XVI

—Saluons l'homme heureux, mon cousin.

—Oh! oui. Une fiancée belle, amusante et très riche. Voilà ma vie faite. Ma vie est faite, répéta-t-il.

—Ma vie est faite, soupira Gresloup; mais pas de la même sorte.

—Et moi aussi, dit Bernard, ma vie est faite.

—Allons, allons, hommes chagrins, tas de Werthers et de Renés!.. Ce n'est pas tout. Il faut poursuivre!

—Poursuivre le cavalier qu'on n'atteint jamais et qui emporte avec lui, votre espoir…

—Bah! bah! nous avons toujours atteint les Austro-Russes. Ils vont danser, et voici la salle de bal… L'Empereur, cet après-midi, inspecte les dragons. Je venais t'en avertir, Major. Oudinot est arrivé guéri de la blessure reçue à Hollabrünn. Il paraît qu'on me nomme capitaine, Bernard!

—Parbleu!

En effet, Napoléon passa la revue dans le village, au bord du ruisseau. Murat l'accompagnait. Ensuite ils firent former le cercle aux officiers. L'Empereur avait grossi. Un sourire camarade découvrait ses belles dents. D'abord il prédit que le colonel serait promu bientôt général de brigade. Le gros homme ne put remercier. À demi mort d'émotion, il leva la main vers son casque. L'Empereur remarquait: «Ah! ah! Major, c'est là le cheval turc du colonel Lyrisse? Tout le monde en parle. Quelle superbe bête, Major!… Le chef d'escadron Pitouët?…» Celui-ci releva la tête. Napoléon le félicita pour sa connaissance de la carte et ses travaux dont le prince Murat l'entretenait souvent. À cela, le régiment devait de belles manœuvres, notamment près d'Amstetten, où l'on avait pu envelopper les vedettes de l'ennemi avant de l'assaillir.

«Pardon, voulut protester Héricourt, c'est moi qui fis envelopper les vedettes.» Il se contint. L'Empereur ne le voyait plus, mais recommanda l'étude aux officiers supérieurs. Il laissait entendre que les grades ne seraient décernés qu'aux plus instruits. Ensuite il complimenta le capitaine Cahujac et lui promit la Légion d'honneur pour sa conduite à l'affaire d'Amstetten… Le lieutenant Gresloup fut également loué. L'Empereur continua. Sa redingote était couverte de boue, et ses bottes de craie prise aux pierres remuées dans les terrassements.

Héricourt refoula un sanglot. Donc le cheval turc méritait seul des éloges; lui n'était rien, lui qui avait façonné les huit cents statues du régiment.

—Major, dit l'empereur, il vous manque beaucoup d'hommes.

—Quelques-uns; mais ils rejoignent, Sire.

—Vous devriez avoir six cent trente dragons, reprit-il après avoir consulté son carnet.

—Sire, plusieurs sont restés malades à Hollabrünn. Je sais qu'ils sont en route pour rejoindre.

—Mais ils devraient avoir rejoint. Je ne veux pas tolérer ces absences. Le tiers du régiment fait défaut. Les détachements du dépôt ont dû boucher les vides à Munich et à Vienne… Alors?… C'est vous que je rends responsable…

Le major ne bougea point. Il se roidit. Le Rival fronçait les sourcils et le regardait fixement aux yeux.

—C'est cela!… On s'occupe de ses chevaux de prix, et on ne s'intéresse pas à l'effectif du régiment… Vous rendrez compte de cela, Major; je vous l'assure… Colonel, vous veillerez sur cet officier et vous m'adresserez un rapport.

—Sire!… à Hollabrünn…, insinua le colonel.

—Qu'est-ce que ça signifie…? Désormais je renverrai dans les dépôts les officiers qui me présenteront de pareils effectifs… Si nous n'étions pas à la veille d'un engagement, le major retournerait au dépôt de Béthune.

Le Rival s'excitait, furieux, en agitant une main grasse et blanche. Murat, consterné, se tint coi. Napoléon finit par s'éloigner au trot de son arabe en haussant les épaules sous la redingote grise toute crottée.

—Monsieur, tu n'as pas de chance, tout de même, gémit le colonel.

Toutefois le rêve de devenir général l'empêcha de plaindre plus longtemps Héricourt. Il lui promit la succession de son grade.

Le major souffrit de rage. Rentré à Brünn, dans son logement, il se jeta sur le lit pour crier à l'aise, ébranler le bois à coups de poing. Un billet de Cavanon réussit à l'apaiser un peu: Murat avait représenté plus tard à l'empereur l'injustice de tels reproches. Il n'y serait pas donné suite.

Cependant Bernard ne se consola point. Le Rival l'avait humilié. Il s'emporta contre le destin, conta sa peine au colonel Lyrisse, qui le retint à dîner avec Cavanon, Edme, Augustin, Malvina tout en velours jonquille. Bavarde et satisfaite de soi, elle n'intéressa guère. Héricourt lui dit brutalement qu'il laissait aux enfants la société des femmes, puis se retira de bonne heure. Cavanon l'excusa et fut galant.

Dans la nuit du surlendemain, on lut devant les escadrons, à la lueur d'une chandelle cachée aux patrouilles de l'ennemi par un manteau étendu, la proclamation de l'empereur, affirmant une prochaine victoire. Les dragons étaient passés du centre à la gauche, au flanc de la route d'Olmütz, non loin du coteau, garni de dix-huit canons, que le 17e léger avait promis sur l'honneur de défendre jusqu'à la mort.

Le corps de Lannes séparait les dragons de ce coteau. En arrière, les cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty constituaient une réserve. En avant, les chasseurs de Kellermann couvraient la droite de Lannes, car on savait que, dans la plaine onduleuse, quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens allaient prendre place.

Impatient de se ruer, de contredire Napoléon par l'évidence de sa bravoure et de ses manœuvres tactiques, Héricourt rageait encore. Au souvenir de sa vie manquée, de sa gloire perdue, il serrait les dents, il frappait l'air d'un bras fou. Toute la nuit, il parcourut les bivouacs, compta et recompta les hommes. Il en était arrivé le soir même. Il n'en manquait plus dix. Assister à une grande bataille était un mirage pour ces âmes qui, depuis quatre mois, trottaient à travers les Allemagnes, pillant, tuant et s'enivrant.

«Te voilà, Macquart.—Oui, mon commandant.—Je te portais déserteur, mon garçon.—Sauf votre respect, mon derrière n'avait plus de peau; mais, quand j'ai su qu'on allait se frotter sérieusement, j'ai mis du suif sur ma personne et me voilà présent à l'ordre.—Je te croyais retourné dans ta famille.—Ah, là, là! ma famille… Un père qui gifle, une mère qui ramasse les sous que je gagne et qui les fourre dans son bas de laine. Et puis, les contremaîtres, à l'atelier, qui vous comptent quinze sous pour quatorze heures de travail. J'en ai assez. Jamais de grand air! Jamais de plaisir! Ici, au moins, on vit, on se sent, on s'amuse, on se cogne. Demain, quand je taperai sur le Russe, ce sera comme si je tapais sur le contremaître qui a séduit ma maîtresse. J'irai de bon cœur; et ça me soulagera. L'armée, c'est là seulement que je respire, moi!—C'est vous, d'Auberive.—Mon commandant, je suis resté malade chez des paysans aux environs de Znaïm. J'avais une migraine effrayante et la fièvre. Le chirurgien du corps l'a constaté. Quand j'ai appris que Kutusov avait rejoint l'empereur Alexandre, j'ai deviné la bataille; j'ai loué une carriole et deux chevaux: j'ai emmené Saccard avec moi, et nous sommes arrivés à temps. Je me suis engagé pour voir une grande bataille. Je ne voulais pas manquer le spectacle. Ce sera beau?—Les trois empereurs s'empoignent.—J'aurai vécu, du moins, si je vois ça. À Paris, on ne vit pas. On boit avec des créatures, on joue bêtement toute la nuit. On s'abîme l'estomac. Toutes les femmes trompent de la même manière.—Et en province, à Plassans, dit Rougon, ce n'est pas drôle non plus de fumer sa pipe toujours dans le même cabaret, du matin au soir. Au moins, à l'armée, on voyage, on voit du neuf.—Et demain, mon commandant, les dragons français démontreront aux Moscovites ce que vaut un homme de Gascogne sur un cheval barbe.» Ils se vantaient en riant. Ils rappelaient leurs exploits anciens. Ils affûtaient leurs sabres! Ils se promettaient leur aide mutuelle au moment du combat. Sur les feux, ils cuisinaient dans leurs marmites des mélanges d'eau-de-vie et de cassonade, dans quoi ils trempaient le dur biscuit. Le bonnet de police rabattu contre les oreilles, à cause du froid, ils restaient accroupis en leurs grands manteaux blancs, au milieu des litières de paille. Quelques-uns dormaient déjà, les pieds au feu et la tête dans leur col, appuyée sur la selle, le long des faisceaux de carabines, assemblant aussi les sabres et les gibernes, les casques et les paires de bottes.

Au toit d'une ferme, Corbehem et Cahujac examinèrent les positions de l'ennemi que marquait la multitude des feux sur le plateau, dans les ravins, aux inclinaisons des pentes. Pitouët les spécifia exactement. On distinguait, dans les masses d'ombres, un mouvement certain de la gauche vers la droite qui confirmait les prévisions de l'Empereur. L'armée russe descendait aux étangs pour couper la retraite sur Vienne et rejeter l'armée française contre les monts de la Bohême.

—Napoléon a deviné leur plan, dit le nouveau chef d'escadron; quel homme de guerre!

—Et, s'ils coupent la retraite sur Vienne, que ferons-nous?

—Murat tournera leur droite; alors ils nous auront dans le dos.

—Mais Bagration, qui est devant nous, empêchera de les tourner.

—Lannes enfoncera Bagration…

—Et Murat la cavalerie autrichienne…

—Les vainqueurs pris à revers seront coupés de la Pologne.

—À moins que nous ne soyons pris entre les troupes de Pologne et celles-ci.

—Cela dépend du hasard de la guerre, chantonna Gresloup… Voyez donc, Major, ces multitudes de feux qu'on sent doués de conscience, personnels… Ne dirait-on pas un peuple d'êtres féeriques qui s'agitent dans notre «morne paysage», comme les idées en nous, et sans plus de sagesse…

Mais Héricourt n'était pas d'humeur à philosopher. Il s'affirma qu'en cette plaine à demi disparue parmi le brouillard naissant il accomplirait le lendemain une grande chose. Elle l'élèverait au-dessus du Rival contraint à l'admiration. Elle imposerait au cœur des hommes l'émotion d'un enthousiasme. Que serait cette chose? Il l'ignorait encore. Il entrevoyait une manœuvre du régiment qui le porterait jusqu'à la cime du plateau, cette masse d'ombre illuminée de cent mille points, animée d'une rumeur. Il entendit hennir au delà de la route d'Olmütz les chevaux des hussards de Pawlograd. Il se rappela la bande dejunkersqu'il avait vus dans la journée rire et boire, puis casser leurs verres après avoir porté à la santé de quelque personnage. Il frapperait du sabre, bientôt, ces jeunes gens imberbes aux joues roses; il éteindrait l'éclat de leurs regards naïfs et bleus, au nom de la force latine et de la liberté républicaine.

À cet instant, un tumulte de voix françaises troubla le songe. Les cris de «Vive l'Empereur!» se dégageaient du fracas. Il vit des torches de paille et de sapin courir au poing des cavaliers galopants; tous les rangs des divisions Suchet, Caffarelli, quittaient leurs litières, dont ils arrachaient le foin pour le tordre en forme de brandons, l'embraser. Ce geste se propagea le long des lignes. Deux murailles infinies d'hommes illuminants se dressèrent afin d'éclairer le Rival, qui, au milieu, parut. Après lui, les torches de paille s'éteignaient, comme si la présence impériale uniquement eût enflammé les troupes.

À leur tour, les dragons se levèrent, se dirent le jeu; ils amassèrent la paille et l'allumèrent, en répétant leurs vivats pour la proclamation qui annonçait la victoire. Lui vint, la main en l'air, et galopa devant les visages tendus qui vociféraient, unanimes en leur confiance nationale.

—Esclaves, murmura Gresloup!

—Non pas, contredit Pitouët, ils s'acclament eux-mêmes; ils saluent la fortune de la Nation dans celle du camarade qui la rend glorieuse avec lui.

—Ave Cæsar, morituri…

—Vive l'Empereur! hurla Corbehem, qui haussait sa large poitrine en manteau blanc barré d'or.

Tout court sur un grand cheval, l'Empereur passa exalté par les cris énervant au loin le peuple de soldats réunis autour des feux. La fumée des torches masqua son visage. On ne reconnut que sa main: elle se levait; elle s'abaissait en remercîment.

—Oh! gémit Edme, avec une convoitise douloureuse, que je voudrais ressentir ce que cet homme ressent à cette heure!

—Épouse la maîtresse d'un Barras, assassine ses adversaires, répondit Gresloup, et il te donnera peut-être le commandement de l'armée d'Italie, jeune homme, si tu es, comme celui-ci, un mari complaisant et un sicaire docile.

—Taisez-vous, mon lieutenant, je vous en prie. C'est trop beau…

Jusqu'au loin l'acclamation se perpétua, et les figures de soixante mille hommes s'éclairèrent au passage de l'escorte, pour l'étonnement de la nuit.

Ensuite l'armée se recoucha devant les feux, rieuse, comme après la victoire.

Parmi les officiers, quelques-uns dormirent seuls plus d'une heure. La joie fébrile des hommes combattait aussi leur repos. Toute la nuit on entendit des rires, des appels. On faisait bombance autour des feux; on plaisantait la mort avec un cœur résigné à s'émouvoir devant le spectacle de la ruée gigantesque, pour salaire du péril; c'était la rumeur d'une foule en liesse.

À plusieurs reprises, une musique régimentaire joua des airs graves de Grétry. Alors les voix du peuple se turent, écoutèrent l'âme de la nation, qui, lointainement, derrière ses lignes, ses masses, rappelait aux hommes le génie de leur race et son obscure mission de gloire.

—À l'ordinaire, murmura Gresloup, tous ces gens n'aimeraient qu'une fanfare brutale et vive; ils n'écouteraient cette harmonie que par discipline, sous la solennité du drapeau. Vous n'entendez plus, Edme, un rire, une insulte, un cri, à cet instant. L'esprit de tous est devenu subitement un seul esprit attentif et mieux doué pour croire avec gravité. Voilà tous ces petits commis de boutique, ces laboureurs et ces pâtres de France en soudaine possession de l'intelligence que seule connaît, d'habitude, l'élite des citadins. Je ne sais pas ce qui me touche le plus, de la beauté de cet art ou de la magnificence de ces milliers d'esprits qui s'unissent, qui renforcent par cette communion leur génie afin d'admirer l'âme profonde de leur race, de la chérir, d'accepter, pour sa suprématie, la mort de tout à l'heure.

—Vous parlez toujours de mourir, répliqua Bernard. Bien peu s'en occupent, allez. La plupart espèrent ce qu'ils boiront demain soir, le repos de la caserne et l'invincibilité certaine de leurs bras…

—Voyons, lieutenant, quoi: nous sommes des Français de la Grande Armée, hein? Est-ce que tu ne sens pas qu'on va les bousculer un brin, les Austro-Russes… Je te demande un peu, il n'y a que les pleurards qui mangent le pruneau de plomb…; et le colonel fit retentir sa grosse joie.

Hëricourt ne pensait pas mourir. Il excitait au fond de lui une rage secrète. Derrière ce mont du Pratzen illuminé de feux, et qui sembla se mouvoir lui-même par des milliers d'ombres en marche vers la droite, vers les étangs de Menitz, il découvrirait enfin un pays libre d'humiliations et de peines, où il pousserait, triomphateur, son cheval turc, devant l'enthousiasme des soldats et les drapeaux inclinés. Car il suffisait de pourfendre les visages russes, de bousculer les grands chevaux gris surmontés de colosses aux armures de bronze, il suffisait d'abolir l'ironie d'Augustin en chaque figure ennemie, la malice de Malvina, la mollesse de Virginie, la rancune de Caroline, la tristesse d'Aurélie et l'injustice du grand Rival. À force d'héroïsme, il écraserait ces forces mauvaises qui contrariaient son énergie, qui utilisaient pour cela les corps russes, les armes autrichiennes, les canons impériaux. Mais les six cents dragons, formes de sa volonté, balayeraient cette fois la résistance du destin dressé contre son bonheur. Il eut envie de confier à un ami ces pensées. Il se rapprocha du silencieux Corbehem. Celui-ci fumait à demi sommeillant, près d'Ulbach endormi dans son manteau, à l'abri d'une toiture de paille soutenue de piquets. Héricourt dit: «Capitaine Corbehem, je vous aime mieux que tous les autres officiers du régiment, et j'aime vous le dire, cette nuit, vous toucher la main… Les autres se battent pour des raisons particulières; vous, pour l'honneur de l'armée et de votre escadron. Vous êtes un homme d'honneur véritable. Il en reste peu. Je me sens heureux de vous assurer que, si demain le sort nous favorise, je m'efforcerai de vous être utile par la suite.» Le capitaine ne répondit rien; mais, dans ses yeux bleus, au bord des paupières rougies, une larme troubla son regard sévère. Ces deux hommes qui n'avaient point échangé, au long de six ans, la moindre phrase étrangère à leur service, se comprirent aussi liés par leur estime réciproque que deux époux par un amour ancien, sincère et passionné.

Bernard lui révéla toute son existence. Corbehem était né, dans une grande ferme de Flandre, domaine de sa famille depuis le XIIIe siècle. Il subsistait du manoir un donjon qui servait, à cette heure, de pigeonnier en haut, de fournil en bas. Laboureurs, brasseurs et chasseurs, soldats aussi, les ancêtres s'étaient humblement succédé. Il ne put rien conter d'illustre sur leur vie. Il aimait le grand air et les exercices du corps. La guerre lui valait cela. C'était toute son âme de fort mangeur, aux pommettes sanguines. Il ne souhaitait rien qu'agir avec ses larges épaules, boire à la mesure de sa vaste bouche, de sa panse arrondie; puis ne pas dévier d'une ligne hors la route d'honneur que, l'illusion de son adolescence avait tracée. «À mon avis, mon commandant, la seule chose que les infortunes ne peuvent atteindre, ni l'inimitié des hommes, c'est l'orgueil intérieur, celui qui souffre et blâme lorsque nos actes veulent démentir l'idée du bien, celui qui s'enthousiasme lorsque cette idée et nos actions s'accordent parfaitement. Tout le reste est sujet à l'erreur, à la faiblesse. Et voilà!—Oui, oui, reprit Héricourt; c'est la seule vérité. Mais j'ai besoin que cet orgueil intérieur, comme vous dites, devienne évident et public.—Moi non, répondit simplement Corbehem; et cela fait que je vis plus heureux.»

Délégué par Murat, Cavanon assembla le régiment, aux dernières heures de la nuit. Près de lui, le chef d'escadron Pitouët, muni de ses paperasses, renseigna sur le terrain qu'on ne distinguait pas. Seulement une immense rumeur persistait, une rumeur aux mille yeux de feu, et dont les ombres se mouvaient d'un point à l'autre de l'horizon noir. On entendit les cortèges d'artillerie descendre du Pratzen vers les étangs dans un même roulement sourd, qui, parfois, s'arrêtait, et que couvraient parfois des clameurs brèves.

On se mit en selle. Cavanon prévint les officiers de leur devoir, leur rappela qu'ils couvraient la droite du corps Lannes, les divisions Suchet, Caffarelli, qu'ils suivaient les chasseurs de Kellermann, que les quatre mille cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty les appuyaient en arrière, que Soult, à leur droite, pousserait les bataillons contre le centre russe, qu'ils avaient à combattre l'aile droite ennemie, infanterie de Bagration, cavalerie du prince de Lichtenstein, que les soixante-quinze pièces établies sur la colline, renforceraient le mouvement.

Droit à cheval, le gant sur la cuisse à trèfle d'argent, il déclama ses instructions. L'on s'engageait dans la plaine. Les hommes firent silence. Les cuirs craquaient. Le régiment défila par des éminences de terrain, où le profil maigre de Pitouët apparut toujours, éclairé du falot tendu par un dragon devant les notes et les croquis. Il en expliquait au baron l'importance. On marcha une heure, puis les lignes s'arrêtèrent, se fixèrent dans la nuit; des falots avec des ombres équestres coururent. Le froid du matin donna l'onglée, et les hommes mirent pied à terre pour battre le sol de leurs semelles. Brusquement le canon tonna sur la droite; une seconde fois; et, dans un fond, la fusillade crépita, telle une friture que secoue la ménagère. Héricourt flaira l'air, tendit l'oreille. Il crut sa rage invincible. Il se trouvait alors entre son escadron et celui du vicomte disparu dans le collet du manteau. Mercœur dit aux hommes de l'élite: «Voilà le bal qui commence et la musique. On va s'étriller proprement, mes fistons. Coupeau, tu peux achever ton fromage. Il est permis de lâcher une agrafe… et de desserrer la boucle…» Les bonnets à poil se penchèrent. «Paraît que les chevaliers-gardes ont promis de balayer la cavalerie française. Ce sont des jolis cœurs pour les demoiselles des seigneurs russes.—Faudra voir à faire pleurer les dames de Saint-Pétersbourg!—On leur cassera le nez à ces muguets.—On leur étalera les tripes.—On leur retournera les poches.—Et leurs dames viendront après recoller les morceaux.—Bon, voilà l'orchestre qui grogne!—Silence dans les rangs!» L'orage de la bataille s'éployait vite à travers le matin. Edme tâchait de voir aux interstices de la futaie humaine. L'état-major de la division parcourait la route d'Olmütz, papillonnait autour de la voiture de campagne, où trois généraux, debout sur les banquettes, examinèrent, à travers les tubes articulés des lunettes, l'échiquier de la cavalerie répandue sur la plaine dans un soleil d'hiver, qui troua les brumes. Ils agitaient leurs mains gantées de daim; les estafettes partirent au galop vers les couleurs des fanions.

À gauche de la route, les schakos de la division Suchet formaient un long champ de plumets rouges, depuis les verts sapins des collines moraves jusque l'éminence aux batteries. Là, des retranchements étaient garnis par l'uniforme bleu de l'infanterie légère. Sur les talus, dans les ravins, le long des pentes, fourmillait une foule tumultueuse, active, bandée par les lumières des baïonnettes en ligne, et qui marchait derrière le trot des officiers montés, levant parfois l'épée pour les changements de direction qu'annoncèrent les clameurs répétées des ordres.

En arrière de la route, fort loin, un mur d'acier brillant était la masse des cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty, tandis qu'en avant, et à gauche, les sacs fauves, les buffleteries blanches, les hautes guêtres noires de la division Caffarelli s'éloignaient au rythme de huit mille pas foulant la terre meuble des emblavures. «On se croirait à une revue, dit Edme.»

Rien d'abord ne se révéla de l'ennemi que la propagation de la canonnade le long du Pratzen vert et gris, écorché de ravins où siégeaient de petits villages ternes à toits de chaume autour de leurs églises, dont les bulbes couverts d'ardoises étincelaient au soleil rose.

Et ce dura, de la sorte, longtemps. On avançait au pas des bêtes en ligne de bataille. Un large espace séparait Héricourt, Cavanon, le colonel, Pitouët, des chasseurs à cheval qui précédaient. Une de leurs colonnes en uniformes à galons blancs gardait aussi la droite.

—Par delà cette colonne, avertit Cavanon, attendent quatre-vingts escadrons russes et autrichiens sur deux lignes. Et, cette colonne dispersée, ils nous chargent!

—Oui, grogna Pitouët, on va produire du gâchis. Les chasseurs seront refoulés sur l'infanterie et la bousculeront.

—Pourquoi n'attaquons-nous pas, demandait le colonel. Quels lambins! Regarde-les donc: Messieurs les généraux qui font les grands bras sur leur calèche…

—Sans doute Lannes veut d'abord gagner le plus possible de distance sur la route d'Olmütz, expliqua le major; il ne veut pas s'attarder ici.

Il arrêta son cheval turc pour se retrouver au niveau de Corbehem, qui dirigeait l'escadron de tête, à sa place; et ils avancèrent en silence quelque temps. Ils se regardaient, le sourire aux yeux.

On alla. Bernard courut d'un escadron à l'autre, amoureux de ses belles statues, vertes et rouges. À peine un rictus crispait-il les faces amaigries, hâlées. Cependant le vicomte parut légèrement pâle devant la compagnie d'élite, à distance de Mercœur, dont la face méchante reniflait l'air et dont scintillaient les yeux cruels. Cahujac plaisantait les soldats, tiraillait sa bride, criait de brusques injonctions, disant au major: «Moi, ça m'amuse. Je suis très content, moi, nous allons secouer ces imbéciles de Russes…, hein, mon bon, tonnerre!…» Le nez de Marius blêmit, encore que lui-même, tout affairé, les regards mobiles, s'essoufflât au grand trot du cheval qu'il menait, adjudant-major, de la tête à la queue de la colonne, car les trois escadrons gardaient inexactement leurs distances. Il craignit qu'un changement de front sur la droite ne pût s'exécuter à l'aise, en cas d'attaque par le flanc. La canonnade empêcha le major de le rassurer par des raisons suffisantes. «On dirait qu'on décharge du bois dans une cour de la rue du Bac, pour les feux de Brumaire,» observait Edme à la minute où, soudain, les chasseurs verts et blancs de l'avant-garde défilèrent au galop, s'éclipsèrent à gauche, démasquant la division Caffarelli, qui parut avec les tresses blanches et les panaches rouges de ses schakos évasés, l'arme en joue vers les lances innombrables de uhlans noirs. Cent de leurs chevaux culbutèrent, ruèrent, tombèrent, sous la foudre des feux de salve; tandis que l'air se troublait de cris; que la terre se couvrait d'uhlans ressurgis de leur chute.

Presqu'aussitôt le flot des chasseurs revint à la charge, par les intervalles des bataillons, et submergea le désordre des Autrichiens, qui se ralliaient en hâte autour de leurs chefs. L'infanterie rechargeait.

Alors il parut à Bernard que toutes les pentes du Pratzen glissaient dans la plaine. La hauteur s'écroulait au fracas d'escadrons galopants, d'artilleries trottantes, en avalanches de cuirassiers de bronze, en nappes de régiments hérissés du bois des lances. Le Pratzen dévala contre l'armée française, comme si les feux qui enfumaient les villages eussent rompu sa cohésion matérielle. À droite, où pétillaient les fusillades enveloppant les colonnes amies, ennemies, elles s'abordaient et se pénétraient à travers les rues incendiées, les courtils ravagés, les champs recouverts par les nues blanchâtres des canonnades. Et, comme si le cataclysme eût rejailli jusqu'à Bernard, les uhlans échappés aux salves de la ligne Caffarelli et fuyant les chasseurs se rejetèrent aux dragons, qui les regardaient accourir, sombres d'uniformes, la lance basse, les figures inquiètes et vociférantes derrière les cous tendus de leurs petits chevaux gras. Quand on put distinguer les cuivres de leurs schapskas et leurs parements jaunes, les uhlans se ralentirent, s'arrêtèrent, éperdus d'être au milieu des troupes françaises, puis se groupèrent en un troupeau sage, qui gagna timidement la route d'Olmütz pour se rendre. On le laissa.

Un peu plus tard, le régiment côtoya l'infanterie, qui serrait l'arme au bras contre les revers blancs des habits sales. Déjà les figures étaient grises de poudre tirée. Roides, les yeux avides et les paupières sanglantes, les soldats marchaient, balançaient leurs mains gauches, avançaient la même guêtre noire sur deux mille jambes nerveuses. Les chefs regardaient au loin, sévères et la bouche crispée, derrière les petits tambours battant la caisse d'un rythme égal. Héricourt aima ceux qui s'efforçaient de paraître héroïques, le visage illuminé par les illusions de quinze ans. Il les dépassa. Presqu'aussitôt parurent les schakos jaunes, les dolmans verts, les amples pantalons bleus des hussards russes aux flancs de bêtes poilues. Leurs essaims agiles se ruaient, grandissaient. «Dragons au trot…,» cria le colonel… Cavanon dégaina le cimeterre sans quitter l'ennemi des yeux. À la suite de Cahujac, qui parcourut le front de bandière en hurlant, à la suite de Corbehem élevant ses épaules et sa face grave, le premier escadron prit une allure rapide. Les lèvres blanchirent, les joues se ridèrent et s'affaissèrent; les bouches s'ouvrirent; le régiment haleta de six cents figures soudain protégées par les lames livides des sabres.

Cavanon galopait d'abord et levait, comme une enseigne, le cimeterre bleu, qui sautait au faîte du corps écarlate et vert à chaque secousse de la croupe animale.

Avec le vicomte solitaire et bravant l'espace de son visage pâle, le colonel retint Héricourt, car les essaims des hussards moscovites s'évanouissaient, tout à coup, à droite, à gauche pour découvrir un flot immense de cavaliers blancs qui les absorba. Monté sur un alezan magnifique, l'un bondissait d'abord, la tête inclinée dans le bicorne à panache; son bras étendu avec l'épée maintenait de loin un mouvement de conversion qui se répandit sur la gauche française et menaça d'envelopper.

Au cri du colonel, à son geste, l'escadron de Pitouët ralentit le trot pour faire face à gauche et prendre une nouvelle ligne de bataille, oblique à celle du front. Mercœur formait en colonne la compagnie des bonnets à poil, qui, entre les deux escadrons, trotta sous l'aigle radieuse. Les deux forces coururent s'emboîter l'une à l'autre, parmi l'orage effroyable de l'artillerie, vers l'écroulement continu du Pratzen. Nouvelles avalanches de cavaleries lumineuses, de clameurs, de galops tonnants: Bernard s'enivrait de courir à cela.

L'homme au panache devait être un général autrichien. Des glands d'or battaient sa poitrine couverte de décorations. On distingua sa bouche large, qui criait sans qu'il tournât la tête. Ses aides de camp galopèrent aux extrémités de la ligne casquée de bronze. Ce fut lui que Mercœur désigna de suite. «À qui la bourse de ce particulier, mes fistons? m'est avis que son canard vaut bon!… Allons-y donc… Au trot accéléré… Marche!» Les bonnets à poil s'inclinèrent sur les encolures des alezans. L'aigle se blottit entre eux comme pour mieux s'élancer.

Seul des chefs d'escadrons, le vicomte, isolé, courait à droite de l'élite, en écartant ses longues jambes blanches.

On se rapprochait, les hommes pressèrent les chevaux. En dépit de l'ordre leur refusant le galop, les bêtes rivalisaient de vitesse, tiraient sur le mors. On discerna les figures autrichiennes, les hausse-cols des officiers, les efforts des animaux écumants, ceux d'un rouan grêle piqueté de gris qui amenait un homme mince à l'habit rouge, galonné aux manches, Bernard voyait tout, écoutait tout, anxieux du choc, joyeux de l'élan, fier de ce que, malgré ses intestins peureux, il allait accomplir. Rien ne l'empêcherait, ni la crainte d'Edme retenant son cheval, et perdant les rênes, ni l'épouvantable chute de la montagne toujours glissante avec ses multitudes militaires qui semblaient entraîner dans leurs cours les incendies des villages, et les bouquets de bois nus, ou de verts sapins. Il lutterait contre la terre, il taillerait la colline, il escaladerait la hauteur, il enlèverait ses statues jusque l'horizon pâle, à travers les fumées opaques et les foudres partout crachées.

À cent pas devant, posé sur les obstacles, Marius, de la main, indiquait la direction aux guides, cependant que Pitouët, en selle comme sur un fauteuil de bureau, vérifiait encore la similitude du terrain et de la carte épinglée à ses fontes.

Il y avait sur l'arène du labour plusieurs mottes herbues. Héricourt avisa l'une. Là se heurteraient les deux forces. Là commencerait l'action de gloire qui le rendrait admirable pour Malvina, Augustin, Virginie et ses sœurs, pour le Rival lui-même. Il se prévit généreux et pardonnant leurs sarcasmes. Là commencerait le carnage du destin adversaire, du destin tout à coup personnifié dans ces géants aux montures rousses et blanches.

Il galopait, entre la compagnie d'élite et la compagnie Corbehem, à vingt bonds du général au panache, et de son fort alezan. «L'atteindre! pensa Bernard, le saisir, le ramener captif.» Il éperonna son turc. Dix officiers entouraient le chef qui gesticula, pour des signes à son aile gauche en retard. Bernard compta près de lui Edme et Corbehem, le maréchal des logis Tréheuc, deux soldats gascons… Il leur montra le groupe. Ils rendirent la bride, galopèrent en un tourbillon, les lames hautes. Edme ferma les yeux, lâcha son cheval… Avide, Bernard ne distingua plus le péril qu'entre leurs casques, leurs épaulettes, les crinières flottantes des bêtes, jusqu'à ce que, clameurs et fracas sabordant, on fut contraint d'éviter les mufles de chevaux qui se précipitaient avec les hauts corps blancs des cavaliers autrichiens. Vers les bicornes de l'état-major ennemi, Bernard, habile, poussa le turc de telle sorte que ses hommes, Edme et Corbehem, séparèrent de sa ligne le chef. En même temps, le major ahuri reçut à gauche la claque d'un pistolet qui lui asséna un coup dans la buffleterie de la giberne, mais, à droite, ironique, il donna du fer dans le bras d'un vieillard peureux qui le menaçait. Puis l'avalanche autrichienne déborda. Chevaux fous, hommes dressés et sabrant, feux de pistolets; Bernard n'en bouscula pas moins, avec Corbehem, le général qui chancelait, et pointa sa lame contre le panache. L'adversaire se détourna, enfouit la fine épée au poitrail du turc, avant de s'écrouler sur le vigoureux alezan abattu par le pistolet de Tréheuc. Le turc rua, sauta, hissa Bernard, stupide, dans les airs par-dessus la plaine de casques, d'épaulettes, d'échines métalliques, de crinières secouées; l'immergea, désespéré, dans la multitude éparse des chevaux autrichiens, où il dut, rageur, parer de la garde les coups qui grêlèrent sur son casque, qui bâtonnèrent ses épaules, qui tranchèrent sa peau douloureuse. Les bouches vociféraient, les mains abattaient les armes, retenaient les brides, les bottes froissaient sa botte. En ruant, le turc élargit le cercle des agresseurs; il s'envola de nouveau avec Bernard étouffé, par-dessus la plaine des casques et des épaules, ensuite retomba, fendit le dernier rang, renversa un cheval sur l'épouvante de l'autrichien écrasé; gagna le large d'un espace. Des hussards isolés tournèrent bride à la vue du major.

Il s'en étonna. Sa terreur ne savait plus rien. Était-il vaincu, victorieux, blessé à mort, ou simplement contusionné?… Sûr de périr, il regarda difficilement en arrière. À sa piste, un groupe de crinières françaises, de plastrons cramoisis, de manches vertes et de sabres relevés, abattus, traversait les habits blancs, refoulait leur effort, leurs cris, bousculait leurs gros chevaux. Le turc s'arrêta, trembla sur les jambes; ses flancs lançaient. Une mare rouge s'étalait qu'un jet de sang augmenta. Certain que la bête se résignerait à la chute, Héricourt voulut descendre; une douleur atroce dans l'épaule l'empêcha d'appuyer sa main au pommeau de selle. L'animal chancela plus; le major vida les étriers et suivit l'inclinaison lente de la bête, qui se coucha contre terre sur la flaque, souffla de ses naseaux crispés. Debout, Bernard ne put bouger; tout son corps lui fit mal. Le chaud liquide, du sang coulait dans ses manches, au long des coudes; et il se vit en loques. Son casque enfoncé par mille coups écrasait les sourcils, cerclait la tête d'une souffrance aiguë. Une épaulette pendait sur la poitrine. La dragonne du sabre enlaçait le poing engourdi, insensible, inerte. Rapidement il connut le piteux état de sa personne. De la main gauche il parvint d'abord à desserrer vite la dragonne et récupéra l'usage de son bras. Alors la peur s'évanouit; il se retourna complètement. Seul, à cinq cents pas de la bataille! De toutes parts, la cavalerie trottait parmi les nuages de poudre que le vent apporta du plateau. «Que faire?» Si terrible était la canonnade qu'il s'entendit mal penser. Sans monture, il ne pouvait revenir au combat. Il allait être prisonnier. Dix uhlans venaient à lui, de loin, au grand trot. Il se pencha. Ses reins furent coupés par la douleur; cependant il arracha les pistolets des fontes… puis jugea bon de feindre la mort pour ne pas être pris, et s'assit en hurlant, s'étendit contre la terre qui sentait l'eau, la fraîcheur; attendit, contracté. Les uhlans passèrent bavards, inattentifs à la ruse du major… Ce ne les surprit point, ce corps français, dans leurs lignes. Les traînards regardaient ailleurs, sans doute, où tourbillonnait la bataille. Héricourt se rassura. S'il pouvait ne pas être captif, ne pas rester le personnage que moquaient les sœurs, sa femme, Augustin, que punissait le Rival! Le turc remua les jambes, dressa la tête, implora son maître: «Selim!» L'animal parut comprendre et tenta un mouvement. Le major saisit la bride, tira. Le cheval racla la terre de ses sabots, se mit enfin sur les genoux, et retomba. Il saignait moins au poitrail crevé par l'arme du général autrichien. Son maître façonna machinalement une boule de terre qui boucha le trou. Le blessé hennit humainement.

«J'ai perdu mon cheval, se dit Bernard, et toutes les chances de triompher…» Bien que peu de minutes se fussent succédé, il lui parut qu'il gisait là depuis des heures. D'autres cavaleries s'écroulaient de la montagne. Toutes dérivaient sur la droite française contenue par les bords d'un petit ravin qui l'isolait de leur action. «Comment ne suis-je pas encore prisonnier? Les Autrichiens m'ont vu tomber. Ils me croient tué et me laissent pour combattre.» Les croupes des chevaux se bousculaient toujours, plus loin de lui encore, à sept ou huit cents pas. Plusieurs hommes sortirent de la mêlée en boitant, en tenant leurs têtes nues. Quelques-uns tombaient assis… D'autres le regardèrent sans approcher. Chacun songeait à soi; et l'aspect de son uniforme en loques, de son cheval en agonie, ne tentait pas les convoitises. On le ramasserait plus tard avec les autres, l'engagement fini.

Aussi bien il estima que les Autrichiens ne l'emportaient point facilement. Le nombre des éclopés quittant la bagarre augmenta. Des remous se produisirent dans la foule d'habits blancs et de chevaux gris. Sur un point elle se boursoufla. Un homme s'en fut au galop de sa bête ruisselante de sang depuis le garrot jusqu'au paturon. Un second le suivit, qui détachait son casque d'une main en trottant et le jeta, pour essuyer la blessure de sa face coupée. Ensuite deux, trois, dix s'échappèrent, qui s'accrochaient à l'arçon. Puis d'autres tournèrent bride plus près, arrivèrent. Bernard les haït. Haletant, il se retrancha derrière le cheval et reprit les pistolets. Ils ne le remarquèrent point. Le troupeau s'affolait. Maintes faces blêmes, grimaçantes, se criaient de fuir. Un gros capitaine levait les bras en l'air pour les convaincre; il galopa, les rattrapa, les frappa de son fouet à tort et à travers… Deux accoururent vers le major, qui les redouta. Leurs sabres pendaient aux dragonnes. Il importait qu'il ne manquât point les chevaux. Haineux et cruel, il visa. Mais, quand ceux-ci l'eurent aperçu, ils l'évitèrent, en brochant à coups d'éperons leurs bêtes. Presqu'aussitôt, pêle-mêle dans une nouvelle cohue d'habits blancs, les bonnets à poil de la compagnie d'élite apparurent, avec des sabres rouges et des faces bestiales, à la poursuite du même général panaché, de ses officiers en bicornes. Ce groupe prit à droite pour joindre ceux de ses escadrons qui tenaient toujours. Sans voir le major, le noble autrichien piqua des deux un cheval enfourché au hasard, une bête blanche de trompette. Bernard s'agenouilla derrière le turc qui mourait. L'âme pleine de joie craintive, déjà glorieuse, il lâcha ses deux coups de pistolet au flanc du coursier ennemi: «Toi, je t'aurai!» De fait, homme et bête culbutèrent. Entraîné par l'élan, l'essaim d'officiers les dépassa, suivi par Mercœur et ses hommes aux bouches crispées de convoitises féroces. Ivre de triomphe, Héricourt marcha vers le général, empêtré dans les étrivières, une jambe prise sous la masse écumeuse de sa monture. «Votre épée, Monsieur… je suis le major de ce régiment.—Ia, ia…, Herr Major… ma jambe casse; je vous prie… Ich bitte, Herr Major…» Mieux que cette parole allemande et française, le geste indiqua son désir d'être tiré de la mauvaise position, et l'aise presque souriante aussi de n'être pas tué; car le sabre de Mercœur hachait les épaules et la tête d'un officier effrangées de sang; les doigts de la main levée pour garantir sautèrent amputés, tombèrent encore gantés de blanc noirci aux phalanges supérieures. Il y eut à terre quatre petits boudins de peau sanguinolente, et en l'air une paume où jaillissaient de minces gerbes rouges. La canonnade ne laissa point entendre ce que hurla cette figure furieuse.

De toutes parts, les dragons franchissaient la ligne Austro-Russe. Plusieurs cosaques mêlés à la charge, des hussards à schakos jaunes galopaient éperdument, harcelés par Cahujac et ses Gascons, par les Alsaciens, qui entraînaient des chevaux de prise, à leur troussequin. Le cimeterre bleu de Cavanon, son haut schako écarlate luisirent. Du général ennemi, qui avait défait son bicorne, et dégageait sa jambe, en rampant, Héricourt ne s'occupa guère. Il s'enthousiasmait, radieux, en admirant le vicomte, seul, et le menton haut, férir les épaules blanches, s'entourer sans cesse de l'éclair de son arme envolée. En allemand, Ulbach criait aux Autrichiens de ne plus frapper, qu'on les épargnerait aussitôt. Mais la colère enivrait les hommes. En vain la voix du colonel commanda le ralliement des pelotons. La rage exaspéra le rictus des faces, la violence des bras, la crispation des jambes aux flancs éperonnés des chevaux. L'habit déchiré depuis la nuque jusque le ceinturon, Edme bondit, sur un cheval peint de sang. Le major appela et se fit reconnaître. Le jeune homme accourut, arrêta sa bête, qui tremblait: «Ah! Bernard! Bernard!… Sont-ils f…, hein?… J'en ai jeté deux à bas de cheval…—Tu n'es pas blessé?… Sonne au ralliement, sapristi! Que le régiment marche à droite, et leur aile sera prise entre les deux brigades… Sonne donc!…» Edme emboucha le cuivre, ayant fait volte-face, et beugla de toutes ses forces. Alors, dans la cohue des centaures, les visages se retournèrent. Mille figures terreuses les regardèrent de leurs yeux vitreux ou enflammés. Bernard comprit qu'on s'étonnait admirativement de le reconnaître. Il se contempla, lui, ses loques d'uniforme, son épaulette pendante, sa culotte tachée de rouge, ses mains toutes poisseuses du sang des bras, lui, entre les deux masses des chevaux morts, lui, ayant à ses pieds le général autrichien qui gémissait, rampait, traînait ses croix, ses aiguillettes et ses plaques contre la terre gelée, qui se lamentait de toute sa tête grise, tandis qu'à la droite les cavaleries blanches en déroute regagnaient l'abri du ravin, par un immense galop circulaire retentissant avec la ferraille de six mille sabres.

En effet à gauche, derrière les pelotons de sapeurs, l'escadron Pitouët trottait en ligne, pour réponse à l'appel du trompette, et dessina le mouvement qui eût coupé la retraite aux cuirassiers.

Comme il avait vu les hauteurs du Pratzen descendre contre la force française, avec le trot pullulant des peuples slaves, germains, tchèques, hongrois, Bernard Héricourt vit alors se retirer sur l'horizon le plateau remportant l'incendie de ses villages et le fourmillement de ses races. Le major crut qu'il venait de vaincre la montagne, ainsi qu'il avait, près d'Amstetten, vaincu la forêt tonnante.

Et ce fut un immense orgueil qui éblouit ses yeux, rafraîchit sa bouche, éteignit ses douleurs.

Pacifique, le régiment s'alignait dans la plaine vide de cavaliers blancs, de cosaques chevelus et de hussards aux schakos jaunes. Par monceaux, à terre, des bêtes achevaient de mourir. Des blessés assis caressaient leur mal. Des chevaux boitaient en hennissant. Malvina, Virginie, Aurélie, Caroline, que pensaient-elles de Bernard, si elles le devinaient ainsi embrassé par l'enthousiasme du gros colonel, et les mains serrées par Cavanon à bas de son cheval noir? Les quatre visages se penchèrent en la mémoire du major: boucles châtains d'Aurélie et ses beaux yeux pensifs; malicieux regards de la perverse Malvina; bouche de Virginie que torture l'angoisse de la volupté; bandeaux plats de Caroline aux joues grasses. Le croyaient-elles ainsi félicité, admiré, glorifié par les propos fiévreux des dragons, qui se le montraient sanglant de sa gloire?

Et les brigades qui n'avaient point donné dépassèrent la halte du régiment. Les officiers de ces frais escadrons examinaient à terre les victimes, leurs poings crispés, leurs yeux ternes au ciel, les habits ouverts sur les lèvres humides des plaies, les moustaches fendues avec les narines et le menton, les semelles glaiseuses des bottes aux pieds des morts, et ceux des cadavres qui semblaient dormir simplement, dépourvus de blessures apparentes, et ceux tordus par les spasmes de l'agonie, et ceux dont les mains eussent arraché le col, si elles avaient survécu, pour aider le passage du souffle étranglé, et le dragon dont la langue veineuse pendait entraînant jusque le ventre la mâchoire inférieure tranchée depuis les oreilles.

De cela, Bernard, presque dévêtu, se souciait à peine. Il tendit ses bras aux chirurgiens, qui lavèrent les entailles, les bandèrent. «Ah! Monsieur, répétait le gros colonel, tu as tout percé. Nous suivions ton casque. Tu es un soldat.—Ami, renchérissait Cavanon, Murat n'apprendra rien que de ma bouche. Je veux qu'il le sache par moi; ce sera ma gloire…» Il se remit en selle, disparut au galop parmi les escadrons qui envahissaient de leurs lignes métalliques et tumultueuses le quart de la plaine acquise, cependant que les bataillons de Caffarelli et de Suchet, à gauche, débordaient à leur tour, avec les tresses blanches de leurs schakos évasés, leurs plumets rouges, les rythmes de dix mille jambes en guêtres noires, les remparts mobiles de leurs poitrines aux buffleteries croisées. Contre eux quarante voix de canons russes aboyèrent aussitôt. Bernard renfila les loques de son habit par-dessus les bandages des bras; mais il ne put coiffer du casque les compresses de son front. Sur un nouveau cheval équipé vivement avec le harnais pris au corps du hongre turc, deux dragons le hissèrent, suspendirent à l'arçon le cimier bosselé, troué, fendu, la crinière hachée de coups de sabre. Malgré le plomb brûlant de sa cervelle, les cuisantes déchirures de ses bras et toute la fêlure de ses os, le major put se tenir roide, à la tête du régiment reformé.

Penser à quelque chose, il le pouvait mal. Du cœur lui montèrent des bouffées de triomphe que l'angoisse d'un tourment physique interrompait aussitôt. La bataille bourdonnait, criait et tonnait sans rien apprendre à ses oreilles lourdes de sang. Il eût voulu répondre à Gresloup l'avertissant de la mort de Corbehem, au général autrichien enfin tiré de la masse du cheval et qu'on soutenait par les bras, à Edme éloquent, qui gesticulait, la fièvre sur les pommettes, au colonel qui étanchait du mouchoir la sueur de sa tempe, au vicomte qui salua d'une phrase laudative, en éventant sa grande figure empourprée sous le casque dont pendillait la jugulaire rompue, à Murat enfin accouru dans le désordre de ses boucles noires, et qui déplorait à haute voix la perte du cheval turc, qui modérait le sien tout mousseux d'écume. «Dragons du 23e régiment, déclama-t-il soudain, je salue en vous les plus braves gens de la cavalerie française. J'aime vous saluer de ce titre sous le feu de l'ennemi que vous venez d'enfoncer. Je vous embrasse dans la personne du major Héricourt. Le premier, il vous donna le noble exemple. Vous l'avez imité, Dragons du 23e, l'histoire se souviendra de vous. Vive l'empereur!»

«Vive l'empereur!» braillèrent en une longue ovation les soldats loqueteux, qui brandissaient leurs mains sanglantes et boueuses en une liesse énorme de se voir saufs et de croire finie la bataille.

Alors Murat conduisit son cheval près celui du major. D'un bras doré par vingt galons, le beau-frère de l'empereur entoura le cou de Bernard, qui trembla d'orgueil, qui sentit l'émotion brouiller ses yeux, s'essouffler dans sa poitrine, qui reçut l'accolade de joues râpeuses alternativement frottées contre ses propres joues. Murat songeait évidemment à autre chose, tandis qu'il balbutiait: «L'empereur, Monsieur, vous remerciera mieux que moi… et comme il convient…» D'un chatouillement de l'éperon il porta plus loin sa monture devant les lignes; l'état-major suivit… Quelques figures encore se retournèrent, admirèrent Héricourt immobile, à côté du gros colonel, des chefs. L'adjudant-major Marius expliquait de quelle façon il avait participé à l'héroïsme, en menant son cheval derrière le hongre turc, par le travers des ennemis.

«Je ne me rappelle point cela, se dit Héricourt; et je suis demeuré seul un bon moment, quand Selim est tombé… Ce bougre doit mentir. Allons! Je ne suis même pas blessé grièvement. Murat m'embrasse; et le Rival devra me rendre justice. Humiliez-vous, Malvina et vous, sœurs, épouse… Me voici devenu celui de mes espoirs. Je serai général, je commanderai, je triompherai pour moi-même à mon tour… Oui, oui!… Corbehem est mort. Qu'y faire? Il faut se résigner. C'est la plus belle fin… Le voici dans son manteau, le sabre déposé sur la poitrine… Allons: on tourne à droite… Comme ces petits tambours d'infanterie marchent vite derrière la canne du maître. Ils n'ont pas peur du canon. Ça sent la poudre. Tout l'air en est parfumé. L'artillerie rage… Bon! Voilà les tambours culbutés. Ce pauvre-là n'a plus qu'un bras, et il regarde les jets de sang au moignon… Nous marchons aussi contre ces feux de batterie! Il serait bête de mourir à l'heure où je vais enfin recevoir le fruit de mes peines. Si je me réfugiais aux ambulances. Non: je me présenterai devant le Rival, l'habit en loques, les manches ensanglantées, la tête bandée. Il faudra bien qu'il se repente alors… Bigre! j'ai mal aux cuisses, aux épaules, à la tête. Chaque coup de canon ébranle mes tempes… Et cependant je n'ai vu aucun de ceux qui me frappèrent. Je fermais les yeux tandis que les sabres m'assommaient. Mon cheval a tout fait. Il m'a enlevé du milieu des Autrichiens. Il a bousculé leurs bêtes. Il a enfoncé de son élan leurs pelotons. Blessé à mort, furieux de souffrir, il a tout jeté par terre; et moi j'étais inutile sur son dos. Ai-je frappé de mon sabre quelqu'un. Je ne me souviens pas… Aussi bien, j'ai tué à coups de pistolet la monture de ce général qu'on emporte, qui a la jambe rompue…»

La douleur dispersa les réflexions. Le régiment côtoyait la queue des colonnes qui refoulaient les forces de la montagne. C'était une confusion de gens effarés, courant de-ci de-là, vers les tombereaux garnis de paille où les chirurgiens besognaient sur des corps hurlant, gigotant, saignant. Une odeur de poudre et de suie emplissait l'air enfumé. Des bataillons, l'arme au pied, attendaient leur tour en chauffant la peur au pâle soleil. Dans les villages, les généraux renseignaient les estafettes. Des compagnies entières avaient la bouche pleine de pain. On disait l'ennemi battu au centre, mais victorieux sur la droite, aux étangs de Telnitz. Les dragons s'y rendaient pour soutenir. Déjà ils atteignaient le ruisseau qui avait servi, les jours précédents, à laver leur linge. Les bords n'en étaient plus que fange, tant les troupes y piétinaient depuis le matin. Sur la pente du Pratzen, parmi les vignobles et les haies, dans un nuage continu de fumée grise, on devina les mouvements des corps à la lueur des baïonnettes, et les positions de l'artillerie aux langues de feu dardées par les pièces. Vingt incendies assiégeaient le ciel de leurs vastes flammes. Les cohues humaines, entassées dans les ravines, escaladaient les pentes avec de puissantes clameurs, ou crachaient des feux de file, qui allaient découdre au loin la soie de l'air.

De là descendaient d'interminables colonnes de prisonniers en capote grise, qui montraient leurs mufles gras dans du poil, des sourcils épais, de gros nez retroussés, physionomies naïves d'enfants barbus et loquaces. Mais on voyait l'agitation de leurs lèvres sans rien entendre, tant grondait la canonnade.

Chaque secousse du cheval eût arraché un cri à Bernard. Il ne craignit plus rien que les ornières de la route où les bêtes bronchaient. Le peuple de soldats cachait tout de ses uniformes, noyait les villages et les bois, grouillait dans les creux, s'étageait sur les côtes. Des marées d'habits bleus et de schakos à tresses blanches affluaient, enflaient au-dessus des collines, s'aplatissaient dans les combes, couraient, s'arrêtaient, se fixaient en lignes bientôt reparties, en colonnes qui pénétraient les nuages et le crépitement, qui déferlaient contre les hameaux, qui refoulaient le pullulement des Russes et la montagne vers l'horizon bleuté.

Les attelages d'artillerie passèrent au trot enlevés par les chevaux du train, suivis par les canonniers au pas gymnastique dans les stridences de ferrailles, de pierres écrasées, aux cris des chefs.

—Eh quoi! mon commandant, demanda Gresloup, nous ne verrons pas la bataille? Cet énorme choc qui broie les Germains et les Huns, contre les Gallo-Romains, Attila contre César, ne sera-t-il pour nous qu'une bousculade de cavalerie. Nous courons toujours en arrière. La fumée cache le spectacle. Les hommes recouvrent le pays. Il n'y a de visible que des soldats pâles, qui défilent comme dans une manœuvre, qui sortent des haies et des villages, descendent des coteaux et montent des vallées pour entrer dans le chaos des nues blanchâtres, dans ce tumulte incompréhensible…

Ils allèrent… Les aides de camp galopaient. Les colonnes piétinaient, en ordre. Le tonnerre continu assourdissait. Dans les champs, il y avait, à l'abri de charrettes culbutées, des groupes de soldats se soignant les uns les autres, accroupis entre leurs havresacs ouverts. Plus on avança, plus il parut que le Pratzen, enserré par deux lignes crépitantes de feux, se revêtait partout de troupes françaises. Entre les déchirures des nuées blanchâtres, des brigades entières se découvrirent, minuscules, qui se répandaient devant les essaims d'état-major. On nomma ceux du maréchal Soult, des généraux Saint-Hilaire, Thibault, Vandamme, à chaque tourbillon d'étincelles et de fumée, à chaque draperie de flammes coiffant les villages gris enfoncés dans les ravins.

On allait toujours. On contourna des hameaux pleins de troupes joyeuses qui proclamèrent la victoire, qui offrirent des morceaux de pain aux dragons affamés. On longea le ruisseau de Goldbach. Les chevaux s'abreuvèrent dans une anse bourbeuse; on retira, quelques instants, les casques. On repartit. Le vicomte récitait tout seul des vers iambiques qu'il scandait le doigt en l'air. Les yeux d'Edme fouillaient le paysage, dont Pitouët désigna savamment les lieux, points d'attaque pour nos divisions, points de résistance pour les corps russes. Il nommait les généraux ennemis, indiquait la retraite de Kollowrath et celle de Kutusov, derrière le Pratzen. Il assura que l'on allait prendre à revers Buxhœwden, Langeron et Doctorow. Ceux-ci débordaient le corps de Davout appuyé par sa droite aux étangs de Telnitz, de Menitz et de Satschan, par sa gauche et son centre au château de Sokolnitz, où la division Friant luttait depuis le matin. Pitouët savait tout. Il questionna chaque traînard assis, les pieds nus, au bord du chemin, chaque blessé rapportant son bras dans un mouchoir sanglant, chaque cantinière attendant la permission de gravir vers la bataille avec sa carriole, chaque aide de camp affairé, en quête des états-majors, et qui brutalisait un cheval humide, fumeux, et qui exagérait les nouvelles en gesticulant. On allait encore. Les blessés se rencontrèrent plus nombreux dans la rue d'un village. Ce fut un cuirassier d'abord, la tête emmaillotée d'une chemise rougie; il déclara que Friant se retirait: à Sokolnitz tous les Russes et les Autrichiens de Kienmayer lui tombaient sur les bras. Quant à l'homme, un biscaïen l'avait à demi scalpé. Il réclamait un chirurgien. Après ce furent deux soldats d'infanterie légère, l'un boitant, appuyé sur son fusil, conduisait l'autre aveuglé par un bandeau. Ils croyaient aussi que les Austro-Russes coupaient la route de Vienne, au-delà de Telnitz et de Menitz, qu'ils entouraient le corps de Davout. «Si le Petit Gris ne leur joue pas un tour de son sac, nous irons pourrir chez les Russes…»

Plus loin, dans le cimetière, entre les décombres du mur, une seule pièce de huit tirait servie par cinq canonniers noirs de poudre, fébriles, qui enfoncèrent les gargousses avec un manche rompu de refouloir. Un être sans culotte, sans guêtres, et traînant des souliers au bout de ses grosses jambes velues, apportait dans un seau de bois une boue liquide qu'il lança contre le canon fumant. «Il sera encore trop chaud pour y toucher…,» dit-il, et il retira son habit d'artilleur, dont il enveloppa la culasse. En chemise sale, il enfourcha l'affût, pointa. Bernard reconnut alors au schako que l'homme était sous-lieutenant; Pitouët lui demanda des nouvelles: «Ah! je ne sais rien, moi…; on m'a mis ici avec une pièce… je fais mon service… D'abord je ne vois rien, rapport à la fumée…; hein! quelle fumée, tout de même!… j'ordonne de mettre le feu à la chapelle pour faire croire que nous sommes en nombre ici… Mais ça ne veut pas flamber, c'est du bois humide… Les soldats du train y sont encore à allumer les fougères… Ah! tenez, en v'là tout de même un peu de flamme qui sort… Allons, le boute-feu… avance à l'ordre…» Il se releva de l'affût. On ne put rien obtenir de lui. Il semblait stupide et sourd, au milieu de soldats noirs, qui regardaient de loin, en se hâtant, les cadavres de leurs camarades couchés sur les pierres de tombes… «Mon commandant, si vous suivez la ligne, vous seriez gentil de dire au chef de la batterie de m'envoyer des grenades et des boîtes à mitraille; on n'en a plus… on n'en a plus, des grenades et des boîtes à mitraille… hein? des grenades, et des boîtes à mitrailles…» Comme un idiot, il répéta, voulant prévoir l'usage de ces munitions. La foudre de la pièce le fit taire. Il se retourna. Les hommes déjà poussaient les roues. Alors le ronflement de l'incendie se développa, attira les regards au faîte de la chapelle soudain agrandi de fumée noire, de jets d'étincelles, d'une flamme spacieuse tirée par le vent. Du porche, les conducteurs sortirent, jetant leurs tisons; ils coururent aux dragons pour leur demander du pain ou quelque autre nourriture. L'homme en chemise s'était remis à califourchon sur l'affût.

L'idée du pain que refusèrent les dragons dépourvus arracha Bernard à la torpeur. La salive moussa contre ses dents. Il sentit surir sa langue; puis toute la bouche. Il eut faim; il accusa l'air vif, la marche qui le tenait en selle depuis trois heures du matin. Sa montre marquait deux heures du soir. Chacun avait consommé sa ration avant et après le choc des cavaleries. Autour de lui, la même question avait évoqué le même appétit; et les dragons se plaignirent du manque de vivres… Bientôt ils redevinrent muets, car on s'entendait mal dans le fracassement de l'air qui portait aux narines, aux lèvres, un goût salé de cendres et de poudre. Le major se rappela les dures angoisses de la faim que, dix ans plus tôt, il avait subies, houzard, lors de la retraite sur le Rhin, à la suite de Jourdan. Oh! ce pain volé par le pandour aux bûcherons alsaciens, ce pain pour lequel s'étaient battus les hommes, ce pain sur lequel il était tombé, qu'il avait dévoré en silence, feignant de rester évanoui après la chute de la monture. Il souhaita revivre cette minute ancienne d'assouvissement.

Comme il l'imaginait, il souffrit moins aux bras, à la tête bandée de linges. Il rattacha son épaulette. Il se représenta le fournil des Moulins-Héricourt, et la pâte chaude du ceugné, un gâteau de Noël, qu'on cuisait en cérémonie. Ah! si l'on tenait la victoire, comme la prospérité des Moulins s'accroîtrait, comme la fortune de la famille préparerait un beau destin à la descendance aux cils sombres, aux yeux clairs, dont la chère Aurélie voulait, l'union bienheureuse.

Serait-on victorieux, ce soir? Héricourt se délivra de l'engourdissement. Il tourna la tête sur le col de crin. Il examina les statues équestres. Rigides, mais inquiets, les hommes dégrafaient leurs habits, comme si le combat devait être immédiat. Ils flattaient leurs chevaux, dont les oreilles se dressèrent à une décharge plus formidable. On se rapprochait de la mort embrassant la droite de l'armée. Huns et Latins se pressaient vers les étangs de Menitz, que Pitouët montra parmi les fumées. Pour lui, les Russes de Buxhœwden passaient le ruisseau de Goldbach; ils emplissaient le val entre le château de Sokolnitz et Telnitz. «Bon, dirent les soldats: nous mangerons la cartouche avant la ratatouille.—Va falloir encore taper les schakos jaunes et les habits blancs.—Si j'avais le ventre plein.—Les Russes vont t'envoyer un plat de prunes.—Eh! gare à tes dents.—Dieu! que j'ai faim.—L'émotion creuse l'estomac.—Tiens demande à l'artilleur son gâteau.» Ils rirent. On abordait une batterie qui tâchait de s'établir à mi-côte. Actifs, les hommes tiraient les gargousses du caisson brusquement culbuté sur sa roue rompue, tandis qu'un conducteur, projeté en avant du cheval aplati contre terre, allait répandre le sang de son ventre sur les pierrailles où il hurla, sans perdre le fouet.

«Dédoublez les files,» commanda Mercœur! Les chevaux obéirent aux mors en faisant craquer les cailloux. Les sabres heurtèrent les éperons. Un éclatement de fer tournoya, faucha des ronces, projeta des pailles jusqu'au chef de la batterie, que secoua son cheval atteint, dressé, battant l'air des jambes antérieures.

En colonne, le régiment gravit la hauteur que l'artillerie occupait de bas en haut. Genoux à terre, un bataillon d'infanterie, prêt à soutenir, se blottissait. Ses hommes arrachaient machinalement les orties, sans percevoir qu'elles égratignaient les mains. Silencieusement ils s'acharnaient à cette besogne mécanique, peureux de voir ceux qui tombaient la face en avant, puis se trémoussaient, en insultant, de leur râle, la mort, ceux qui se couchaient tout à coup, serraient les poings et grimaçaient, en vomissant du rouge sur les revers jaunis de leurs uniformes, ceux qui enfonçaient précipitamment la main sous leur gilet, et regardaient, de leurs yeux ternis, le vide, ceux qui juraient pour un doigt enlevé à leur paume sanglante, pour un trou crevant leur joue, pour la fêlure de leurs os qu'on entendit craquer au choc d'éclats de mitraille. Car, du plomb, du fer criblaient les ronces autour d'eux, fustigeaient les orties, écornaient les pierres. En face de la colline, les canons russes installés crachèrent la mort. Le colonel conduisit à droite ses dragons, qui envahirent une jachère couverte de fumure; les pas des chevaux s'assourdirent.

On alla. On ne parlait plus. Il n'y avait de bruit que le tintement des armes, le cri des cuirs neufs, perçus à peine dans la trombe de la bataille. On aspirait la poudre et la cendre. On longea des compagnies qui revenaient du feu, débraillées, les visages gris de poudre, les mains écorchées, les baïonnettes tordues, les guêtres terreuses, les culottes brunies par la diarrhée de la peur. Et tous ces gens parlaient, se reprochaient trop de hâte, peu d'élan, tutoyaient leurs capitaines… «À votre tour, crièrent-ils aux dragons… Allez-y voir.—Les cosaques enfoncent tout.—Les chasseurs corses ont tiré sur nous.—Nous sommes coupés de Vienne.—Le colonel a la tête emportée.—Nous nous battions cinq contre vingt.—As-tu vu l'empereur?—Il doit rouler sur la route de Brünn.—Les gros se tirent toujours d'affaire.—Tout brûle par là.—Le pavé roussira la corne des chevaux.—Inclinez à droite, mon commandant. Jamais votre escadron ne passerait.—On s'écrase à Sokolnitz.—Nous redescendons la pente plus vite que nous ne l'avons montée.—On n'en peut plus.—Qui me donne à boire?—Voilà un Napoléon tout neuf.—De l'eau!—Du pain!—À boire!…—Je m'assieds. J'en ai trop tué, aussi!» Ils se couchèrent en masse à l'abri d'un mur de verger; ils essuyaient leurs fronts de la manche, haletaient. En vain Edme annonça la victoire de la gauche, et Pitouët celle probable du centre. Ils n'y crurent pas; ils ricanèrent. Ils déboutonnaient encore leurs uniformes, leurs guêtres, visitaient leurs blessures, qu'ils lavaient avec de la salive étendue sur des mouchoirs à carreaux bleus.

Ce monde en démence refluait jusqu'au hameau désert. Les maisons à moitié démolies alimentaient de leurs poutres et de leurs auvents, de leurs meubles, les grands feux assaillis par ceux qui grelottaient de fièvre. Les tresses blanches des schakos pendaient sur les épaules. Les plumets rouges penchaient, lamentables, brisés, amputés. Un capitaine ne portait plus sur la tête que la visière et le tour de sa coiffure. Un projectile avait enlevé la forme. Lui ne s'en doutait pas, non plus que ses hommes. Il se démena pour en aligner quelques-uns, réconfortait celui-ci, frappait à coups de plat de sabre celui-là, poussait l'autre dans un rang fictif qui se décomposait à mesure. Et nul ne lui représenta qu'au milieu de son crâne une écorchure saigneuse marquait l'effleurement du biscaïen, parce que, seuls, les dragons la pouvaient apercevoir du haut de la selle.

Les chevaux allaient toujours à travers champs, et parcouraient des sentes, aux bords desquelles les soldats éreintés de la division Legrand s'étaient étendus pour dormir, insoucieux de leurs blessures. Les pieds nus et l'habit ouvert, telle section ronflait derrière une meule, en bavant sur les cols rouges, malgré la proximité d'un bataillon en ligne qui exécutait des feux de salves, régulièrement, comme à l'école de tir. Par delà, Héricourt vit, à travers la fumée, des pelotons de uhlans brandir leurs lances.

Peu à peu il s'excita de l'effervescence agitant ses dragons qui criaient afin de s'entendre, qui déterminaient les moyens de vaincre. Tous montraient le corps de Davout en retraite allant garnir les hauteurs au sud de Sokolnitz et Telnitz qui fumaient. Jusqu'au plus loin, on mesura les lignes d'infanterie française. Elles se réunissaient en arrière et, à droite, sur les gradins des collines; tandis que les convois d'artillerie revenaient au grand trot par les routes, avec le bruit des caissons vides.

—Pourquoi sommes-nous ici, demanda le major au colonel?

—Parce que l'aide de camp du maréchal Soult est venu demander du renfort à Murat.

—Par conséquent, nous devrions marcher à la gauche du corps Soult.Comment sommes-nous au milieu du corps Davout?

—Mais, dit Pitouët, nous ne pouvions pas traverser le Pratzen. L'ennemi l'occupe encore partout. Nous avons fait un détour pour rejoindre ce corps en passant le Goldbach près de Sokolnitz.

—Voilà Buxhœwden entre nous et Soult maintenant…

Pitouët hocha la tête et avoua: «Je crains de m'être trompé…» Le colonel arrêta son cheval net. Il leva les bras au ciel en sacrant.

—Tes papiers, tes cartes, à quoi ça te sert alors, Monsieur? Je l'avais bien dit qu'on faisait fausse route…

—Je ne supposais pas qu'on battait en retraite ici… Je pensais que la route aurait été balayée par Davout, Friant et les dragons de Boursier.

—Monsieur pensait! Monsieur supposait! Eh bien, les voilà tes suppositions…

—Pour rejoindre le corps, il va falloir traverser l'ennemi, à présent.

—Ce sera dur, opina Gresloup.

—C'est qu'encore il assure au général qu'il connaît le chemin, qu'il a cantonné là toute la semaine. Et regardez-moi ces chevaux: ils ne tiennent plus debout!

Le colonel se congestionna. Il crachait, la bouche sèche. Il bredouillait. Héricourt proposa de marcher au ruisseau, de le franchir, de tenter le parti héroïque, puis de se rallier au corps Davout, si l'entreprise paraissait impossible.

—Alors, objecta Pitouët, nous tombons dans les vingt bataillons deBuxhœwden.

—Peut-être; mais si Lannes, Murat, Soult et Oudinot sont maîtres du Pratzen, comme il semble, ils doivent se rabattre actuellement vers la droite, aux étangs de Menitz, d'après les indications du plan général. Nous pouvons donc rencontrer leur aile, en retournant un peu sur nos pas et en passant le Goldbach en amont de Sokolnitz.

—Obéissez tous au major… Voilà ce que nous ferons. Adjudant-majorMarius, retournez en arrière avec un peloton… Et au trot!

Les escadrons manœuvrèrent. Bernard ressaisit toute sa force. Plus de migraine ni d'engourdissement, ni de douleur. Il mena son cheval dans le peloton de Marius et partit. Il s'imaginait sublime, à la tête du régiment, le front bandé. N'égalait-il pas Paul-Émile? Tout réussit. On n'eut qu'à longer un régiment léger contre qui les uhlans accouraient de loin, en braillant, en brandissant leurs lances pour tourner bride à vingt pas des baïonnettes, sous les huées françaises: «T'as peur à ta peau, choucroute!—Tu ne veux pas de ma lardoire, mon lapin.—Ah! ah! Quelles gueules!—Va chercher maman qu'elle te mouche!—C'est-y des hommes?—T'as donc rien au ventre?—Approche voir, au moins, cadet!» Mais les uhlans caracolaient à distance, cependant que les soldats indignés leur montraient le poing, lançaient leurs baïonnettes dans le vide, ou, par mille gestes obscènes, leur témoignaient le mépris, à la façon des chiens qui lèvent la patte sur l'immondice. Il y en eut qui, barbares magnifiques, les jambes écartées et l'arme sous le bras, abondamment, à la face des cavaliers timides, urinèrent.

Et les dragons mêlèrent leurs rires aux rages des fantassins qui criaient: «Avoir fait 400 lieues en deux mois pour n'avoir même pas l'avantage de se casser proprement la figure!—Trouver devant soi des canards de cette espèce.—Ce n'était pas la peine de se déranger de la rue des Petits-Mathurins.—Hé! dragon, offre-moi du pain.—À boire!»

Les dragons tapèrent leurs bidons vides. Bernard sentit mieux le goût sur à la bouche. Les intestins s'étiraient et grouillaient. Il se rappela de nouveau le pain du bûcheron, le pain mangé sous les pieds des chevaux, pendant la retraite de l'an IX. Au ruisseau de Goldbach, tout le monde mit pied à terre et s'abreuva, en dépit des uhlans qui voltigeaient, insultaient à coups de pistolet, au loin, sans approcher davantage. L'infanterie ne tira plus sur ces groupes. L'arme au repos, le premier rang veillait à peine, tandis que le second assis se délassait, se déboutonnait, buvait l'eau que le cheval du major traversa. Le froid de l'onde glaça les jambes dans les bottes.

Au débouché d'un pauvre village plein de cadavres en capotes grises, de blessés agonisant, bouches bées, autour de l'abreuvoir dont le liquide était devenu rougeâtre, Marius pensa découvrir les colonnes françaises descendues de Pratzen. Le colonel fit déployer, et les uhlans refluèrent devant les démonstrations de la compagnie Cahujac.

Du plus loin, toutes les sentes se hérissèrent de baïonnettes, se garnirent de bonnets à poil. On reconnut d'abord les grenadiers d'Oudinot, et leur pas accéléré, troupe fraîche, presque sans blessés, à peine boueuse. Les grenadiers à cheval de Bessières apparurent ensuite; ils braillaient, ivres certainement d'une victoire; et ce furent les colonnes aux schakos évasés du corps Soult qui défilèrent dans un champ de trèfle avec leurs plumets hachés par les coups de sabre, leurs havresacs déchiquetés, leurs capotes loqueteuses.

Héricourt et le colonel se trouvaient au rendez-vous, avant le reste de la division. Après des phrases amères relatives à sa prudence méconnue, Pitouët haussa les épaules. Ignorait-il la route, les mouvements tactiques, les plans d'état-major? Au reste, ils s'estimèrent bienheureux d'être repris dans la cohésion de l'armée. Devenue masse française, la montagne glissait à présent, formidable, contre les vainqueurs russes et autrichiens de Telnitz. La force du mont était conquise, depuis le ciel clair jusqu'au bruit du ruisseau tout crépitant des fusillades répétées, tout rouge de reflets d'incendies, tout enfumé. Les dragons saluèrent d'une acclamation les grenadiers dès qu'on aperçut, aux visages cruels, leurs regards fiévreux. Cent lignes rigides aux croix de buffleteries blanches succédaient.

D'une seule force, les divisions marchèrent à la fumée tonnante des marécages, parmi quoi s'agitait une cohue métallique d'infanterie russe, et des troupeaux de cavalerie, parmi quoi s'embarrassaient vingt convois d'artillerie cherchant la route de retraite. Sans un coup de fusil, sans abattre un sabre, par la seule magnificence de leur marche, les Français imposèrent la terreur aux démences des escadrons blancs, aux pas de course de bataillons gris, aux voltes des houzards en schakos jaunes, aux galops affolés des uhlans noirs.


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