudru, les vieux rois d'avant Charlemagne, entassaient leur butin; mais, de ce butin, il ne restait nulle trace, ainsi que Laurent l'avait déjà déclaré: les caves étaient vides, c'est à peine si Cam put réunir et ramasser ce qu'elle appelait dévotement de la poussière burgonde.
L'habile architecte, qui n'était pas là pour savourer les éloges, avait, en Laurent de Menaudru, un représentant bien informé, car celui-ci dirigea l'expédition comme s'il en avait lui-même organisé tous les détails.
Quand on eut visité la dernière cave, Aube continua de marcher en avant; avec son air grave, un peu mystérieux, ses yeux calmes, sa grande chevelure tombante, elle leur parut une émanation de ce passé dont ils étaient venus chercher ici l'impalpable souvenir. Gillette la prit par la main, comme si elle craignait de la voir disparaître avec les visions brumeuses que venait d'évoquer pour eux ce voyage dans les siècles évanouis.
— Je voudrais aller jusqu'à la crypte, dit Aube.
— Pour chercher le trésor? demanda en riant Edmée. Comme vous tenez aux légendes! Nous le chercherons avec vous.
Et tous, elle comme eux, n'y croyant pas, mais désireux d'y croire à demi, de ne pas briser le lien fragile de la légende qui les rattachait au passé, ils firent mine de chercher le trésor.
Aube, se rappelant le visage patient de Mlle Anne, se disait que Dieu permettrait peut-être le miracle, puisque tous les témoignages, sauf celui-là, ne pouvaient rien en faveur de la vieille demoiselle et s'émousseraient contre la barrière d'indifférence que le monde avait élevée autour d'elle.
Ils arrivèrent dans la crypte et furent surpris d'y voir filtrer le jour à travers des vantaux récemment déblayés. Ce jour pâle glissait sur les dalles en y découpant des ombres de hautes herbes et de feuillages clairsemés. Aube reconnut une ombre plus lourde et plus noire: celle de son grand sapin.
— Nous sommes au bout de notre voyage, dit Laurent en touchant un mur. De l'autre côté, il y a…
— Notre jardin, acheva M. Droy, et, si je ne me trompe, notre petite terrasse qu'ombrage en partie votre sapin.
— L'architecte dit que c'est le mur même qui soutient notre terrasse, annonça Cam d'un air entendu.
Mais ils se retournèrent tous vers Aube qui venait de dire:
— J'ai trouvé quelque chose!
Elle avait monté deux marches, et elle leur montrait une petite porte très basse, restée inaperçue. Ils essayèrent de l'ouvrir, elle résista, bien qu'aucun verrou ne l'assujettît; mais une masse compacte de lierre et de ronces, accumulés en un enchevêtrement peut-être séculaire, la cloîtrait de l'extérieur.
Après de vigoureuses poussées, ils obtinrent un entrebâillement par lequel leur regard plongea dehors. Cette ouverture donnait sur un petit espace qui, profondément encaissé entre les restes de la chapelle et le mur du jardin des Droy, ressemblait à un véritable trou de verdure. C'est de là que s'élançait le tronc du vieux sapin. La porte, en s'ébranlant, communiqua à ce fouillis de verdure rousse une ondulation prolongée qui mit en émoi toute une cohorte de lézards et de couleuvres tandis que, des pans de murs branlants de la chapelle, des chouettes s'envolaient, effarées. Il faisait triste dans ce puits et l'on referma la porte.
La découverte d'Aube restait infructueuse. Il lui avait semblé, pourtant, que ces longs circuits souterrains la rapprochaient d'un but obscur depuis longtemps pressenti, et que la petite porte s'était ouverte tout à coup sur la réalisation de son rêve. Elle s'était trompée, pour aujourd'hui du moins, et elle garda le silence sur sa déception pendant que la petite caravane se séparait, après avoir quitté ce caverneux royaume, et que les Droy retournaient chez eux par le parc.
Pour voir ses amis s'éloigner dans leur jardin, elle s'assit toute seule sur son mur, à sa place de prédilection.
Ils étaient rentrés à la Maison, qu'elle regardait encore; mais elle regardait Hugues Droy qui, arrivant de la montagne, s'avançait dans son jardin de son pas souple et décidé. Il la salua en souriant.
— Suis-je en retard?
Elle lui montra, d'un mouvement des cils, la porte par laquelle ils étaient partis.
— Ainsi, reprit-il gaiement, les vandales ont fait invasion chez la princesse? J'ai dû m'absenter, mais j'espérais remonter à temps pour vous préserver de leurs déprédations et chercher moi aussi le lotus. L'avez-vous trouvé?
Aube répondit en souriant aussi, ce qui était rare chez elle:
— Non, je n'ai pas encore trouvé le lotus.
— Mon père, reprit Hugues, n'était-il pas ici?..
— Il est rentré avec tout le monde.
— Et ils vous ont laissée seule, pauvre petite enfant.
Elle n'avait pas autant grandi pour lui que pour Gillette, car il se reprit bien vite en disant Mademoiselle… mais, sous sa moustache de soie claire, s'accentua son sourire vif et entraînant.
Il regardait Aube, ainsi assise sur son large siège moussu, avec son air de quiétude religieuse et de religieuse pureté, dans l'ombre du grand sapin qui répétait: ici, ici… Il la trouvait ravissante, et ses yeux, ses yeux clairs et scintillants, le lui disaient avec une fraternelle douceur.
— Si ce n'était un peu barbare de vous condamner à vivre sur un mur, je dirais que c'est votre vraie place. Vous y avez l'air si confortablement à l'abri de nos erreurs et de nos tourments… Je remarque que je vous rencontre souvent dans des lieux élevés comme la Roche de Brague, d'où vous dominez ce pauvre monde et moi plus encore.
— Alors montez, dit-elle, ou bien je… et elle fit mine de descendre.
Il la retint du geste et Aube demeura où elle était. Leur entente avait fait de grands progrès depuis le jour auquel il venait de faire allusion. Aube s'accoutumait à l'affectueuse raillerie par laquelle Hugues s'amusait à faire passer sur ce visage de jeune fille, des sourires tremblants comme de petits rayons de soleil très doux. C'était une raillerie d'accent si tendre, si plein de dévotion et de respect…
— J'ai toujours aimé ce mur, repartit-elle. C'est là que j'ai fait connaissance avec Gillette.
C'était là aussi qu'elle avait déchiré ses aquarelles pour commencer à sortir des limbes. Elle croyait voir les fragments de son oeuvre s'envoler mollement en pétales fantastiques de fleurs mortes, elle se détourna pour chercher la place où Olge, ce même jour, l'avait attendue en broutant des branches de cytises; mais Olge n'était plus là, la frêle chanson de ses grelots s'était tue et la vue de sa place vide faisait souffrir Aube.
Elle ne remplacerait pas Olge, bien que Laurent fût tout prêt à lui chercher une autre mule si elle l'avait demandé. Aube avait remarqué que personne ne lui refusait jamais rien. On aurait dit que… Elle secoua la tête pour éloigner un funèbre doute qui venait de l'effleurer et qui avait fait glisser sur son front une ombre légère et rapide, l'ombre d'un oiseau noir qui passe et fuit.
Elle reprit, de sa voix un peu éteinte où couraient parfois des notes argentines:
— Gillette disait que vous me comprendriez; elle avait raison, vous êtes très bon.
Elle leva sur lui ses yeux pathétiques et murmura d'un ton calme et réfléchi:
— Je crois que votre femme sera très heureuse.
Elle avait parlé simplement, dans son innocence, avec sa droiture aimante qui ne connaissait ni conventions banales, ni dissimulations, ni mensonges. Le visage d'Hugues s'illumina autant que si ces mots d'Aube avaient renfermé pour lui une promesse.
— Il faudrait d'abord, répliqua-t-il, que cette femme existât.
Il plaisantait, mais ses lèvres avaient pâli. La parole d'Aube venait d'évoquer devant ses yeux l'image de Stéphanie; il se rappelait que tout lui interdisait de penser à Mlle d'Aumay, maintenant qu'elle allait retrouver sa fortune, puisqu'il avait dû s'incliner devant le refus de la jeune institutrice alors qu'elle était pauvre.
— Il faudrait aussi, poursuivit-il, qu'elle voulût bien de ce bonheur que vous lui promettez généreusement, et enfin que je puisse lui offrir de tenter l'épreuve. Mais cette femme n'existe pas, à ma connaissance, elle n'est pas née.
— Vous disposez donc de son sort sans la consulter. N'est-ce pas votre devoir de lui laisser au moins le choix, l'alternative?
— Non, si les conditions de la vie nous séparent, répondit-il.
— Il y aura donc une heure où je vous donnerai l'exemple du courage.
Il tressaillit, et, dans son regard, s'éveilla un soupçon incrédule, l'idée qu'Aube parlait pour elle-même et souhaitait d'être sa femme. Mais elle ne détourna point ses yeux qui n'étaient bien que des yeux d'enfant.
Elle dit d'un air de pudeur tendre et de grâce craintive:
— Si vous aviez de l'affection pour elle?
— Je lui répondrais qu'elle s'est trompée, que son imagination l'abuse, qu'elle oublie… Oui, je lui dirais d'oublier ou plutôt de se souvenir que j'étais indigne.
Mais, involontairement, il la regarda de nouveau et il sentit son coeur défaillir dans cette tragique et muette rencontre de leurs yeux. Aube était devenue d'une blancheur mate.
— Et si on lui a dit… Ah! que vous êtes dur et orgueilleux, malgré toute votre bonté! Vous ne m'aiderez pas? Que vous êtes dur… si on lui a dit que vous n'oublieriez point?
— Qu'elle ne s'inquiète pas de moi, je suis un homme.
— Mais si elle… elle ne peut oublier?
Il vit, sur ce visage pâle, une subite, une foudroyante terreur, la terreur d'une irréparable et mortelle méprise et une douleur sans borne qui n'était pas une douleur d'enfant.
Si Aube apprenait qu'elle s'était trompée, qu'il ne pensait pas à elle, l'enfant fière et sensitive en mourrait peut-être. Il était libre, Stéphanie l'avait irrévocablement repoussé, et Aube avait besoin de lui pour être heureuse, pour vivre.
Il s'inclina très bas en disant d'un ton ferme, avec une tendresse chevaleresque inexprimable:
— Auberte, me permettrez-vous de demander votre main?
Elle ne répondit pas, un allégement recueilli, divin, se répandit sur ses traits détendus, transfigurés. Elle regarda autour d'elle, le parc, la chapelle aux fleurons brisés, le vieux sapin qui répétait plus fort: "ici, ici…" en étendant ses bras sur elle. Elle dit:
— Je suis heureuse de vous avoir parlé à cette place.
Avant de s'éloigner, elle répéta doucement, faiblement, avec la ferveur d'une oraison:
— Je suis très heureuse!
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
— Maman, des soucis?
Aube était au salon, près de sa mère, et elle renouvela sa question en regardant le front obscurci de la Comtesse.
Mme de Menaudru caressa du doigt la tête brune d'Auberte.
— Enfant, dit-elle avec précaution, votre père n'est pas plus malade, mais ces premiers froids l'éprouvent et il ne passera pas l'hiver prochain à Menaudru: il n'y passerait pas celui-ci, si ce n'était trop tard pour partir.
— Chère maman, vous ne serez pas du tout malheureuse de quitterMenaudru pour la Sicile ou l'Egypte.
— Mais, Aube, c'est pour vous.
— Oh! moi…
Elle eut un sourire doux, d'une joie si pénétrante et pieuse que la mère en fut éblouie.
Aube glissa sur le siège bas aux pieds de la Comtesse.
— Vous rappelez-vous, maman, qu'un jour, dans ce salon, — mais ce n'était pas le même salon, il ne m'apparaissait pas comme aujourd'hui, — je me suis assise contre vous, je me suis appuyée là…
Et elle berça sa tête sur les genoux maternels.
— Et je vous ai dit… maman, vous rappelez-vous?
Elle se haussa un peu, approcha sa bouche de l'oreille de laComtesse.
— Je vous ai dit que je ne me marierais pas.
Mme de Menaudru eut un mouvement prompt, ses bras qui entouraientAuberte resserrèrent leur étreinte.
— Aube, voyons…
— Je me marierai si vous le voulez bien, je me marierai dès qu'il vous conviendra. Mon coeur a changé, ou plutôt je crois bien que, lorsque je vous ai parlé de cela jadis, je n'avais pas encore de coeur. Je suis contente pour moi et pour vous; vous désirez mon mariage, je ne fais plus d'opposition, je ne proteste plus, seulement c'est Hugues Droy que j'épouserai.
— Hugues Droy, pauvre enfant!
Ces mots furent une plainte basse, navrée.
— Me plaignez-vous? dit Aube.
Il y eut un silence que la mère ne put rompre. Aube poursuivit d'un air de timide fermeté, dans la plénitude sereine de sa foi:
— N'est-ce pas un grand bonheur que Dieu ait dirigé mon coeur de ce côté? Hugues Droy n'est-il pas, comme mon frère Laurent, supérieur à tout le monde? Vous m'avez toujours dit, — vous êtes si bons pour moi, mon père et vous, — que le jour où je me marierais, vous me donneriez le château. Les Droy regrettent Menaudru, quoiqu'ils soient trop délicats pour le rappeler maintenant qu'ils sont nos amis, Gillette sera consolée en voyant le château revenir à son frère.
— Aube, est-ce pour cela que vous épouseriez M. Droy?
— Non, pas seulement pour cela, répondit-elle avec une loyauté noble et naïve. Je l'aime.
Elle reprit posément:
— Songez donc! leur rendre Menaudru sans le perdre nous-mêmes… Je ne vous dirai pas que je ne puis vivre sans ce bonheur, il me semble que je ne suis pas faite pour l'exaltation et les grands sentiments enthousiastes. Si vous me répondez non, je ne mourrai pas, je vous assure, fit-elle souriant de nouveau avec confiance. J'épouserai Hugues avec votre complète approbation, ou je ne me marierai pas. Ce n'est pas une terrible menace, vous n'aurez qu'à garder votre fille. Mais vous m'approuverez, vos objections ne porteront que sur des détails puisque, moi, j'accepte de ne plus m'appeler Menaudru.
Elle eut un petit tressaillement, comme si ces derniers mots lui infligeaient une blessure.
Elle répéta: J'accepte, j'accepte…
Et, à la fois très fière et très persuasive, elle continua son plaidoyer. Elle ne connaissait guère d'obstacle, elle ne rencontrait jamais de résistance ainsi qu'elle l'avait constaté; le peu de choses qu'elle avait voulues ou seulement désirées, elle les avait obtenues sans qu'on se rendît compte de l'ascendant qu'elle exerçait.
— Oui, vos objections ne porteront que sur des détails, et ces détails ne vous arrêteront pas longtemps. Qu'est-ce que des questions de fortune, de rang, de vieilles rancunes plus qu'à demi oubliées; qu'est-ce que la fortune et même le rang à côté de la justice, du bonheur que nous pourrons avoir et du bien que nous pourrons faire? Je sais que vous pensez comme moi, fit-elle attachant sur sa mère ses prunelles graves et sombres. Oh! je n'ai pas eu peur de votre refus, j'ai compté sur vous, je me suis dit que vous voudriez bien parce que vous m'aimez… et parce que vous êtes maman.
— Enfant, arrêtez! dit Mme de Menaudru avec trouble. Je ne suis pas plus libre que vous! Je ne puis que transmettre votre voeu au Comte. Quand je suis allée vous prendre à Sainte-Cécile et que vous m'avez raconté l'histoire de vos trois jours, je croyais ne jamais rien entendre de pis, et aujourd'hui… Mais la prochaine fois, qu'aurez-vous donc à m'apprendre, que me direz-vous?
— Rien, sinon que je suis heureuse…
— Vous ne l'étiez pas avant, Aube?
— Aube! dit songeusement la jeune fille. Ne trouvez-vous pas que c'est un nom triste, si court, rappelant une chose qui finit si vite!
Quelques semaines plus tard, un jeune officier en grand uniforme de chasseur fut introduit dans le salon de Menaudru où il se trouva face à face avec le Comte.
Il salua le grand vieillard courbé et débile qui lui tendait froidement la main. Dans ces traits creusés, on retrouvait par instant une ressemblance fugitive, poignante, avec les traits réguliers, pâlement bruns d'Auberte.
M. de Menaudru regarda le jeune homme dont la taille élancée, la beauté blonde, à la fois mâle et fine, ressortaient dans son éclatant uniforme. Les yeux d'Hugues décelaient une résolution grave et réfléchie.
— Vous m'avez autorisé, Monsieur, à venir chercher votre réponse.
— Oui, dit M. de Menaudru qui était retombé dans son fauteuil.
Il continua avec ses façons irrévocablement glacées et courtoises:
— Votre père m'a dit que vos projets le prenaient à l'improviste et qu'il n'avait pas deviné votre attachement pour ma fille, que vous vous en étiez peu expliqué avec lui et qu'il se bornait à me communiquer votre demande.
Il était vrai que le dessein d'Hugues avait surpris ses parents. M. et Mme Droy avaient espéré, malgré tout, que Hugues finirait par se réconcilier avec Stéphanie; le jeune homme avait strictement gardé le secret de l'entrevue au cours de laquelle Aube lui avait confié qu'elle se croyait aimée de lui.
— Mon père a compris comme moi que mon ambition pouvait vous paraître excessive.
— Vous avez supposé que je ne l'approuverais pas?