Aux termes du pari, elle rattrapa dans sa calèche le régiment parti à travers les forêts illustres de Hohenlinden, vers les rives de l'Inn, et la rencontre de Kutusov, des Russes. Murat commandait l'avant-garde: dragons et cuirassiers d'Hautpoul, grenadiers d'Oudinot. Le corps de Lannes appuyait leur force. La calèche olive roulait sur ses hautes roues, derrière les deux chevaux mecklembourgeois agitant les grelots de leurs colliers.
Qu'à la première étape Malvina pût suivre Augustin, se rendant au corps de Lannes jusque Braunau, qu'elle le fît aisément sans autre signe affectueux qu'une pression chaude de la main, cela rendit Bernard stupide. Il l'avait crue éprise de lui au point de reculer ce mariage, et de ne vouloir plus se séparer. Du moins, à l'instant matinal du départ, il constata qu'en son esprit cette foi s'était implantée obscurément et que sa déception restait immense. La coquette riait au fond de sa vaste capote en velours bleu, ramassait sur ses jambes, contre le froid, le casimir brun de sa redingote de voyage, et rabaissait les mitons des manches sur ses gants verts. Elle rit plus. Le postillon arrangea les pèlerines de son carrick; il attendait que la portière de la chaise se refermât. Bernard espérait encore une parole qui compléterait la signification malicieuse du rire. «Fouette postillon!» dit Augustin; et Bernard dut se jeter en arrière pour éviter la roue. «Au revoir, mon frère. Bonne chance pour ton étendard!» criait le jeune homme ironique. Il n'y eut même pas une main agitée à la portière, ni un œil à la petite vitre carrée trouant le panneau postérieur de la voiture au-dessus de la grosse malle bridée sur les ressorts. Très vite, tout disparut derrière la maison la plus lointaine du hameau.
«Comment, se disait Bernard, je souffre, et ma respiration est oppressée? Au diable, la coquine! Il ne me manquait plus que d'être amoureux comme un moutard.» Il revint au camp, parmi le tumulte du réveil. Les capitaines se rencontraient au seuil des maisonnettes et se plaignirent des rats qui avaient ému leur repos. On bouclait les ceinturons. Dans la clairière, les dragons achevaient leur toilette, debout contre les feux ranimés du bivouac. Les uns ciraient leurs fourreaux de sabre; les autres se peignaient les cheveux; certains surveillaient la soupe mijotant à la surface des marmites; un groupe en bas de toile et en savates, drapé de manteaux, la tête nue, trempait du pain dans l'eau-de-vie de la distribution, tandis que la plupart, blottis en pleine paille, ne se décidaient pas à sortir de cette couche et regardaient tristement leurs bottes boueuses et leurs armes humides qu'ils devraient fourbir.
La rage du major s'exaspéra de cette fainéantise. Ne suffisait-il point que son frère le bernât, qu'il eût écrit, la veille, à Virginie, à Caroline d'absurdes louanges sur la fiancée et conseillé vivement de se réjouir pour ce mariage avec l'aventurière de Hollande? Faudrait-il en outre que ces garçons rendissent le régiment ridicule, par leur crasse et leur abrutissement. Héricourt se précipita, distribua les injures et les punitions. «Ils ne méritaient pas de servir dans une armée glorieuse. Rien ne les touchait donc, ni la grandeur du devoir, ni le souvenir de Hohenlinden?» Il dispersa les feux à coups de botte. Il se soulageait comme s'il dispersait ainsi le pire destin. L'ironie de son frère et la malice de la dame continuaient leur moquerie devant son imagination, bien qu'il pressât les hommes, assis en manteaux sur la paille, d'enfiler leurs culottes. Les bras en l'air, beaucoup, dociles et rapides, endossaient leurs habits verts, ou sanglaient leurs cols de crin. Il s'attendrit alors: il aima subitement Virginie, la bonne épouse amoureuse… qui peut-être le trompait aussi…
Ce n'eût été que justice. Il la crut incapable cependant de trahison, alors qu'il risquait de périr à la guerre, pour créer un nom héroïque. La loyauté interdisait de telles déchéances à la fille du colonel Lyrisse. Et alors il la plaignit de cette candeur; il se déclara chenapan; il se dit qu'il mentait à la vertu, à son «caractère», à tout ce que son père avait espéré de lui. Le souvenir du défunt le reprit intensément. Oui, le vieillard avait eu les justes motifs d'un désespoir mortel. Il avait prévu.
Bernard continuait de parcourir les bivouacs, en sa forte colère; il redressait les statues humaines. Elles se levaient toutes à sa voix, se roidissaient, se caparaçonnaient de gilets de peau, de drap vert et rouge. Partout on pliait les paquetages. Des gens coururent, portant sur la tête la selle, la chabraque et le portemanteau. Il les suivit. Autour des chevaux la hâte était grande. Les mains pressaient les éponges sur le poil lissé. L'entière affection des hommes s'adressait à leurs bêtes. Au défaut de familles et de joies sûres, ils soignaient les animaux, dont la vitesse, dont la vigueur les sauveraient de la mort. «Oui, bicquot, mon vieux… là… oh… là!… n'aie pas peur, mon gros, on va partir.—Viens mettre ta cravate, Cyrus.—Tourne, tourne donc, pommelé.—Oui, ma chatte, ma fille, donne ton petit nez de velours que je te passe la bride.—Va, va, tu auras l'avoine, à la halte…—Et ton pied, comment se porte ton pied, Cydalise, ma grise?—Bobo, ma bonne?» Leurs voix se faisaient paternelles. Ils embrassaient les naseaux velouteux. Ils offraient de la cassonade, dans le creux de leurs mains, aux grosses langues avides des juments. Appelé par les uns et les autres, l'herboriste vétérinaire s'empressa le long des cordes où s'alignaient leurs alezans. Il examina les sabots et les écorchures des échines, rassura les hommes. Héricourt accusait, furieux de voir tant de chevaux malades. Il se prit de commisération pour ces bêtes dont les plaies vives supporteraient le poids de la selle et du dragon. Mais la compagnie d'élite possédait des montures valides, dont chacun brossait les queues et les crinières.
Néanmoins, le régiment massé par escadrons, à la lisière des bois, consola par sa belle allure l'humiliation du déçu. Brossés, cirés, raccommodés avec art, les dragons présentèrent trois lignes doubles de poitrines rouges, de faces hâlées, de casques lumineux. Plus loin, les litières de paille marquaient, autour des feux éteints, le logis de cinq cents hommes actuellement garnis de buffleteries blanches et juchés sur leurs chevaux alezans, gris, bais, noirs, aux chabraques vertes.
À la clameur des fanfares, les trois colonnes s'ébranlèrent par la forêt germanique. Le tapis roux des herbes amortissait le pas. De partout arrivait le bruit des feuilles craquant sous la marche de cavalerie. Isolé, avec son trompette, dans une broussaille, Héricourt sentit l'armée entière autour de lui. Ne pouvait-il accomplir d'héroïques choses, revenir auprès de Malvina, qui le dédaignait prématurément, ainsi que le subtil Augustin.
L'imagination de leurs propos se gaussant de lui l'énerva. Il les voyait dire et se chérir. Il enviait son frère qui, peu à peu, dans sa haine contre les intrigants, prenait la place de Napoléon, devenu, lui, une force de la nature à laquelle il convient de se résigner sous peine de puérilité ridicule. Augustin suivait les mêmes voies sans porter l'empreinte géante d'un fatalisme. Qu'il épousât l'aventurière riche et plus âgée, afin d'accroître la fortune de la famille, sa part, qu'il vendît, sa jeunesse, sa prestance martiale au désir de cette femme, qu'il obtînt de vivre, aide de camp, au milieu des états-majors où l'intrigue aide et mène jusqu'aux grandeurs, tout cela semblait à Bernard l'imitation de manœuvres utilisées déjà par Buonaparté. Alors pourquoi se croire inférieur à ce frère? Pourquoi ne pas se contenter de l'honneur? Il souffrit de ne pouvoir franchement répondre. Quelques heures, il se promettait d'acquérir aussi les méthodes de l'intrigue. Mais il se heurtait à son ignorance évidente des moyens. En d'autres moments, il se raidissait contre la tentation de méfaire, et il pressentait une vie médiocre nantie d'un orgueil moral insuffisant pour ses appétits de gloire, de fortune. L'impuissance de se résoudre causait une rage. Il ne pouvait atterrir au triomphe que par l'héroïsme du devoir. D'ailleurs le plus fort régiment de l'arme était au service de ses intentions. Près de lui il ne trouvait que la suffisance de Pitouët, imbu de savoir géographique, la tristesse de l'élégiaque, le banditisme de Mercœur, le mépris du vicomte, les grossières timidités du colonel et la goinfrerie bruyante de Cavanon. Parmi les inférieurs, Marius était un étourneau, Cahujac, hâbleur, avait besoin de conseils, Nondain manquait trop d'initiative. Le cousin Gresloup n'aimait point de cœur le métier des armes. Il assistait aux spectacles de la guerre comme à une représentation d'opéra. Unique, le capitaine Corbehem, froid, sévère, courageux dans le péril, lui donnait de la confiance. Or, si rapide était la marche, et si nombreuses les minuties de l'art, que le major n'eut guère le loisir de montrer sa bienveillance à Corbehem, tandis qu'il molesta les autres officiers avec rudesse.
Dans la Haute Autriche ils allèrent, curieux des Alpes bleues aperçues par les heures lucides, quand les bois s'échancraient sur les horizons de la droite. On traversa des plaines heureuses. Maintes bandes d'oiseaux se levèrent des sillons. Les petites villes baignaient dans les boucles des rivières. Au son des chutes d'eau actionnant les roues des moulins, le régiment traversait de petites venelles propres, qui fleuraient comme le sucre, les épices et la farine fraîche. On ne rencontra point les Russes. De position en position, ils se retiraient. Au lieu de risquer le sort avec soixante mille hommes contre cent cinquante mille Français en victoire, mieux valait, pour Kutusov, rejoindre derrière Vienne soit l'armée de Pologne, soit l'archiduc Charles, si, laissant Masséna en Italie, ce prince heurtait le flanc de Napoléon par le Tyrol, la Carinthie, la Styrie, après avoir culbuté Marmont à la cime des Alpes, Bernadotte à mi-côte, Ney sur les contreforts. Ceux-ci couvraient, de trois corps, l'aile droite de Napoléon, soutenus en outre par l'armée d'Augereau, vainqueur à Bregenz, du général Jellachich vainement échappé d'Ulm.
Or il parut à Bernard que les ennemis, en rétrogradant toujours, emportaient avec eux, dans le mystère de leur marche, la gloire de son destin. Les atteindre eût été aussi toucher l'heure de triomphe qui l'eût exalté splendidement. Alors il eût pu dédaigner la fourberie de Malvina, les lamentations de Caroline, écraser la forfanterie d'Augustin, répondre aux accusations de sottise, de prodigalité, réjouir la charmante Aurélie par le bonheur certain d'Édouard et de Denise, récompenser la vertu soumise de sa femme par la magnificence de leur état.
Il chercha les Russes, avec toutes les forces de ses six cents chevaux, avec toute l'attention, la fougue et la ténacité de ses six cents hommes.
L'ennemi fuyait toujours.
On marcha. On contourna les monts. On passa les ruisseaux sur des ponts de bois. On poursuivit le Temps à travers les bois d'or et de cuivre, entre les sapins noirs de la forêt germanique.
À Ried, le soin de charger une arrière-garde échut au 1er régiment de chasseurs; à Lembach, le seul corps de Davout combattit. Le major s'excitait contre la nonchalance des éclaireurs. Cahujac exténuait en vain ses Gascons et ses chevaux. On ne capturait que des chariots vides ou des mules fourbues. Ils entrèrent dans Lintz sans avoir vu la capote grise d'un grenadier russe. Les enfants, à la porte de l'école, admirèrent les dragons réunis sous la colonne de la Trinité, vieux monument de victoire autrichienne contre les Turcs. Au bout des rues, l'escadron retrouva les eaux rapides du Danube. Le vicomte mit les sapeurs au travail de reconstruire les ponts détruits. Au loin, les rochers abrupts, chevelus de forêts, élevaient au ciel les ruines des châteaux. La cavalerie resta dans l'eau tout le jour. Puis on quitta la ville. La meute de Cahujac fut lancée. On ne rencontra point l'ennemi aux bords de la Traun. Bernard crut reconnaître, avec sa lunette, la chaise de Malvina, parcourant la rive gauche du Danube. Les colonnes profondes des grenadiers y attendaient le rétablissement des ponts. Le cours divisé du fleuve était plein d'îles plates et forestières. À demi-nus, les soldats du génie élevaient les madriers au-dessus du courant et tiraient, par grappes, les cordes des poulies.
Sur les rives de l'Ems, l'ennemi avait brûlé le pont. On en trouva seulement les restes, un soir, après avoir franchi les rues de la ville aux toits rouges groupés vers la cathédrale grise. Le major poussa les dragons dans l'eau afin de mesurer la profondeur; et ils commencèrent à se passer des planches, des poutrelles.
Héricourt revint en arrière pour hâter l'élégiaque s'attardant à dévorer des galettes chaudes dans une boulangerie minuscule, peinte en vert pomme. Au débouché de la rue, sur la berge, la corpulence du colonel et de son cheval pie cachait la perspective. Edme entraîna sa bête par la bride jusque dans un corridor où se bousculaient des laveuses en jupe rouge, et les bras nus.
Devant l'église, les Gascons et Cahujac, harassés de la course, bougonnaient ensemble. Quant à la compagnie d'élite, elle avait disparu sous prétexte d'aller reconnaître le château sis au milieu d'un parc splendide que baignait le confluent du Danube et de l'Ems. Plus loin que la rive gauche toute claire, rocheuse et couverte de sapins, Héricourt visa dans sa lunette les colonnes d'Oudinot qui serpentaient. Une fumée blanche s'arrondit. Il tonna. L'artillerie tirait par-dessus le fleuve contre les Russes, que les dragons n'apercevaient pas encore, étant séparés d'eux par une colline.
Cela mit l'impatience, au cœur de Bernard. Il retourna jusque la rivière. Tous les chevaux du régiment s'y abreuvaient au milieu des cris humains. Le major blâma le vicomte: le travail n'avançait pas. «Monsieur le major, je ne puis faire mieux, répondit poliment l'autre. Il nous faudrait des soldats du génie et des machines. Nous manquons de tout.» À ce moment, on dressa deux poutres, liées en angle et portant une poulie. Héricourt surveilla les manœuvres. À grands coups de maillet, vingt hommes en corps de chemise et en savates calèrent les madriers. Une grappe de soldats se pendit au câble de la poulie. La planche monta dans l'air. Le major désespéra d'une manœuvre plus rapide et mena son cheval hors la ville. Bientôt il joignit un bataillon de grenadiers et une batterie venus par chalands, de la rive gauche, la nuit, afin de remonter l'Ems à la recherche d'un passage. Cette force, quelques heures auparavant, n'avait pu empêcher les hussards russes de brûler le pont. Héricourt s'étonna.
Le chef de bataillon imputait la faute aux artilleurs, qui n'avaient point fait diligence. Pâle, les yeux caves, il se désolait: «La première fois que le général Oudinot me confie une mission, Major!… Et voilà… Quel guignon! On voyait les hussards russes courir avec la paille enflammée. Ils n'étaient pas dix… C'était facile de les couvrir. Eh bien, non! Les quatre pièces ont pu tirer seulement deux fois. Le rideau de fumée a enveloppé le pont… Tenez, voilà encore les feux de leur bivouac.» Maigre jeune homme, il arrangeait machinalement la crinière de sa monture. Le désespoir mouilla ses yeux. Comme Bernard, il pensa que l'ennemi emportait dans sa fuite leur chance de vivre glorieusement. À quelle chère figure songeait-il, cet inconnu dont les lèvres amères s'étiraient. Héricourt l'encouragea mal, le conduisit avec sa troupe jusqu'à la petite ville où pénétraient les colonnes d'Oudinot.
—Malvina est partie directement pour Vienne, dit Augustin à son frère une heure plus tard. Nous l'y reverrons.
—À quand le mariage, richard? grogna le major.
—Quand les Russes voudront bien s'arrêter. Ils fuient comme le vent.
Murat et Lannes poussèrent plus d'hommes dans le fleuve, dans la rivière. On travaillait, la nuit, à la lueur des falots. Revenue d'exploration, la compagnie d'élite contait que les Russes avaient entièrement pillé le château du seigneur autrichien, ne laissant que les murs. Elle en était pour sa promenade. Le lendemain, dès l'aube, la rivière fut passée; la poursuite recommença. Au milieu des éclaireurs, et l'âme tendue vers le désir de la proie, Héricourt menait le régiment. Cavanon parfois le rattrapait, au galop de son cheval noir. Mais le soin consciencieux du major ne permettait pas le loisir des propos. Le baron transmettait les ordres de l'état-major à l'avant-garde et repartait, disant: «Héricourt, mon cher, vous vous donnez un mal de tous les diables! À quoi bon?… Personne ne le voit… Pour les remerciements qu'on vous donnera!… Un de ces matins, vous recevrez une balle d'un traînard qui aura envie de vendre le cheval turc… Au revoir, mon cher… À tout à l'heure… Croyez-moi. Ménagez-vous!»
Bernard courait à droite et à gauche, dissimulait Corbehem dans le creux des chemins, jetait l'essaim de Cahujac sur les hauteurs, constituait avec les Alsaciens d'Ulbach un centre actif, présent partout. Tréheuc et les Bretons formaient en fourrageurs une ligne étendue de regards marins, habiles à découvrir l'espace.
L'ennemi continuait de fuir. On l'apercevait au faîte des monts, tel qu'un mouvement noir et ténu qui s'effaçait. Pour dépasser les éclaireurs de Cahujac et les exciter ainsi à plus d'audace, le major gravit au galop la pente d'une colline, trouva brusquement, à la cime, plusieurs cavaliers barbus, qu'il ne reconnut pas: schakos jaunes, dolmans verts, larges pantalons bleus. Ensemble ils chantaient, ne l'ayant pas aperçu, un air barbare et joyeux, sans veiller sur leurs petits chevaux roux qui paissaient l'herbe, la bride au col; et plus loin, d'autres groupes de gens pareils stationnaient, épars. Les fumées de leurs pipes montèrent au-dessus d'eux. Quelques-uns resserraient les sangles. Deux, étendus dans l'herbe, examinaient au loin la marche de Cahujac. Le cœur de Bernard tressauta. C'étaient les Russes. Il pensa vite; il pouvait fondre sur ceux qui ressanglaient leurs bêtes; il les capturerait. Edme, d'ailleurs, le rejoignait ainsi que le sous-lieutenant Gresloup et l'adjudant-major Marius. Ivre d'orgueil et de vengeance, il les appela d'un vaste geste. Quatre ils étaient contre un groupe de huit garçons occupés à se réjouir. Dégainant, il piqua des deux, et le turc bondit. Au bruit du galop, les schakos jaunes se retournèrent, montrèrent des mufles naïfs, effrayés. Déjà le major les atteignait, brutal, désireux de triomphe et de mort. Leur sous-officier tira le pistolet de sa fonte. Deux s'échappèrent. Bernard bouscula les autres, malgré le bruit d'une lame abattue contre son casque, précipita le grand blond qui tâchait d'avoir son sabre, assomma celui à longs cheveux qui mettait la botte dans l'étrier, qui retomba en criant. «Barine!… Barine… Batouchka…» Celui-là se roulait à terre, les poings aux tempes, tandis qu'Edme, au hasard, balafrait de son arme une épaule verte, fendait le drap et la peau, tandis que Marius faisait, d'un coup de banderole, sauter, comme une fleur de sa tige, le poing maniant une lame: «Té donc!» Le Russe considéra son moignon éclaboussé de rouge, et, arrêtant son cheval, il se prit à hurler, très ridicule, sous le grand schako jaune.
Eux se regardèrent, surpris de la vivacité des actes. Ils se virent maîtres d'un homme gémissant à terre, d'un autre à cheval, qui arrêtait de la main gauche le sang épanché de son moignon. Gresloup leur manqua. Était-ce lui, le dragon à genoux, dégrafant à la hâte son habit, son gilet… Ils approchèrent. Gresloup secoua la tête: «J'ai reçu, balbutia-t-il, un fameux… un fameux coup…» Il dénuda son épaule et pâlit, à la vue de l'échancrure qui ouvrait la viande de sa mamelle depuis l'aisselle jusqu'au sternum. Une grappe de sang déborda, coula… «C'est peu de chose,» assura Bernard. L'attitude de l'ennemi l'inquiétait plus, car, dans un ravin au bas de la hauteur, une courte fusillade crépita, en arrière. Oudinot en sortit, l'épée au poing, suivi d'Augustin, ralliant à son chapeau levé en l'air le pas de course des grenadiers épars. Ils étaient minuscules, au loin, dans l'air doux et humide. Sa transparence laissa voir, devant, et adossées contre les sapins de noires futaies, plusieurs lignes d'infanterie grise en marche. Entre elles, sur une vaste clairière franchie par la route de Vienne, des canons bayaient, parmi le fourmillement des artilleurs, des cavaliers, des attelages amenant les caissons. Héricourt appuya sur la bride, fit volter son cheval. Derrière Cavanon, apparut Murat, avec les Alsaciens d'Ulbach, que suivit aussitôt le régiment entier, colonel en flanc. Vêtu de fourrures, Murat réclamait à grands cris des indications précises relatives à la route et ses abords. À quoi servait la cavalerie, si elle ne renseignait pas les généraux. «Voyons, major, interrogez donc les prisonniers. Pourquoi faire des prisonniers, si vous n'en tirez pas des avis. Regardez-moi…! Vous tombez tout à coup dans l'ennemi, sans savoir qu'il est là, que ses forces garnissent toute la forêt. Quel est ce village où il appuie sa gauche? Personne ne le sait… On ne m'avertit de rien! Ce village…?
—Œde, dit Pitouët, et l'autre où s'appuie la droite se nomme Amstetten.
—Vous êtes sûr, capitaine?
—Mon général, voici la carte.
Il déploya celle qu'il tenait sur ses fontes et que criblaient des indications à l'encre.
—À la bonne heure, fit Murat. Quelle est l'épaisseur du bois? C'est marqué; bon… Il fallait me prévenir, major, m'envoyer cette carte.»
Le cheval du prince piétinait autour du lieutenant Gresloup qui étancha le sang de sa blessure et tâcha de se reculer, puisqu'on ne le remarquait pas. Bernard permit à la rage de frémir en lui. Quoi donc! son habile développement par pelotons, qui couvrait le front de l'avant-garde, qui avait embrassé et surpris les vedettes russes, cela ne signifiait rien, devant un nom géographique émis à propos par le capitaine Pitouët. Furieux, il regarda son sabre faussé et les corps à terre des ennemis.
—Vous entendez, major: Œde et Amstetten… Eh bien! vous allez avec l'escadron couper la route qu'on voit d'ici… Quant à vous, capitaine, restez auprès de moi, puisque vous connaissez le pays… Et les prisonniers?
—L'un est évanoui, mon général… L'autre est mort, répondit Marius.
—C'est bon… Faites descendre les escadrons… Chassez-moi les schakos jaunes jusque la route…
À l'abri du régiment, toute la division se forma sur la crête. Les doubles lignes des escadrons s'échelonnèrent. Murat les parcourut.
—Dragons…! cria le gros colonel, en promenant son cheval pie au long de la compagnie d'élite…
L'ordre se prolongea, se répéta; les chevaux s'élancèrent, abandonnantGresloup agenouillé sur l'herbe, demi-nu, le casque à côté de lui.
On s'éboula de la hauteur jusque la route basse. Les essaims de hussards moscovites s'envolèrent. Héricourt pensa qu'il allait atteindre enfin les larrons de sa gloire. Ses dents furieuses se serraient. Quel mépris l'emportement de Murat avait marqué pour lui! Et Cavanon qui n'avait point protesté, ni le colonel, alors que, de toute évidence, les dispositions du major, enlevant de revers le petit poste russe, avaient permis aux deux brigades de parvenir sans être aperçues sur le champ propre à la charge. Ironique Augustin, tu avais donc raison, comme la malicieuse Malvina, comme le colérique Praxi-Blassans, comme la récriminante Caroline, comme la piteuse Virginie! Bernard Héricourt n'était qu'un brave homme, incapable de grandes choses. Il pensait ainsi, le sabre à la main, malgré les sursauts du cheval turc, et le tonnerre du galop roulant à sa suite vers les infanteries qui grandissaient le long des bois noirs, vers les bronzes luisants des batteries, autour desquelles s'empressèrent des nains agiles.
On envahit la route qui sonna. L'infanterie russe occupait les étages de collines, autour de la clairière vaste, emplie, derrière les canons, par des masses humaines. Héricourt prévit que la décharge de mitraille tuerait beaucoup de ses chevaux. Il regarda ses hommes qui déjà se blottissaient à l'abri du sac à fourrage, levaient des yeux timides sous la visière du casque et serraient leurs jambes derrière les fontes. À la gauche, les pelisses bleu ciel des 9e et 10e hussards montèrent d'un talus avec la souplesse des chevaux gris; puis ce furent les dolmans verts, les brandebourgs blancs des chasseurs aux schakos enguirlandés de tresses, aux chabraques volantes, sur les flancs des bais bruns. Partout la cavalerie française accourue des vallées aborda la large route, vers l'amphithéâtre de la forêt. Entre leurs canons, les derniers hussards ennemis s'écoulaient rapidement.
Edme souffla: «Nous sommes innombrables,» et l'on courut mieux. L'élan éperonné des bêtes saisissait aussi les âmes. Il sembla que tout le pays, les champs, les crêtes, les petits bois, s'animaient, se transformaient en une cavalerie multicolore poussant les mufles de quatre mille chevaux vers la forêt de fantassins aux capotes grises, vers les gueules ouvertes des canons. Bernard Héricourt se grisa du bruit, de l'air, du péril. Il s'essoufflait, mais il admira son attente de la mort qui ne tremblait pas. À quoi bon la vie d'un caractère, méconnu par tous, par toutes? Que la mort le fauchât, ou que, triomphant d'elle, il resplendît, tel qu'il se voulait, par-dessus l'injustice des rivaux. Il cherchait aux visages des soldats les signes du courage. Ils n'en donnaient aucun. Muets, rigides, confiés au galop des bêtes folles, ils allaient droit devant; force inconsciente pour leurs consciences qu'elle dirigeait.
Héricourt imagina les yeux de sa fille et d'Édouard, le sourire d'Aurélie, les rangs de l'armée au camp de Boulogne, sa marche à travers les provinces de la forêt germanique par laquelle ils avaient poussé les troupeaux d'hommes, de bêtes, les cohues prisonnières; il sentit que c'était le même élan qui l'enlevait encore contre les lignes moscovites. Alors la compagnie d'élite le dépassa, lui cacha tout de ses bonnets à poil, l'éblouit de son aigle dorée.
Il vit encore les yeux sanglants d'Edme, la bouche hurlante de Cahujac, la croupe énorme du cheval pie, emmenant le dos du colonel, et tout se déchira de l'air; derrière lui, des chevaux s'effondrèrent avec les cris des hommes renversés. Le tonnerre secoua le sol. Il parut que les forêts craquaient de tous leurs arbres. Comme d'immenses coups de fouet cinglèrent les casques et les poitrines. Des balles cognèrent les os. Il l'entendit, voulut aller outre. Edme criait en brandissant la trompette. Les jambes d'un cheval furent fauchées, et le dragon jaillit en avant presque sur l'espace où ruaient les pelotons de la compagnie d'élite entre les pièces crachant de longs feux rouges. Héricourt aborda un tourbillon d'hommes et de bêtes, sans joindre de l'ennemi autre chose qu'un visage tranché qui oscilla et finit par choir avec le corps sous les chevaux. À gauche, les pelisses bleues des hussards français volaient au dos des coureurs. Verts et blancs, les chasseurs se précipitèrent; et le choc vint aux dragons par la droite que domina soudain une vague de casques bleuis, à chenilles noires, de cuirasses sombres, de grands alezans aux naseaux crispés, de lattes énormes qui s'abattirent et sonnèrent contre les casques des Alsaciens. La haute stature de Corbehem entraîna une horde de centaures agiles qui sabrèrent, les yeux clos et les dents jointes, la tête détournée. L'élégiaque, à son tour, droit sur les étriers, à la tête de son escadron, escalada les cuirassiers russes qui s'emmêlaient, se cognaient et croulaient. Il les recouvrit de sa troupe alerte. La clairière reparut dans le cirque de sapins étages. On se regarda, rouges et haletants, déchirés, troués sur des chevaux saigneux. La meute du major avait coiffé l'artillerie russe.
Triomphant, il s'arrêta. Le devinait-elle, si noble, la triste Aurélie qui, dans Strasbourg, épiait l'avenir, sans doute, aux yeux clairs du petit Édouard? Le devinait-elle si fort, l'ironique Malvina, qui se moquait loin de lui sur la route de Vienne? Le devinait-elle si puissant, la craintive Caroline, occupée entre les livres et les sacs d'écus? Le devinait-elle si magnifique, la pileuse Virginie, berçant le sommeil de leur fille, qui avait clos, à cette heure, ses cils sombres?
Il lui sembla que ces quatre imaginations de femmes l'évoquaient. Il lui parut impossible que leur pensée, à cet instant, ne fût pas pleine de lui. Son caractère l'emportait sur les obstacles de la nature, sur la haine des hommes. Il se sourit.
Edme sonna joyeusement. De toutes parts les dragons revinrent aux sabres levés des lieutenants qu'admiraient les artilleurs russes assis contre les affûts de leurs pièces conquises. Au delà, sur la route, leurs hussards, en pelotons échelonnés, arrêtaient, de leurs feux, la poursuite. Les éclairs se tordaient devant les groupes de tireurs fantômes dans la nue fumeuse. Par les bas-côtés de la grand'route, la fuite galopa des cuirassiers russes aux cimiers bas garnis de chenilles noires. Quelques-uns, à terre, quittaient leurs chevaux moribonds.
Masqué de pâleur, l'élégiaque ramena l'escadron. De sa gorge le sang moussait à travers la toile d'un bandage, gouttait, descendait plus noir sur les revers de son habit. Les hommes parlaient précipitamment entre eux, se montraient les hussards russes et le tir ennemi, emmêlaient leurs brides, flattaient leurs chevaux atteints d'estafilades, étanchaient, sur le pelage, les résilles de sang. «As-tu vu, disaient-ils, comme ils tiennent, pitchoun!—C'est d'autres gars que les Autrichiens.—Et une belle poigne!—Ce pauvre Sorel!—Le grand Russe lui a fendu la tête jusqu'aux oreilles.—Encore un qui ne boira plus de vin gris.—Bah! faut bien mourir, un jour.—On leur a montré tout de même ce que c'est que des dragons français.—Regarde l'aigle. Elle brille.—J'aurais bien voulu que la payse me vît aplatir le mangeur de chandelles.—Pauvre Coco, mon bicot, il t'a écorché l'épaule, le pendard.—Patience! mon gris. L'artiste va te panser, mon chéri.» Arrêtés, ils s'empressèrent autour de leurs bêtes, les épongèrent. L'élégiaque fit signe qu'il ne pouvait plus parler. On apporta, pour lui, une civière, et on l'emmena du côté des voitures. Il partit, balancé par les quatre hommes comme un cadavre déjà, le poète d'amour.
Les moscovites n'interrompaient pas leur tir.
Et les étages de la forêt entière se couvrirent aussi de détonations, quand les chasseurs tentèrent de l'assaillir. Chaque sapin lâcha sa flamme. D'une seule voix roulante les arbres se défendirent et crachèrent la mort.
En vain les chasseurs, par pelotons, voltigeaient. La colère de la forêt les enfuma, les repoussa, en culbuta qui tombaient de leurs chevaux à genoux. On les vit trotter, hésitants, par les sentes, au flanc des talus. Une bise de fer les cingla, fit sauter les montures et chanceler les hommes, sans que l'ennemi parût hors la bordure des sapinaies.
Murat rejoignit. Il parcourut la ligne des dragons, vint au régiment de tête, s'arrêta… «Dragons de Hohenlinden!… Vous avez été dignes de votre histoire,» déclama-t-il. Mais, à cause de la fusillade, seuls quelques-uns l'entendirent, et parce que beaucoup aussi lavaient avec l'eau du bidon leurs égratignures ou celles des animaux. Arrivé devant le major et le colonel, Murat dit encore: «Je vous félicite… Vous commandez le meilleur régiment… C'est là le cheval turc du colonel Lyrisse?… Il n'a rien? Tant mieux… Car c'est une belle bête…, une belle bête, vous savez, major! Mes compliments…» Il s'éloigna en détournant la tête, comme au regret de ne pouvoir mieux apprécier les formes de l'animal.
Bernard réprima l'amertume de son sourire. Moins que le turc, il intéressait Murat, dont il assurait au moment même la victoire et le prestige.
Il ne répondit rien au colonel, qui frottait ses grosses mains gantées de peau, espérant: «Voilà une parole du prince, au moins, une parole aimable… Peut-être qu'on ne va plus avoir tout le temps l'état-major sur le dos, tu sais, Monsieur, hein?… Il a dit que le régiment était le meilleur!»
Mais alors les grenadiers d'Oudinot étendirent leurs avant-gardes sur la route. Augustin cria du haut de sa jument fine et blanche: «Bernard!… C'est nous qui enlevons la forêt. À ton tour de te reposer, mon frère…» Il remua sa jolie main et suivit la direction prise par les chasseurs, en appelant les bataillons de son bicorne agité. Vraiment il sembla commander le général de brigade qui obéit à ses gestes et répéta sa voix, tant que débouchèrent les colonnes. L'arme au bras, les soldats rigides redressaient leurs bonnets à tresses blanches. Ils cherchaient à voir. Leurs visages vieillirent en approchant des bois furieux qui tonnèrent plus. Juste devant les escadrons, la clairière élargie découvrait le cirque de collines forestières d'où bondissaient les feux.
Peu à peu les masses d'infanterie s'épaissirent, s'amplifièrent, se déployèrent entre les dragons et la cavalerie russe qui reculait. Murailles successives, elles cachèrent les shakos jaunes et les dolmans verts, les petits chevaux. Contre la futaie tonnante, les flots de grenadiers montèrent, par colonnes bleues hérissées de baïonnettes et velues de hautes coiffures.
Ce fut un combat entre les hommes et la forêt. Deux fois les hommes se ruèrent à la verte face des sapins dardant la mort. Deux fois leurs lignes se rompirent, s'émiettèrent, reculèrent et retombèrent dans la route. Là des chariots enlevèrent les blessés criant sur la paille rougie que piétinaient les chirurgiens, qui retroussaient leurs manches pour forer les chairs souffrantes.
La cohue bleue des grenadiers se rassembla, se coucha, souffla; puis les officiers, à un coup de clairon, se levèrent, et, l'épée haute, poussèrent de grands cris. Une troisième fois le flot de grenadiers déferla contre la foudre éclatant par mille coups à la face des sapinières. Disloquées, ébréchées, sillonnées, leurs vagues se ruèrent, pénétrèrent la ténèbre verte et fumeuse, la percèrent de leurs bataillons inclinés, la traversèrent de leurs forces mobiles, l'envahirent d'une formidable rumeur qui se prolongea jusque le soir parmi les crépitements des fusillades et les abois sourds du canon. Au crépuscule, la forêt germanique était violée.
Et l'ennemi continua de fuir, le lendemain.
Les dragons chantèrent:
Ennemis de la tyrannie,Paraissez tous, armez vos bras;Du fond de l'Europe avilieMarchez avec nous aux combats!Liberté, que ce nom sacré nous rallie.Poursuivons les tyrans, punissons leurs forfaits!Nous servons la même patrie:Les hommes libres sont Français.
Le major découpla sa meute de Gascons, lança les Alsaciens. Elle parcourut les sentes, elle visita les chaumières, elle admira le nombre des cadavres russes mitrés d'or, étendus dans leurs capotes grises; elle recueillit les hauts cuirassiers aux armures de bronze, les fantassins à bérets verts que parait la blancheur d'un plumet raide et qui jetaient leurs armes avec le dépit de se rendre. Ils s'exprimaient vivement au moyen d'une langue incompréhensible; ils paraissaient tout de suite joviaux et doux.
Ce n'était pas encore ceux-là qui lui dérobaient la possession de la gloire, mais d'autres, plus loin, à l'abri d'autres forêts, derrière de nouveaux monts. La rage de Bernard le harcela menant la fatigue des hommes et des chevaux. La fièvre cerna les yeux. Les malades quittèrent la selle et s'assirent au bord des chemins dans l'attente des fourgons. Les blessures se rouvrirent sous les linges boueux et salis… Les animaux maigrirent davantage, et leur poil se ternit tout à fait. On alla. L'ennemi fuyait toujours, insaisissable. Où Bernard trouverait-il enfin la résistance qu'il vaincrait, pour devenir l'homme des triomphes historiques, celui que les foules acclament, à l'ordre de qui les soldats meurent et que la jeunesse imite. Il ne la rencontra ni dans les châteaux en ruines dominant la plaine, au faîte des grands rocs, ni le long du fleuve rapide que bordent les échines boisées des monts, ni derrière les cités blanches endormies au bord des larges eaux sous la tutelle de la cathédrale, ni dans les champs bruns qui s'approfondissaient au revers des montagnes, ni dans ceux qui se bossuaient au dos des collines. On alla. Le froid gerçait les lèvres. Dans leurs vastes manteaux blancs qui recouvrirent les croupes de leurs montures, les dragons furent un peuple de silencieux assassins, ruminant la haine contre ceux qui faisaient endolorir leurs reins, saigner leurs blessures, accroître leur soif. Un jour, à Saint-Pœlten, on crut les atteindre, les invisibles. L'armée entière de Kutusov brilla tout un midi, par lignes métalliques sur le plateau lépreux, derrière ses attelages d'artillerie rangés. Comme les corps de Lannes et Murat n'étaient pas en force, l'ordre fut de ne pas tenter l'attaque. Héricourt crut cependant que l'armée accourrait se joindre dans la nuit. Le lendemain, on sut que les Austro-Russes franchissaient le Danube à Krems, et l'on se remit en route à travers les monts et la forêt. Les chevaux marchèrent.
Mensonge de Malvina, compassion d'Aurélie, sévérité de Caroline, plaintes de Virginie, méchanceté d'Augustin, vous ne pouviez donc être jointes et terrassées sous la figure et dans la personne de l'ennemi qui, de sa défaite, de sa mort paierait la victoire et la noble vengeance du caractère? Bernard eût pleuré. Augustin, lui, s'enchantait du paysage, du large fleuve coulant au fond de rochers en abîmes, parmi des rives abruptes, noires de hauts sapins érigés d'étage en étage sur le gris froid du ciel. Il nommait les burgs et les faits de l'histoire, les riches abbayes au milieu de leurs parcs, entourés de métairies. Il espérait, à Vienne, Malvina, leur union. Il ne la vantait point. Ambitieuse, légère, frivole, il la croyait ainsi. Mais la fortune atténue bien des imperfections. Mieux vaut être trompé par une belle femme que par une laide. Du moins il supputait des compensations intimes, non méprisables, qu'il énumérait au rire d'Edme, joyeux encore d'une course à la victoire, où le péril s'évitait sans cesse. On rencontra des villages à demi brûlés. Les paysannes en pleurs fouillaient les décombres. Leurs bonnets de fourrures à la main, les laboureurs suivaient des bières balancées par des brancards. Des fillettes, à la suite de viols, agonisaient sur les paillasses. Le feu avait noirci partout les murs. Car les Russes avaient passé chez leurs alliés. Ce peuple acclama les dragons libérateurs. Les chirurgiens français pansèrent les plaies, soignèrent les maux, au nom de l'empereur. L'on alla. Les fantômes des châteaux surgissaient devant les hauteurs. Les filles en robes rouges poussaient des brouettes de foin. Les christs étendaient leurs bras de bronze contre la grande croix des carrefours. Que de paysages se déroulèrent, tragiques, dans les vaux de la sombre forêt, jolis autour des blancs villages environnés de houblonnières, paisibles vers les prairies où ruminaient les troupeaux de bœufs blonds, grandioses, lorsqu'au bas des côtes apparaissait la lumière du fleuve embrassant les îles aux vastes pâturages, baignant les caps de rocs hérissés par la multitude des bois en or.
Comme les pieds des chevaux possédaient le sol d'Autriche! Comme les yeux des hommes se repaissaient du pays de conquête, malgré la fièvre et la cuisson des plaies! On alla. Le casque du major lui pesa tel qu'une visière de plomb. Râpées par la selle, ses jambes étaient deux douleurs jusqu'aux semelles froides. Le vent chassa la poussière dans les paupières piquantes. La taille lasse se coupait contre le ceinturon. On descendit, et les cailloux roulèrent sous les pas des bêtes dans le ravin. On monta, et la glaise glissa sous les fers, tout le long de la pente. À chaque hésitation du cheval, le ceinturon coupait, les cuisses brûlaient, le casque cognait le front, la migraine secouait une cervelle de plomb dans le crâne chaud; l'échine se brisait; et l'odeur moite de la bête en sueur navrait l'odorat.
Héricourt souffrit tant qu'il ne s'inquiéta point lorsqu'on lui apprit la mort prochaine de l'élégiaque, le mal du cousin Gresloup. La guerre n'épargne point les faibles. D'heure en heure on voyait verdir les joues creuses de Cahujac. Corbehem vomissait. Le colonel devenait tour à tour écarlate et violet, comme si l'apoplexie le voulait étrangler à cheval. Solitaire, le vicomte s'évanouit sur l'arçon.
On alla plus loin.
Après le rideau éclairci d'un bois, ce fut, d'une hauteur, la vue blanche et grise d'une immense ville étendue le long du fleuve, pleine des touffes rousses de ses jardins, couverte de ses dômes, de ses clochers, enflée de ses basiliques et de ses églises. Géante nouvelle, sa rumeur troublait le brouillard d'argent. Ses fumées s'effilaient dans l'air terne… «Vienne!» Les dragons s'arrêtèrent. Les chevaux soufflaient. Les hommes haletèrent.
Bernard contempla. C'était là ce qu'ils étaient venus chercher depuis les sables de Boulogne, à travers les campagnes françaises et la grande forêt germanique; c'était cette ville, sa clameur confuse dans les vapeurs de l'automne, auprès du fleuve blanchâtre enserrant des îles plates. Les uns et les autres, ils se regardaient afin de pressentir leur émotion, en face du joyau de pierre brillant au pied de la montagne où culminait l'écume tumultueuse de leur cavalerie. Par dix mille yeux, la France mesurait sa conquête. Frontons des palais, tours jumelles des églises, ravines des rues bleuâtres. Devant ces remparts, les Turcs s'étaient arrêtés sans pouvoir franchir l'enceinte. Et l'on se dit que les soldats de France, pour la première fois, feraient connaître à ses filles le drapeau d'une victoire étrangère.
«Tonnerre! répétait le colonel…, ça vous retourne le sang de se voir ici.—Est-ce aussi grand que Paris?—C'est plus que Bordeaux.—On va coucher dans des lits, mon fils.—S'il y avait le port, ce serait Marseille. Seulement, à Marseille, il y a le port.—As-tu trotté, mon pauvre Coco de bicquot?—Ça ne fait rien; c'est bon à penser qu'un jour nous raconterons ça chez nous.—Ma mère, qué grandé ville!—Les Français sont des héros!» Ils ne firent rien autre que se rire de toutes les bouches heureuses. On trempa du biscuit dans l'eau-de-vie du bidon. Ils ne s'apercevaient plus, sales, boueux, rapiécés, enveloppés de linges sanglants. Bernard retrouvait en eux ses statues héroïques; et il frémit de croire que les quatre têtes de femmes réfléchiraient, quelque jour, au moment alors vécu devant les rumeurs de la ville. «Elle est plus belle que le visage de Malvina, cette capitale, murmura-t-il; et voici que je la posséderai bientôt avec la force de mon peuple!»
Vraiment c'était son peuple, ces deux divisions de dragons qui le suivaient depuis le Rhin, qui s'étendaient à sa droite et à sa gauche, qui soutenaient l'élan de ses meutes gasconnes, alsaciennes, bretonnes, tourangelles, provençales, champenoises, picardes et beauceronnes, ses meutes de races différentes devenues une seule meute française, une seule force latine vouée au désastre des Germains et des Huns, de toutes les races barbares. «Décius, Scipion, César, Constantin!» Il murmura leurs noms, se connut leur âme devant les splendeurs de la cité de Pannonie. L'imperator marchait derrière les aigles. Lui était le maître de cavalerie. «Ô grandeur romaine, ressuscitée après quinze siècles d'esclavage sous la féodalité franque et germanique!» Il l'enseignait à Edme, ravi de s'apprendre fils des Gallo-Romains.
Et l'ordre vint. On n'entrerait pas dans la ville. On courrait aux ponts du Danube. Abandonnant Vienne, l'ennemi fuyait en Moravie. Il venait de battre sur la rive gauche le maréchal Mortier acculé dans Dirnstein avec les divisions Josan, Dupont. Espérant que les quarante mille Russes, désireux de faire mettre bas les armes à un maréchal d'empire, s'attarderaient, l'Empereur envoyait à la hâte son avant-garde pour les prendre à revers.
On alla. Par subterfuge, le grand pont du Danube fut livré, Murat, Lannes et Oudinot ayant persuadé aux commandants autrichiens la conclusion mensongère d'une armistice. «Bah! ruse de guerre!» répondit le colonel aux blâmes de Bernard, qui n'admettait pas l'utile tromperie. On alla plus avant. Comme ils avaient eu Vienne à leurs pieds, les soldats ne doutaient plus de la victoire certaine et définitive. Ils supportèrent la fièvre, la fatigue. Les fers des chevaux martelèrent les planches des ponts, par-dessus la majesté limoneuse du Danube. Les colonnes de prisonniers défilèrent à rebours. Les champs fléchirent sous les pas des bêtes. Dix mille grenadiers d'Oudinot couvrirent l'espace, à droite, jusqu'aux forêts de l'horizon. Des compagnies entières, qui revinrent de piller Stockerau, où étaient les magasins de la cavalerie autrichienne, s'affublèrent de pelisses écarlates, contre le froid qui devint vif. Beaucoup se firent traîner dans les caissons des chevau-légers à la suite des colonnes; tour à tour, les détachements s'y reposèrent. Le colonel, le major, Edme, profitèrent d'une vaste calèche à caisse jaune prise dans une villa des environs de Vienne. Le gros homme dormait tout le temps. On occupa des villages moraves enfouis aux plis des montagnes; on coucha sur des lits peints d'ornements bleus et dorés. De bons vins blancs réconfortèrent les courages et mirent de la joie aux yeux, bien que la pluie ne cessât d'alourdir les manteaux, les crinières des casques.
Edme et Bernard parlaient quelquefois de la famille. Ils s'inquiétèrent un jour de leur délaissement. Edme lui dit:
—Je pense comment je me suis vu enrôlé à la suite de peccadilles; cela me paraissait une punition terrible. Abandonner les jolies filles, les bons repas, la liberté, pour se soumettre, pour, à chaque instant, risquer la mort de faim, de froid, de maladie, ou celle des blessures… Abandonner Virginie qui me donnait tant de bonnes choses, quitter le château de Lorraine, et dormir dans la paille que les souris traversent! Maintenant il me semble que je ne mènerai plus d'autre vie, jamais, par goût. Cependant je suis fatigué; la cicatrice de ma blessure pince. Je ne puis jouer qu'avec de grosses paysannes sales. Je me lave rarement. Je pue le cuir et le poil mouillé. Quand me nommera-t-on maréchal des logis? Augustin, lui, est dans les honneurs, mais moi? Je me plais cependant au milieu de ces grands gaillards, bons enfants et farceurs, qui ne songent à rien qu'à leur tabac, n'aiment que leur cheval et se grisent de gros rires. Regardez-les. Ils sommeillent, la pipe à la bouche; ils se tapissent sous leurs manteaux, comme des colimaçons dans la coquille. Ils ne redoutent pas de malheur. Les autres plaisantent là-bas parce que Lorilleux a encore perdu sa blague. Cela les rend gais. Il est si comique, Lorilleux, quand il cherche sa blague. Tous savent que Ternisien la lui a dérobée. Ils s'amusent de savoir ce que Lorilleux ne sait pas. Cette même farce recommence tous les jours, et tous les jours ils y prennent le même plaisir. Les lubies de la jument que monte de Camors leur donnent une autre satisfaction, à moins que ce ne soit l'ivresse grave de Coupeau, qui ne veut pas être regardé s'il se croit saoul. Rien de cela ne me répugne, tant je me sens à l'aise au grand air, tant je me réjouis de dominer mes petites peines, de ne plus craindre la pluie, le froid, ni la boue, ni le danger. Je me crois hors de la nature humaine et plus fort que mes instincts. Je me juge noble, audacieux, je m'approuve, j'admire ma forte animalité. La certitude d'appartenir à la force qui vaincra m'enchante à un tel degré que j'oublie tout le reste.
—Vraiment, reprit Bernard, mon plaisir consiste à être la vie de ces cinq cents vies qui trottent. Les dragons prolongent mes gestes; les éclaireurs de Cahujac étendent mes regards. La compagnie Corbehem appuie ma résistance; l'escadron des tireurs centuple deux fois mon adresse. C'est d'être accrue de tous ceux-là que se réjouit ma personne. Je suis comme le plongeur qui vient de rester longtemps sous l'eau, le souffle comprimé, et qui, remonté à la surface, respire à pleins poumons. Ma vie s'élargit de leurs vies. Quelle occupation compense cela dans les habitudes de la paix?
Ils allèrent encore. Ils regardaient l'air, les monts boisés, les dix milles grenadiers fourmillant à travers les sentes, descendant les pentes, escaladant les hauteurs, assemblant leurs lignes bleues, ou les disjoignant, derrière les batteries sourdes des tambours. Augustin vint avertir des prévisions. On allait atteindre la ville de Znaïm, avant Kutusov; on le couperait ainsi de l'armée descendue par la Pologne. Comme les Autrichiens d'Ulm, quarante mille Russes seraient pris entre le Danube, Vienne, les monts de Moravie impraticables à une armée, et le corps de Lannes. Il croyait que tout allait finir là. On rentrerait triomphants à Vienne; il épouserait Malvina Van Brooken. Il promit à Edme des chasses superbes, en France, et des fêtes, toute une existence de luxe généreux. Bernard souriait, indifférent peu à peu. Si cette Hollandaise préférait le serin d'état-major à lui-même, il n'irait point la chercher. Méprisant, il la défendit des critiques d'Augustin, qui ne s'illusionnait pas.
À Hollabrün, le bruit d'un armistice courut. Kutusov s'avouait pris. Il capitulerait. On s'arrêta trente-six heures derrière la petite ville, à gauche du faubourg de Schöngraben, dans l'un des châteaux autrichiens qui s'érigeaient en tous les lieux propices. C'était une bâtisse basse et vaste, au milieu d'un parc que des métairies bornaient. Une vieille dame y reçut gracieusement, regretta de n'avoir point de champagne, qu'elle croyait être le vin ordinaire des Français. Il y avait des salles si hautes de plafond que de petits oiseaux nichaient entre les poutres, pépiaient et voletaient. Les chambres contenaient des horloges énormes incrustées d'ivoire, des panoplies d'armures rouillées, des épinettes vermoulues. On servit un sanglier entier avec ses défenses, sur une planche de chêne cru, creusée de rigoles pour la sauce. Poudrés à frimas, les domestiques portaient des souquenilles cramoisies et des culottes de toile jaune. On vécut là, débottés, contents. Les dragons dormirent étendus sur la paille des granges. Les courbatures se guérirent. Le régiment ronfla vingt heures de suite, les têtes entre les poings, les pieds nus. Là ils apprirent la mort de l'élégiaque et la nomination de Pitouët à sa place. Celui-ci endossa vite l'uniforme neuf. Il parlait avec vénération de Murat. Son teint hâlé, ses traits tirés et devenus sévères lui donnaient plus d'importance. Il critiqua la manière de parquer les chevaux, puis développa tout le plan de la campagne qu'il fallait entreprendre contre la Prusse, dont l'émissaire parvenait à Vienne pour demander raison du passage des Français sur le territoire d'Anspach. À son avis, la reine de Prusse était folle et le roi ridicule. Il croyait savoir que Talleyrand, avec ses collègues, se rendaient à Vienne aussi. Il forma des vœux pour le voyage des Praxi-Blassans sur un ton de courtoisie récemment apprise. «Ah bien! commandant, répétait le colonel ébahi!… Vous en dégoisez des phrases. Peste! mon bon. Tu profites auprès des princes…» Pitouët daigna sourire, et il affecta de se mettre à l'étude, étala ses cartes, des livres, des mémoires. Quant à l'élégiaque, on se contenta de le pleurer avec des: «Le pauvre garçon!—C'est bête, la mort!—Et nous aussi, va!—Enfin!—On n'est pas plus mal, sans doute, de l'autre côté. On se repose.—Les femmes lui f… la paix, du moins!—Ton, ton, ton, taine, ton, ton.—Il y en aura-t-il une seulement qui le regrettera?—Peuh!»
Le surlendemain, à trois heures de l'après-midi, tout à coup, on entendit battre la générale. Les aides de camp galopèrent le long des haies. Un coup de canon ébranla les vitres des grandes portes-fenêtres. Bernard se précipita sur le perron. Edme emboucha son cuivre, et le boute-selle fut sonné par les autres trompettes à tous les coins du parc. On vit les hommes surgir de la paille, à la porte des granges, et enfiler leurs bottes précipitamment. D'autres passèrent, la selle sur la tête, la bride au coude. Les maréchaux de logis injuriaient en bouclant leurs ceinturons. «Mein Gott?…» gémit la vieille dame, qui boucha ses oreilles et descendit au sous-sol. Des fenêtres on apercevait les positions des Russes, appuyés sur leur droite à un ravin et sur leur gauche à la forêt. Au centre, une batterie et des ouvrages en terre rouge défendaient leurs forces. De cette batterie, un petit nuage enfla, s'éleva, grossit, se dilua… L'armistice était rompu. L'orage de la bataille se propagea vite derrière la ville, tandis que des briques s'écroulaient déjà dans le faubourg de Schöngraben. Les grenadiers prirent le pas de charge afin de gagner le découvert.
Tout le jour, les dragons restèrent à l'entrée du faubourg, en réserve. L'infanterie donnait. Vers cinq heures arrivèrent les premiers convois de blessés, en des brouettes que traînaient des paysans coiffés de fourrures, sous la surveillance des caporaux. Un lieutenant n'avait plus de mâchoire inférieure, ni de langue, tenait la tête en arrière pour ne point frotter les lambeaux de ses joues contre le drap irritant du col. Les revers blancs de son habit portaient des plaques de sang. On eût pu compter les dents supérieures gâtées, toutes noires, dans la viande de la bouche qu'un coup de sabre avait partagée sans doute au moment d'un cri. L'homme vivait encore, et il se ramassait sur lui-même, contractant les jambes, tandis que ses mains rouges recueillaient les vingt morceaux de chair pendus à ses pommettes.
Le défilé ne discontinua plus. Dans les charrettes, les soldats pleuraient, tels des enfants, pour un ventre ouvert, une main brisée, un nez enfoncé, une jambe trouée par les balles austro-russes. Les moribonds s'agriffaient aux manches des autres. Leurs blessures rendaient certains attentifs et réfléchis. Soudain l'un poussait un cri de bête battue, fermant les yeux. Ceux en agonie regardaient blanchir, mourir leurs mains étalées au long des capotes bleues. Ils avaient perdu tout courage. Ils invectivaient l'empereur, l'appelant: «Bourreau, canaille corse, étrangleur de la République!—Faut-il que je sois bête.—C'est bien fait pour moi, au lieu de déserter?—C'était facile pourtant, idiot!…» Ils regrettaient leur pays, leurs parents, le repos des chaumières… Au long d'un haquet, recouvert de paille, un chef de bataillon n'avait plus que son habit ouvert sur sa chemise, car ses deux jambes velues, emportées aux genoux par une bombe, saignaient à travers les linges du pansement. Celui-là regardait fixement la croupe du cheval et serrait les dents, les poings, comme pris de rage contre l'atrocité du sort. Un à un, haquets, camions, brouettes et chariots s'engagèrent dans la rue de Schöngraben. Les projectiles ennemis commencèrent à effondrer les toits de chaume, parce que les colonnes de grenadiers et le train d'artillerie ne cessaient de la parcourir.
Le major vit Edme pâlir, qui considérait l'homme aux jambes enlevées. Il pensa nécessaire de porter les escadrons loin du spectacle démoralisateur; et l'on se retira plus loin, dans une petite prairie fangeuse. Silencieux, ils s'immobilisèrent dans les guérites chaudes des manteaux, à la tête des montures.
L'orage de la bataille gronda, se développa, ébranla les nues du ciel et fit vibrer les oreilles. On ne se parla point. Les chevaux s'émouchaient de la queue. Bernard faisait les cent pas devant les lignes en pensant à la petite Denise, qu'il imagina sur les genoux de sa mère, à l'activité de Caroline, qui avait abîmé de son charbon les jardins des Moulins-Héricourt, car la prairie morave ressemblait, parmi son entourage de peupliers nus, à celle de l'Artois. Comme il comparait les arbres, il vit une fumée légère grandir au-dessus de Schöngraben, entraînant de rouges étincelles, et bientôt un grand nuage de fumées tourbillonnantes s'évada. Une flamme d'or et de sang se dressait, se dardait. Le chaume des toits s'incendiait.
Dès lors le feu s'échevela davantage et tendit contre le ciel un immense rideau lumineux, qui ronflait en s'étalant. Les fumées furent rabattues vers la prairie. Les dragons toussèrent. Il volait des flammèches. Les chevaux s'épouvantaient. Mais on ne put d'abord changer de place; les colonnes de grenadiers se rendant au feu comblaient les routes et les petits champs, entre les caissons verts de l'artillerie.
Le jour baissa vite en ce crépuscule de novembre. Seul l'incendie éclairait les figures furieuses des fantassins muets et qui attendaient, l'arme au bras, le signal de la marche. La nuit ne vint pas interrompre la canonnade; mais on dut reculer en arrière de Schöngraben et d'Hollabrün, autour de quoi l'on se battait toujours, dans les rues pleines d'incendie, de poutres roulantes, de cris effroyables, que poussèrent des blesses lapés par la flamme. Plus tard les chasseurs à cheval, qui allaient, à gauche, tourner l'ennemi, annoncèrent que l'armée de Kutusov défilait derrière le corps Bagration, qu'elle échappait à nos armes, que les hauteurs de Schöngraben appartenaient presque à l'infanterie russe. Il fallut allumer des feux de branches pour le bivouac.
À ce moment, une odeur de grillade envahit l'air, le satura. Edme eut mal au cœur. Les blessés rôtissaient dans les maisons en flammes. On le comprit. Il répugna d'avouer que l'on respirait une atmosphère chargée de graisse humaine. Le lendemain, quand on traversa les décombres fumeux de la ville, Edme et Bernard reconnurent le malheureux chef de bataillon: sur les mains, il avait rampé hors d'une petite épicerie, jusqu'à ce que les flammes issues de la boutique eussent atteint les moignons de ses cuisses. Les deux fémurs, sortis des chairs charbonneuses, restaient pris dans une mare de graisse jaunâtre figée autour du cadavre tordu. Les mains avaient creusé la terre.
On croisa des files de prisonniers russes, aux visages roses, aux yeuxd'enfants naïfs, aux narines ouvertes. Enfui derrière les troupes deBagration, Kutusov joindrait ses divisions à l'armée de Pologne et auxAutrichiens de Kienmayer. Des officiers apprirent cela.
Et partout, sur les seuils, au-dessous des poutres rongées par le feu, gisaient des corps recroquevillés et noirs, rétrécis à la taille d'enfants, sauf les grosses têtes, qui semblèrent des boules de charbon friable.
L'horreur fut telle que les dragons ne se parlèrent plus. Ils se pinçaient les narines à cause des émanations. Des soupiraux et des fenêtres, des murs effondrés entre les meubles disjoints et boursouflés par les cloques du vernis, la même senteur d'ignoble grillade humaine montait. Le régiment prit le trot à travers les étables et les tas de paille qui flambaient encore. Les chevaux évitèrent les corps presque nus des grenadiers de Kiew. Déjà leurs visages se violaçaient entre les jugulaires maintenant leurs hautes mitres dorées sur leurs cheveux à la poudre.
L'on alla par les campagnes, de village en village, à la suite des Russes qui brûlaient tout. En longs cafetans blancs, des paysans pendaient aux branches basses des arbres, la langue hors du visage violâtre, déjà becquetés par les corbeaux. Au sommet de leurs collines, les châteaux fumaient de l'incendie. Les filles se sauvaient; leurs lourdes tresses battaient sur le dos des corsages galonnés. Ensuite, les Français reconnus, elles versaient le vin blond des cruches dans des tasses multicolores, qu'elles apportaient, contant les misères subies, les meurtres des parents, les viols des femmes et des adolescentes. Certaines finissaient par offrir leurs bouches au baiser d'Edme s'inclinant. Beaucoup d'entre elles appartenaient à des familles protestantes exilées par les édits de Louis XIV jusqu'en Moravie. Les escadrons trottèrent. Héricourt lançait les meutes d'Ulbach et de Cahujac par les villages entrevus dans les creux de ravins, à travers les sapinaies sombres. On prévit l'approche d'une grande bataille. Tous les champs s'encombraient de compagnies en marche. Si le major se retournait en selle, il apercevait une écume d'hommes entre les nuées grises et les échines des coteaux. Des régiments descendaient les pentes derrière le groupe de leurs tambours. Les attelages d'artillerie sonnaient le long des chemins. Les cuirassiers aux armures ternes foulaient, par troupeaux, les emblavures. Des gorges, les colonnes débouchaient avec pelotons d'état-major. Les aides de camp jalonnaient les carrefours, se renseignaient, la main à la corne du chapeau verdi, et devenus graves, hâlés, maigres. Les doigts de pied moulaient le cuir des bottes.
On alla. Rien n'intéressait, sauf la guerre. Les soldats eux-mêmes discutaient le plan de Bagration, la patience de Kutusov et les qualités de Murat, de Lannes, d'Oudinot. Augustin parvenait presque tous les jours jusque son frère. Il lui dit une fois: «Bernard, je crois que tu me gardes rancune, et pourtant je t'aime bien. Oui, oui. J'admire sincèrement ton caractère. Je t'assure, quand mon service m'appelle auprès des éclaireurs du corps, j'éprouve de la satisfaction. J'accours à franc étrier. J'ai hâte de te revoir. Cependant tu ne me conseilles pas, tu t'enfermes dans ton orgueil. Cela te nuit auprès des chefs. Mais je te comprends, moi. Seulement je n'ai pas la force d'être pareil à ton courage moral. J'ai besoin de briller, de triompher vite. Les victoires de l'esprit sur l'instinct et l'ambition ne me suffisent pas. Si tu voulais, si tu voulais, Bernard, tu pourrais me transformer. Mais tu ne veux pas. Je te semble un enfant barbare… Cela m'attriste. J'ai reçu une lettre de Caroline. Est-il vrai que Virginie va rejoindre Aurélie à Vienne, avec la petite Denise? Les deux paires d'yeux vont donc se réunir sur les genoux de leurs mamans… As-tu remarqué, mon frère, comme les Bavaroises et les Moraves ont les yeux de Denise, d'Édouard… Tu as dû rapporter cette impression de Hohenlinden, hein… L'âme des vaincus a passé dans l'âme de la race victorieuse, peut-être aussi…»
L'aîné sourit, car il percevait le manège du courtisan qui le flattait en parlant des petits: «Va, va, mon garçon, je ne m'opposerai point à ton mariage, ni à la richesse que tu attends. Tant pis pour toi s'il t'arrive du malheur ensuite… Tiens, regarde: Ulbach et ses Alsaciens ont couru d'instinct à ce village qu'entourent les houblonnières, et les gascons de Cahujac à ce hameau vers lequel grimpe le vignoble. Vois donc les Bretons qui pêchent avec une branche et une ficelle dans la rivière. Yvon rejette une tanche qui frétille sur l'herbe près du moulin dont leur patrouille explore les devants. Comme chaque race obéit à son goût particulier. Corbehem et ses Flamands marchent en silence, peinés par la disette.
«Sais-tu quand on aura du pain? Tous ces pauvres diables se démènent. Ils ont faim vois-les donc, Edme. Ce régiment est comme une araignée qui a tendu sa toile. Les patrouilles rayonnent du centre jusque les bois de sapins. Les dragons fouillent les plis de terrain. Pas un coup de feu. Oh! cet ennemi qui recule toujours, qu'on ne peut atteindre nulle part!—Moi aussi, répondait Edme, j'ai envie de l'atteindre. Il me semble qu'alors nous n'aurons plus froid, ni faim, et que nos bottes seront rapiécées. Ils emportent dans leur fuite toutes nos chances de bonheur, les Austro-Russes.—L'empereur le sent comme nous, ajoutait Augustin, en caressant l'or terni de ses aiguillettes. Voyez comme de partout l'on se rassemble. Tenez, là-bas, les hauteurs se garnissent de chariots, de forges mobiles, de voitures, de fourgons. Les chefs hâtent la marche du bagage.—La vie s'augmente de toute la vie qui se concentre dans les corps exaltés de cent mille hommes.—On est sûr de soi. On éprouve les coudes contre les coudes. On est un seul soldat confiant, un seul soldat qui se couche sur le pays morave, qui l'absorbe, qui mange ses poissons, qui boit son vin et sa bière, qui aime ses grosses filles mamelues déjà violées par les uns et les autres. Les petits garçons d'ici apprendront facilement le russe, l'allemand et le français, dans les écoles. Chaque peuple laisse de son sang aux progénitures qui germent dans le ventre des femmes.—Et chacun laissera beaucoup de son sang aussi au pied des vignes qui porteront les grappes de son vin blanc.—Qui a du pain ici?—Personne de nous.—On fait halte?—Oui.—J'ai faim.—Et moi! Il me semble que je mâche du cuir.—On a droit à un demi-biscuit trempé dans l'eau.—C'est l'ordinaire depuis trois jours.—À la guerre comme à la guerre, mes enfants!»
L'armée se put repaître à Brünn, ville pleine d'approvisionnements, que les Russes ne jugèrent pas utile de défendre. L'Empereur y tint son quartier général. En dépit du froid et du mauvais temps, les rues se remplissaient à chaque heure d'officiers cherchant les nouvelles et désireux de se montrer avant la bataille pour y obtenir un poste d'importance, ou fixer leur souvenir dans la mémoire des maréchaux qui vivaient là somptueusement. Ce n'étaient que chevaux de sang aux mains des ordonnances, calèches suspendues, voitures de campagne attelées à quatre. Les grenadiers et les cavaliers des compagnies d'élite montaient la garde devant toutes les portes cochères. Au milieu d'une cour de hussards et de dragons, d'adjoints à l'état-major, Murat paradait. Augustin s'exaltait à ce spectacle. Il s'avoua fier de traverser les rues populeuses devant l'admiration des bourgeoises coiffées de toiles d'or et vêtues de pelisses blanches, chaussées de bottes en cuir rouge. «C'est beau d'être les triomphateurs,» disait-il au major plus indifférent.
Lui, ponctuel, se rendait jusque le bourg où campaient les escadrons au repos. On y attendait les traînards, les recrues envoyées du dépôt de Béthune. Il inspectait méticuleusement les bandoulières de carabines, les faisait blanchir. Il veillait à ce que les hommes réparassent leurs vêtements, et se contentait seulement s'il trouvait les pelotons assis on tailleurs à l'abri des hangars, leurs habits sur les genoux et l'aiguille à la main. Le maréchal des logis Rougon présidait à ces travaux. Dans une grange, on radoubait les bottes. Ailleurs on rapiéçait les culottes de peau et les gants à crispin. Partout on étrillait les chevaux, on pansait leurs échines, on ferrait la corne. Les marteaux de la maréchalerie tapait l'enclume. On égalisait les crins des queues à coups de tondeuse. Pour les soins des bêtes, le colonel demeurait lui-même dans ce village aux maisons de planches goudronnées; leur rez-de-chaussée soutenait à l'extérieur des hangars couverts, et des toits à porcs. Le gros homme se promenait là, en bas bleus, en manteau de cheval, le bonnet de police enfoncé jusqu'aux bajoues. Il s'appuyait sur une canne. Il gourmandait les soldats. Devant le village coulait un petit ruisseau dont les recrues cassaient la glace, au matin, afin de recueillir l'eau de la lessive. Trois cents chemises de troupe pendaient à des ficelles, sous les hangars bas.
Le soin de réparer les statues et de compléter leurs rangs n'absorbait plus toute l'attention d'Héricourt. Il souffrait beaucoup de l'estomac, des reins. Cela le rendit morose, non qu'il sacrifiât à la douleur sa sérénité habituelle, mais parce qu'il redouta de ne pouvoir achever la campagne et, par là, de manquer les occasions de gloire. Il approchait de la trentaine. Il n'était pas encore colonel. Cela le remplissait d'amertume. À cet âge, le Rival commandait l'expédition des Pyramides.
Le major songeait à l'avenir d'une vie au coin du feu, s'il lui fallait quitter le service devenu trop ingrat, passé une certaine époque, pour qui n'obtient pas les hauts grades. Vraiment il n'aimait pas Virginie. Certes il la tromperait; elle lui rendrait la pareille. Ils divorceraient. Il prévit les misérables phases de ce conflit. Comment s'arranger de Virginie, molle et trop soumise à des malaises, de Caroline désagréable à voir, et toujours grognante. La seule évocation du petit Dieudonné Cavrois valait un dégoût nouveau. Les Praxi-Blassans l'auraient mieux séduit; mais la mélancolie de la sœur ne lui était pas moins pénible que la crainte de pécher criminellement avec elle. Sans savoir les raisons, il s'imputait la cause de cette tristesse. Il ne s'était pas montré bon envers elle. Il aurait dû lui offrir ce que ne prodiguait pas l'irascible et l'actif diplomate: une affection constante, définitive et sûre. L'étrange miracle des yeux d'Édouard, identiques à ceux de la petite bavaroise de Mœsskirch, n'annonçait-il pas l'influence qu'un frère eût pu avoir sur l'existence d'Aurélie? Elle l'avait sauvé du suicide, elle, par l'entremise de sa belle-sœur.
Et cependant il ne se crut pas le courage d'accomplir ce devoir. L'énergie des sentiments lui manquait. La mort de son père l'isolait complètement, le respect envers le vieillard ayant été sa plus forte inclination. Depuis lors il n'avait voulu que la gloire. Elle se dérobait. Il prévit bien qu'elle ne viendrait pas à lui en ce même paysage où finirait sans doute la grande bataille des nations, latines contre la slave et la germanique.
Roides, les pentes du plateau lépreux descendaient, jusques les étangs, à droite, étangs ternes, larges, embarrassés de roseaux et qui reflétaient un ciel gris, traversé par des vols d'oiseaux migrateurs. Ce mont de Pratzen représentait de profonds ravins semblables à des plaies mauvaises où vivaient, blottis, d'affreux villages en bois. En s'échappant de maisons engluées de glaise contre le froid, la fumée noire des feux de tourbe souillait l'air. À mi-côte, la roue d'un moulin tournait sous le barrage du ruisseau huileux. Un vieil homme en bonnet de coton péchait à la ligne. Ensuite la hauteur pierreuse s'adossait à l'horizon gris. Des chemins y serpentaient entre les terres maigres et les silos du vignoble. Plus loin, vers la gauche, le plateau s'abaissait jusque la route d'Olmütz coupant une plaine onduleuse et triste, très vaste. En-deçà de la route, à un coteau, cinq mille Français en veste fouillaient de leurs bêches, de leurs pioches, entamaient des tranchées profondes, rejetant une terre plus rouge, fraîche, plantant des palissades, abaissant des chevaux de frise, élevant des rectangles de terre. Plus loin, en arrière, les grands bois de pins adossés aux collines de Bohême fourmillaient de tout un corps d'infanterie, qui se retranchait également. Vers le coteau on traînait les pièces d'artillerie lourde. C'était une activité folle et joyeuse, que rythmait sans cesse le roulement des tambours.
En face, plusieurs essaims de uhlans et de cosaques couraient, le long du plateau, de village en village, sortaient, galopaient jusqu'au ruisseau couvrant les bivouacs de cavalerie, échangeaient parfois des coups de feu inutiles avec les soldats du 11e chasseurs, qui faisaient le service d'avant-postes. À certains moments, tout rentrait dans le calme de l'attente.
Bernard Héricourt s'attachait au paysage. Son âme déçue des sentiments et de la gloire jouissait d'être morne ainsi que lui. Le caractère savourait là un repos, une douceur amère, en laquelle il se complut.
Revenu de Vienne, tout guéri, Gresloup l'approuva d'aimer ce lieu. Ensemble ils demeurèrent des heures, pensant à la misère des ambitions illusoires, des vaines passions.
—Tout fuit toujours, mon cousin, affirmait le lieutenant après ses récits d'amour.
—Tout fuit, oui, répondit Héricourt.
—Et la vie pourchasse.
—Nous poursuivons l'ennemi qu'on n'atteint jamais.
—On n'atteint pas…
Bernard décrivit Denise, Édouard; il confia son espoir d'admirer leur chance que ses armes préparaient, outre l'activité de Caroline et l'intelligence de Praxi-Blassans.
—Oui, tout sera beau, si vous réalisez… Évidemment, il faut songer aux heures de joie que la descendance pourra connaître, si nous les avons amenées. Il faut se marier; il faut engendrer.
—Je crois, dit Bernard.
Il évoquait la robuste famille romaine, l'effort latin qui avait fondé la gloire de la Ville, l'âme de la Ville, et le triomphe des Quirites.
—César prévit-il que Buonaparté, un jour, réaliserait son rêve de latiniser la Germanie? Et voilà ce rêve accompli, sans doute. Nous marchons sous les aigles mêmes qui conduisirent les légions et les centuries. Lorsque Varus poursuivait comme nous l'insaisissable ennemi, pensait-il que nous achèverions sa poursuite?
—Et peut-être ne l'achèverons-nous pas; mais nos arrière-petits-fils l'achèveront. Le monde acceptera d'obéir à l'idéal gréco-romain, que le christianisme vulgarise. M. de Chateaubriand le démontrait naguère.
—Oui, mon cousin. Il ne faut pas limiter à notre pauvre vie l'effort des races et du temps.
—Le temps épuise la vie des hommes et la vie des races.
Ils aimèrent, plusieurs matins, philosopher ainsi au pas de leurs chevaux, sans trop se soucier des pluies battantes, ni du sifflement d'une balle que la patrouille russe adressait. Augustin les rejoignit, un jour, sur sa jolie bête blanche maniérée.
—Malvina est à Brünn. Elle apporte des nouvelles de Virginie, d'Aurélie, de Denise, d'Édouard, de Praxi-Blassans. Elle fait déjà bon ménage avec eux. Nous nous marions dans un mois, si les boulets moscovites n'interviennent point d'abord, annonça-t-il, en souriant avec une certaine appréhension.