XI

—Des siècles et des guerres, ajouta le colonel Lyrisse.

—Oui, mais la guerre mêle les peuples, dit Cavrois qui entrait, avec son ami Bridau de l'Intérieur. En se tuant, les hommes apprennent à se connaître, eux, leurs idées. Que l'Empereur conquière l'Europe, et un jour l'Europe cherchera l'égalité révolutionnaire, dont nos soldats savent au juste le nom.

—Nous ne demandons que la gloire, protesta le colonel Lyrisse, en dressant sa haute taille et sa tête minuscule. Il faut des lauriers… il faut des lauriers à la nation pour qu'elle se respecte et progresse dans la vertu, en admirant l'exemple de ses héros.

—Voilà mon avis, soutint le sévère Bridau. Il faut de la gloire aux peuples pour qu'ils prennent d'eux-mêmes une idée grande, pour que cette idée donne à chacun la conscience de son devoir envers la nation.

—Vous obtiendrez mieux que vous n'espérez, Messieurs les héros! répétait Cavrois qui déplia son portefeuille de maroquin.

—Travaillons à empêcher la guerre, conclut Praxi-Blassans, et il se rapprocha des papiers.

Travailler! Les deux hommes voyaient là le but unique de vivre. Ni les plaisirs, ni les amitiés, ni l'amour ne gagnaient sur leur travail. Entre eux, Héricourt éprouvait quelque honte de son inutilité. Il leur servit spontanément de secrétaire. Il allégeait les besognes de Praxi-Blassans, dans l'espoir de contribuer à la réussite.

—Mon c.er, lui demandait Aurélie, pourquoi te démènes-tu et cours-tu partout? Repose-toi. Tout à l'heure tu devras partir pour les camps. Jouis de ton loisir.

—Tu ne sais pas, ma bonne, la raison de toute cette ardeur, ripostait Virginie; il croit que tu es ambitieuse, et il veut que ton mari devienne ministre. C'est gentil, hein?

La sœur se mit à rougir, à pâlir, et, bien que, depuis le jour de l'explication au château de Lorraine, rien ne se fût renouvelé de leur émoi, Bernard fut très content. Elle comprenait le mobile de son effort. Mais il sortit tout de suite. Dehors, son caractère pensa: «Défends-toi contre la tentation du crime. Sois seulement glorieux d'un si bel amour.»

À quelque temps de là, un officier sarde, le major Brandini, nuisit à Praxi-Blassans, qui déjouait ses manœuvres dans les ministères et venait de faire avorter son essai diplomatique. Cet homme allait partout, disant qu'au surplus c'était un ami de Moreau et de Pichegru, que son beau-frère, le capitaine Héricourt, avait conspiré jusqu'à se faire casser, que tous deux avaient des attaches équivoques. Ces bruits vinrent aux oreilles de l'Empereur, qui gronda Talleyrand.

La situation de Praxi-Blassans parut fâcheuse. Les mémoires de ses plans étaient tous aux mains du ministre et en voie d'exécution. On pouvait, sans péril, le casser aux gages ou l'expédier en quelque mission désagréable. Or l'affaire de l'Empereur-Roi était celle qui devait lui assurer l'avenir. Très contrit, Héricourt fut trouver le baron de Cavanon. Cet ami le détourna de provoquer Brandini: un duel eût seulement transformé la chose en scandale. Mais il conseilla de voir l'Empereur, de solliciter la réinscription sur les contrôles de l'Inspecteur aux Revues, de lui expliquer le cas et de réclamer justice. Cavanon promettait d'obtenir une audience à l'improviste, en le présentant d'abord comme son secrétaire et ami. Bernard demanda quelques heures pour réfléchir.

Avant ce jour-là, il s'était refusé à toute démarche personnelle. L'idée de prendre une attitude humble devant Buonaparté le révoltait trop. Il sauta dans un cabriolet, rentra chez lui. Virginie achevait de mettre son manteau de deuil pour conduire la petite Denise chez sa belle-sœur.

—Que faire?

—Mon pauvre, mon pauvre Bernard!… Et Aurélie! Elle aime tant son mari. S'il perdait sa position!… Ah! Elle en ferait une maladie… Mais toi, toi… Moi je t'aime, tu sais. Pense à nous d'abord. Je ne désire pas te voir partir pour la guerre, moi! tu sais, vraiment!

Cette parole le décida. Son caractère n'admit point le prétexte de la vanité personnelle, pour se dérober au devoir du soldat. Brutus eût sacrifié sa rancune à la grandeur de Rome et à l'honneur de marcher sous les enseignes des légions. L'amitié, le patriotisme et la gloire, la reconnaissance envers les sentiments d'Aurélie: tout plaidait. Il ne s'endormirait pas dans la mollesse de l'existence. Il ne resterait pas le seul inactif de la famille.

Le Rival!… Comme il recouvrait l'horizon de son ombre! Comme il ôtait-pour toujours à Bernard la chance de mener les armes de la République au triomphe! Le rêve de jeunesse sombrait. Le soldat se roidit. Il ne pouvait compromettre l'avenir de Praxi-Blassans, ni détruire les espérances formées par Aurélie en faveur de cet Édouard, le fils spirituel de leur sensibilité, le fils qui avait les mêmes yeux que la petite Denise, que la fillette bavaroise, que Virginie. Donc il se soumettrait. Ne devait-il pas à cette sœur admirable la vie même, la vie de l'amour suggéré à sa femme? Il se soumettrait devant le Rival, ce coquin dont la chance apprenait à l'Europe, avec la gloire de la Nation, l'excellence de la liberté.

Margaret Tréheuc portait Denise quand ils sortirent. Virginie donnait le bras à Bernard. Ils parcoururent d'abord la Chaussée d'Antin. On les bousculait un peu à cause de l'étroitesse des trottoirs et de l'affluence des voitures. Les élégants appréhendaient de mettre au ruisseau les bas de soie que leurs escarpins découvraient jusque la cheville où se liait le pantalon collant. Du fond de vastes capotes en velours, les femmes distinguaient mal. Entre leursrepentirs, les visages y restaient enfouis; tels les beaux fruits au fond des corbeilles. Certaines portaient des casquettes roses à visière de taffetas, et le capitaine dut craindre de piétiner leurs traînes. Cela lui valut de l'impatience. Seul il marchait plus vite, plus à l'aise. Il chercha une raison de laisser Virginie. La lenteur de la promenade exaspérait sa colère intérieure de vaincu. Car il était vaincu par le Rival. Il solliciterait. Il obéirait. Il mourrait sans doute pour Napoléoné Buonaparté, Empereur et Roi. Afin que le Rival acquît définitivement ce titre en gardant à son usage l'habileté de Praxi-Blassans, Bernard Dessling-Héricourt lui sacrifiait son amour-propre et la conscience d'une supériorité morale. Ainsi le Corse conduirait la Nation à la remorque de son étoile, tandis que l'honnête homme malheureux et inhabile servirait la chance du coquin, par amour d'une liberté qu'il voulait avant tout glorieuse aux yeux du monde. Et il en serait ainsi.

Le voyant énervé, Virginie préféra le retour à l'hôtel. Elle s'affalait, l'embrassait, tout aimante. Le colonel Lyrisse encourageait à la démarche. C'était, selon lui, le devoir militaire de faire abnégation de son amour-propre et de sa liberté mentale au bénéfice de la patrie. Vainqueur d'Arcole et des Pyramides, l'Empereur était, après tout, un général, un supérieur hiérarchique. La discipline, seule force des armées, ordonnait au soldat la soumission. Cette servitude consentie était une grandeur. Après dîner, le colonel sortit pour prendre rendez-vous avec le baron de Cavanon; ils mèneraient ensemble le capitaine à la revue matinale de la garde sur la terrasse des Feuillants.

Virginie emmena Bernard dans leur chambre. Elle chercha par des caresses à l'apaiser, à le faire sien, à détourner sa tristesse d'être vaincu vers les joies d'être amant. «Tu ne m'aimes plus. Je ne suis rien pour toi. À quoi penses-tu lorsque tu m'embrasses. Où es-tu? Loin de moi?… Bernard?—Virginie?—Dis à quoi tu penses. Tu réponds à mes caresses, sans y songer. Par-dessus mon épaule, que regardes-tu?—Rien.—Tout ce qui n'est pas moi.—Toi aussi.—Par hasard. Je ne suis qu'une intendante de ta maison, la mère d'un enfant criard; et tu te flattes de rejoindre l'armée, parce que cela peut t'éloigner de moi. Je le sens bien: je te fatigue de mon affection. Elle ne te fait pas plaisir. Tu serais content de la guerre qui te dispenserait de feindre un peu d'amour. Je t'en prie, Bernard, dis, dis-moi ce qu'il y a entre nous?—Il y a la mort, entre nous.—Oh! non! non! C'est trop horrible. Ne dis pas ça.—Qu'y faire? que veux-tu faire? Il y a la mort entre nous, désormais, toujours. Il n'y a plus un baiser que je ne me reproche comme si je recommençais le parricide, chaque fois.—Est-ce ma faute à moi?—Ce n'est pas ta faute, ma pauvre fille, ce n'est pas ta faute. Mais je ne peux plus t'aimer, ni m'aimer.—C'est injuste, Bernard; c'est injuste!—Sans doute. Innocente, tu expies le crime de la destinée. Mais, à cause de toi, j'ai accompli une action mauvaise, dont la certitude me tue.—Comment aurions-nous deviné cela?—J'aurais dû le prévoir. Il y a le visage de la mort entre nos visages. Et vois: tout va mal. Moreau exilé! Le Corse triomphant! Mon beau-frère et sa famille compromis par mon attitude. Moi, moi, obligé de me soumettre devant cet homme parvenu grâce à toutes les infamies, moi qui serai tué pour sa gloire, demain, dans dix jours, dans dix ans, pour sa gloire qui est celle de la Nation.» Il rit terriblement et se cacha la tête dans les oreillers. «Bernard, Bernard, je t'aimerai, moi, quand même, moi, moi!» Elle pleurait; elle finit par dormir; ses sanglots renflèrent.

Courageux, revêtu de son uniforme, le casque en tête, Héricourt se trouva, le lendemain, aux Tuileries, dans le jardin où se succédaient les lignes de grenadiers, l'arme au bras. L'escadron multicolore des Mameluks occupait la longueur d'une allée encore humide de la pluie matinale. Guêtres noires, la capote bleue close sous la croix des buffleteries blanches, les fantassins battaient le sol de la semelle. Un groupe de généraux et de colonels inconnus conversait au milieu du quadrilatère de bonnets à poil. Quelques-uns se promenaient en faisant sonner aussi leurs bottes à l'écuyère ou leurs demi-bottes à cœur; et leurs oreilles piquées par la bise de Ventôse, ils les cachaient dans les broderies dorant les hauts cols de leurs habits sombres, de leurs dolmans écarlates ou bleus. Il y avait de somptueux hussards à pelisses blanches fournées d'astrakan, des cuirassiers en manteaux gris, des chasseurs verts à brandebourgs d'argent, la sabretache aux mollets, des géants surmontés de bonnets à poil que terminaient d'immenses panaches rouges, des fantassins coiffés de schakos évasés, mais étriqués dans des habits justes, et munis d'épées fines en gaines de cuir. Les hausse-cols brillaient sous les mentons ras. Des bicornes vastes chargeaient des têtes maigres et pensives. Un homme au large dos, serré dans un spencer écarlate que traversaient des coutures d'or, que bordait de la zibeline, gesticulait, étendait les mains gantées à crispin blanc. D'autres, plus simples dans des habits noirs serrés sur leurs poitrines osseuses, une plaque de brillants au cœur, des aiguillettes d'or passées à la boutonnière, marchaient silencieux et contemplaient les miroirs de leurs bottes. Cavanon en désigna plusieurs. À la fin de leurs noms, c'était la sonorité célèbre d'une victoire, l'évocation d'un héroïsme. Ils acceptaient eux, par abnégation envers le destin national, de servir le coquin dont la chance glorifierait les drapeaux. Bernard ne pouvait-il pas les imiter, avec une âme pareillement saine. Le colonel Lyrisse le lui répétait. Le capitaine se résigna.

À la gauche des compagnies, les petits tambours de quinze ans avaient des frimousses rougies par le froid. Tout à coup ils rejoignirent les talons avant l'ordre que grognait une voix rude. Les baïonnettes se redressèrent d'un bout à l'autre, sur la terrasse des Feuillants. Les sabres des Mameluks sortirent des fourreaux avec un long crissement; les gourmettes s'agitèrent; un tambour-major leva sa canne enguirlandée: les cuivres crièrent; les caisses retentirent. Une explosion de joie triomphale sortit des bouches d'airain. On battait aux champs. Derrière les grilles, mille figures parisiennes se hissèrent entre les poings agriffés, dans la rue où les voitures s'arrêtèrent. L'Empereur parut.

Bernard l'examina parmi les officiers, d'état-major et quelques fonctionnaires en habits brodés. Trapu, l'air inquiet, il s'avança vite vers le groupe des généraux. Ses bajoues s'enfonçaient dans le col qui serrait la courte nuque. Il avait un menton bleui par le rasoir, creusé d'une fossette remuante, des lèvres minces et dédaigneuses, un nez pâle. Le vent retroussait sur sa culotte blanche la doublure en soie grise de sa redingote. Plus près, il fut un simple bonhomme engoncé. L'œil scrutait à droite, à gauche. Il éleva les doigts à la hauteur de son bicorne sans galons. Les généraux et les colonels formèrent le cercle. Il murmura quelque chose. Un colosse casqué d'argent leva la main. Les tambours se turent. Les claironnades expirèrent.

Il pénétra dans le cercle; et, par habitude militaire, il sembla vérifier si toutes les mains tombaient dans le rang, si tous les talons étaient joints. Les poings derrière le dos, il commença: «Je vous recommande les premiers conscrits de l'Empire… On a levé soixante mille hommes. Il faut les instruire promptement… Vous allez rejoindre vos corps… (Il s'arrêta, dévisagea.) Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre… Il faut être en mesure, cependant. Que tous les hommes aient leurs épinglettes, et chaque caporal son tire-bourre. On oublie trop les petites choses… (Il chercha, se rappela.) Chaque homme doit avoir deux paires de souliers neufs au magasin. En cas de départ, il en aura une aux pieds et une dans le sac… Les cavaliers manquent de gants. Je n'aime pas cela… Il faut des gants. On trafique sur les chevaux. J'ai donné des ordres pour que cela n'arrive plus… Cela n'arrivera plus, hein?…»

Il tournait à l'intérieur du cercle, en tapant du talon; il disait les choses dans l'ordre où les présentait sa mémoire, par phrases brèves de camarade bourru. Malgré son torticolis naturel, il levait les yeux vers les colosses de la cavalerie, sans craindre la médiocrité de sa taille. Bernard le vit arriver sur lui, la tête en avant, comme une pierre lancée. L'Empereur le dévisagea, passa. Derrière son dos, ses mains nues et potelées se tripotèrent. Il continua, la voix basse:

«Tout le monde trafique. Je n'aime pas ça. On trafique sur les fourrages, sur les selles et sur les brides. On trafique des réquisitions. Il n'y a plus une voiture dans le Milanais. Lannes aime l'argent. Augereau aime l'argent et s'en procure par des moyens que la probité ne peut approuver. Vous aimez tous l'argent. On rançonne les municipalités. On indispose les populations. Prenez garde. J'y mettrai bon ordre… Au camp de Boulogne, les soldats pillent les navires naufragés… Je ferai restituer, tout, tout… On accepte que les fournisseurs corrompent les commissaires… Tout le monde vole. Désormais chaque bataillon aura son caisson de pain, et je rendrai les chefs de brigade responsables…»

Les yeux à terre, il tourna quelque temps encore dans le cercle. Ces hommes chamarrés, glorieux, qu'il traitait de voleurs, ne bronchèrent point, ne s'étonnèrent pas. Fixes, ils regardaient droit devant eux, immobiles comme de simples grenadiers. Héricourt pensait à l'énorme fortune rapportée d'Italie par ce Buonaparté, enfui là-bas dans un équipage impayé, à tout l'argent qui avait récompensé le coup de force de Vendémiaire, et enrichi les frères, les sœurs du cadet corse. Sans doute, Napoléon réfléchit à ses propres faiblesses, car il se laissa sourire et pinça l'oreille d'un vieil homme un peu ridicule sous le kolback enguirlandé de galons d'argent. L'Empereur songeait à une autre chose très lointaine. Il oubliait ses «voleurs», qui, les talons joints, restaient là, sous leurs brandebourgs, leurs plaques de brillants, leurs chamarrures, leurs plumets, tout leur appareil de gloire. Il regardait le ciel où coururent des nuages grisâtres et que traversèrent des pigeons.

Soudain il parut se rappeler le lieu, les gens, s'arrêta dans le milieu du cercle, et prononça d'une manière emphatique la phrase préparée d'avance: «Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre…»

Son regard perça les consciences. Une de ses jambes tremblotait. Il ne sembla point mécontent des attitudes. Il récita son mémorandum: «Le major général reçoit les rapports des commandants de division… Les inspecteurs aux revues sont responsables des mutations et de l'avancement… On n'a point assez d'aides de camp dans les états-majors. Choisissez des jeunes gens instruits pour cette fonction. Il faut des capitaines instruits dans la cavalerie pour le service des reconnaissances. Achetez des chevaux à l'Étranger plutôt que chez nous. N'épuisons pas les réserves de chevaux en France… Il faut être en mesure… Retournez dans vos garnisons. Soignez mes conscrits… Il faut toujours être en mesure, comme si nous devions entrer demain en campagne. Bientôt j'irai en Italie passer des revues, et ensuite sur les côtes de l'Océan… Je veux de la probité… Il ne faut pas que les cours étrangères puissent mettre dans les gazettes que nous sommes des bandits… Allons… je vous dis au revoir. Partez tous le plus tôt possible. Faites diligence. On a réformé beaucoup de vieux officiers. Rejoignez de suite…»

Brusque, il tourna le dos, un dos carré tendant la redingote grise qui tombait jusqu'aux bottes; et il se dirigea vers les compagnies. Elles présentèrent les armes. La horde des généraux et des colonels suivait, sans un murmure, impassible. Elle longea les haies d'hommes, leurs poitrines bleues, les bandoulières blanches des fusils. Les tambours battaient aux champs. Statues immuables, les soldats regardaient devant eux un point de mystère. Bernard craignit que la mauvaise humeur du Buonaparté ne desservît sa cause. Ni Cavanon ni Lyrisse n'osèrent le rassurer. Humbles, silencieux, ils suivaient le petit homme engoncé dans la redingote et dont les mains potelées essayaient, derrière son dos, la souplesse de leurs ongles.

La revue passée sans anicroche, l'Empereur prit à un chambellan une liste qu'il parcourut des yeux. À pas lents, il revint alors vers le groupe des généraux, et tout à coup marcha sur Cavanon, la tête en avant comme une pierre lancée.

—Aimez-vous toujours les peaux de tigres?

—Oui, Sire…

—Et c'est ce jeune homme, Colonel, votre gendre?

—Oui, Sire.

—C'est bon. Où êtes-vous né, capitaine?

—À Arras.

—Vous êtes marié?

—Oui, Sire.

—Combien d'enfants?

—Une fille, Sire…

—Quelle dot eut votre femme?

—60.000 livres.

—Vous avez de la fortune?

—Oui, Sire: les moulins Héricourt.

—C'est bon.(L'Empereur sourcilla.) Le général Oudinot garde votre frère dans son état-major. Vous avez fait campagne?

—Stockach, la campagne du Danube. Une blessure à Hohenlinden. (L'Empereur grogna.)

—On dit que vous êtes une mauvaise tête. Je n'aime pas les mauvaises têtes. Le général Moreau était coupable. J'aurais voulu le sauver. Vous êtes jeune, vous croyez les hommes meilleurs qu'ils ne sont; j'ai la preuve écrite de sa trahison… La preuve écrite… Je l'avais lorsque Decaen est parti pour l'Inde. J'ai voulu attendre. Moreau fut averti… Enfin! Mon aide de camp, qui l'a reconduit à la frontière d'Espagne, avait ordre de le ramener à Paris s'il voulait me promettre fidélité…

Bernard s'étonna que l'Empereur sentît le besoin de se justifier devant le pauvre capitaine en disgrâce. Napoléon parlait sourdement. La fossette de son menton remuait. Certes il regrettait toute cette affaire fâcheuse. Il contempla ses bottes, haussa les épaules, comme s'il accusait le seul hasard. Et cependant on savait avec quel despotisme le Consul avait requis des juges une condamnation, les obligeant à revenir sur le premier verdict qui acquittait, les gardant prisonniers au tribunal jusqu'à la soumission devant les ordres du général Savary. Il sourcillait toujours, l'esprit ailleurs. Brutalement il dit:

—Vous promettez d'avoir une bonne conduite politique?

—Oui, Sire… (L'Empereur n'entendit pas la réponse. Il admirait l'uniforme extraordinaire de Cavanon.)

—C'est bon… Eh bien! colonel Lyrisse, le Trésor vous rembourse-t-il vos avances sur la remonte…?

—J'attends toujours, Sire…

—Notez cela pour Caulaincourt, dit l'Empereur à un secrétaire…

—Allons… Et vos peaux de tigres, général…? Je veux que vous m'en donniez une… ah! ah!… Vous me devez ça…

La fossette s'effaça du menton volontaire, et l'Empereur montra le rire de ses belles dents, comme s'il voulait faire allusion aux voitures réquisitionnées en Lombardie…

—Je suis confus de cet honneur, répliquait Cavanon. Votre Majesté aura sa peau de tigre.

Napoléon continua de rire en s'éloignant. Bernard respirait à l'aise. Il sut presque gré au coquin de ne point jouer à la noblesse, mais de rester dans son rôle un peu trivial de chef de bande. L'Empereur continuait de satisfaire aux suppliques de ses «voleurs» et de rire à leurs réponses. Entouré d'eux, il traversa tout le jardin jusqu'au perron des Tuileries. La horde bruyait à ses basques. Surpris de n'avoir pas souffert davantage en le nommant «Sire», en écoutant la remontrance, Héricourt ne le quitta plus des yeux. Napoléon recevait les courbettes, les révérences et le titre de Majesté comme un qui sait ce que vaut la mascarade, qui se croit proche d'en sourire. Cela mettait cette confiance entre les autres et lui. Ses compagnons d'armes le sentaient camarade et favorable; et, s'ils restaient à distance, ce semblait être par une convention de jeu.

À mieux réfléchir, Bernard pensait avoir lu dans ce visage, au sujet de Moreau, toute une digression muette: «En somme, vous n'êtes pas dupe, et vous savez bien ce qui se passa. Que voulez-vous? on agit comme on peut. Ce n'est pas si commode. Je ne suis pas un dieu. J'emploie des moyens de pauvre homme. Je ne suis pas la vertu. Je suis moi, un soldat triomphant qui poursuit l'ambition simple de refaire l'empire de Charlemagne, puisque les choses tournent assez bien. Voilà tout… À ma place, qui sait ce que vous feriez? Il faut que je suive mon étoile. Je suis le résultat des forces, l'instrument du hasard… Acceptez-moi si vous ne pouvez faire autrement.» Certes l'Empereur avait dissimulé cela sous les phrases de son bref réquisitoire contre Moreau. Et Bernard inclina vers l'indulgence, cette indulgence à laquelle Cavrois l'avait convié, à laquelle conviaient le baron de Cavanon et le colonel Lyrisse, qui vantèrent la reconstitution administrative de l'État, la gloire donnée aux forces républicaines victorieuses des monarques, par le petit homme engoncé dans sa redingote grise.

Les grenadiers évoluèrent, accomplirent des changements de direction, et des mises en ligne.

Au camp de Boulogne, Héricourt emporta cette indulgence.

Nouveau, le régiment achevait sa formation.

D'anciens officiers rappelés, plusieurs nobles revenus d'émigration le commandaient. On s'y tenait sévèrement, avec un sens de la discipline que les demi-brigades de l'an VII ne comportaient pas. Bernard s'en arrangea fort. Cérémonieux, étrangers encore les uns aux autres, les capitaines se faisaient mille politesses; tous jouissaient de quelque fortune. Il sembla que l'Empereur eût voulu rendre à sa cavalerie le prestige d'élégance et de belles manières qu'elle gardait sous le roi. On soigna l'uniforme, les gants. La peau des culottes et du gilet devint l'objet de discussions minutieuses. Que les dragons l'emportassent sur les hussards et sur les carabiniers, par l'aisance des manœuvres, l'impeccabilité de l'appareil, cela marquait le but des ambitions.

On ne parlait point politique, mais on poussait à l'extrême les théories relatives à la beauté du cheval. Chacun posséda des bêtes de race. Le colonel Lyrisse envoya un hongre turc à son gendre, ce qui le mit au meilleur rang des officiers notables. On cantonnait dans une petite ville de la Somme, groupée vers l'abbaye de Saint-Leu. Les marchands firent venir de Paris des vernis spéciaux pour les bottes, du tripoli d'Espagne, des gourmettes d'argent. Leurs quelques boutiques exposaient à profusion des harnais de parade, des peaux de panthère véritable pour les casques, des éperons dorés, des boutons de vermeil. Le colonel Corvin de Brumières avait en or les armatures de son fourreau de cuir. On parfumait à la bergamote la crinière des casques. Les trompettes reçurent l'ordre de chevronner les manches de leurs tuniques avec des rubans de soie. On dînait dans la salle de la meilleure hostellerie, et de façon succulente. Les officiers de grades différents ne frayaient pas. Les capitaines assumaient la besogne d'instruire les trois escadrons, dont les chefs se préoccupaient mal, fort empêtrés par les réceptions dans les domaines voisins.

Frais émoulus des écoles, après un séjour de huit mois, les lieutenants ne savaient rien, tâchaient de se maintenir en selle. On les envoyait à la promenade. Bernard menait sa compagnie en bonnet de police et en veste, à travers la campagne. Du matin au soir il redressait les tailles, haussait les cous, dégageait les mentons de leurs cravates, rectifiait la position des jambes le long des étrivières, faisait saillir les poitrines, rentrer les dos. Il exposait les hommes au soleil, à la soif, à la pluie, à la faim, à la boue et à la poussière, partageant lui-même ces incommodités. Il voulut que sa meute d'hommes fût la plus prompte à bondir, à se diviser, à s'éparpiller en fourrageurs, à s'assembler en pelotons, à pivoter en ligne, à s'allonger en colonne, à faire face sur la droite, puis sur la gauche, en avant et en arrière.

Au bout d'une décade, la fièvre de son art l'avait ressaisi. Il parachevait les cinquante statues équestres de sa compagnie, cinquante gaillards dociles et impérialistes, ahuris d'être conviés à la gloire française et désireux d'y contribuer. La tâche était facile. En un mois, ces jeunes gens bottés, culottés, parés d'habits verts, de buffleteries blanches, casqués de cuivre étincelant, méprisèrent le fantassin poussiéreux, le hussard fanfaron, le cuirassier bête, et se prévalurent des victoires, prochaines dans cette Angleterre où l'on aborderait au moyen de péniches.

Quatre Parisiens étonnaient les autres, parce qu'ils avaient vu passer Buonaparté au carrousel. Deux maréchaux de logis avaient suivi le héros en Égypte, salué le Sphinx et les Pyramides, conquis les chevaux des Mameluks. Une dizaine de Lillois écoutaient, non sans vénération, ces vantards. Ils regrettaient de n'appartenir point à un régiment déjà célèbre par ses exploits. Tels hussards qui avaient mangé les raisins de Marengo, tels hommes d'infanterie légère qui s'étaient bruni le visage dans les plaines d'Arcole, tels cuirassiers d'Hautpoul qui avaient abreuvé leurs chevaux dans le Danube surprenaient l'admiration des recrues attablées sous les guinguettes, et dont les rires s'éteignaient subitement à l'entrée des victorieux. À cause de sa balafre, Héricourt les eut confiants et assidus. Ils s'efforçaient de le comprendre. Bientôt ils manièrent la baïonnette comme de vieux grenadiers, surent marcher en ordre d'infanterie, déchirer vivement la cartouche avec les dents incisives, bourrer. Leurs chevaux furent les mieux tenus. Ils eurent le pelage limpide. Bernard commanda de bons centaures rapides et adroits. Avant Pâques, il fut mis à la tête de la compagnie d'élite que distinguaient des épaulettes rouges et la garde de l'étendard; il se posta derrière l'état-major régimentaire. Quand l'inspecteur aux revues fit sa tournée, la chance voulut que le baron de Cavanon, adjudant général, secondât. Cavanon parut, montant un cheval noir, muni d'une étoile blanche au front. Sa selle était sanglée sur une peau de tigre aux griffes dorées. Il portait son costume de chasseur vert, une pelisse rouge, un bonnet à poil surmonté d'une gerbe de plumes blanches. Le colonel et lui se plurent beaucoup. D'après leurs instances, le capitaine d'armes rédigea d'excellentes notes concernant Héricourt. Un quadragénaire grognon, coiffé jusqu'à la racine des oreilles par l'énorme chapeau à deux cornes dont le gland se balançait devant ses narines, l'inspecteur aux revues, douta de tels mérites. Il flaira la faveur, et, le premier jour de son examen, déclara que les capitaines commanderaient à tour de rôle le régiment. On commença par le chef de la compagnie d'élite, qui dut se placer à la gauche, puis étonna par ses manœuvres. L'inspecteur apostilla les notes. Dix jours après, Bernard reçut un brevet de chef d'escadron. L'influence de ses beaux-frères lui fit reprendre place dans son ancien régiment. Sans doute l'Empereur voulait-il témoigner qu'il ne gardait pas rancune à ses adversaires amendés. Avec une extrême satisfaction, Bernard salua, dans Saint-Omer, le capitaine Pitouët, les lieutenants Cahujac et Corbehem, son élégiaque collègue, plus vieilli, un sien cousin, le jeune Gresloup sous-lieutenant, les maréchaux des logis Tréheuc et Nondain, l'adjudant-major Marius. Des figures inconnues s'encadraient parmi les anciennes. Le colonel l'embrassa. Il soufflait fort en parlant, la lippe dehors. «Ah! Monsieur, en voilà du nouveau, tu sais! Le chef d'escadron et le lieutenant-colonel, ce sont des retours de Coblentz! Il n'y a pas de mouchoir assez brodé pour moucher leur nez Demande au capitaine Pitouët. Et ce pauvre Pied-de-Jacinthe! On lui fend l'oreille. Il s'établit imprimeur à Tours. Nous formons brigade ici. On a le général sur le dos, et les adjoints! et l'aide de camp colonel! Tu verras ça. Et l'inspecteur aux revues, donc! Il paraît que je ne sais pas écrire mes rapports. Il me flanque un poil, à moi… Acceptez un verre de champagne, Monsieur… Et ça met le nez partout, dans les fourrages, dans les cuirs. On rectifie mes comptes… Pitouët est un bon homme, heureusement. Il m'arrange ça. Je le ferai passer à la compagnie d'élite… Allons, je suis plus content… On taillera l'Anglais, tout à l'heure?… Suffit, pas un mot. Si on dit ci, si on dit ça,… bing! un poil de l'état-major!»

Il secoua sa grosse tête qui s'argentait. Dans la culotte de peau son ventre ballonnait. «Je suis bien content, Monsieur. Si tu veux, tu m'aideras… Moi je ne comprends rien à leurs comptes, à leurs manières… Enfin j'aurai moins de tracas, si vous voulez, major… Si vous voulez?»

Craintif, il regarda de coin, comme s'il redoutait le refus de Bernard, et pâlit de joie à la réponse. Immédiatement ils se divisèrent la besogne. Le colonel s'occuperait de la remonte, Pitouët des fournitures, Héricourt du soldat. L'élégiaque se fardait les joues un peu blêmies par l'abus de l'amour et passait le temps à mourir de la cruauté d'une dame.

Alors Bernard développa l'activité de son être multiplié en six cents hommes, dont il magnifia la prestance, dont il endurcit le courage. Six centaines de statues antiques casquées de bronze chevauchèrent à son geste, progressèrent et s'arrêtèrent, formèrent des lignes, couvrirent la campagne et se resserrèrent en colonnes que cachait sa main tendue devant le regard. Le sang des provinces s'exalta. Il sentit la Nation frémir d'impatience, et d'audace. Les voix d'airain claironnèrent leur désir de triomphe. Il oublia la tristesse de l'amour et de la mort, la mélancolique Aurélie et les yeux clairs des enfants nés au souvenir de la même figure bavaroise.

Or Napoléon fut couronné, à Milan, empereur-roi; Eugène de Beauharnais promu vice-roi d'Italie; Praxi-Blassans décoré, doté d'un nouveau domaine en Vaucluse, d'une pension impériale; Cavrois élevé au rang de chef de division dans son Ministère. La famille vint prendre du loisir aux Moulins Héricourt.

Bernard s'y rendit, grisé par la splendeur de son œuvre et ce miroitement des armes sous lequel s'unifiait la force de la France. Il laissait l'ambition déclamatoire de ses camarades, un tumulte de fête aux camps; il trouva le charbon de Caroline qui débordait les nouveaux hangars. Les arbres du jardin avaient disparu comme l'herbe des prairies, comme le lit de la Scarpe recouverte par les files de chalands halés au moyen de lourds quadriges. Les chemins et les sentes restaient noirs de houille. L'odeur acide des tanneries attaquait l'air. Abrutis par la fatigue, des meuniers dormaient au fond du saut-de-loup. Il entra dans la cour. Le jeune Dieudonné Cavrois rongeait un pilon de volaille, et Delphine de Praxi-Blassans battait avec une pelle son petit frère Émile, qui cria. Aucun d'eux ne reconnut l'oncle; effrayés, ils s'enfuirent en pleurant. Ce fut, au seuil, la laideur de Caroline, l'élan de Virginie pâle, éplorée, qui l'entraîna jusque leur chambre, ferma la porte et l'étouffa de baisers humides. Et de geindre alors sur son amour méconnu, sur des infidélités probables, sur la peur de la guerre. Il la jugeait grossie, encore. Elle dégageait un parfum de beurre et de caramel. Plusieurs effusions conjugales les réconcilièrent dans la modeste chambre aux boiseries lézardées. Deux lambrequins de vieille soie s'élimaient aussi devant les impostes des fenêtres quadrillées. Les dossiers en médaillons des fauteuils retenaient un cannage déteint. Le temple minuscule de Vesta sur ses quatre colonnettes d'albâtre enfermait un cadran de cuivre dont les aiguilles ne tournaient plus. Enfin Virginie, rassasiée de plaisir, ronfla, les paupières battues, la hanche en l'air.

Son mari eut, avec dégoût, de la pitié. Avivé par les habitudes reprises au camp, son désir d'action s'irrita. Il se rappelait le matin de l'avant-veille, le galop à la tête de ses dragons, dans la fraîcheur de l'air; quelle différence avec l'obligation de galanterie qui le tenait immobile, mal à l'aise, auprès de cette bête chaude endormie, stupide. À pas de loup, il redescendit.

Dans la salle basse, Caroline assurait les besicles de son père autour de ses grosses joues blêmes. Elle attira Bernard contre le secrétaire taché d'encre et lui montra les livres. Il fallut qu'il vérifiât. Pour fournir les armées de pain, de cuir, pour multiplier les chalands à charbon et les péniches de l'Empereur, pour aider au forage de nouveaux puits de houille, on engageait l'avenir. Elle compulsa des actes, additionna. Dans deux ans, si nulle catastrophe n'advenait, elle aurait rendu décuple l'héritage du père. Mais il fallait de l'argent, tout l'argent. Que chacun économisât, que chacun demandât le moins possible à la caisse commune. Comment Bernard pouvait-il acheter encore un cheval, puisque le colonel Lyrisse lui avait envoyé le turc. Virginie dépensait trop, en allées et venues, Aurélie en toilettes. Ne pouvaient-elles pas voyager par le coche et non dans leurs chaises de poste? Elle comptait sur Bernard pour faire entendre raison à ces folles. Et quand le colonel paierait-il enfin les arrérages de la dot? De ses mains qui gardaient des traces d'engelures, elle caressait aux genoux sa robe de laine graisseuse. Une cornette de deuil enchâssait sa figure blême, au parler prudent, plein de citations latines. Dans son réticule pendu au coin de la bergère, les clefs sonnaient dès le moindre frôlement. Les écus gonflaient, autour d'elle, les petits sacs de toile à voile noués d'une corde. Elle se lamenta, car on n'avait point de nouvelles de la goélette ni des frères partis le lendemain des funérailles. Le brickla Méfianceappareillait pour leur recherche. Et si les bateaux se perdaient tous deux! Qu'aurait dit le père encore vivant? À l'idée du père, Héricourt l'imagina tapant de sa canne le pavé de Dunkerque et disant: «Vous m'aurez tué de chagrin, tous, pour rien, pour rien.» Il l'avait tué pour rien, en effet, pour Virginie! Comme il détesta la lourde femme dont la salive, en haut, mouillait l'oreiller. Au souvenir du défunt, Caroline mordait sa lèvre inférieure, enflait ses yeux hors des paupières, implorai, les mains jointes. Bernard la revoyait telle que les deux mères, la sienne, celle d'Aurélie, mortes à la peine sous l'autorité du fondateur. Vraiment elle prolongeait leurs vies par sa vie inquiète et rapace. Tout à coup il craignit que Denise ne lui ressemblât plus tard. «J'ai vu ma fille à peine en arrivant, dit-il.—Elle est au verger avec Aurélie et les enfants.»

À l'ombre du pommier en fleurs, Aurélie assise levait un doigt sévère, à l'intention de Dieudonné, qui salissait le livre d'images ouvert sur les genoux de la jeune femme. Bouche bée, Delphine admirait l'Hercule vainqueur du lion; Émile attirait le volume de ses petites mains griffantes. Aux bras de la nourrice amusée du double poids, Édouard et Denise apprenaient à rire, du rire que la paysanne répétait en les secouant, en approchant les yeux clairs des cils sombres.

De les reconnaître ainsi, chauves, frais, les yeux pareils aux yeux d'autrefois, le père s'émut. Les embrassant, il se demanda quel mystère providentiel l'avait jadis poussé vers la petite bavaroise, comme si, de toute époque, il eût été prévu qu'il engendrerait une fille aux yeux clairs, aux cils sombres, lui de regard grisâtre et changeant.

—Ils sont beaux, nos enfants! dit Aurélie.

«Nos enfants…» Il pensa qu'elle eût ainsi parlé d'enfants issus d'une union entre eux, puis se ravisa: la phrase ne signifiait précisément rien de criminel. Or le teint de la jeune femme se colora; elle feignit d'arranger les collerettes pour dérober sa figure.

—On dirait frère et sœur, hannon? opina la paysanne.

Aurélie ne répliqua rien. Du silence les gênait; sous le fichu de deuil, dans la robe noire, le sein tressautait. Elle blêmit soudain, se mordit les lèvres. Seules ses oreilles demeuraient rouges. Bernard entendit le tocsin de son propre cœur aussi. Des corbeaux croassaient dans les profondeurs du ciel. Une cloche d'église sonna l'Angélus. Aurélie se signa. Ne sachant qu'exprimer de leur trouble, il feignit de respecter le silence de l'oraison, et s'écarta.

Virginie survint; il la prit contre sa poitrine, les yeux clos où l'image d'Aurélie remplaça la réalité de sa femme heureuse qui se pelotonnait.

Ensuite il fallut saluer Praxi-Blassans, Augustin, alors en garnison dans Arras avec Oudinot: «Ah! conspirateur, tu rengaines tes lubies, mon frère!» Praxi-Blassans, vieilli, arrivait de Rome. «Vous voilà content, Monsieur le chef d'escadron?… Ah! nous avons eu quelque peine à vous remettre le pied dans l'étrier!… Vous y voilà, néanmoins. Trêve de remerciements. Je vous dois aussi quelque chose. Je sais ce que vous a coûté la démarche aux Tuileries. Je ne l'oublierai point, parole d'honneur… Ah! ah! Eh vous croyez descendre bientôt en Angleterre?… Monsieur? Nenni! Allez voir si j'y suis. Les Anglais nous combattront sur le continent dans la peau des Autrichiens et des Russes, voilà mon avis, Monsieur!… À table! Caroline va gronder, saperlipopette…, et, quand Caroline me gronde, Monsieur, je perds la tête, parole d'honneur. Je n'ai l'habitude de contredire que l'Empereur, les cardinaux et les diplomates; il est plus facile d'avoir raison d'eux! Mon bras, Mme Héricourt? Vous accaparez votre mari, ce me semble?… C'est un bien joli dragon! Peste!…»

Aurélie se trouva devant Bernard; elle posa la main sur la manche du capitaine. Il balbutia:

—Les fleurs des pommiers tombent déjà.

—Oui, déjà…

—L'été, maintenant…

—Bientôt Messidor. Et ce sera une année près de finir…

—Vous êtes glorieuse de votre mari?

—Oh! oui! les enfants profitent de la situation du père, n'est-ce pas.Il faut vivre pour les enfants et le siècle à venir.

—Pour soi, aussi.

—Oh! pour soi!… pour soi!… Peut-on jamais vivre pour soi?… jamais… jamais vivre pour soi…

Elle ravalait un sanglot. Il serra doucement la main menue dans le pli de son coude.

—Aurélie!

Ils se regardèrent, des larmes noyaient leurs yeux. Ils se détournèrent ensemble.

—Aurélie!

—Bernard!

—Nos enfants…

Sa voix chevrotait. Elle lui serra le bras et redit.

—Oui, oui, nos enfants…nous marierons nos enfants. Promettons-le!

—Nous verrons s'aimer Édouard et Denise… un jour.

—Nous les verrons…, un jour, le jour de notre bonheur.

—Dieu pourrait-il ne pas donner cette consolation?…

—Non, il ne le pourrait pas, Aurélie…, ou il ne serait pas la justice.

—Ah! je n'ai plus confiance…, moi…

—Et pourtant la Providence n'est pas sans faveurs pour nous.

—Certainement, mais…

—Ne parlons pas davantage…, supplia-t-il fiévreux.

Encore une fois, son caractère redouta leur aveu de cette affection que n'entachait point le désir de chair, qu'animait seul un sentiment obscur et profond. Ils se turent. L'âme d'un violon pleurait derrière le bocage, C'était un nocturne que le père aimait. Ils entrevirent l'orpheline là qui jouait, solitaire, assise en un banc de bois; qui jouait, se rappelant une tendresse morte. Depuis le départ des marins, Caroline avait recueilli la jeune fille.

Ils l'écoutèrent jusqu'à ce qu'on les appelât du perron. Autour de la table les enfants gazouillaient. Sûr de son beau visage, Augustin contait déjà ses fredaines et sa force, usait fréquemment d'un petit peigne d'or pour ses courts favoris blonds. Il vantait l'Empereur à l'excès, montrait l'Europe aux pieds de la France, expliquait le moyen de parvenir, grâce aux amitiés, aux prévenances dont il comblait les gens de haute situation, grâce à sa déférence envers les chefs qui le choyaient.

—Tout le monde m'aime, déclara-t-il, les dents découvertes.

—Comme une jolie femme, dit le moqueur Praxi-Blassans.

Augustin rougit et s'indigna. Il se conduisait mieux qu'Edme Lyrisse, arrêté par la police dans le département de Jemmapes, pour avoir assommé l'amant d'une fille de joie. Le colonel venait de le faire engager et l'expédierait à Bernard, afin qu'il le menât sans faiblesse. Augustin, lui, allait être titularisé comme lieutenant adjoint à l'état-major. Oudinot lui confiait, tout. Il exagéra cette familiarité du général envers lui.

Caroline l'interrompit. Elle lui refuserait tout argent et mettrait dans la gazette un avis aux usuriers. Cela lui parut plaisant. Il rit au point de dégrafer le col écarlate et les revers blancs de son habit… «Va, ma vieille Line, je te ferai prendre encore mille sacs de blé par l'intendance, et tu me devras des épingles.»

Elle dut convenir qu'il opérait habilement sur ce point-là. La conversation tournait aux affaires. Les marchandises anglaises ne pénétraient plus en France. Il importait de ravir aux maisons de Londres la clientèle des objets en cuir. L'abondance nouvelle du charbon justifiait aussi l'entreprise d'une fonderie. Praxi-Blassans y poussait Caroline. Il croyait à la guerre. L'État aurait besoin de fer, surtout de fers de chevaux pour l'artillerie qu'on augmentait. On chargea le major de s'enquérir, et il ne put réserver à la méditation sur Aurélie les pensées de son silence interrompu.

Virginie se l'attacha pendant tout le reste du séjour. L'occasion d'une rencontre avec la sœur, seul à seule, ne se présenta plus. L'effarouchement de leur vertu les empêcha de se prévenir. Ils ne savourèrent que la douceur de rire ensemble aux yeux clairs et aux cils sombres des deux enfants portés sur les bras de la paysanne joyeuse. L'épouse s'insinuait entre eux; Bernard l'eût haïe si, certain soir, après quelques brutalités de paroles qui dénoncèrent cette irritation, il n'eût respiré, dans leur chambre, le parfum ordinaire d'Aurélie, qui, elle-même, en avait oint sa belle-sœur. Il comprit l'avertissement. Aurélie exigeait que l'épouse fût aimée; elle rappelait l'heure de désespoir où elle avait envoyé au frère son amour consolateur, exalté dans l'âme de Virginie. Il se remit à chérir sa femme pour l'amour de l'autre. Ainsi n'auraient-ils point à se reprocher le soupçon même d'une chose vilaine.

Il n'emporta de ce temps que la fraîcheur d'âmes exquises. Aux camps, il se crut entouré de leur influence bienfaisante, Aurélie, Virginie, n'était-ce point le même être âme et corps, esprit et sens en deux aspects également aimables?

Leurs images lui embellirent les heures quand l'été brûla les visages, couvrit les chevaux d'écume et roussit les feuilles des chênes. Des ordres arrivèrent. On se mit en route à travers les moissons blondes. Les escadrons s'enveloppèrent de la poudre des chemins. Messidor fît éclater les teintes des coquelicots et des bleuets. Les pavés des routes sonnèrent sous les fers du régiment. Les trompettes crièrent de la gloire aux villages réveillés.

Et puis ce fut sur les dunes le fourmillement rythmique des foules militaires. La force de la France s'assemblait sur les collines de sable. Les plumets de cent mille schakos fleurirent l'air. Il papillonnait des hussards à pelisses roses, à pelisses blanches, à pelisses rouges. Il trottait des escadrons de chasseurs verts aux omoplates brodées. Il galopait des régiments de dragons aux casques de bronze, aux buffleteries blanches. Il s'alignait des brigades de cuirassiers lumineux. L'infanterie légère toute bleue, l'infanterie de ligne, blanche au poitrail, noire de guêtres, convergèrent en lignes étincelantes, sous les feux changeants de cent mille baïonnettes remuées ensemble.

Le soir, il restait une ivresse de lumières, de cris, d'admiration pour la beauté nationale, un triomphe d'en être et d'y avoir paru sous les couleurs du régiment. On vidait maintes bouteilles de bière en louant sa vigueur, en attestant son nouveau courage. Les tambours annonçaient au monde la puissance des hommes levés pour une moisson de lauriers. Le lieutenant Gresloup, le petit Edme, colérique et charmant sous l'habit vert du dragon, venaient prendre Bernard dans sa baraque, et ils allaient par les rues de Boulogne, afin qu'il leur montrât les héros des victoires acquises.

Ceux-ci passaient, magnifiques et loquaces, ou sévères et taciturnes, quelquefois menus et simples, sans faste, l'air de commis dociles sous leurs grands bicornes traversés d'un galon, piqués d'une cocarde. Chez le baron de Cavanon, qui tenait table ouverte, Héricourt racontait ses batailles. Les jeunes yeux semblaient dire: «Moi, je t'égalerai!»

Edme eut son premier duel avec un carabinier qui se moqua des nouveaux escadrons encore indemnes du feu. On tirait au sort les champions des régiments rivaux. Bernard assista. Au premier choc, l'enfant eut l'épaule entaillée par la lame du géant, une petite épaule blanche de fille, qui s'était d'instinct haussée pour protéger la figure; mais l'autre reçut la pointe d'Edme en plein flanc et fut transporté à l'hôpital. Edme s'enorgueillit. L'honneur de l'escadron dépendait de lui. Il traîna le long des rues un sabre tumultueux. Bernard s'enchantait de cette vie bruyante sans se lasser de parfaire les statues équestres de ses dragons, statues droites et, nobles, au caractère romain. Et l'Empereur, arriva parmi les saluts des canons, les batteries graves des tambours, l'alléluia des cloches, les clameurs des ordres répétés devant deux cent mille hommes attentifs à l'apparition de l'Annonciateur des triomphes.

Devant la mer illuminée par le soleil de Thermidor, cent trente mille fils de la Révolution présentèrent les armes au César, qui rassemblait leur puissance contre les descendants des Vikings. Les étages de voilures inclinaient les corvettes anglaises sur l'horizon. À la gauche de quinze mille dragons, hussards, chasseurs, carabiniers et cuirassiers, Bernard haussa le sabre, presque sans rancune contre le Rival. Ne réussissait-il pas merveilleusement, ce Corse, à épouvanter le monde de la féodalité franque, germanique et scandinave, en levant contre lui, pour la défense de la tradition latine, les forces provençales, basques, gasconnes, angevines, tourangelles, lorraines, picardes, hispano-flamandes, bretonnes, unies dans l'espoir de créer avec leurs cœurs divers une nation libre à l'image de la patrie romaine asservie quinze siècles par ces barbares, affranchie d'hier, à Valmy, Jemmapes, Arcole, Hohenlinden et Marengo?

Il se résigna. Il accueillit le présage. Elles pouvaient retentir, les fanfares de cavalerie et les musiques régimentaires! Ils pouvaient tonner les tambours et sonner les clairons. Elles pouvaient se hérisser les baïonnettes vers cet homme court, chevauchant contre la pente de la mer entre les nombreux essaims de généraux empanachés, d'aides de camp écarlates et dorés, de soldats d'élite grandis par les bonnets à poil, par les plumets géants.

L'orage des tambours couvrait le bruit du flot retiré; il secoua le cœur de Bernard comme pour le mettre en éveil, lui faire comprendre ce que l'intelligence obscure des peuples jadis alliés à Rome acclamait dans ce bandit heureux.

Sincère, l'enthousiasme éclatait aux mille clameurs des trompettes. La joie des soldats pavoisait mieux le front des régiments que les plis des drapeaux abaissés.

Napoléon trotta vers une éminence, s'y arrêta, profil équestre inscrit sur le versant des eaux. À la suite, l'escadron d'état-major se massa, soutenu par les jambes fines des montures.

Alors les divisions s'ébranlèrent, généraux en tête, toutes musiques chantant leurs gloires. Les figures des conscrits étaient plus radieuses encore que les faces des sergents hâlées autrefois par les vents d'Allemagne et les soleils d'Italie. On défila. Les aigles neuves luisaient au bout des hampes. Les schakos évasés des voltigeurs s'enguirlandaient de tresses blanches, comme les coiffures bestiales des grenadiers. Les compagnies faisaient un seul pas de deux cents guêtres noires, un seul mouvement de deux cents mains gantées. Après les gibernes du dernier rang, venaient les sapeurs de l'autre brigade, barbus, et la hache à l'épaule, formidables derrière leur haut tablier de cuir blanc, puis le groupe des tambours aux bras chevronnés, aux poitrines galonnées, suivant le colosse qui maniait la longue canne.

Mais le bruit des roulements effrayait le cheval d'Oudinot, qui se dressa, retomba, se défendit, tandis que ses hommes marquaient le pas. Entre eux et la musique l'intervalle s'élargissait. Soucieux de ne point faire attendre l'Empereur, ni retarder la marche, le général, boursoufflé par la rage, dégaina et traversa de son épée l'encolure de la bête récalcitrante, qu'on tira du rang, tandis qu'il s'élançait sur une autre. L'animal blessé tomba sur les genoux, jeta ses hoquets suprêmes au passage du corps des «grenadiers et voltigeurs réunis» que menait Oudinot, roide sous le grand bicorne à plumes blanches.

Cet acte émut les officiers. Ils le jugèrent magnifique. Il dénonçait l'énergie nécessaire à qui prétend commander. Nul caprice ne doit troubler l'ordre parmi les rangs des consciences vouées à la seule divinité de la nation qu'incarne la personne impériale. Oudinot donnait ainsi l'exemple, sacrifiant une bête de mille écus à la promptitude d'une marche de parade.

Derrière la fanfare, des dragons, et le piétinement de cinq mille chevaux qui levaient la poussière du sable marin; Bernard, à son tour, défila, fier de six cents statues à casques de cuivre, menées par son geste. On prit le galop vers l'éminence où il aperçut Napoléon, tassé sur soi-même, les jambes écartant les étriers, et la main sur la cuisse, très en avant de son état-major. Il portait bonne mine à la surface de ses joues remplies. Bien que las d'une si longue posture à cheval, il semblait jouir de cette apothéose que lui faisaient l'or du soleil, les clameurs du peuple en armes et les applaudissements de la mer.

Superbe, elle-même invitait au passage en Angleterre, ce jour-là. Récemment les chaloupes canonnières, soutenues par l'artillerie de la plage et la flottille de Boulogne, avaient mis en fuite les navires de M. Pitt. On attendait seulement que la démonstration de la flotte à l'entrée de la Manche eût attiré l'escadre ennemie loin de la côte pour franchir le détroit. Déjà les troupes avaient fini leurs essais d'embarquement. Certaines couchaient à bord des péniches. On avait mis à pied le quatrième escadron des régiments de dragons qui devait conquérir sa remonte sur la terre britannique à l'exemple des camarades en Égypte; sac au dos, c'était un corps de sept mille hommes, capables de combattre, selon les circonstances, à pied ou à cheval. Même Bernard eut de la peine à empêcher Edme Lyrisse d'être inscrit à ce corps qui reçut les cavaliers médiocres. Il fallut qu'il usât de son influence auprès du colonel. Edme, ivrogne et insolent, déplaisait.

D'autre part, Caroline Cavrois n'obtenait pas le remboursement de ses avances en fournitures de blé, de cuir et de chaloupes neuves. M. Vanlerberghe, chargé de ce paiement par la Compagnie des Négociants Réunis, se trouvait pris dans leur déconfiture: les croiseurs anglais arrêtaient les galions espagnols venus du Mexique et qui devaient fournir à la Banque le numéraire. Il fallut que Bernard et Augustin fissent parler à l'Empereur par Oudinot, par le baron de Cavanon. Mais l'intendance n'admit point que l'habile sœur refusât en paiement provisoire les traites signées par les receveurs généraux. Caroline n'ignorait plus que les commis du Trésor passaient, avant l'échéance, chez ces fonctionnaires, leur prenaient l'argent du contribuable contre acquit et le versaient à leur réserve; en sorte que ces traites ne représentaient plus une valeur monnayée correspondant à leur chiffre. On craignit la ruine. Caroline arriva, folle, à Boulogne, les joues enflées, et grelottant de fièvre dans son écharpe. Par chance, les bras qui gesticulaient sur la tour du télégraphe apprirent que les frères marins ramenaient à Dunkerque le brick et la goëlette chargés d'une bonne prise. La vente de la cargaison serait fructueuse, car le sucre et les épices manquaient partout depuis la fermeture des ports aux navires anglais. Caroline tremblait toujours dans la petite maison des dunes, tant elle avait crainte de manquer à ses engagements commerciaux. Augustin la veilla, tandis que Bernard partait à franc étrier pour Dunkerque. Il y trouva le gros Robert couché, la tête dans les linges. Un coutelas ennemi lui avait crevé la joue, lors de l'abordage du vaisseau de Plymouth. Joseph, avec une houssine, excitait l'empressement médical des négresses, et bramait, hurlait, barrissait contre l'infâme Albion qui lui avait brisé un beaupré, troué ses toiles de coups de biscaïens, tué quatre matelots. Il bourra cependant le voyageur de nourriture, puis gonfla vingt sacs de toile avec les guinées, les couronnes, les shellings et piastres, que continuaient d'attendre les armateurs de Plymouth.

En grosse chemise jaunie, Joseph allait et venait par la maison du port, se hissait dans la vis de l'escalier, sur deux grosses jambes culottées lâche à la manière des matelots. Au fond de sébiles, de calebasses africaines, de tambours nègres, de chapeaux de paille marocains, il retrouvait toujours des paquets d'écus. Après, il visita des manteaux et des vestes qui recélaient aussi quelque chose. Du tout il remplit un portemanteau de cuir. Jamais Bernard n'aurait cru ses frères si riches, dans ce taudis puant la cannelle. «Prends ça, et puis ça… On le gâcherait ici. Tu sais, quand on est à terre, on tire sa bordée. Si mon pauvre vieux Robert n'avait pas reçu son compte de ces scélérats, de ces assassins d'Englisches! Ah les canailles, les bandits, les misérables fils de truie!… Ils le paieront, les brigands… Je vais installer une pièce de quatre à tribord, sur la goëlette…, et ils verront si je crache des noisettes!… les mylords!… Canailles!… Bandits! Assassins!…» Il tapait du pied; il montra le poing à une image représentant un homme jovial assis sur un baril et qui fumait sa pipe à l'ombre d'un palmier; son image. Pareilles à des chattes terrifiées par la colère du maître, les négresses se glissaient le long des bahuts.

Cet argent, compté devant Caroline, lui rendit de la force, malgré l'abus des poudres purgatives. Elle se dépêtra des châles où elle suait par ordonnance et, redevenue vivante, put reprendre ses lamentations. Elle exhorta ses frères à gagner vite les hauts grades d'état-major, qui les mettraient en relation plus intime avec les gros personnages de l'intendance, ce baron Hulot d'Ervy, par exemple, qui faisait la fortune des Fischer, les soumissionnaires aux fourrages pour la Lorraine. Il fallait tenir les charbonnages de l'Artois; c'était la fortune de la paix, la fortune perpétuelle; l'argent venu par les fournitures de guerre ne serait qu'un moyen passager d'acquérir celle-là. Assise sur le lit, les cheveux collés par la transpiration, elle expliquait sans fin, se frottait les genoux à travers les couvertures. «Ne riez pas de moi. Vous verrez. Praxi-Blassans croit à la guerre; Cavrois y pense aussi; et ce ne sera pas en Angleterre. On a commandé aux Fischer des quantités considérables de fourrages. J'organise un convoi pour Strasbourg, car le colonel vient d'écrire à Virginie qu'on rassemble là, comme à Mayence, l'artillerie de campagne. Il faut des, victoires à la France pour en finir avec les Anglais et récupérer les métaux mexicains, qu'ils confisquent; sans quoi les traites des receveurs généraux et les billets de banque vaudront bientôt le même prix que les assignats. Qu'est-ce que je ferais, moi, de toute cette paperasse, si les caisses de garantie publique restent sans or. J'ai livré les marchandises. Nous serions ruinés, tous, tous. Tu aurais beau chanter, alors, mon petit Augustin, pour qu'Aurélie te fasse venir l'eau césariennede la parfumerie parisienneÀ la Reine des Roses, et toi, mon grand Bernard, pour que la maison duChat-qui-Pelotet'expédie la batiste où tu fais tailler des chemises fines… Allons mes frères, tuez, triomphez, démenez-vous, devenez colonels, adjudants, généraux… Prenez de l'influence. Il est temps…, grand temps…, je vous assure.Fervet opus!…»

Maintes citations latines terminaient ses discours qu'ils fuyaient pour les fêtes du camp.

Augustin y courait, joli, les bottes luisantes, le mouchoir plein d'odeurs, la taille sanglée dans l'habit bleu aux revers blancs boutonnés d'or depuis les épaulettes jusque la taille. On dînait à la table ouverte du baron de Cavanon, lui, sanguin, magnifique dans son dolman vert, et capable de boire vingt-quatre flûtes de Champagne aux douze coups de minuit. Les convives écoutaient facilement le major, fourni par ses beaux-frères de nouvelles fraîches. Lorsqu'il rapporta les avis de Caroline sur la déconfiture du trésor, et l'élévation du taux de l'escompte due aux croisières des Anglais, tous souhaitèrent la bataille et la victoire: «Mort à l'Angleterre qui ruine la Nation!» s'écria le colonel de Bernard en vidant sa flûte. Cent bras dorés par les galons tendirent leurs calices de cristal, que débordait la mousse rose.

Héricourt s'enchantait du bruit, de la fête, des corps de filles belles offerts à ses baisers dans les bouges de la vieille ville où affluaient les militaires, passé minuit. Sa femme lui devenait une étrangère lointaine, une aventure parmi les aventures. La fièvre de l'armée gravissait en titubant et en chantant les trottoirs de marbre qui montent aux anciens remparts. Les sabres sonnaient contre les auvents des boutiques closes. Des rires barbares faisaient fuir les rats d'égouts. Artilleurs, hussards, dragons, grenadiers et voltigeurs portaient leur envie de vaincre, leur désir de victoire jusque l'étal de l'amour, où s'assouvissait momentanément le délire contagieux de tant de vigueurs réunies en un seul espace. Au milieu de cette cohue dorée, tumultueuse, rieuse, Bernard vivait. Ce n'étaient plus les pleurs de sa femme, les subtilités fatigantes d'Aurélie, les calculs de la triste Caroline, l'érudition du diplomate, ni les froids conseils du chef de division. Au moins tout cela se fondait en une raison de bataille et de triomphe, une raison mystérieuse qui mettait du rire aux lèvres, du désir au ventre, du bruit à la voix. La France, persuadée de sa cause, se ruait instinctivement vers l'espoir de conquête que représentaient, chaque nuit, les sociétés de filles parquées dans les petites maisons des remparts. Et la voix de la mer berçait le rêve de triomphe. Sur des corps bruns de Provençales, sur de blanches Flamandes, sur des Bretonnes à la peau de soie, sur d'alertes Gasconnes, Bernard, Edme et son cousin Gresloup, Pitouët, Nondain, Tréheuc, Cahujac et Marius, apaisaient leur soif obscure de renverser, de terrasser et d'étreindre, que ce fût pour la mort, que ce fût pour l'amour.

Et tout à coup l'ordre vint. Les trompettes sonnèrent le boute-selle. Les roues d'artillerie retentirent sur les pavages. Des statues équestres s'alignèrent devant leurs officiers ravis de les reconnaître hautes, nobles sous les casques de cuivre, sur les chevaux peignés. «On part.—Adieu, toi! On se retrouve à Strasbourg.—Nous boirons un verre de bière.—Edme, à ton rang!—Chacun doit avoir deux pierres à fusil dans la giberne.—Cahujac, visitez les gibernes!…—Les brigadiers ont tous leur tire-bourre?—Capitaine Pitouët, faites rouler l'étendard.—Trompettes, sonnez aux champs! Escadron!…»

On marcha vers les Allemagnes à travers la Picardie plantureuse, la verte Argonne, les montées de Lorraine. Les escadrons s'enveloppaient de poussière. On buvait les ruisseaux. Aux portes des auberges, les officiers fraternisèrent: «En route pour la gloire.—Bellone nous appelle.—Où couche l'état-major de la division? À Verdun.—Tu marches sous Baraguey-d'Hilliers?—Et toi?—Sous Bourcier.—Moi, sous Beaumont.—Les généraux Klein et Walther nous suivent.—Qu'allez-vous chercher au Danube?—Un grade.—De la gloire!—De l'inconnu.—La fortune.—On dit que l'Empereur dotera les chevaliers de la Légion d'honneur.—De combien?—Cela dépendra des contributions de guerre.—La fortune ou la mort!—Bien dit, mon cousin.» Bernard s'intéressait au lieutenant Gresloup, pâle comme M. de Constant de Rebecque, et qui portait aux doigts des pierres précieuses, aux breloques des camées admirables. Encore que depuis plusieurs mois ils vécussent ensemble pour les manœuvres, les repas et la débauche, rien ne se décélait de cette âme qu'on voulut croire tragique, en dépit de vivaces attitudes. L'élégiaque chef d'escadron l'attirait à soi. Ils chevauchaient botte à botte, de longues heures, sans rien faire, l'un que soupirer, l'autre que regarder haineusement la nature. Gresloup regrettait qu'on se détournât de l'Angleterre. Il demanda les moyens de permuter afin de franchir le détroit en compagnie du corps expéditionnaire. Héricourt et le colonel l'avertirent que tout marchait vers l'Autriche. Payés soixante millions par Pitt, les Russes et les Impériaux se coalisaient pour la troisième fois. Leurs troupes menaçaient les territoires de l'Electeur de Bavière, notre allié, semblaient vouloir franchir l'Inn pour pénétrer ses Etats. On se battrait encore sur les rives du Danube et dans les forêts bavaroises. «Tu verras, mon cousin, les jolies filles. Des cils sombres sur des yeux clairs…—Comme les filles du pays de Galles, laissa-t-il échapper.—Ah! ah! vous fûtes galant avec les Galloises, Monsieur, insinua l'élégiaque?» Gresloup ne répondit point, mais il montra une tabatière de vermeil qui enchâssait la miniature ovale d'une jeune femme au teint rosé; de grands yeux gris souriaient mieux que sa bouche minuscule. «Moi, dit Bernard, j'ai une petite fille dont les yeux ressemblent à ceux-ci, mais un peu plus bleus.—Mme Héricourt a les yeux de sa fille, rappela le colonel.—Et ceux de son petit-neveu, Edouard de Praxi-Blassans… Dis-moi, cousin, qu'as-tu fait de ta Galloise?—Un mari jaloux la tient enfermée dans une maison de leur pays; il la tue lentement de ses reproches.—Avouez qu'il vous a surpris.—Oui… J'espérais la revoir outre-mer avec l'aide de l'Empereur.—Hélas!…Hélas!…» Le jeune homme pâlit tant que l'élégiaque tendit le bras pour le soutenir, et cette défaillance étonna les officiers. «Comme il l'aime!—Ah! les yeux clairs, les yeux clairs!…» soupira Bernard, qui pensait à Aurélie, dont le fils gardait le regard de la fillette bavaroise prise à Mœsskirch. Il chercha des raisons singulières qui le satisfissent. Un jour, Edouard aimerait Denise. Les yeux clairs se promettraient aux yeux clairs. Verrait-il ce jour-là? Verrait-il la joie d'Aurélie? Vivraient-ils, par ces enfants, ce qu'ils n'avaient pu vivre, eux, de leur tendresse? Eprouveraient-ils cet amour attendu par leurs deux cœurs, comme il goûtait aux lèvres de Virginie l'âme secrète de la sœur? Pour ces enfants, réunir les délices de la terre, créer la fortune féerique qui dispense d'inquiétude, de mesquineries, de laideur; il accomplirait cette œuvre. Il créera de sa force le paradis dont les palmes s'inclineront sur le couple passionné. Sa force tentera les héroïsmes qui soulèvent l'enthousiasme des soldats, qui les enivrent et leur donnent la démence de vaincre.

Il se concevait robuste, maître sur les hommes dont la chanson peuplait l'air. Il se raffermit en selle, planta la main sur la hanche, sourit à son rêve. Les trompettes saluaient de leur fanfare les maisons d'un village; les enfants s'étonnèrent des plumets rouges, des bonnets à poil grandissant la compagnie d'élite, des casques de cuivre aux longues chevelures, des habits verts, des plastrons rouges, des culottes grises, des carabines pendues aux larges baudriers blancs, des chevaux dociles, hochant leurs lourdes têtes et s'émouchant de la queue.

Passé le village, on rejoignit une colonne de fantassins qui se hâtaient dans la fraîcheur matinale. Quatre hommes portaient le cinquième sur un brancard composé de fusils et de capotes. À tour de rôle ils se soulageaient ainsi. Beaucoup boitaient, s'aidant de bâtons: «Paraît que l'Empereur fait la guerre avec nos jambes!—Hé, plaisantaient-ils, conscrit! prête-moi ton biquot; je te laisse mon havresac. Il a du poil aussi, c'est son frère.—Où que tu vas, fiston? Chez Mme La Gloire, chercher un bâton de maréchal pour rapporter à la payse.—Bonne chance, Masséna!—Au jour de ton sacre, Buonaparté!—L'Empereur a promis du bien… À ceux qui se conduiront bien… Dans l'infanterie française, ai, se!—Range-toi, pousse-caillou.—Quand je voudrai, ramasseur de crottin.—Hé, Marius, t'as pas pris ton congé, mon bon?—Et toi?—Moi, je gagne des galons, et je vois du pays. C'est plus drôle que de vendre du poivre en cornet derrière ma vitrine.—Nondain, ma fine, salut sous-officier.—Ah bien! t'es joliment grossi. Je le dirai à ta tante.—Ça me profite le bon air. On crève de la toux, dans le village.—Capé dédiou, adjudant Cahujac, on va se promener, donc, dans les Allemagnes!—Et un fameux voyage, té!—T'as laissé tes vignes, cousin!—Elles feront du vin sans moi. Nous voilà tous conscrits, Najac.—Comment va le métier?—Pas trop mal à mon nez. Je me dégourdis les jambes.—Et Flore?—Elle refuse un promis qui n'a pas été soldat, comme toutes les filles de Gascogne, té.—En Picardie, c'est tout de même, mon p'tiot, ch-ti'-là qui se marie sans avoir porté le plumet, il est bien sûr de l'être!—Vive l'infanterie légère! Qui s'en va-t-à la guerre. Pour arriver tout de-go, à Marengo!—À Marengo!—Tiens, mon herboriste qu'est devenu dragon!—J'ai vendu mon fonds, cloutier.—Et moi, ma roue. En v'à un commerce!—Ça donne envie de cogner quand on voit partir les autres.—Parbleu. On pourra dire qu'on en était.—Et le petit Corse sait bien où il nous mène.—Avec lui on dansera au bal des Triomphes!—Vive l'Empereur, mon ancien!—Vive l'Empereur, conscrit!—Tâche voir de ne pas marcher sur mes guêtres, blanc-bec.—Il fallait te passer de la chandelle sur la plante des pieds.—On en mettra dans les caissons du régiment, si on continue l'allure…»

Partout les fantassins comblaient les routes. Leurs habits couverts de poudre, leurs pieds saigneux, la sueur ruisselant sous les jugulaires de cuivre ne décourageaient pas les figures enfantines des conscrits. Derrière une ligne de faisceaux, tout un bataillon, tombé sur l'étendue, ronflait les pieds nus, les ampoules à l'air. Des charrettes de paysans louées par la bienveillance de quelques-uns portaient les charges de havresacs. Tour à tour défilaient les uniformes bleus de l'infanterie légère, les uniformes blancs et bleus de l'infanterie de ligne, les uniformes rouges et noirs des canonniers suivant leurs pièces de bronze, basses sur roues et tirées par les attelages du train.

Les sergents à chevrons avaient des figures sévères devant la turbulence du troupeau. Mais les jeunes soldats affectaient la crânerie. Aux carrefours des bois, on rencontra des hussards marrons à pelisses bleues, puis des hussards gris à pelisses grises, des hussards azurés à pelisses écarlates, des hussards écarlates à pelisses blanches. Les poussières des escadrons se mêlaient, noyèrent l'infanterie perdue pour ses états-majors qui tâchaient d'y voir, en poussant leurs montures dans le nuage. Et tous ces corps évoquaient leurs titres de gloire, avec le nom d'un général illustre: dragons de Bourcier, hussards de Lassalle, cuirassiers d'Hautpoul.

À mesure que se multipliaient les rencontres, la joie des hommes sonnait plus fort. Les plaines et les coteaux de la Champagne se couvrirent de bataillons apparus au détour des chemins ou descendus des vignes, derrière les caisses à l'épaule des tambours. Le soleil séchait la terre battue par cent mille pas. Les drapeaux roulés dans leur gaine dépassaient les compagnies d'élite. Des chiens tiraient la langue au flanc des colonnes en bonnets de police. Les mules entraînaient les cahots lents des charrettes. Un brouillard de poussière s'élevait au ciel. Les hommes y passaient, tels que d'imprécises cohues d'ombres, seulement révélées par le tumulte des voix ivres. Car la soif devenait grande. Les paysans penchaient leurs tonneaux à la porte des métairies; et les bonnes femmes remplissaient les chopes que se disputaient cent mains sales offrant des sous et des livres, la plupart du temps refusés, aux soldats de l'Empereur, que les Champenois abreuvèrent gratis. «Par ici les enfants.—Tiens, voilà du bon cidre; à la fraîche!—Comme tu as chaud, mon pauvre petit… Il est si jeune! On dirait mon Narcisse!—Ah bien, mon garçon, tu vas devenir général, pour lors!—Ou vice-roi, grand'mère!—Doux Jésus! doux Jésus! que je suis si vieille et que je vois ça, tout de même.—Toi, tu vas à la grande guerre?—Et ta maman?—Elle a encore mes deux frères.—D'où tu viens, comme ça?—De la mer.—Où tu vas.—Sait-on où il s'arrêtera, lui!—Ah! c'est un homme!—Encore un verre!—À la santé de l'Empereur-Roi!—Ouste, les traînards… Veux-tu ramasser ta giberne, roussot; tête de Breton!—Mon commandant!—Que voulez-vous?—Nous sommes, dans le régiment, trente-quatre du pays. On voudrait faire une visite aux parents, puisqu'on passe aussi près.—Avez-vous un sous-officier?—Le maréchal des logis Landry.—Landry? vous répondez de vos hommes?—Oui, mon commandant.—S'il en manque un à Strasbourg, c'est vous que je fais fusiller. Accepté?—J'accepte, mon commandant.—Allez embrasser vos parents, mais laissez vos chevaux à l'escadron.—Merci, mon commandant. En route, vous autres. Faites attention à ma peau.»

On laissa les plaines sèches, les coteaux ornés de pampres. On aspira les fraîcheurs dans la forêt des Vosges. L'infanterie fut dépassée. Aux abords des villages nichés dans les courbes, les lignes de chevaux nus bordaient les murs en pisé des fermes. Les états-majors trottaient autour des berlines emmenant les généraux. Au pas, les chevaux montèrent, descendirent les sentes qui contournaient les roches grises hérissées de sapins. Il passa des troupeaux de bœufs conduits par des gars en culottes et en gilets carrés. Corbehem mangea des fromages succulents, et Flahaut but de la bière forte. Les soldats dormirent dans les granges. Bernard retrouva ses sommeils d'enfant sur les paillasses villageoises, les réveils au chant du coq, dans la chambre basse blanchie de chaux, parmi les armes pendues aux clous des solives goudronnées. Il s'amusa des vieilles gravures que traverse un Juif-Errant en manteau vermillon, ou qu'habite la servante accusée pour les larcins de la pie voleuse. Il fit rire l'aïeul paralysé dans son fauteuil de paille et prêta son sabre au gamin ébaubi de tant de bonheur.


Back to IndexNext