X

Jusqu'à cette dernière plainte, Bernard n'avait écouté que de l'attitude. L'orgueil nourrissait la fièvre de son esprit. Il admirait sa prestesse à férir, la sûreté de sa parade, l'exactitude du geste dégageant le sabre et l'élevant d'un coup pour lui donner la force d'une pesanteur. Quel lucide courage! Et l'autre écroulé sans vie! Comme sa volonté tuait vite. Comme elle avait tué à Engen, à Mœsskirch, à Hochstedt, à Hohenlinden!… Comme elle lui avait valu de triompher en guerre, en amour: Virginie! Un être nouveau allait surgir de cette belle chair; un être qui perpétuerait cette puissance de vouloir. Lui-même allait reconquérir son grade; mais si la chose semblait difficile, pourquoi ne point s'unir à la croisière de ses aînés? L'aventure deviendrait favorable, lui sur le pont. Caroline avait toujours récriminé ainsi. Bonne, elle veillait pour les autres, soignait le bien, pourvoyait aux dépenses, tranquillisait les créanciers. Autour de Cavrois elle édifiait une fortune énorme, sans rien prendre pour elle qu'une graisse précoce dont jouissait déjà Dieudonné bavant son laitage, assis sur une fourrure, au milieu des lettres d'un abécédaire en bois peint.

Le mari ne souffrait pas de cette négligence, ni des savates éculées aux bas des servantes, ni des tabliers sales sur leurs robes à fleurs, ni de l'air chargé de parfums de vaisselle venus par le corridor. Les chats griffaient l'étoffe des meubles délabrés. La jolie pendule en lyre que le soleil de cuivre animait de son balancement derrière les cordes dorées, on l'avait recouverte d'un globe en verre. Pendule où l'heure avait sonné des départs pour la guerre, pour les noces, pour la vieillesse, pour la mort, pour la vie, depuis vingt-cinq ans, elle répétait son calme tic tac qui mesurait la doléance de Caroline.

—Si vous allez jusqu'au camp d'Ostende, dit Cavrois, vous devriez, Bernard, vous arrêter à Dunkerque. M. Héricourt vous souffre mieux que ses filles ou ses gendres. Peut-être se laisserait-il convaincre d'arrêter la procédure.

—En même temps, tu parlerais à Joseph et à Robert pour cet armement de la goëlette. Nous ne sommes pas dans une situation à risquer tout. Je sais bien que ça les fait endêver de ne pouvoir plus entreprendre de voyages, parce que les Anglais bloquent les ports… Tout de même, mieux vaut patience que violence… Ils perdraient la goëlette et les deux bricks; et ils iraient sur les pontons de Plymouth… Voilà ce que je leur prédis… Tu entends, Bernard?

Elle cita quelques vers d'Horace qui blâmaient l'imprudence des marins. On servit le souper. «Allons, Cadine, ma fille, trotte, va chercher le vieux bordeaux pour mon frère, il doit partir de bonne heure… Tu sais, les bouteilles du troisième rang, dans le caveau…» Dieudonné se barbouilla de graisse. Il rongeait lentement; le regard de ses gros yeux ne quittait pas la physionomie encore nouvelle de son oncle qu'il dégoûta. Bernard eut envie de partir immédiatement. Il comprenait que rien, dans cette maison, ne changeait plus. Le tic tac de la lyre noire à cordes d'or rythmait le calcul, l'ordre, l'économie, les froides espérances du commis aux Relations Extérieures, qui ne désirait même point l'avancement, heureux de regarder du «fond de son trou», disait-il, se fatiguer les ambitieux.

«Repassez à Paris, au retour. Il sera bon de nous voir, au cas où vous n'obtiendriez pas la réintégration. Praxi-Blassans vous trouverait peut-être quelque chose, une mission. Moi, de mon côté, je cherche.»

Il ne s'expliqua point davantage. Sa bouche sans lèvres se referma et ne se rouvrit plus que pour boire, manger, en gloussant de satisfaction. Caroline parlait des mines d'Anzin et d'Aniche où elle engagerait des fonds. On creusait de nouveaux puits aux environs de Béthune. Dieudonné renversa son assiette et s'inonda de panade. On dut fuir au salon. Les meubles disparaissaient sous des enveloppes de serge. Le lustre restait voilé. Des fruits mûrissaient à terre, le long des plinthes. On servit de l'eau de pomme à Caroline et du vespetro. Cavrois bâillait. «Bonsoir, dit le capitaine. Il faut que je me mette de bonne heure en selle.—Bonsoir, mon frère! Fais un bon voyage! Mon Dieu! dire que tu as perdu ton emploi et que les généraux auraient pu nous retirer les fournitures!… Que ça t'apprenne, hein? Qu'est-ce que ça te fait, l'empereur, le roi, ou un autre?… Va, va, tout ça…» Elle n'acheva point sa phrase, mais courut à un meuble dont la housse lui parut fraîchement déchirée, puis appela les servantes, Bernard monta jusque sa chambre pendant qu'elle les grondait.

À Dunkerque, il s'installa dans l'auberge. Ses frères aînés lui étaient des âmes étrangères. Plus âgés de cinq et six ans, ils avaient, de bonne heure, couru les mers, pendant qu'il étudiait la mathématique. Rarement ils venaient aux Moulins, y demeuraient une semaine, un peu balourds, et fumaient, taciturnes, ou bien contaient des histoires fabuleuses d'Eldorados. Ce qu'ils pratiquaient dans les voyages, leur cadet ne le savait point. Tantôt ils ramenaient des cargaisons de céréales, aux temps de mauvaises récoltes; tantôt ils rapportaient des charges d'ivoire, d'huile, de bois précieux, d'épices; tantôt ils débarquaient du sucre, du rhum, du café, des peaux de bêtes fauves. Bernard méprisait leur ignorance et leur gêne devant les visiteurs. Le goudron avait noirci leurs ongles, les cordages raclé leurs mains, les liqueurs fortes enroué leurs gorges. Ils gardaient le roulis dans les jambes. Souvent ils s'étaient aperçus de l'antipathie que marquaient envers eux les sœurs, Bernard et Augustin. Fils du premier lit, ils n'aimaient guère les filles du second. Ils devaient avoir accueilli le père avec satisfaction dans leur demeure située le long des remparts maritimes. Ils se prévalaient sans doute de le soutenir contre l'ingratitude des autres enfants.

Pour ces motifs, Bernard jugea prudent de ne point se rendre droit chez eux. D'abord sa présence eût pu effaroucher le vieillard. Ensuite les marins auraient tenu à lui faire toutes sortes de reproches, à lui interdire, peut-être, le seuil; car ils n'avaient point prévenu la famille à l'arrivée du fugitif. Préférant les rencontrer sur le port, il se mit à la recherche de la goëlette, des deux bricks le long, de l'estacade où s'alignaient les bâtiments, allégés de toute cargaison depuis que la mer redevenait un lieu de bataille. Entre les monceaux de barils vides, les collines de cornes arrachées aux buffles de la pampa, les caisses attendant l'heure favorable d'un arrimage, plusieurs matelots en groupe causaient de leur sort fâcheux. Ils le renseignèrent. On armait la goëlette, décidément. Il dut avancer vers la fraîcheur plus grande de la mer encore invisible, mais qui déferlait derrière le rempart et la perspective des mâtures, des gréements, des toits, des magasins. Ses narines aspiraient l'odeur salée de l'air et des eaux. Attelés à l'affût d'une caronade, des matelots en culotte de grosse toile qui tiraient l'énorme pièce vinrent le distraire de sa pensée, redoutant l'entrevue prochaine avec son père. Les hommes criaient: «ho! hiss!» les reins tendus, les jambes arc-boutées; les roues basses de la machine sautaient les bosses du pavage, écrasaient l'herbe et les pissenlits de la chaussée. Derrière, munis d'un levier, d'autres gens aidaient la besogne. Quand ils se relevèrent en sueur, Bernard reconnut Joseph sous la vareuse bleue et le bonnet de drap. «Bonjour, mon frère.—Tiens, c'est toi!… Attention, les garçons… tire à bâbord… à bâbord… hôô… hiss… Une… hooo, hiss… deux… Tu vois, on est au travail…» Il s'arrêta comme à regret… «Alors?… Tu viens manger un morceau par ici?… C'est vrai… On rassemble des cent mille hommes sur la côte. Le petit gris croit qu'il va passer la mer à cheval… Toi aussi, tu passes la mer à cheval?… hein, mon fieu?—Et le père?—Il ne va pas bien. Tout ça le secoue, tu comprends. Je crois pas qu'il aimerait te voir… Il est chez nous avec une petite fille. Il ne manque de rien, ni la petite. Il y a encore du biscuit dans la soute et du tafia dans les fioles… La petite le garde. Il se fait moins de bile… Tu ferais bien de lui f… la paix, mon garçon… Voilà mon avis… hein?» Il se frappait les mains pour en secouer la rouille et la poussière. «Allons voirLa Belle-Ariadne.» Bernard protesta contre l'idée de son frère. Ces façons l'accusaient d'ingratitude. Il donna des explications comminatoires sur les folies séniles de M. Héricourt, tandis qu'ils parcouraient le pont de la goëlette gratté, lavé ainsi que celui d'un navire de guerre. Les calfats goudronnaient l'extérieur, suspendus à des cordages. Autour des deux mâts, les pistolets d'abordage, les mousquets, les sabres et les haches garnissaient des cercles en fer. On enchaînait le canon à l'avant; le bronze fourbi reluisait. Aux premières ouvertures que fit Bernard afin de partir avec ses frères, Joseph le dissuada. «Tu sais, pour la course, il faut de vrais matelots. Je vais armer les deux bricks aussi, mais je n'emmène que de vrais matelots, des durs; ça les connaît, la toile et la barre… Tu serais un marin à cheval, toi, mon fieu; un marin à cheval, ah! ah!…» Il éclata de rire, trouvant l'image comique. Toutefois il consentit à persuader le père de souffrir une rencontre avec le voyageur sur le môle, après dîner.

Les yeux brouillés par l'émotion, Bernard aperçut à l'heure dite Joseph et le vieillard qui venaient à lui. Le père marchait mal; il portait une redingote bleue que gonflait son ventre flottant. Les dentelles des manchettes cachaient ses mains; plus près, une mine assez bonne colorait le visage. Bernard avança vite: «Père, comment vous va?—Aussi bien que… possible…» répondit M. Héricourt, mais il ne put se retenir de pleurer. Des larmes noyèrent le voile des pupilles bleuâtres, et la bouche s'ouvrit de coin contre la gencive édentée. «Pourquoi, mon père, pourquoi, vous méprendre ainsi sur nous?—Oh! oh!» gémit péniblement le vieillard, et le sanglot s'étrangla dans la gorge. Il le comprima, s'arrêta pour trouver un mouchoir dans sa poche et s'essuya les lèvres. De toute cette douleur, malaisément contenue, le fils ressentit les affres. Sans que M. Héricourt prononçât un mot, Bernard prévit ce qu'il dirait de lamentable. «Ne parlons point de ces choses. Ne parlons point de ces choses…, mon père. Laissez-moi seulement vous répéter que mes lettres étaient véridiques. Je vous aime, Virginie vous aime, et tous nous vous aimons. Rien ne peut contre cela!» Ils se prirent les mains. Joseph plaisantait: «Allons! il ne vous mange pas, vous voyez bien! C'est un bon garçon.—Oui! reprit Bernard, mes pauvres sœurs sont tristes de ce que vous croyez. J'ai vu couler les larmes d'Aurélie.—Moi aussi, moi aussi, j'ai pleuré, moi!…» cria M. Héricourt, et il levait au ciel ses pauvres yeux morts. «Oui, oui, je pense que vous souffrez, mon père, et pourtant où est le crime?—Le crime! mais c'est le luxe d'Aurélie, ses fêtes qui échappent à mes yeux aveugles, c'est la gaieté de Virginie, c'est ton amour à son égard qui me délaisse. Le crime, ce sont les nouveautés des Cavrois qui changent mon œuvre, qui démentent mes pensées. Va, va, retourne à tes chevaux, à ton cher argent, à tes folies. Laisse-moi dans ma nuit comme tu m'y laissais hier. On se marie parce que ma vieillesse répugne à votre joie. Vous cherchez des figures agréables qui rient et qui voient. Caroline amasse par peur de ma vieillesse, qu'on croit inhabile à gérer le bien. Vous me criez tous que la mort accourt, en vous séparant, en vivant d'autre sorte que moi. Notre sainte existence, notre noble existence de travail commun est finie, et je n'ai plus qu'à finir à mon tour… Entre vous et moi, vous mettez des sentiments et des habitudes qui nous rendent plus étrangers que les coutumes différentes des peuples. Va, mon fils, va. Toi qui coupais les robes de tes sœurs pour fabriquer le premier drapeau tricolore de la Ville, tu sollicites la clémence de cet empereur, aujourd'hui; je le sais. Je ne comprends plus, je ne vous comprends plus personne, ni Praxi-Blassans qui sert un tel maître, ni Cavrois qui renie la République, ni toi qui n'as su sauver ton général, ni Caroline qui soudoie les intendances pour leur vendre nos marchandises. Et ma nuit ne vous comprend pas.»

Cependant ils l'apaisèrent. Il dit sa demeure, son existence nouvelle fortifiée par le vent de mer, la délicatesse et la fraîcheur du poisson, l'affabilité des marins, ses fils. «Invitons le frère à dîner, pria Joseph.—Non, non, pas aujourd'hui. Ne me fais pas mentir si vite à mes idées. Sa présence me rappelle trop encore qu'il appartient à une autre famille, à d'autres gens, à d'autres habitudes, et qu'il se détourne de moi… Puisqu'il doit repasser ici, je le reverrai à son retour. Lorsque Caroline aura rendu mon bien, je jugerai si je puis vous comprendre. Son fils craignit de ne le revoir plus; mais Joseph consola. Le père semblait heureux dans leur maison. Il reprenait des couleurs. Il pouvait suivre l'étendue des jetées sans fatigue; et chaque jour il allongeait la promenade. Pourquoi contrarier sa manie. Avec eux, il se rétablirait; la santé morale et la santé physique lui reviendraient à la fois. Alors on se réconcilierait tous. On pourrait le conduire à Paris chez un médecin célèbre, qui peut-être guérirait ses yeux. Il fallait seulement attendre l'automne. «Au revoir, mon fils, va trouver Augustin et le général Oudinot, je t'attends au retour… Au revoir embrasse-moi… mon fils…» Bernard mit les lèvres sur la vieille joue toute fraîche de l'air marin. Par une petite rue latérale, M. Héricourt et Joseph disparurent, les adieux faits. Ils lui laissèrent une immense tristesse, le remords d'un crime. La décrépitude et l'angoisse du père étaient dues à leur vie nouvelle, la vie d'amour, la pauvre vie d'amour, où ronflait Virginie entre un mal de cœur et un mal de dents.

À Ostende, il apprenait ceci d'Augustin. Toutes les semaines, Oudinot recevait de leur père des lettres dénonçant ses fils qui le dépouillaient, et suppliant le général d'intervenir auprès d'eux. Oudinot avait flétri le jeune homme d'une forte semonce, puis l'avait renvoyé au peloton pour instruire les recrues de la dernière levée. Dès lors il sembla difficile d'obtenir une apostille au certificat des officiers. Augustin ragea. Ils s'exaspérèrent ensemble. Leur avenir militaire dépendait d'une lubie sénile. Ils incriminèrent les marins qui auraient pu raisonner le vieillard. Augustin emmena son frère chez des amis flamands aux environs de la ville. Parmi les chaudrons de cuivre luisants, les faïences bleues, les meubles de chêne poli, s'évertuaient deux cousines fort accortes; la cadette y joignait d'être jolie, ce qu'apercevaient mal les maris, associés-brasseurs. Dans son frais habit bleu à revers blancs, Augustin se fit valoir. Il avait de beaux yeux gris, une taille de fille, des jambes droites. Le bicorne convenait à son profil étonné de jeune garçon fiévreux. Il habitait là, dans une chambre dominant le potager et ses cloches à melon, ses plants de poireaux. Fièrement, il expliqua combien peu lui coûtaient nourriture et logis: la plus jeune des cousines lui voulait du bien. Pour en témoigner, elle n'acceptait pas d'argent. Il payait l'hôtesse de prévenances amoureuses, lorsque les maris charriaient au loin les tonneaux de bière ou les sacs d'escourgeon. Il montra sa bourse pleine, des fleurs fanées, un ruban de jarretière en satin rose, et, dans son portemanteau, tout un trousseau de linge fin, don de l'hôtesse. Héricourt, suffoqué, lui représenta la bassesse de cette conduite. Mais Augustin n'admit pas le blâme. Ses camarades agissaient de même. Lorsqu'on possédait une figure avenante et la vigueur du mâle, bien sot qui n'en profitait point. Les dragons en usaient comme les fantassins, apparemment. Le capitaine se récria. Augustin riposta qu'on était mal venu à lui chercher noise, au moment où lui-même se compromettait auprès d'Oudinot pour la cause d'un ami de Georges et des brigands… Dans les garnisons de la côte, tout le monde reconnaissait le crime de Moreau… Pâle de colère, l'enfant crachait des injures. La folie du père, la conspiration de Bernard embarrassaient son destin. Il ne le voulait pas. Quant à sa conduite, elle n'intéressait que lui seul.

Le bruit des voix fit monter les femmes qui entrèrent sous prétexte d'apporter quelques boissons. Petite, grasse et brune, la plus jeune s'effara: «Mignon, qu'est-ce qu'il te fait… qu'est-ce qu'il te dit? Mignon?…» L'aînée non moins grasse jusqu'aux plis du cou: «Vous savez, Monsieur, il ne faut pas le gronder, parce que nous l'aimons bien, venez souper d'abord…» Afin d'éviter une querelle, Bernard descendit à table. Augustin et sa maîtresse parlèrent de leurs amis, hussards du corps Oudinot, qui ne tarderaient pas. L'aînée tenta de conquérir Bernard, dont elle comblait l'assiette de viande et de pruneaux. La poitrine épaisse débordait le décolletage d'une robe de moire qui ne couvrait point les bras. Cette gorge vivait comme deux visages frais et joviaux. Il eut la convoitise d'y mettre les lèvres, ainsi que l'y incitaient les plaisantes œillades roulées entre les brides des paupières blondes. Sans doute eût-il obéi aux instincts si la servante n'eût apporté des lettres. L'une, de Joseph, invitait Bernard, au nom de leur père, à ne point manquer de le revoir. La seconde était la réponse d'Oudinot à la demande d'audience. Froidement un secrétaire écrivait que le général, acquis à d'autres soins, regrettait de ne pouvoir accueillir les visiteurs, mais qu'il tiendrait compte d'un mémoire lui expliquant le but de la démarche. Sans parcourir davantage la missive de Virginie où il n'était point question d'affaires, Bernard quitta la table en fureur. Augustin l'excitait. Ce refus d'audience marquait le résultat des épîtres adressées au général par M. Héricourt. «Ah non!… C'est trop. C'est trop, criait le jeune homme. Écris-lui. Écris-lui que tu n'iras pas à Dunkerque, qu'il brise notre carrière. Nous avons usé de douceur. Usons de sévérité, maintenant. Ce vieux fou nous perdrait tous deux.» Ils discutèrent les termes. Ils fixèrent ceux-ci. «Mon père. Vous me pardonnerez si je ne me rends point aussitôt vers vous, comme vous me le faites mander par Joseph. Mais l'état de colère où m'ont mis vos lettres au général Oudinot qui détruisent tout espoir, pour moi, de rentrer dans l'armée me laisse craindre de ne vous parler point avec le calme et le respect que je vous dois. Souffrez que ma visite soit retardée. Votre fils respectueux, Bernard Dessling-Héricourt.» Ils hésitèrent un peu avant de cacheter. Le capitaine cédait à la crainte de paraîtra faible devant le courroux de son frère, qui énumérait avec raison les malechances dont ils allaient pâtir. L'un et l'autre attendirent de leurs bouches le conseil de ne pas expédier. Bernard le comprit; mais il n'osa le prétendre. Augustin refusa de se départir de sa première attitude, par amour-propre. «Ce lui donnera sujet à réflexions. Il ne recommencera plus, et quand tu passeras par Dunkerque il sera bien aise de composer. Envoyons la lettre». Caroline ne voulait-elle pas de même résister à la démence du vieillard aigri? Bernard laissa son frère cacheter. Le jeune homme sortit pour ordonner que l'on portât ce message chez le maître de poste. Durant sa courte absence, le capitaine, retiré dans sa chambre, y lut les deux autres lettres. Virginie annonçait que les misères de la grossesse diminuaient pour elle, tandis qu'Aurélie en souffrait à son tour. À deux elles parlaient du voyageur, elles l'accompagnaient dans son pénible exode: «Il nous semble que votre fierté doit subir des épreuves pénibles, mon cher mari. Du moins, si je pouvais vous rejoindre. Nous ne sommes pas riches. Mon père ne reçoit pas le remboursement des avances faites pour la remonte de trois escadrons. Votre régiment va, dit-on, rejoindre le dépôt à Bapaume, en Flandre. On annonce par ici que toute l'armée sera rassemblée dans les camps de Boulogne avant l'automne. Praxi-Blassans écrit à votre sœur qu'il convient que vous demeuriez sur la côte. De grands événements se préparent, et votre réintégration s'imposera si l'Empereur héréditaire passe outre le détroit. Pardonnez-moi, je vous en prie, mes paroles de colère, au moment de votre départ. Il y a en moi votre vie, comme dit votre sœur; et pardonnez à cette vie-là. Je vous embrasse, Bernard, en épouse tendre et fidèle.»

Caroline conseillait aussi, sur l'avis de Cavrois, de ne pas quitter les camps, de se rendre à Boulogne. Un entrepreneur y construisait, pour le compte Héricourt, des canonnières, des péniches et des chaloupes à l'espagnole, des prames à trois mâts destinées au passage des troupes. Le capitaine vérifierait les travaux de charpente, les devis; il activerait la besogne afin que leur maison encaissât le plus des vingt-sept millions concédés par l'État aux constructeurs de ces bâtiments. Caroline lui envoyait un peu d'argent chez le banquier de Boulogne. Aussitôt Héricourt pensa rédiger son mémoire à Oudinot. Des éclats de rire, des cris de femmes chatouillées l'attirèrent en bas. Deux hussards bleus racontaient que les maris des cousines dormaient ivres, sur leur haquet au milieu de la route. Les militaires avaient dételé et emmené les chevaux, en sorte que les brasseurs resteraient là-bas jusqu'au matin dans la paille chaude. Les femmes riaient aux larmes. Augustin rentra. «Puisque ces messieurs honorent Bacchus, nous autres, livrons-nous aux plaisirs de Vénus!…» déclama-t-il, saisissant aux seins la femme brune qui se renversa sous le baiser. Un hussard éteignit les chandelles. Bernard profita du tapage pour s'esquiver à la faveur de l'ombre. Il fut écrire dans une auberge son mémoire à Oudinot, y coucha, et repartit le lendemain, après avoir serré la main de son frère, sur le champ de manœuvres couvert de grenadiers en évolutions. Augustin, auparavant, lui avait répondu:

«Achève ton sermon, va. Le père blâme nos manières, dis-tu. Sa vertu ne l'empêchait pas de verser, aussi bien que notre sœur, des pots-de-vin aux mestres de camp, sous Capet. J'ai vu les reçus. Et Joseph, Robert? Sais-tu comment ils profitent lorsque la croisière dure? Ils échangent les pacotilles sur la côte de Guinée contre les nègres qu'ils vont revendre aux planteurs des Antilles. Voilà pourquoi ils ramènent à Dunkerque des cargaisons de sucre et de rhum, de café qui valent dix fois le prix de la pacotille. Ne te fais pas de bile, mon pauvre grand! Adieu. Je remettrai moi-même le mémoire au général… Nous ne serons pas trop de deux dans les états-majors, si nous voulons aider Caroline… Ne te fais pas de bile. Soyons de joyeux garçons, sapristi!… Et vive l'Empereur!» Pirouettant sur les talons, l'enfant était revenu vers les soldats, le rire aux lèvres.

Les premiers jours, à Boulogne, ne furent pas heureux, malgré l'approche ensoleillée de messidor sur les argents de la mer; quand, le travail de vérification fini, Bernard se retrouva en pleine activité guerrière. Or il ne prenait plus part à cette œuvre, qu'il aimait, d'anoblir les rustauds, de créer des âmes chevaleresques et des corps athlétiques. Avec cette chair de Provence, de Bretagne et de Picardie, il ne composerait plus la vigueur française de la nation. Il ne réunirait plus, sous le seul fronton des casques en ligne, les énergies disciplinées des jeunes hommes. Lorsque passait un escadron revenant de manœuvre, il s'arrêtait, et ses yeux se mouillaient. Par crainte de compromettre les camarades, il ne voulut pas se lier avec les capitaines droits en leurs uniformes, et arrogants. Oudinot gardait un silence sévère. Nulle réponse n'arriva, d'abord. Mais Héricourt ne reprochait plus rien à son père. Il se haïssait plutôt à cause de la lettre cachetée par Augustin. Une autre écrite de Boulogne à Joseph n'obtint pas de nouvelles. Et cela fit plus accablante une tristesse qui attendait. Il espéra son régiment. Il ne le pouvait voir avant des semaines. Ce furent de longues promenades sur la plage. «Que pense-t-il, le pauvre vieux? À cause de moi, il se tourmente; il étouffe un sanglot; il se voit infirme, abandonné, seul. Peut-être les marins sont-ils partis. Pourquoi? Pourquoi? S'il avait voulu nous permettre de le chérir, nous lui aurions préparé des jours gais. Notre affection eût choyé sa vieillesse. Comme il doit craindre tout, dans cette maison de Dunkerque. Quelles angoisses! quelles transes! Et j'ai écrit cela, moi!» Entre les préoccupations multiples de la vie extérieure, ce remords ne cessait pas. Une seconde personne s'installait en lui qui l'accusait toujours. Il écrivit encore, implora une entrevue. «Je ne veux plus de rapports avec vous que par mon notaire,» fut la seule phrase inscrite par une écriture tâtonnante à l'intérieur du pli que le fils reçut.

Un vrai désespoir le navra. Il ne supporta plus la présence des hommes, se retira dans sa modeste chambre de la cité haute. À sa fenêtre il apercevait la descente de la ville jusqu'à la mer et le fourmillement des soldats autour du camp. Le canon tonnait à midi. La retraite sonnait le soir. La diane, au matin, ébranlait les minuscules carreaux quadrillant sa fenêtre. Jusqu'au loin sur les dunes, il grouillait un peuple en armes. Les ivresses des artilleurs insultaient les rues proches du rempart. De sveltes hussards à pelisses blanches, des chasseurs aux brandebourgs d'argent, d'autres coiffés de grands talpacks évasés par le haut et portant des plumets immenses, se réunissaient sur les bastions afin d'apercevoir le mouvement national du peuple armé, ce peuple qu'il avait espéré conduire aux triomphes historiques. Était-ce pour cet espoir qu'il lisait encore les ouvrages du mousquetaire Dupaty de Clam:La Science et l'Art de l'équitation démontrée d'après nature, le Traité de la Cavalerie? Manie que tout cela. Le Rival, l'Empereur, ce Rival comparé par les évêques à Cyrus, Moïse, César, Auguste et Charlemagne dans les mandements affichés à la porte des églises, Napoléoné Buonaparté se substituait à Héricourt dans son propre rêve, le réalisait à sa face. En l'honneur de Napoléon l'artillerie tonnait, les cloches chantaient, les prêtres psalmodiaient, les soldats se multipliaient, cohues grandies par les bonnets à poil, blanchies par l'éclat des buffleteries, la propreté des culottes, ou parées de brandebourgs nouveaux, de bottes luisantes, de jugulaires métalliques, ou bien agitant le tumulte des sabretaches, des sabres courbes, des éperons stridents. Les bataillons débouchaient des rues derrière des géants qui menaient le rythme terrible des tambours, derrière les sapeurs barbus, en tabliers de cuir blanc, la hache sur l'épaule. Les plumets des colonels les rendaient hauts comme les Titans. L'infanterie légère se pliait, se resserrait, s'étendait, se projetait, se déployait, courait et s'amassait en lignes au long des dunes noircies de tout ce monde. Les tentes se succédaient devant la mer entre les jardins provisoires dus à la patience de soldats horticulteurs. Les baraques des officiers étaient peintes de couleurs fraîches. Au milieu des batteries s'élevaient de petits monuments en terre dédiés à la Gloire, témoignages de l'enthousiasme militaire. La joie goguenarde des figures magnifiait encore le bruit des hommes. Et, parmi ce peuple ivre du désir d'être grand, Bernard n'était rien qu'un homme flétri, relégué au fond d'une chambre avec du remords et de la détresse, souvent de la honte. Il examina ses pistolets.

Parfois il relisait les anciens numéros des gazettes qui contaient l'assassinat de Pichegru, étranglé dans le cachot par les Mameluks du Consul désireux de silence, puis la condamnation de Moreau à deux ans de prison, enfin la mort de Cadoudal. Bernard, au cours du procès, avait conquis l'espérance de l'acquittement, puis d'une indignation populaire. Les Parisiens s'étaient agités. Il avait fallu menacer le jury. Tous avaient cédé devant le Rival. Ce fut une autre ruine de l'esprit d'Héricourt. Il pensa que le canon du pistolet s'applique vite au fond de la bouche, que l'on tombe étourdi, d'un coup, dans le tonnerre de la détonation, jusqu'au repos définitif, loin des gloires criminelles.

C'était cela que le père appelait «une vie de fête», c'était cela qu'il reprochait, c'était de cet insolent bonheur qu'il s'écartait afin de mourir solitaire, afin de mourir d'angoisse, afin de mourir d'affection trahie.

Le fils enfouit sa tête dans les mains et sanglota comme un enfant. «Mon père! Mon père!… Pourquoi, mon père?»

Faible, seul, malheureux, il avait besoin du sourire que le vieillard lui décernait autrefois en consolation. Et rien, rien ne venait plus.

Il y eut un crépuscule atroce, certain jour. La mer de mercure s'alourdissait autour de la cité pleine de voix triomphales. Le soleil de sang rougissait de sa lumière les dunes et le grouillement infini des hommes. Un bandeau de nuages bâillonnait le ciel. Les tavernes flambaient dans la ville basse engorgée de soldats, de chansons, de cris de fauves. Le roulement de mille tambours retentissait à tous les points de l'horizon, descendait vers le port, à travers l'écho des rues, s'amplifiait à l'approche des bassins. Vers la forêt des mâtures, cela retentissait lugubrement. Cela retentissait aux entrailles de Bernard étendu sur son lit dans l'obscur, et qui songeait au vieillard, là-bas, plus au nord, au vieillard jugeant son fils.

La retraite se rapprocha. Les gamins chantaient laMarseillaise. Les trompettes éclatèrent. Les vitres tremblaient. Le tumulte secoua la maison. Le capitaine laissa courir un sanglot dans le bruit formidable. Soudain il parut qu'on heurtait la porte de la chambre. Oui. Sans doute la servante apportait une lettre. Comptant sur la nuit pour cacher son désordre, il se leva, fut ouvrir.

—Bernard!

Deux bras à son cou, une lèvre à ses yeux:

—Bernard! Tu pleures! Ah! j'ai bien senti que tu souffrais. J'ai bien senti que je t'aimais…

—Virginie!

—Oui. Tout me disait, là-bas, ta peine. Aurélie me le disait aussi. Alors je suis venue… Bernard. Pourquoi pleurer? Bernard! Bernard! Je t'aime, moi, moi! moi!… Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime et que je pleure aussi…

Elle l'entourait de sa chaleur. Elle sanglotait… Ils restèrent ainsi, dans le tumulte abominable de la Vie et de la Mort qui passaient avec la voix guerrière des tambours…

Elle l'aimait, Virginie! Ils s'aimaient certainement. Cela datait de cette heure crépusculaire qui engloutit peu à peu la féroce lueur du jour.

Ils ne s'aimaient donc point avant? Ce n'était rien, leurs étreintes, leurs caresses, leurs voluptés malicieuses, leurs promenades dans le parc, leurs mains unies au soir, derrière la ruine du donjon. Rien?… Non rien auprès de ce dont vibrait maintenant l'époux, auprès de ce qu'il savait frémir en elle de tendre, de douloureux, de craintif et de dévoué. «Toi?—Moi!—Nous…» Les lèvres sur les lèvres, ils demeurèrent, l'un contre l'autre, à tressaillir.

Il cherchait la comparaison de sentiments anciens. Rien n'égalait cela, ni l'instant de leur rencontre à Gros-Bois, ni les madrigaux des fiançailles, ni la nuit nuptiale. Cet amour-ci naissait de pitié envers lui, de reconnaissance envers elle. Leurs chairs, moulées l'une à l'autre, devenaient la chair d'un seul être qui s'apitoyait à la fois sur lui malheureux, sur elle confiante, qui se remerciait de se confondre pour s'abriter en soi. Ils savouraient le charme d'une seule pitié mutuelle pour cette douleur pareillement subie en l'identité neuve de deux émotions.

—Comme tu es bonne, tendre épouse, qui souffres de mon chagrin, toi qui accours de si loin pour consoler.

—Ne souffres-tu pas de la peine que ton père endure à cause de nous?Nos trois cœurs crient vers Dieu et implorent la même miséricorde.

—À travers ma douleur tu souffres de sa peine… Comme il est doux de savoir que ton cœur sensible m'appartient à cette heure.

—Il est bon de s'attendrir, n'est-ce pas?

—Oui… Oh! nous nous aimons…

—Nous nous aimons…

Elle cachait sa tête entre l'épaule mâle et la joue penchée. Ses cheveux se dénouèrent et les enveloppèrent de leur tissu doux. Non, rien n'égalait, parmi les amours, cette heure de passion. Cependant, s'il avait pu, après la bataille de Mœsskirch et le viol de la fille allemande, accueillir la pitié alors venue à ses yeux, à ses lèvres, lorsque l'ordre militaire l'avait séparé d'elle, il pensa tout à coup que d'un pareil amour il aurait chéri l'autre, sans doute. Oui, les symptômes de la même émotion l'avaient envahi. Il en reconnaissait le souvenir lié à celui des cils sombres sur les yeux clairs de l'enfant profanée. Il lui parut qu'entre le temps de guerre et cette présence nouvelle de l'amour sa vie n'était que lacune.

Il lui parut aussi qu'il restituait à ce souvenir sa dette de pitié, de douleur et de passion.

—Oh! que nous nous aimons!

—Laisse-moi voir tes cils sombres et tes yeux clairs, Virginie?

—Tu veux?

Reflet de la lune, la mer éclairait la ville. La nuit allait finir. La jeune femme n'avait pas encore retiré son manteau à triple collet, ouvert seulement sur sa robe de voyage. Elle se rappela sa malle, le postillon et sa chaise restés à la rue.

—Tu es venue en poste?

—Oui, je désirais te voir vite.

—Qui t'a donné l'argent du voyage?

—Aurélie. C'est elle qui m'engageait à partir. Ta sœur nous aime bien, tu sais. Quand on a connu la condamnation de Moreau, elle ne m'a plus laissé de répit. Elle a emprunté sur ses bijoux et les miens.

—Aurélie?

—Oui. Elle disait: «Je t'assure qu'il est malheureux, mon frère!… Il souffre de la peine que le père endure à cause de nous tous.»

Bernard retrouvait la phrase que la naïve Virginie avait récitée d'abord. C'était l'âme d'Aurélie qui le rejoignait dans le corps de l'épouse, qui le consolait, par cette bouche charnue énervée de passion.

—Va, va, tu es aimé, mon Bernard!…

Vraiment elle prononçait le nom en grasseyant, comme si, cinq ans plus tôt, elle eût parlé à la mode des Incroyables, elle aussi. Il remarqua:

—Tu as presque la voix d'Aurélie, maintenant.

—Tu trouves?

Légèrement vexée, elle feignit de rire.

Mais, au lendemain, ils goûtèrent tout le bonheur de l'amour, toute la fraîcheur de la mer, toute la splendeur de messidor.

Héricourt, qui se défiait des croyances chimériques, écarta l'image d'Aurélie. Sa femme l'enthousiasmait avec sa belle joie franche, qu'amusaient les danses du flot et la parade des soldats. Ils regardaient l'appareillage des bâtiments. Tantôt ils musardaient parmi la bonne odeur de bois neuf, dans les chantiers de construction; tantôt, blottis au creux de la dune, ils écoutaient rugir les eaux en se chérissant. Elle lui rappela des philosophies faciles, et que ni l'or ni la grandeur ne rendent heureux. Toute joie réside dans l'amour. Elle le prouvait. Ils mâchaient la même fleurette et suivaient du même regard le vol des oiseaux. Pour leurs bonnes heures, ils regrettaient le grand lit ducal, au château de Lorraine. Ils aimèrent Jean-Jacques, la nature, leur petite maison à contrevents bruns. Hors la ville, ils en louèrent une pour quelque temps. La bourrasque jetait le sable, parfois, jusque les vitres encadrant les moirures immenses de la mer, où les voiles oscillaient, de plus en plus petites, vers l'horizon. À l'intérieur, il y avait un sofa cramoisi, des crédences grises, le pastel d'un jeune homme poudré, la main dans son habit bleu, des chaises à médaillon, une épinette avariée, puis un grand lit de fer clos de rideaux blancs, dans la seconde pièce, après le vestibule rempli de mouettes et de cormorans empaillés. Le propriétaire naviguait. La vieille servante tricotait en silence, l'œil attentif derrière ses besicles rondes. Elle ne montrait qu'avec religion les lances de sauvages, leurs boucliers de paille et de cuir, leurs liasses d'amulettes, et les livres de sciences naturelles qui décoraient les tablettes d'une troisième salle.

De tout le bruit militaire, on n'entendait là que les coups de canon saluant le lever et le coucher du soleil, midi.

Là Bernard et Virginie parlèrent de leur fils. Leur amour resplendirait sur la beauté de sa face. Il accomplirait ce que son père ne rêvait plus d'accomplir. Afin de participer à cette gloire certaine, ils souhaitèrent une vie longue; car lui commanderait. Ni l'un ni l'autre n'en douta. Nulle opinion ne les divisait. Aux fruits de leurs corps vigoureux et doux, ils se rassasiaient de force, de joie, d'espoirs.

En imitant ses mines anciennes de fillette grondée, Virginie était sûre de l'attendrir. Le charme d'une faiblesse féline et puérile l'attirait de suite aux bras de l'épouse. Il embrassait les sombres cils et les yeux clairs, au souvenir d'une autre faiblesse violentée. Riant, il avait envie de tristesse; et ce mélange d'émotions était un délice d'amour.

Une lettre arriva: «Mon frère, le médecin sort de la maison. Le père est très malade; mais il ne lui convient pas encore de te voir. Je te préviendrai quand le moment sera venu. Joseph.»

La grosse écriture écrasée sur la pâte verdâtre du papier signifiait évidemment l'imminence du malheur…

—C'est moi qui le tue, moi…, mon pauvre père!

—Ne répète pas cela, Bernard…

Virginie se ruait à cette bouche, comme si la peur d'une parole néfaste épouvantait son destin. Lui ne voulut que s'anéantir dans la douleur. Tout le château des fibres nerveuses s'ébranlait en son crâne, autour de ses os. Son père ne le demandait pas! Il pensa courir à Dunkerque. Mais leur subite présence ne pouvait-elle pas annoncer trop clairement la mort au vieillard et le faire succomber aussitôt, lui qui aimait tant vivre, qui riait si fort, avec la petite orpheline, de ses manies, de ses boutades. Surtout Bernard redoutait de comparaître devant le moribond qui lui pourrait dire: «Vois ce que tu as fait de moi qui t'ai donné, en même temps que la vie, la possibilité de la gloire et de l'amour. Voici que tu m'as tué en trahissant mon affection pour une femme, et du luxe ambitieux, comme Aurélie m'a tué afin de s'unir à un noble, et Caroline afin de s'enrichir par l'influence de son mari. Pourtant, ai-je été mauvais envers vous? J'ai passé les heures de la vie à créer la fortune dont vous seuls deviez jouir, et non moi. J'ai renié mes convoitises, j'ai maté mes instincts, j'ai ignoré mes passions dans le but que rien ne fût dérobé qui pût servir votre jeune force, un jour. Et voici: Je meurs de désespoir, parce que vous m'avez délaissé avant l'heure, moi, mes idées, pour d'autres gens et des modes nouvelles. Vois mes rides, Bernard, les taies de mes yeux, les taches noirâtres de mes mains, écoute gémir l'oppression de mon souffle, regarde la détresse de ma face. C'est toi, toi, ce sont tes sœurs qui ont tué, en faisant comprendre pourquoi je ne suffisais plus à vos cœurs. Vous m'avez renié, écarté. Des ombres étrangères ont surgi entre vous et moi… Pourtant j'aurais pu vivre encore. Mes membres étaient robustes; aucune maladie n'affectait mes organes. J'aurais pu vieillir longtemps entouré de vous que j'aime… Oh! vous me repoussez de l'existence que j'encombre, impotent, aveugle, radoteur… Eh bien! c'est fini. Je succombe. Triomphez, assassins qui étouffez mon chagrin avec le poids de l'ingratitude… Ah! je vous aimais… je vous aimais, moi!… moi!»

Le fils l'imaginait sur la couche d'agonie, avec les pauvres mains osseuses tendues pour accuser, et sa bouche molle, édentée, crachant la malédiction, et, son regard cherchant, à travers les taies blanchâtres, le secours d'un autre soleil riche en clémences, en pitiés, en gratitudes filiales. Il entendait le sanglot gloussant sous les fanons de la gorge flasque. Il se complut dans l'horreur de cette hallucination, jusqu'à ce que la fatigue physique l'étendît aux côtés de sa femme endormie déjà comme une enfant paisible, au bruit de la bourrasque jetant le sable de la dune contre les volets clos.

Ce ne fut pas le choc du sable, mais un heurt et une voix qui réveillèrent le frisson peureux de Bernard assoupi. Un poing d'homme ébranlait la fenêtre du dehors… «Mon capitaine!… Votre père n'est pas bien… Il faut venir!—Oui, oui,» balbutia le fils en se précipitant vers la croisée, qu'il ouvrit de ses mains tremblantes. Enveloppé d'un manteau, le voyageur attendait. «Je suis le second de M. Joseph. Ça ne va pas chez lui à cause de votre père. Voilà sa berline… je vous attends…» Le fils glacé chercha les mots d'une question. Il sentit que son père était mort et que le marin ne le disait pas. Virginie ne comprenait rien, croyait à des voleurs… «Mon père, mon pauvre père! Oh! mon pauvre père!» répondit-il. Le vent fit reclaquer le volet. La mer était mugissante. Bernard introduisit l'annonciateur. «C'est fini? Oui… non, non!» L'homme ne voulait rien dire… On le laissa. «Je l'ai tué. C'est fait. Je l'ai tué,» murmura Bernard cherchant ses habits qu'il ne trouvait plus. Mais il remerciait le sort de ne pas comparaître devant la sévérité du vieillard vivant. «Je l'ai tué comme j'en ai tué d'autres!»

Quelles heures de nuit, d'aube, de jour passèrent aux vitres salies de la lourde voiture! Virginie le tenait entre ses bras. Il sanglotait, par saccades; elle pleurait doucement sur cette détresse. Il s'étonna lui-même de tant de chagrin. Son père était vieux et dément, après tout. Qu'avaient-ils fait qui ne fût selon la loi des choses? Les jeunes vont à la jeune vie, les vieux à la décrépitude, au délire, à la mort. Et cependant une peine physique, le chagrin du corps, de sa chair, l'emportait sur la raison, comme si la chair, fille de la chair en agonie, avait, pour ne pas se consoler, des motifs meilleurs que ceux de l'intelligence, fille de leçons étrangères. Les saccades de sanglots lui laissèrent peu de répit avant d'atteindre, le soir, Dunkerque et la maison d'angle auprès du rempart. La lumière se filtrait par les fentes des contrevents, entre le passage des ombres. Il sut là que M. Héricourt vivait encore. Ses frères descendus lui dirent que le malade persistait à ne le pas recevoir et se déclarait trop faible pour supporter le trouble d'une telle entrevue.

Puisque son père discutait ainsi la visite, la mort ne l'attaquait pas. On avait voulu effrayer. Ses frères peut-être servaient le caprice du vieillard, qui imposait une épreuve. Bernard soupçonna Joseph, qui ne se résignait point à les introduire dans la singulière petite maison. Blond, ventru, bonhomme, Robert parlait de l'état du ciel, des coussins de la berline et de la vitesse du cheval, comme si tout cela existait à l'heure de la mort. Les mains derrière le dos, Joseph hochait la tête. «Il est si faible! si faible!… Il ne peut plus se lever. Pourtant hier je lui ai encore lu la gazette. Il a ri. Le médecin ne sait pas; il dit que ça peut aller quelques jours… Il n'ose rien promettre. La petite veille, avec Calebasse, notre négresse, que nous avons ramenée des Guinées… Il veut toujours manger des oranges, le pauvre homme, mais ça ne lui vaut rien… Allons entrez, Madame notre belle-sœur, vous verrez une cabane de matelots…»

Ils entrèrent tous dans une grande pièce nue. Virginie ne savait quelles paroles fournir. Robert avoua que l'orpheline excitait le père contre ses filles et ses brus. En un coin de la pièce, l'escalier tournait vers les solives du plafond. On entendit marcher, en haut, et des plaintes de voix inconnues. Les marins se balançaient sur leurs jambes en regardant le carrelage du sol. Une négresse dégringola les marches. «C'est la Gri-Gri, ce n'est pas Calebasse,» expliqua Robert, et il rit de toute sa face rasée. Inquiète, l'Africaine rôda, dans les coins, à la recherche de vaisselle. Elle admirait le manteau, les trois pèlerines de Virginie; elle rassembla contre ses grosses mamelles un madras jaune et sang. «Allons Gri-Gri, commanda Robert, salue Madame… Ah! elle est rusée! Et ta sœur Banane? Elle est là-haut. Allons!… ah! ah! Dents blanches! Vilaine tignasse: là-bas, elles y mettent du suif… Drôle de mode! n'est-ce pas? Bernard! Te rappelles-tu, mon frère, quand tu venais voir vêler la vache, derrière les Moulins…?» Une autre négresse glissa pieds nus le long de la rampe. «Ah! c'est Clotilde, celle-là…» Clotilde ouvrit ses grosses lèvres noires pour sourire, et puis chuchota des mots bizarres vers Gri-Gri penchée sur une caisse qui servait d'armoire. Les marins ne parlaient plus du moribond, mais ils renseignaient Virginie sur les défauts et les vertus des quatre négresses présentes, glissant, pieds nus, silencieuses, telles que de souples diablesses vêtues d'indiennes qui collaient aux membres agiles. Bernard eût voulu qu'on se tût ou qu'on parlât du malheur, uniquement. Les marins ne pensaient pas de même. Ils s'empressaient autour Virginie, lui montraient un œuf d'autruche, des morceaux d'ivoire, la prièrent de soupeser. Cela fit que Bernard crut moins à la proximité de la mort. Ses frères auraient-ils ainsi joué?

Soudain les négresses regrimpèrent à la vis de l'escalier, disparurent. Le gros Robert monta lui-même pour prendre des nouvelles. Afin d'éviter le bruit, il n'avait point de souliers; ses pieds énormes en bas gris tricotés firent geindre les planches des marches. Bernard craignit que son père ne le demandât. Il se jetterait au pied du lit et lui baiserait la main. On se réconcilierait. On guérirait l'aveugle. Quels bons jours d'affection ensuite… Mais Robert revint, l'air hébété: «Il a passé!… dit-il… Le père est mort!—Oh!» hurlait la chair de Bernard, encore que la stupeur de son esprit voulût interroger. La chair se tordit, fut secouée de sanglots, s'écroula sur les genoux. Virginie le soutenait. Joseph répéta: «Voyons, garçon, voyons, Bernard, du courage, frère, allons…» Ils le portèrent, le hissèrent par l'escalier. Il était une chose endolorie, secouée de spasmes. Il se trouva brusquement face à face avec son père rigide, étendu les yeux plus creux, les narines pincées, la bouche sévère, les mains pareilles à la cire du gros cierge qu'allumait la négresse avertie d'avance.

De nouveau sa chair s'écroula sur les genoux. Ses mains cachèrent le trouble de la figure déformée par l'expulsion pénible des larmes. L'intelligence se résignait, sereine. Mais le corps ne se résignait pas. Il était une autre personne que la raison. Personne instinctive, sensible, passionnée, mieux capable de comprendre que la chair du mort était la source de sa chair, qu'elle-même, un jour, se pétrifierait aussi, vide d'âme volontaire, après avoir été l'organe d'amour et de douleur.

—Allons, frère, bois un bol de grog. Ça remet un homme… Non? Tu as tort.

—Frère, tu devrais boire du grog. Ça te donnerait courage. Mange un morceau toujours.

Le corps souffrait trop. Au contraire l'esprit avait épuisé sa peine. Il s'attristait davantage, avec philosophie, sur la brièveté de l'existence. Ces dernières semaines, tout le chagrin s'était exténué en prévisions. Une navrance acceptée persista seule. Le corps continua de gémir, de se tordre, et de sangloter, à chaque souvenir d'autrefois, à chaque évocation du père aimable ou heureux. L'esprit plaignait le corps et s'étonnait presque de la torture.

Alors le fils comprit à quel degré il était la chair de la chair, et de quel lien, supérieur à ceux inventés par la poésie, la race retient la race.

La mort venue, l'être qui tremblait, mystérieux encore, aux flancs de l'épouse, serait-il secoué de mêmes sanglots? Bernard se réfugiait dans les bras de Virginie, il cachait sa tête dans les jupes. Elle pleura sur lui, doucement, parmi des paroles consolatrices d'amoureuse. Lui songeait à sa vie intérimaire entre celle, finie, de l'ancêtre, et celle, prochaine, de l'enfant. Il allait transmettre au descendant le courage et le rêve de l'aïeul, courage et rêve transformés un peu par ses propres courages et par ses propres rêves, par la culture minutieuse de son caractère méconnu. La descendance le justifierait.

—Frère, il ne faut pas rester ainsi, l'estomac vide Pourquoi?

… Jusqu'aux funérailles Bernard tâcha de consoler sa chair fiévreuse et son cœur sanglotant. Il clama leMisereredu fond de son âme au Christ de cuivre levé sur la draperie noire dans le chœur de l'église. Il crut qu'il enterrait sa jeunesse, quand la bière descendit au fond du trou creusé entre les marguerites du gazon. Ah! son enfance qui titubait, son adolescence qui chantait, sa jeunesse qui espérait! Tout cela tombait dans la pelletée de terre choquant le bois sonore, tout cela que son père avait averti, dirigé, égayé, comblé de biens. Les marins eux-mêmes eurent les yeux humides; le lieutenant Augustin pâlit, malgré ses parfums; Caroline soupira sous les tuyautages de sa coiffe de deuil. Ensuite l'on partit silencieusement vers une autre vie, que l'image du vieillard n'occuperait point.

Quelques matins encore, les réveils furent sinistres. L'épouse consolait le pauvre corps recueilli dans sa douce chaleur. Peu à peu, elle cachait la mort avec la fraîcheur de son sourire.

Au château de Lorraine, ils préparèrent l'existence pour la venue de l'enfant. Thermidor, puis Fructidor brûlèrent les feuilles. Praxi-Blassans avait rejoint Aurélie malade de sa maternité attendue. Tendrement il la soignait, lorsque sa correspondance énorme lui laissait du loisir. Il recevait le soir des espions qui surveillaient l'esprit des petites cours allemandes.

Parti trois jours après Bernard, en Prairial, Edme Lyrisse, depuis, voyageait au loin, séducteur d'une demoiselle, dont la mère, désespérée, trépassa.

Au milieu de Vendémiaire seulement, Bernard voulut entretenir, seul à seule, Aurélie du voyage qui avait amené sa femme à Boulogne, en Messidor. Ils allaient sous la charmille. Le soleil, trouant la verdure roussie de la voûte, faisait des taches pâles sur le sable. Praxi-Blassans gagnait alors la Suède, muni d'instructions pour empêcher l'alliance entre ce pays et l'Angleterre. Mélancolique, la jeune femme se plaignit de rester seule, quelques mois encore.

—Et nous?

—Oui, sourit-elle.

—Et moi?

Elle ne répondit que par le même sourire; elle s'avoua lasse. L'écharpe orange qui cachait sa taille n'empêchait point les frissons. Son petit visage, tiré des narines aux lèvres, portait une teinte laiteuse. Des taches rousses cernaient les yeux. Les longues mitaines de soie tricotée ne s'appliquaient plus jusqu'au coude contre la maigreur des bras, mais se plissaient partout Une dentelle cachait sa chevelure ternie.

—Asseyons-nous, dit-elle.

Elle posa son réticule sur la pierre du banc et se mordit les lèvres, à cause d'une souffrance plus vive.

—Chère Aurélie! plaignit le frère, qui la soutint…

Ils restèrent un peu sans parler. Les oiseaux se chamaillaient à travers les ramilles. De gros dahlias pourpres achevaient de se flétrir. Les pommes d'or brillaient aux branches alourdies.

—On accueillerait mieux la mort en automne, ce me semble, dit-elle.

—Ce me semble aussi. Mais pourquoi parler de la mort?

—Oui: pourquoi?… Nous avons tué notre père… Que reste-il de remords à nos amours?

—Peu de chose. La nature poursuit son œuvre en nous donnant l'oubli.D'autres vont naître.

—Nous n'avons pas la pitié longue.

—Vous en avez eu beaucoup pour moi, Aurélie, cet été…

Il s'arrêta. Elle attendit. Jusqu'alors il n'avait pas osé dire sa croyance à un sentiment d'affection très vive qu'elle aurait inspiré à Virginie, pour lui. Le frère avait craint l'équivoque de ce propos, et qu'elle ne fût embarrassée par cela que leurs paroles n'eussent jamais exprimé. Il retira sa main qui soutenait la jeune femme entre les épaules. Il reprit alors, plus sûr de sa voix:

—Vous m'avez envoyé l'amour, quand vous m'avez senti près de la mort.Je vous en remercie, ma sœur.

—Je l'ai envoyé l'amour?… Oui, je pressentais d'ici la douleur. Tout manquait sous tes pas, homme infortuné!

—Par une autre bouche, par une autre âme, vous m'avez envoyé votre affection, là-bas, près de la mer.

—Oui, je te l'ai envoyée, Bernard; et tout mon cœur aussi.

—Virginie m'apporta votre voix, et votre cœur battait dans son cœur naïf. Je l'ai bien compris.

—Merci, mon frère, merci de m'assurer que tu l'as bien compris…Merci.

Il redouta de montrer son émotion, comme elle montrait la sienne; il se pencha et, sans la toucher de ses mains, posa les lèvres sur la soie tricotée de la mitaine; il ne releva point la tête avant que l'oppression d'Aurélie se fût apaisée. Et alors il regarda directement le soleil.

Silencieux, ils demeurèrent ainsi. Nul de leur geste n'effleurait l'autre. Ils contemplaient l'astre déclinant au bout des arcades que faisaient les troncs et les branches taillées des charmes. Beaucoup plus tard, elle dit:

—Le même sang qui charge mes veines m'a fait pressentir le chagrin dont s'enfiévrait ton sang. Notre père m'avertissait par la vertu mystérieuse du sang que lui doit notre race.

—Sans doute, nous sommes le même sang.

Il ne comprit guère ce qu'elle voulait entendre par là, sinon qu'elle rappelait, peut-être, leur lien fraternel, pour écarter une idée autre de leur affection; et ils revinrent au silence. Les deux âmes évadées de leur corps se mêlaient dans la forme belle du paysage, devant leurs yeux saisis. Il sembla que les parties les plus subtiles de leurs êtres comblaient l'espace, depuis les pelouses et les eaux endormies jusque la courbe élancée du ciel.

Deux heures ils furent, consciemment, l'univers et la joie de son automne doré. Leur silence ne se rompit pas. Leurs regards ne se cherchèrent point. Ils admirèrent.

Au 19 brumaire de l'an XIII, Virginie mit au monde une fille. Comme sa mère, elle eut de sombres cils et des yeux clairs pareils aux sombres cils et aux yeux clairs du fils enfanté par Aurélie le mois suivant, dans l'alcôve où restait pendu le dessin de Bernard, qui représentait la douleur de la petite Allemande, après Mœsskirch.

—Ma bonne, tu pensais trop à moi, durant ta grossesse, s'écria Virginie! Ton fils a mes yeux. Je veux mourir si je ne t'aime pas toujours comme tu m'aimes; toujours, tu sais…

Elles s'embrassèrent, le cœur gros d'un bonheur obscur.

Remises de couches, l'une et l'autre rentrèrent à Paris. Bernard n'aima guère la petite Denise, dont les cris emplissaient l'hôtel de la Cité d'Antin. Le colonel Lyrisse y recevait beaucoup dans le salon aux tentures de drap rouge bordées de noir. Des cariatides soutenaient les angles du plafond, sur des bras musculeux, joints derrière leurs têtes crépues, d'Atlas, d'Hercule, de Chiron. En haut de leur piédestal, les muses de plâtre bronzé soulevaient noblement les draperies de leurs tuniques. Par malechance, la nuit de la rue morose obligeait, dès cinq heures, à la lumière des lampes; or l'odeur d'huile chaude donnait à Virginie maint prétexte de migraine.

Serait-ce Denise, petite chair noire et criante, qui vengerait Héricourt du Rival, devenu l'Empereur Très Chrétien, après la cérémonie du sacre? Virginie, obstinément attachée à des traditions, nourrissait elle-même. Autour de l'enfant pendue au sein grossi, les amies bavardes se penchaient avec mille cris joyeux, surprises de voir à la fillette des mains, des yeux, une bouche.

Héricourt préféra les heures passées dans le cabriolet du colonel. L'élan du cheval perçait le rideau de neige fondue. On s'arrêtait aux boutiques, devant les maisons les généraux, des inspecteurs aux revues, des commissaires des guerres. On était reçu par des hommes raides en uniformes chamarrés, et qui portaient la nouvelle croix de la Légion d'honneur. Ainsi connut-il le baron de Cavanon moulé dans son costume vert de chasseur à cheval. Sur les cuisses, un sextuple trèfle tracé par des galons d'argent, la pointe en bas. La tête massive s'appuyait aux broderies métalliques du haut col éraflant les bajoues. Le plancher criait sous les bottes à glands et à éperons dorés; le fourreau en cuivre du sabre courbe enchâssait des camées d'agate. Malgré cette magnificence, il sourit affablement de la mésaventure politique qui navrait le capitaine et promit de le faire réinscrire sur les contrôles de l'armée. Lui avait conquis ses grades, avec Joubert, Masséna, Desaix, en Italie, d'Arcole à Marengo. Il se haussait pour convaincre le grand colonel Lyrisse, racontait de drôles d'histoires sur Augereau, qui réquisitionnait, dès l'entrée de ses troupes dans les villes étrangères, toutes les voitures de luxe et les vendait à son profit, en France. Plus tard les officiers supérieurs avaient imité leur chef, en sorte qu'on ne trouvait plus à prix d'or aucune berline en Lombardie, tandis qu'à Grenoble et à Lyon on les achetait au quart de la valeur. Grâce à ce commerce, le baron avait acquis une superbe collection de peaux de tigres agrafées à ses murailles. C'était son orgueil. Cela devenait aussi des chabraques pour ses chevaux, des chancelières sous les tables; il se promenait au milieu de cela, lui trapu, robuste, galonné d'argent, ligotté de sardines, de cordons et d'aiguillettes.

Cité d'Antin, il parut à plusieurs reprises accompagné de la baronne de Cavanon, tout imbue du vieux régime et qui venait en chaise jusque le salon, comme le Mascarille de Molière, vêtue d'une robe et d'un casaquin de soie carmélite, les cheveux poudrés et enguirlandés de petites roses; un ruban de velours rouge au col. Envers Praxi-Blassans qui promettait de lui faire rendre ses domaines, la dame quadragénaire gardait une reconnaissance; elle appelait tendrement Aurélie «bichette»!

Plus gracieuse qu'en aucun temps, depuis ses relevailles, celle-ci, à cause d'une certaine pâleur, s'embellit encore de la mode qui permit aux cheveux châtains de friser par boucles changeantes autour des tempes et du front, vers les nuances de ses yeux diserts. Aux plis violets d'une simple robe en velours, son corps flexible et menu révélait des lignes heureuses. Elle supportait mal les assiduités du colonel Chabert et du commissaire ordonnateur Hulot d'Ervy. Praxi-Blassans l'aimait mieux. Attentif à la séduire, il devenait considérable. Rue Saint-Honoré, à la Cité d'Antin, se pressait un monde de ci-devant qui sollicitaient les grâces du nouveau régime, d'émissaires étrangers qui préféraient ses élocutions nettes aux embûches spirituelles de Talleyrand.

Certain d'un avenir de restauration, il se proposait de rendre au roi une France reconstituée par l'administration et la victoire unissant Provençaux, Gascons, Celtes, Picards, Lorrains et Flamands en une race idéale qui venait d'acquérir sa faculté de cohésion par leur besoin général de liberté. Talleyrand s'appropriait cette théorie. On disait facilement que Buonaparté faisait l'intérim entre la Convention et la monarchie, qu'il facilitait la transition, que ce titre d'Empereur reviendrait à la couronne. Le cardinal Fleury n'avait-il pas failli l'obtenir pour Louis XV. Sans l'opposition de la Prusse, c'eût été chose conquise. On poursuivait la négociation.

Cela satisfaisait les gens raisonnables. Rien en somme ne disparaissait des traditions girondines, rien ne s'opposait à ce que l'Empereur-Roi, succédant au général corse, n'acceptât son héritage. Ce titre d'Empereur-Roi, les diplomates désiraient beaucoup l'établir. Il s'agissait de faire couronner Napoléon à Milan, comme roi d'Italie. Ils y travaillaient. Au XVe siècle, les Praxi-Blassans, enfuis de Constantinople lors de l'invasion turque, s'étaient réfugiés dans le comtat-Venaissin, en terre papale. Ils tenaient des Pontifes leur titre et le domaine de Vaucluse. Leurs relations de famille liaient Paris à Rome, où quelques-uns servaient encore.

L'époux d'Aurélie avait, d'après leur correspondance, rédigé les rapports qui inspirèrent la conduite du cardinal Fesch, lorsqu'il obtint de Pie VII le voyage en France pour imposer la couronne impériale à Buonaparté, et cela malgré la pression des cabinets d'Europe, malgré l'argent de l'Angleterre.

Depuis lors, Praxi-Blassans menait bien des choses, et, en particulier, l'affaire de l'Empereur-Roi. On le voyait en butte aux obsessions de monsignori verbeux, sourieurs, de petits nobles florentins vieillis par les angoisses de l'intrigue. Il était rare que Talleyrand ne vînt pas traîner son pied bot aux réceptions d'Aurélie, ou du colonel Lyrisse. Avec le tabac, il puisait dans sa tabatière les mots d'esprit, se dérobait par des plaisanteries souvent grivoises aux indiscrétions des émissaires étrangers, et revenait près d'Aurélie, de Mme Héricourt pour énoncer quelque madrigal à la Boufflers, puis disparaître subitement. On n'entendait plus le rythme irrégulier et lourd de son pas. Alors l'inquiétude des Italiens amusait les jeunes femmes. Après ces réceptions, les deux ménages et le colonel Lyrisse soupaient ensemble gaiement, si Cavrois ne se présentait point, dans sa vieille redingote brune, et portant un dossier sous le bras. Aux Relations Extérieures, il centralisait les messages d'agents spéciaux attachés aux ambassades sous un titre officiel, mais dont la mission était la surveillance du personnel et le recueil des impressions. Souvent il avait reçu dans la journée des nouvelles mystérieuses; il développait sa paperasse entre les assiettes, sans parler trop, sauf pour dire ses motifs de croire à la véracité d'indications obtenues de gens qu'une défaillance avait mis en son pouvoir. Son triomphe était de placer, à l'ambassade de Portugal, Junot, qui devait de la reconnaissance aux fournisseurs de troupes, tandis qu'à Lisbonne le représentant du pape, ruiné par les princes italiens, se vengeait d'eux en les trahissant. Par le Portugal, on saurait tout de Florence, de Milan, de Rome, de Venise, des menées de l'Autriche.

À manier ainsi les âmes soudoyées par les fonds de la police, Cavrois méprisait les hommes. Rien n'amusa Bernard comme d'aller, au milieu du jour, le visiter dans son antre du Ministère, de la part de Praxi-Blassans. Au milieu d'un bureau où l'on accédait par des labyrinthes de corridors lépreux, après cinq escaliers en colimaçon, le fonctionnaire, vêtu d'un vieil habit déteint, recevait à l'abri d'un secrétaire énorme, dont il abaissait vivement le cylindre afin de cacher les liasses. Froid et muet, le menton posé en ses cravates de mousseline, il lissait d'un geste patient les barbes de sa plume d'oie. Derrière lui s'ouvrait parfois une porte basse; l'on apercevait alors une longue soupente où vingt commis lamentables expédiaient des minutes, à la lueur d'un brasier, dans l'âcre fumée du bois humide. Volontiers Cavrois enseignait alors à son beau-frère les exigences secrètes de la diplomatie, qui tentait de maintenir la Prusse en neutralité dans la coalition réunie par l'Angleterre. Il souriait aux indignations contre Buonaparté; il affirmait que le principe de l'État seul intéresse, et que les instruments humains de l'État, politiciens, généraux, n'ont qu'une valeur transitoire, dont la moralité ou l'immoralité importent peu au destin des peuples. «L'honnête homme est maladroit, souvent malheureux, parce qu'il n'utilise pas, dans la lutte, les ruses des méchants qui forment la multitude. Celle-ci l'accable. Il serait désastreux pour les peuples que l'honnête homme les entraînât dans sa maladresse et son infortune. La chance d'un coquin peut au contraire leur assurer une gloire prospère, aux applaudissements des nations séduites par la force, alors même qu'elles se mentent en invoquant la justice et la liberté. Pour nous, Bernard, que la nature n'a point doués de malice suffisante, le mieux est d'accepter les crimes naturels aux énergiques, aux hommes de proie, et de les servir, dans l'intérêt de la patrie qu'ils augmentent. Contentons-nous de rester assis au spectacle, sans prendre naïvement parti contre le traître en faveur de l'innocente héroïne. Admirons les agencements et les surprises du drame. Manions même quelques ficelles. Mouchons les chandelles, s'il nous plaît de voir les coulisses et les dessous. Mais ne sifflons point comme le butor du parterre. Rions entre nous dans l'arrière-salon de la loge. Notre cher Praxi-Blassans ne prend-il pas un plaisir délicat, s'il prépare, pour M. le Comte de Lille, ce que Napoléon croit acquérir au bénéfice héréditaire de son bon frère Joseph ou des enfants à venir? M. de Talleyrand ne se peut-il joliment égayer en voyant l'Empereur entiché de ces institutions féodales que, jacobin, il blâma d'abord, rétablir, sur notre conseil, les hautes charges de la couronne, s'entourer d'un grand écuyer, d'un archi-chancelier, de maréchaux, nommer son frère Louis prince et connétable, quereller sa sœur Élisa, ses frères Jérôme et Lucien pour leurs mariages indignes d'une situation nouvelle et sublime. Arrangeons-nous afin d'entrevoir et de sourire… C'est le meilleur de la vie.»

De fait, le pauvre homme ignorait les autres plaisirs. Caroline refusait de joindre des subsides aux maigres appointements. Il ne changeait guère d'habit; et, comme il aimait les bons plats, il s'invitait, timide, chez Aurélie ou chez le colonel Lyrisse, admirateur de cette formidable fourchette. Rue du Bac, Cavrois emmenait Héricourt, le soir, dans son logis, trois vastes pièces meublées de sièges anciens et tapissées de livres. Une vieille femme borgne y époussetait au hasard le merveilleux secrétaire de Boule, et des tableaux de Van Dyck, de Velasquez, que ses parents avaient rassemblés, ainsi qu'une collection d'ivoires. La fortune, aux mains de Caroline, nourrissait maintes souscriptions dans les affaires de charbonnages, qu'elle assurait devoir rendre mille pour un. Il la laissait agir avec sa curiosité malicieuse de spectateur suivant le jeu d'une marionnette. Il l'appelait «La Fourmi». Elle le dédaignait manifestement comme les autres membres de la famille, excepté Praxi-Blassans, l'homme aux influences utiles. Celui-ci non plus ne vivait d'autre chose que de labeurs. Dès six heures du matin, il travaillait à des rapports, dans sa bibliothèque. À dix heures il était au Ministère, ou aux Tuileries derrière Talleyrand, ne reparaissait qu'au dîner de quatre heures, las et content de sa réussite quotidienne. Il portait bien ses quarante ans d'homme nerveux, vif et ricaneur, agité par l'imminence du triomphe. Les plaques d'ordres nombreux illustraient déjà son frac, les jours de gala. L'Europe, ses mille personnages de marque, la géographie des minimes duchés, les politiques des cours, les intérêts des villes et des banques, les tempéraments des souverains, le passé des hommes considérables, occupaient sa mémoire, son esprit et ses paroles au détriment de toute joie simple. Il ne s'intéressait pas aux maladies des enfants, ni aux pertes pécuniaires. Les combinaisons du cabinet de Vienne le détournaient de craindre la coqueluche de Delphine. Il apercevait moins les beautés d'une toilette neuve ornant la forme fine d'Aurélie que les résultats de la nouvelle alliance conclue entre l'Angleterre et les Russes. Il ignorait le temps, la pluie, la neige, connaissait seulement le verglas à cause de ses chevaux, qui marchaient moins vite et laissaient sa voiture en route.

Vers quatre heures, il commençait le repas en silence, tant l'absorbaient encore ses préoccupations. Insignifiant, aimable, le colonel Lyrisse offrait une opinion sur l'élève des chevaux en Devonshire. Les choses de son régiment lui donnaient beaucoup de tracas. Il consultait le capitaine, qui se passionnait aussi pour la forme des selles et les vertus équestres des Gascons opposées à celles des Tourangeaux. Virginie médisait de telle ou telle visiteuse, de Mme Grand, l'épouse civile de Talleyrand, que tout le monde interrogeait sur son lieu de naissance, parce que, très sotte, elle avait coutume de répondre: «Je suis d'Inde», étant née d'ailleurs vers les bords du Gange, puis venue jusqu'à Paris, après bien des aventures dignes d'être contées par Restif ou Crébillon. Il avait fallu la manie matrimoniale de Buonaparté pour unir cette innocente à l'extraordinaire intelligence de Talleyrand. Lui soutenait l'avoir choisie de la sorte, parce que, si une femme d'esprit compromet parfois son mari, une bête ne compromet qu'elle-même. C'étaient aussi maintes histoires sur le compte de générales issues des basses classes sociales et qui tout à coup, servies par les victoires de leurs maris, coudoyaient l'ancien régime réconcilié avec l'Empire, mêlaient, en souvenir du temps où elles portaient le bavolet derrière leur étal, le jargon de la rue au langage fleuri des petites-filles de Célimène. En outre, Aurélie discutait joliment sur la mode.

—Mon c.er, vois-tu, disait-elle à son frère, le mérite d'une femme est au juste de savoir composer un tableau par le moyen de sa personne attifée de la belle manière, et l'arrangement de sa demeure. Je voudrais que Gaëtan trouvât toujours chez lui un petit chef-d'œuvre de cabinet d'estampes.

—Je le trouve, Aurélie! Je le trouve, répondait le diplomate en lui baisant les doigts.

—Vous me flagornez, mon c.er. Vous n'aimiez ni ma coiffure à la grecque, ni mesrepentirs; et maintenant vous n'exécrez pas moins les patères du salon que lescaméesde la tenture en péplum.

Ils riaient ensemble. Aurélie n'était point triste, à l'exemple des femmes fatales que les romans décrivent. Cependant elle ne se dispensait guère d'une mélancolie qui seyait à son charme frêle. Les grandes conceptions de son mari l'isolaient un peu. Virginie s'occupait de sa petite Denise, l'enfant grasse et brune qu'on lui apportait toutes les heures à nourrir; et parfois elle suspendait à l'autre sein le fils de sa belle-sœur, Édouard. Les yeux pareils des deux petits s'étonnaient de la lumière, des sourires et des gestes, avec la même expression grave qui mettait en joie le colonel, Bernard. Praxi-Blassans dînait à la Cité d'Antin pour fuir les solliciteurs encombrant son hôtel du faubourg Saint-Honoré. Les deux familles s'arrangèrent de cette vie commune à l'abri des fâcheux. Et ce furent de très bons soirs jusqu'au printemps. Émile et Delphine crevaient des tambours, cassaient leurs trompettes, renversaient leurs timbales, pleuraient et chantaient tour à tour dans une pièce voisine, sous la garde de la vieille Margaret Tréheuc, la mère du dragon, ruinée par l'incendie de sa ferme en Morbihan. Les Héricourt la gageaient.

Au spectacle paisible de ces deux femmes, douces et gaies, de leurs jolis enfants, Bernard se demandait ce que son père avait pu haïr en cela, disant: «Il y a des formes étrangères entre nous.»

Il examinait son chagrin, sans découvrir ce qui avait détruit le bonheur du vieillard. Comment ne pas aimer ce laborieux Praxi-Blassans, dont chaque gloire nouvelle faisait pâlir d'orgueil Aurélie? Comment ne pas accepter sa philosophie perspicace? Le capitaine évoqua la dure énergie du père, celle qui pliait tout à son désir de fortune: femmes, enfants, ouvriers, domestiques. Les deux mères, la sienne, l'Autrichienne, celle des marins, et l'autre, celle d'Aurélie, de Caroline, d'Augustin, étaient mortes à la tâche prescrite par la sévérité du fondateur. Le contraste, pressenti entre cette autorité de droit divin et l'indulgence du nouveau temps, avait-il heurté les convictions du père dur aux autres et à soi-même, du père qui avait conquis les premières richesses à la course de son brick pourchassant les navires anglais et barbaresques, les secondes au temps des biens nationaux, et les dernières au fort des campagnes entreprises par la République dans le pays batave? Pressentait-il aux âmes de ses filles, de ses gendres, un autre besoin que celui de gagner honnêtement, avec l'aide des lois successives, un besoin nouveau de jouir par l'apparat des actions, besoin qu'il n'avait pas ressenti et qui humiliait son âme simple? Le père s'étonnait tant de voir Aurélie indépendante, un mari docile à son égard, et Caroline accaparant la fortune de Cavrois afin de réaliser mille desseins de spéculation!

—Oui, approuvait Aurélie. C'est cela. Nous avons, nous autres, un besoin plus grand d'aimer et de savoir.

—Nos enfants s'aimeront davantage et se pardonneront plus.

—Oh! oh! ricana Praxi-Blassans, ne croyez point cela. Des siècles passeront avant.


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