Le major n'éprouvait plus rien que l'orgueil de sa puissance. Les quatre cents statues par front d'escadron trottaient en ligne à sa droite, derrière le cheval pie du colonel, superbe en sa corpulence verte et rouge, la main toujours levée.
Les pelotons s'envolaient devant eux, toute résistance s'éclipsant. Les sillons cessaient de fleurir en flocons de fumée pâle, les mamelons de souffler leurs nues blanchâtres qui se délayèrent partout et découvrirent, avec la hâte des compagnies fugitives, les gestes des aides de camp ennemis aux bicornes couverts de plumes. Du ciel au ruisseau, la vigueur française, haie mouvante de fer et d'hommes, s'étendait, progressait. Elle immergea les incendies des villages, les amas de chevaux morts, les débris des caissons, les pièces enclouées, les chariots à bâches grises, les cris des amputés étendus dans la paille rougie. Elle allait. Elle foula les grands cadavres des grenadiers russes mitrés d'or, doublés d'écarlate. Elle ramassait les traînards boiteux, les officiers sans chapeaux, les petits tambours en pleurs, les poussifs qui jetaient leurs fusils, puis se signaient à l'orthodoxe, avant de s'offrir aux grenadiers joyeux de leur retourner, en riant, les poches. Elle alla; la glace des étangs miroitait au soleil, par-delà Telnitz et Menitz, entourés encore du bruit des armes et du scintillement de la lumière contre les armures en bronze des carabiniers moscovites. On descendit un val plein de fange. On gravit une pente de pierrailles… «Dragon, as-tu du pain? demandèrent les fantassins parvenus à la hauteur des escadrons.—Grenadier as-tu du pain? demandaient les dragons.—Du pain? Voilà deux heures que j'offre une montre en or. Une montre de chevalier-garde à sonnerie et à répétition pour une croûte sèche. Bernique!—Qui veut une tabatière de vermeil avec une belle dame peinte au-dessus, le tout pour une cuiller d'aïoli.—Une épinglette d'or pour une queue d'andouille!—Cette canne à pomme d'émeraude, pour un coin de fromage de Marolles.—Le portefeuille et ce qu'il y a dedans pour une gamelle de bouillabaisse.—Cette bourse de soie et ces beaux frédéricks neufs en échange d'un nougat de Montélimar.—L'épée et sa poignée de jade vert pour une galette de sarrazin.—Cette boucle de ceinturon, or et topazes, pour mes rillettes de Tours!—Ce jeu de breloques, poissons d'or aux yeux de brillants, pour une andouillette d'Arras!—Cette écharpe d'argent tissé, pour un demi-saucisson de Lyon.—Du pain!—Du pain!—Mes dents mangent le vent!» À rappeler ainsi les succulences de la patrie, leurs esprits s'affolèrent. Les soldats criaient ensemble. Ils gourmandaient leurs entrailles rebelles. «On dirait que je mâche du suif.—Les prisonniers n'ont même pas de choucroute dans la giberne!» De telles plaintes se répétaient de ligne en ligne. Les dents brillaient aux visages féroces surmontés par les bonnets à poil, les casques de cuivre, les schakos à tresses blanches, les bicornes à plumes. Un seul mot: «faim» ouvrait les bouches glorieuses, encore salées par le goût de la cartouche. «C'est vrai qu'on a faim,» grogna le colonel aussi. Et les noms de la patrie, des villes natales, revenaient à leurs mémoires dans le souvenir des bonnes choses qu'elles produisent et qu'ils imaginèrent savourer.
On marcha derrière les essaims de hussards aux dolmans rouges et de chasseurs aux culottes boutonnées sur la bande. On enjamba des cadavres en capotes grises. Les narines de leurs petits nez gras ne s'étaient pas pincées dans la mort. Un général de division parut. Dramatiquement, il salua, de son haut bicorne à panache, le régiment de dragons aux casques faussés, aux chevaux saigneux, et son major en culottes tachées de rouge, la tête enveloppée de bandes.
Bernard se crut héros… Mais un seul cri s'évada des statues équestres: «Du pain! Du pain!» cri repris à l'instant par le peuple de grenadiers, l'arme au bras, qui braillèrent, clameur qui passa le long des lignes, arriva jusqu'aux brigades de Soult, celles des hommes en schakos évasés. «Soldats, hurla le général, derrière ces étangs qui brillent au soleil, il y a du pain et de la gloire… Si vous avez faim de pain et de gloire, vous n'avez qu'à les ravir à ceux qui vous fuient!… Par colonnes de bataillons…—Par colonnes d'escadrons, reprit le gros colonel…» car le terrain se resserrait… «Vive l'empereur!» hurla l'armée s'élançant… Alors elle gravit la pente, découvrit, adossés aux vastes miroirs des étangs, une ligne de cavalerie autrichienne, un fourmillement d'artilleurs qui disposait les pièces, une cohue d'infanterie grise massée en colonnes profondes. Cela s'étageait sur un relèvement du terrain, en bel ordre. Cependant qu'au bas les folies de la déroute précipitaient les Austro-Russes vers les vastes miroirs glacés jusqu'où roulèrent les nuages des canons mis en batterie à la gauche française; cependant qu'à droite la division Friant pétillait de tous ses fusils dans une suprême attaque contre Sokolnitz et rejetait vers les immenses lumières pâles des étangs une foule de fantassins mêlée aux troupeaux de cavalerie blanche qui pullulèrent.
L'âme totale de Bernard s'illumina du soleil répandu sur la glace des lacs, sur les armes des multitudes. Il arracha les bandes qui l'empêchaient de voir à l'aise, se rendit compte aussi qu'il devait apparaître plus terrible avec sa face bossuée, balafrée, noire de coups. Ce jour enfin, il s'imposait en exemple pour la vénération des hommes. Et cela lui fut une ivresse qui étourdit ses douleurs, sa faim. Géant vainqueur, il menaçait une proie de dix mille têtes peureuses, qui, en haut de grandes bêtes brunes, se ridèrent et blêmirent, à mesure que le trot français rapprocha les lignes. Quand l'escadron du vicomte, compagnie d'élite en tête, prit la fureur du galop, il n'aborda que des vieillards roux noblement accourus à son choc.
Mais les dragons passèrent. La manche galonnée d'Edme brandissant le sabre le releva tordu, faussé. Le vicomte dédaignait de férir et bousculait de son maigre cheval les adversaires en habits blancs. «Au pain! au pain!» se criaient les soldats, montrant des fourgons derrière le faible rideau de cavalerie. «Au pain! au pain!» Les yeux s'hallucinèrent. Certains de vaincre, les bras frappaient au hasard. En se crispant, les bouches haïssaient les figures autrichiennes soudain rayées de sang. Oh! les mains amputées au fil du sabre, les poitrines blanches trouées à coups de pointe! Une oreille se décolla, tomba. Les dragons s'enivraient de leur faim hargneuse. La chance de vaincre doublait la fureur de voir retardé le repas par les lourdauds allemands. Jusqu'au major un alezan poussa son chanfrein étoilé de blanc, ses naseaux révulsés, son cavalier nu-tête, dont les joues massives tremblaient aux secousses, et qui lâcha l'éclair tonnant d'un pistolet tendu. Le faire mourir, lui, Bernard Héricourt, au moment où il triomphait! La colère banda les ressorts de ses muscles; et, du sabre, il assomma la large tête culbutée avec le corps sur la croupe fléchie de l'alezan. Alors il s'enchanta de manier la lame qui tournait, légère, à son poing, qui l'entourait de lumière vive, qui heurtait d'autres lames, écartait des forces, ensanglantait des faces d'épouvante, bâtonnait de blanches épaules, cognait des casques tintants, saignait les encolures des chevaux. Tout se noya dans les fumées du tonnerre vomi par les canons russes. Dans le chaos, Marius sombrait, avec une seule moitié de figure débordant de cervelle grise et versant une pluie chaude au visage, aux mains de Bernard. Et Treheuc, qui se renversait la main sur le cœur, comme au théâtre, sacrant. Coupeau se trouva presqu'en même temps à terre, sans jambes, tel qu'un nain pâle assis sur un gluant tapis rouge, parmi les viscères du cheval éventré. Plus outre, Bernard mordit l'air, crispa les jambes à la chabraque. Les tricornes des artilleurs ennemis se baissèrent et se relevèrent sur leurs silhouettes empressées, maniant le refouloir ou enfonçant les gargousses. Claque par claque, la mitraille enlevait les dragons. Elle précipita de selle un Flahaut ouvert depuis le hausse-col jusqu'au ceinturon et dévidant par sa chute un éboulis d'entrailles verdâtres. Ceux-ci voilaient de la main le sang de leurs visages enfoncés. Ceux-là s'effondrèrent avec des cris effroyables sous leurs chevaux roulant, les paturons en l'air. Beaucoup retenaient des franges liquides et rouges enfuies de leurs membres. Et ce fut l'action, jusqu'à ce qu'une vague d'hommes terreux grandis de bonnets à poil et dardant mille baïonnettes claires recouvrît d'un ressac, d'une clameur, les pièces enfumées, les étouffât sous une avalanche d'épaulettes rouges, d'habits bleus, de buffleteries blanches, de dos courbés, de gueules croassantes, de jambes en guêtres noires, qui escaladaient les roues et les affûts, de bras bleus qui clouèrent à leurs pièces les artilleurs égorgés.
Plus outre, Bernard, féroce, avançait encore. Il fendit à coups de sabre les épaulettes, il tailla les manteaux roulés en bandoulière, les bérets à pompons blancs: «Aïe donc! Gresloup!…» Tous foulaient une cohue de capotes grises, de gros visages aux petits nez ouverts, aux sourcils saillants. La foule courait, se bousculait, se tassait dans la fange, entre les roseaux unis par la vase des étangs qu'on venait d'atteindre. Plusieurs se débattirent pour se glisser entre les roues des canons enlisées jusqu'aux moyeux. Ils roulaient dans la boue par grappes de gaillards agriffés les uns aux autres, et qui se fouillaient les paupières avec les ongles. Les dragons d'élite sabraient dans la masse, ouvraient des boutonnières dans le drap gris et des entailles dans la chair vive. Edme, brigadier, rassembla un peloton de trompettes autour d'un attelage d'artillerie; il clamait vers le colonel: «J'ai pris la pièce avec ses chevaux, mon colonel; cette pièce est à moi, mon colonel!… Bernard, dites-lui que c'est moi qui ai pris la pièce avec mon peloton!—Entendu, mon garçon,» répondit le gros homme, qui ordonna de refouler au lac une bande de fanatiques gesticulant, les yeux hors la tête. Le major se retourna, vit s'enfoncer à travers la glace rompue les armures des carabiniers russes et leurs grands chevaux roux. Puis les dragons s'étant retournés avec lui, un mugissement de triomphe salua le spectacle apparu.
Jusqu'au loin, la multitude refoulée par le canon de la garde impériale bordait les étangs de Telnitz, de Menitz et de Staschan. Elle titubait, glissait, elle battait de ses vagues humaines quelques attelages d'artillerie et les chevaux des officiers supérieurs. Eux prêchaient du haut de la selle cette multitude labourée ici et là par le boulet moissonneur de têtes, et qui éclaboussait de rouge la frénésie des individus. Leur fuite tentait surtout le passage des étangs. Ceux pressés sur la fange de la digue par les dragons crurent la glace forte, et ils poussèrent avec désespoir les hésitants. Alors les pieds crevèrent la surface, les corps entrèrent jusqu'à la ceinture dans les trous froids. Les gestes persistaient un seul instant entre les glaçons fendus, séparés, où s'engloutirent les cris des âmes. «Hardi donc, commandait Mercœur. Sabrez! c'est la fin.—Au pain! au pain!—De l'éperon!—Au pain!—Finissons!—Au pain!» Les bonnets à poil enlevèrent encore leurs chevaux, qui renversèrent du poitrail les implorants, ceux qui jetaient leurs fusils, ceux qui se précipitaient à genoux, ceux qui escaladaient les épaules précédentes pour fuir sur un plancher de têtes à bérets verts à pompons blancs, ceux qui se défendaient encore à coups de crosse, ceux qui barraient la digue avec un caisson renversé, ceux qui, hagards de rage, composaient un groupe de damnés aux faces ridées sur les dents jointes, et qui tiraient à brûle-poil dans le chanfrein des chevaux subitement écroulés avec les blasphèmes des dragons.
Tout oscillait devant les yeux d'Héricourt, joyeux de voir sous le sabre s'ouvrir les corps, hurler les bouches, choir les gens pourfendus, s'achever les agonies rageuses. Il posséda voluptueusement la palpitation de cette chair, non moins résistante que celle de la robuste Virginie terrassée sous sa vigueur, aux minutes de leur amour. De son cheval il pénétrait cette vaillance, l'accablait. Telle, sa virilité avait envahi l'épouse. Il lui parut qu'une seconde fois il concevait Denise; à cet instant de gloire elle devrait la fortune et le bonheur partagés par le fils d'Aurélie, sources de la race Héricourt, triomphante à travers le futur des siècles, comme Bernard, alors, triomphait du russe assommé par l'éclair du sabre, le bicorne aplati parmi les crins blancs. Autour du major, ses dragons pénétraient aussi de leurs bêtes la foule pantelante ainsi qu'un sexe vaincu. Du ventre ils aidaient l'élan des montures. Lui était las, bienheureusement las. Les muscles jouaient encore. Les genoux étreignaient la selle. Le bras frappait toujours. Mais sa volonté n'en pouvait plus. Il renonçait à discerner les hommes. Les yeux à demi clos, il continua de forcer la cohue moscovite; il souriait seulement à son orgueil de refouler les chairs en capotes grises, d'épouvanter les timides par l'aspect des écorchures à sa face, par la promptitude ailée du sabre.
Ce dura. Il jouit délicieusement. Tout lui advenait des bonheurs prévus. Quelles cloches allaient sonner sa gloire sur les villes? Quels baisers de femmes allaient mouiller ses lèvres? Quels vins exquis allaient tarir sa soif? Quelles viandes succulentes allaient assouvir sa faim?
Il alla. Ils allèrent. La foule grise piétinait, captive, entre les chevaux des dragons. Au loin les clameurs d'effroi grandissaient. Les étangs gelés engloutirent les armures de bronze des carabiniers moscovites, les attelages d'artillerie avec les chevaux, les conducteurs, les caissons et les pièces, avalés d'un coup, par les mâchoires des glaçons. Mains en l'air, appels, imprécations, pleurs, rages, gestes que fauchaient encore les boulets de France ricochant aux angles des îlots blafards charges d'hommes en masse. Éperdus, ils se déliaient de leurs courroies blanches, de leurs baudriers, de leurs manteaux roulés, se déchaussaient de leurs bottes, dans l'espoir de nager, et puis glissaient soudain le long du mur de glace redressé dans le clapotement des eaux criantes.
—Quelle belle horreur, répéta Gresloup, halluciné par ce grandiose aspect de mort.
Edme ne répondit pas, actif à saisir de nombreux prisonniers dans son peloton de trompettes; prisonniers maladroits, peureux, sautillant afin d'éviter les pas des bêtes saigneuses. Il s'en réfugiait entre quelque vingt carrosses découverts auprès d'une chaumine, et réservés sans doute à l'état-major de Buxhœwden, pour le repos, passé la bataille. Les postillons avaient emmené les chevaux. Derrière les timons agrémentés de lions en cuivre, les soldats russes se protégeaient contre la brusquerie des alezans, et contre les coups de sabre allongés au hasard par les dragons insoucieux de balafrer la résignation d'un visage, de mains suppliantes. Besoin de détruire, afin de constater le changement que la mort apporte dans l'apparence des êtres! Envie puérile de se réjouir en se reconnaissant forts comme une cause!
«Gare donc!—Là-bas.—Cette ligne jaune.—On dirait des manteaux de cavalerie.—Les Autrichiens reviennent.—Ils sont bien mille.—Mille!—Deux mille.—Il y en a dix mille au moins.—Comme ça trotte.—Mon colonel, voyez-vous les Autrichiens?—Malheur! Ils arrivent par la route de Vienne.—Nous sommes tournés.—Ils ont enfoncé Davout.—Bagration nous charge en flanc.—C'est la cavalerie de Kienmayer.—Ou de Lichtenstein.—Ou des deux.—Et les prisonniers qui vont nous tomber dessus.—Gare, toi, mangeur de chandelles… Arrière.—Tiens donc!… Ça t'apprendra. Crève!…—Regardez: ils avancent.—Je les reconnais, ce sont les cuirassiers de l'archiduc Ferdinand!—C'est leurs manteaux jaunes.—Pelotons!… halte!»
Entre les épis barbus des grands roseaux, le major examina ce qu'indiquait la fièvre des cavaliers retenant leurs montures. Il distingua mal d'abord; mais le mouvement d'un immense troupeau ondulait au delà des étangs. «Il faut savoir, dit le colonel. Major, mène au-devant ton escadron.» Edme abandonna les prisonniers, emboucha la trompette. On défila hors des roseaux, on se déploya dans la plaine. On courut au petit trot, les carabines prêtes. Les soldats murmurèrent: «Va falloir recommencer.—Ah! il est loin le pain du général.—C'est pas lui qui casse les dents.—Et mes boyaux qui chantent.» La faim verdissait la maigreur des visages. Il leur vint une colère qui surexcita la fièvre du combat. «Attends-moi: je vas t'en faire des prisonniers. Ils n'auront pas le temps de dire couic.—C'est-il pas canaille, quand on est vaincu, de faire tuer comme ça le monde.—Tant pis pour celui qui tombe sous ma patte.—Hue, cocotte!—Dragons, au trot accéléré… Maarche!» Ils prirent l'élan, firent lever d'une bruyère quelques uhlans démontés, embarrassés de leurs bottes, qui jetèrent leurs sabres et leurs lances, tendirent les mains. Mais les dragons bondirent en fureur et sabrèrent. Une tête fut fendue, un dos traversé, une poitrine trouée, un bras coupé, un ventre ouvert, et les diables retombèrent en hurlant, hachés encore par les soldats du deuxième peloton: «Attrape, cochon. Ah! tu ne veux pas nous f… la paix!—Tue-le, ce plein de soupe.—Tiens, tu ne gueuleras plus, toi…» On courut encore cent toises: «Ils sont dans un chemin creux, les cuirassiers!—Leurs manteaux seuls dépassent ce talus.—Méfiance!—Halte!—Tu vois les casques, toi?—Non, mais c'est une ruse.—Si on leur envoyait des prunes.—Le taillis les cache trop.—Premier peloton: en joue…—Regarde ce que c'est.—Oh! là là.—Des moutons!—Et des gros!—C'est leur laine, les manteaux de cavalerie.—Le voilà le pain de la gloire.—Cours chercher ton gigot, Camors!—En avant, en avant donc, buse!» Leurs éclats de rires se félicitèrent. Les chevaux heurtèrent un troupeau de mille têtes ovines, croûteux de boue. Avec une ivresse de faim, les bouchers sabrèrent, rougirent les laines, décapitèrent, enfoncèrent leurs lames dans les toisons. Le sang giclait jusqu'aux fontes. Bêlant de détresse, le troupeau se précipita, s'escalada, les mufles, sur les croupes, écrasa les corps des égorgés. À deux, les dragons, glissés de selle, enlevaient les moutons, les jetaient sur le sac à fourrage aussitôt sali par les ruisseaux de sang.
Revenus, ils allumèrent de grands feux autour des vingt carrosses; ils en tirèrent les banquettes de velours grenat, de drap marron, de cuir vert, pour s'y étendre. Les casques ôtés découvrirent les visages gris de poudre et leurs cheveux collés par la sueur. Près d'eux, on marchait sur des toisons sanglantes, on glissait sur des nœuds de boyaux; on heurtait des têtes de brebis. À pleines dents les conscrits mordaient la viande charbonneuse. Le jus, en coulant, recouvrait le sang répandu sur les revers des uniformes.
Les escadrons mangèrent, comme Bernard et le colonel assis dans une berline à caisse jaune. Les grenadiers rapportèrent aussi sur leurs épaules les corps d'autres moutons tués. Une odeur de graisse cuite gagna tout l'air. Les brebis rôtissaient sur des baguettes de carabine que des pierres soutenaient, aux deux bouts, dans la flamme d'or. Des étangs, montaient les cris et les plaintes de ceux qui enfonçaient, qui mouraient. Le canon tonnait parfois encore. Tout en rongeant un os, le vétérinaire lava les écorchures des bêtes assemblées le long du cordeau. Partout les lamentations d'agonies humaines alternaient avec le bruit de la graisse rissolante.
—Ah! dit Bernard repu, j'avais faim.
—Moi, répétait Edme la bouche pleine, j'ai fait avec mon peloton quarante-sept prisonniers, dont deux officiers. Nous avons capturé six chevaux, mon colonel, une pièce et ses attelages, un guidon d'infanterie.
—Va, va, mon garçon. Pitouët te couchera sur le rapport, et on te proposera pour un grade d'officier.
—Ah! il y a des vacances, dit Ulbach.
On nomma les morts: le farceur Marius, le noble Corbehem, le paisible Nondain, Flahaut le bon ivrogne et Tréheuc, qui jouait gentiment du biniou.
Héricourt regretta Corbehem, Descendu de cheval, Cahujac annonçait la victoire immense, les deux empereurs d'Autriche et de Russie en fuite, les cuirassiers d'Hautpoul pourchassant l'ennemi, par delà le Pratzen, jusqu'au château d'Austerlitz, où ces augustes personnes, la veille, avaient couché.
—Tu sais, Monsieur, tu es colonel…
Ebloui de sa joie, Bernard riait à tous, au grand vicomte, debout, qui écartait ses jambes fangeuses et chauffait de belles mains maigres, à Mercœur qui comptait de l'or russe dans son casque, à Ulbach insoucieux des caillots rouges collés à ses bottes et de sa face écorchée depuis la tempe jusque la joue, à Cahujac dont l'habit n'avait plus de basques, à Gresloup en loques, qui ne parlait pas, sa lèvre étant fendue au point de laisser apercevoir la denture jaunie. Bernard riait même au grave Pitouët, seul officier en uniforme correct à peine décousu dans le haut d'une manche, mais qui n'avait plus ni sabre ni fourreau. Bernard riait et mangeait. Ses doigts déchiraient des lambeaux de côtelettes brûlantes. Il absorbait l'odeur de grillade et maints morceaux juteux aplatis sous ses mâchoires victorieuses. Il engloutissait, devant le maréchal des logis, qui, maître d'un os tenu à deux mains, étirait avec ses dents la chair et barbouillait encore sa figure salie de poudre.
Aux pieds des roseaux, les prisonniers russes ronflaient dans leurs uniformes, les jambes pliées et les narines ouvertes, pêle-mêle avec les morts étirés par le spasme suprême.
—L'Empereur!… vive l'Empereur!…
On se précipita. Il arrivait par la digue dans la clameur d'ovations délirantes, au milieu de mains noires dressées vers lui. Des sabres s'agitaient. Des casques furent projetés en l'air. Héricourt s'élança derrière le colonel, en rebouclant son ceinturon et en arrangeant les linges de sa tête… «Vive l'Empereur!» Ce cri ébranla ses entrailles, secoua son cœur, illumina ses yeux. La Nation se saluait elle-même en l'homme prédestiné, la Nation triomphante, la Nation en habit vert plastronné de rouge, en culottes sanglantes, en bottes de boue, la Nation qui pavoisait de son bonheur les cinq cents yeux des dragons amaigris. «Vive l'Empereur!» cria la gorge du major, malgré son âme raisonneuse. Par là il se saluait héros. Il se saluait riche de toutes les richesses de Caroline, accrues et consolidées par le crédit dû à la victoire des peuples latins. «Vive l'Empereur!» Il saluait Rome victorieuse des Huns après la course dans la vaste forêt germanique, de Strasbourg aux collines moraves. «Vive l'Empereur!» C'étaient des bouches graisseuses, une lèvre ouverte qui saigna sur des dents jaunies, une narine tranchée, une bouche agrandie par le sabre russe, des mains à trois doigts seulement, des sourcils ouverts, des fronts balafrés, des cheveux blonds, noirs, roux, collés par la sueur sur les tempes creuses, des épaules houlant de leurs épaulettes écarlates, des poitrines vibrant sous les boutons de métal: «Vive l'Empereur!» Ce cri traversa Bernard d'un frisson qui le précipita tout en avant; et il reconnut le même homme engoncé, le Rival de la terrasse des Feuillants, ses sourcils froncés sur les claires lueurs des yeux caves. «Vive l'Empereur!» Lui portait un habit vert et les épaulettes de colonel. Une plaque de diamants scintillait à sa poitrine épaisse. Son cheval blanc encensa. Il étendit sa main potelée; il sourit de sa lèvre dédaigneuse; il serra son col sous le menton volontaire. À un ordre, les hommes déterraient les piquets, roulaient les cordes, sautaient à cheval, coiffaient leurs casques, tiraient les sabres ternis d'une huile rougeâtre. Les rangs s'établirent. Les bottes frôlèrent les bottes. Les gourmettes cliquetèrent. Du silence s'imposa. Héricourt, contre le colonel et le cheval pie, Héricourt se trouva dressé dans les loques de son uniforme, l'épaulette pendante et la tête entourée de linges.
Les grands roseaux frémissaient. Les cris des moribonds furent entendus.
Parmi la suite de hussards, de cuirassiers, de généraux aux vastes bicornes, d'aides de camp aux schakos panachés d'écarlate, de guides et de grenadiers aux bonnets de poil, la figure carrée de Murat et ses boucles noires dominait mieux que celle, sanguine, du baron de Cavanon, celle, joufflue, d'Oudinot, celle fine, d'Augustin, qui fit des signes à Edme, à son frère. «Il vit encore,» s'étonna Bernard: il avait souhaité pour le jeune homme une fin glorieuse libérant Malvina de ses promesses conjugales. Mais cette rancune n'était plus rien. Elle se fondait dans l'ivresse de la gloire.
C'était donc la chance de l'homme engoncé qui prêtait à la vie deBernard Héricourt une heure si belle.
—Vive l'Empereur! s'exclama-t-il, avec l'espoir qu'on distinguerait sa voix.
Comme le groupe avançait, on se tut. Les rangs s'immobilisèrent. Murat dit: «Sire, les dragons de Votre Majesté…» Une estafette arriva, et Napoléon se retourna vers le hussard. Un pli fut transmis. Les chevaux s'arrêtèrent, encensèrent. Napoléon parcourut le message: «C'est bien! donnez trois de mes bouteilles de bordeaux au maréchal des logis? De quel régiment êtes-vous? quel escadron? où étiez-vous à midi?…» Le hussard balbutiait les réponses, honteux de se savoir couvert de boue, avec un kolback défoncé. Murat reprit: «Sire, les dragons de votre Majesté…—Mon cousin, vous donnerez des ordres pour que Kellermann et ses chasseurs aillent bivouaquer dans le village d'Austerlitz.—Oui, Sire.—A qui étaient ces belles voitures, interrogea l'empereur?» Quelqu'un voulut répondre, fut contredit par un grand cuirassier bavard. Un général prétendit que ce n'étaient pas les Russes de Buxhœwden, mais les Autrichiens de Kienmayer qui avaient combattu là. Cavanon soutint que les deux troupes avaient donné; or il ne savait plus le nom du général russe, Doctorow, que tout le monde lui demandait. Murat l'ignorait aussi.
Héricourt eût voulu souffler. Il jugea que ce serait un manquement à la discipline, et se tint coi, roidi, le sabre à la hanche, près de son colonel qui suait, malgré la bise d'hiver. «Bon! raisonna Bernard: s'ils continuent tous à jaser là-dessus, il passera sans rien demander du régiment, ni de moi…?» Maintenant ils discutaient à propos de la cavalerie autrichienne, qui, s'étant trompé de position la nuit, avait dû, le matin, rétrograder jusqu'à la gauche de Bagration et, dans ce mouvement, avait arrêté, plus d'une heure, la descente des infanteries russes. Aussi Davout et Friant avaient pu atteindre les hauteurs de Telnitz en même temps que l'ennemi, au lieu de les trouver occupées par avance, ce qui eût changé le sort de la bataille. Napoléon assura qu'on aurait vaincu cependant. Des irascibles démontraient le contraire, avec une évidente jalousie pour la fortune du Rival, qui défendit l'excellence de son plan.
Au pas, le groupe avançait encore. Napoléon ne regardait point les dragons, mais les étangs et les pentes du Pratzen, où il localisait de la main ses indications impérieuses. Héricourt retint un sanglot d'angoisse. Son régiment n'arrêtait pas l'attention. Il eut envie, de crier sa gloire, les noms des morts, les maux des vivants, la peine de leurs corps, le sacrifice de leurs âmes. La discipline s'opposait. Il demeura muet, rigide, le sabre présenté à la hauteur du menton. En lui tout trembla de ses espérances. Sa colère d'être méconnu imagina le meurtre du Rival, qui parvint devant le colonel, le dépassa, devant le major, le dépassa. Deux larmes voilèrent soudain à Bernard les larges épaules impériales, le col engoncé, le petit chapeau sans galons, la housse de velours pourpre sur la croupe nerveuse du cheval blanc; puis les hussards galonnés de tresses d'or, les armures lumineuses des grands cuirassiers, les uniformes sombres de l'état-major aux panaches blancs, rouges, les turbans des mameluks et leurs aigrettes, leurs vestes soutachées. «Sire, les dragons de Votre Majesté,» répétait désespérément la respectueuse insistance de Murat… Alors seulement l'empereur examina les cinq cents héros haillonneux juchés sur des chevaux sanglants. Il embrassa leurs rangs de son regard ombrageux. «Dragons, récita par devoir sa voix qui s'éloignait, je suis content de vous… Votre régiment, dès aujourd'hui, est un souvenir de l'histoire… Nous avons défait un ennemi insolent… Il y aura des récompenses pour tous… Les deux empereurs de Russie et d'Autriche fuient devant votre aigle victorieuse.» Les saccades de la leçon apprise s'interrompirent. Derrière le sien, tous les chevaux de l'état-major s'arrêtèrent: «Votre major a eu un cheval tué sous lui… Vous avez enfoncé les escadrons du prince de Lichtenstein, vous avez établi la gloire de la cavalerie française. Je porte le 23e régiment de dragons à l'ordre du jour de l'armée…» Les saccades de la voix s'interrompirent encore: «Vive l'Empereur!» clamèrent les hommes d'une seule âme, où l'esprit de Bernard fut ravi. Tous ses nerfs vibrèrent de cette acclamation. Au trot, l'empereur revint, ayant tourné sa monture… On l'entendit recommander à un général la prompte acquisition de drap et de bottes pour faire aux corps les versements d'effets indispensables. Il éperonna, courut sur Bernard, la tête en avant, comme une pierre lancée, mit sa bête au pas: «Major, c'est donc le cheval turc qui a été tué, demanda-t-il?—Oui, Sire.—Ah! ah! c'est bien fâcheux; c'était un beau cheval…» Bernard sentit la sueur lui couler de la nuque aux talons.
Le Rival lui parlait.
Il se souvenait du turc…
Il allait offrir la croix d'honneur…
Cela se lut aux deux regards enfouis dans les arcades sourcilières et qui le fixaient ardemment, comme pour juger l'ancien ami de Moreau…
«C'était le plus beau cheval de la division!… Il eût fait un beau cheval de colonel… Vous le montiez bien. J'espère vous voir colonel sur un cheval pareil à l'autre!»
Le sourire impérial laissa paraître la lueur des dents. L'empereur passa… Bernard n'entendit point ce que répondit l'ancien postillon promu général. Lui ne pouvait plus rien comprendre, sinon qu'il était colonel et que son régiment était porté à l'ordre du jour de l'armée, ce soir de victoire pour laquelle, partout, sur le plateau, dans la plaine, autour des villages enfumés, des étangs rompus, s'allumaient dix mille feux de joie, retentissait le bonheur de cent mille hommes en triomphe.
Plus tard l'exaltation du major s'apaisait au souvenir de l'importance que le cheval turc gardait dans la mémoire du Rival. «Napoléon me considère comme le simple complément d'un bel animal. Je représente, à la tête de la division… Et voilà tout. Le jugement du petit Augustin sur mon intelligence se confirme encore… Il paraît que je suis un imbécile, Aurélie, toi qui m'aimes si purement, Virginie, pauvre femme, naïvement éprise de ton chevalier, Malvina, et vos yeux sournois qui deviniez sous l'uniforme la puissance de ma membrure?»
Cela ne finit plus de le tracasser pendant quatre jours de chasse sur la route d'Olmütz. Il y recueillit des troupeaux de prisonniers boueux, les chariots pris dans la fange, les caissons d'artillerie arrêtés derrière leurs chevaux morts. Il rêva de s'instruire davantage, d'étonner par son savoir, lui qui, depuis six années, commandait de fait les escadrons soumis nominalement à l'ancien écuyer du duc de Luxembourg! Il se rapprocha du vicomte qui lisait le grec dans de petits volumes reliés en veau brun et jaspés sur tranche, du cousin Gresloup qui philosophait avec tristesse sur les maux de la guerre, sur les deux cent cinquante dragons tués, blessés ou abandonnés à la boue des champs de bataille, à la paille sanglante des ambulances, aux taudis fétides des villageois.
Il les écouta citer les philosophes dont il connaissait au juste le nom. Volney, Condillac, lui révéleraient aussi le monde. Il se promit de lire leurs ouvrages, s'attrista de ne les point connaître. Gresloup parla de Hobbes, de sa maxime: «l'homme est un loup pour l'homme»; parce qu'au milieu d'un bourg où ils entraient, à la fontaine du lavoir, plusieurs dragons menaçaient les enfants moraves capturés devant l'école, et réunis au centre du peloton. De ses doigts en l'air, le capitaine Mercœur indiquait les centaines de florins indispensables au détachement. Le bourgmestre, impressionné, tout pâle, protestait en vain, par gestes, tandis que la compagnie d'élite refoulait une émeute de femmes, en cafetans. Elles trépignaient de leurs pieds nus, elles se pressaient, elles appelaient leurs fils: «Wilhem!—Prozor!—Rudolph!—Sigismond!» Les pleurs et les cris aigus des petits aux figures rondes leur répondaient derrière les chevaux. Elles levaient au ciel des mains crevassées, des yeux rougis par les larmes que justifiaient aussi bien une vingtaine de cadavres pendus, la langue violette, aux branches d'un chêne, et dont les Russes avaient, selon leur coutume, pris les chaussures. Les pieds roides étaient tout noircis par la fumée des décombres, au bas d'une ferme que l'incendie sournoisement rongeait.
Inexorable, Mercœur compta l'or et l'argent. Pièce à pièce, les mères, les vieillards décoiffés de leurs tricornes, les hommes suppliants, leur bonnet de fourrure à la main, en jetaient. Les écus, un à un, roulèrent jusqu'aux sabots de l'alezan qui flairait, lui, de sa tête lasse, une touffe d'herbe flétrie. «Il n'y en a pas notre suffisance, garçons, déclara Mercœur. Piquez-moi un peu les marmots, ça fera délier la bourse des mamans!» Des lames frappèrent les écoliers. Ils grimacèrent affreusement. Leurs yeux bleus s'écarquillèrent de peur. Un sabre lardait de petites épaules. «Attrape, braillard!» menaçaient les dragons. Les florins et les pièces d'or tombèrent de partout en pluie drue, vers les bouches sanglotantes des petits, car les sabres ensanglantaient les joues bises. Des mères repoussaient les croupes des chevaux. Ils ruèrent. Elles écartaient les bottes des dragons. Atteinte par les sabots, une s'affaissa en proférant des cris de chatte qu'on étrangle. Les paysans saisirent des fourches. Mercœur fit le signe de les mettre en joue. De leurs gros gants roidis par les pluies, les dragons giflaient les visages vociférants des femmes. Ils recevaient des crachats à la figure. Plusieurs enfants, assommés à coups de plat de sabres, s'écrasèrent sur leurs cartables et leurs livres de classe, parmi l'encre en mares des écritoires rompues. Le bourgmestre, grand quadragénaire, maigre, au gilet écarlate, promit tout… «Et du leste, mon bonhomme, commanda Mercœur. Nous n'avons pas fait six cent lieues de Boulogne ici pour ne pas venger les mille camarades que tes soldats nous ont tués. Tant pis pour toi. Paye avec de l'or, si tu ne veux pas payer avec la peau des moutards!» Il déclamait cela, dans un allemand baroque. Les dragons rirent du baragouin et de toute sa gesticulation menaçante. Mais, à la vue du major, du vicomte et de Gresloup, ils se turent, pour relâcher les petits aussitôt venus dans les bras des mères, qui s'enfuirent, les baisant.
Deux escadrons cantonnèrent dans ce village et les hameaux voisins. Les officiers supérieurs occupèrent un château morave encore habité par le maître du majorat. Deux serviteurs accompagnaient, pas à pas, cet adolescent rachitique soutenu de béquilles, le long des salles remplies de cornues, de matras, de bêtes empaillées, de machines électriques, de fourneaux incandescents, de minéraux sous globe, d'herbiers entr'ouverts, de volumes alignés contre les hauts lambris bruns.
Muet, religieux devant les arcanes de la science, le colonel resta surpris par la taille et le mufle du gorille qu'un socle érigeait au centre du cabinet de physique.
L'infirme accueillit très courtoisement. Il parla tout de suite en français. Gresloup et Pitouët, désireux de se montrer sous une apparence favorable, l'entretinrent aussitôt de sujets scientifiques, tandis que le vicomte citait le latin de Pline, au bout du cinquième compliment. Une surprise éclaira la figure du jeune homme, qui fit, parmi des politesses, une allusion amère aux excès de la conquête.
Gresloup excusa peu les dragons. «Le courage, énonça l'infirme, n'est malheureusement qu'une irritation cérébrale entre la joie et la colère. C'est un optimisme naïf d'animaux vigoureux qui se croient supérieurs pour toujours aux résistances et qui jouissent d'écraser…» Bernard Héricourt supporta mal l'impertinence philosophique. Ce chétif l'étonna, qui osait ne point leur servir de louange, au lendemain de la plus grande victoire. Envisageant les mines silencieuses de ses camarades, il attendait leur réplique. «Peut-être bien…,» balbutia seulement le colonel. On apportait sur un plateau le nécessaire d'une collation… Cela mit fin à l'embarras, d'autant que sept ou huit laquais en souquenille jaune parée d'or s'empressèrent et disposèrent d'antiques ustensiles d'argent usé, à la place de chacun. On mangea des confitures, des volailles froides, des fruits secs.
Le maître du lieu s'était assis dans un fauteuil Voltaire, bas sur pieds, haut de dossier; il les regarda manger avec une curiosité d'enfant que distrait le repas des bêtes dans une ménagerie. Il toussait; il buvait à part, dans un bol de vermeil, du bouillon. Sa voix grêle prescrivit au majordome de changer les vins. À leur sujet ses hôtes le complimentèrent. Il les remercia de leur approbation et voulut pallier sa boutade:
—Aussi bien suis-je heureux de vivre pour voir les forces françaises triompher au bénéfice des Droits de l'Homme. J'imagine que Napoléon, vainqueur des rois, va mettre à profit les loisirs que lui font ses triomphes pour établir lecontrat socialselon les idées de notre Jean-Jacques? Ne fut-il pas, à ce qu'on dit, l'admirateur passionné de ce philosophe?
—Je crains, Monsieur, que vous ne vous trompiez, répondit le vicomte. Notre empereur nous plaît en ce qu'il a mis fin aux agissements de la folie jacobine, et, par là, réconcilié les Français entre eux. Je ne suis pas, tant s'en faut, le seul à espérer qu'il s'en tienne là, jusqu'à ce que M. de Lille puisse rentrer à Versailles dans ses carrosses.
—Bah? fit l'infirme en secouant la poudre de sa perruque sur le col de sa longue redingote brune…, et il leva les mains au ciel.
—Pour moi, contredit Pitouët, je ne partage guère cet avis. Lorsque les armées françaises auront imposé à l'Europe l'idée républicaine, la Nation, rassurée contre les entreprises des tyrans, ouvrira l'ère de fraternité.
Content d'obscurcir dans cet esprit étranger l'idéal d'un Napoléon philosophe et instaurateur de libertés magnifiques, Héricourt ne manqua point de réfuter posément cette assertion:
—Mon beau-frère, qui appartient à l'entourage de M. de Talleyrand et qui s'achemine, sans doute, avec lui, du côté de Brünn pour régler les conditions d'une paix prochaine, n'estime point ces rêveries. Hélas! elles ne sont que rêveries. L'empereur assurera d'abord la prospérité du commerce pour obtenir de bonnes finances. Il en a besoin. Plus tard, peut-être essaiera-t-il de rétablir la république, après que la gloire et la fortune auront guéri la France de ses convulsions… Plus tard… Plus tard!…
Les lettres de Virginie et de Caroline lui communiquaient sur ce point des certitudes. Il se félicita de l'indignation manifestée par le jeune seigneur du lieu.
—Comment! Se peut-il que, possédant toute la force, Napoléon, élevé par les esprits de la Révolution et qui les admire, ne cherche pas à donner du réel à leurs espérances? Se peut-il qu'il balance entre le soin d'enfanter une liberté immortelle et celui d'imiter les monarques misérables contre lesquels il combat? S'il en était ainsi, votre Napoléon, Messieurs, serait un horrible coquin!… Souffrez que je vous le dise!
—S'il en était ainsi, déclama Pitouët, la Nation se lèverait tout entière contre un traître abhorré pour lui faire expier son crime.
—Peuh! dit le vicomte. Vous vous abusez, mon cher! Les peuples se lassent plus de la liberté que de la gloire. Buonaparté leur donne ce qu'il faut.
—Et à nous donc! riposta le colonel dans un gros rire, en élevant son vidrecome rempli de vin doré.
Ils trinquèrent.
—Du moins l'espérance, soupira l'infirme, ne délaisse jamais le cerveau qui s'attache au savoir. Qui pourrait se défendre de pitié en songeant aux efforts de tant de philosophes et de sages pour améliorer le sort de l'homme? Efforts toujours vains. À Platon qui leur fait entrevoir la vie, les peuples préfèrent Alexandre qui les mène jusque la mort, qui se gorge bestialement et qui crève d'ivresse. Nous cependant, penchés sur les livres, nous cherchons la cause du mal; nous écoutons la matière chanter sur l'athanor en feu, nous consultons le trajet des astres, nous suscitons l'étincelle des fluides subtils sur nos machines… Nous parlons des antinomies. Qu'est cela? Un soldat passe et tue. Le voilà maître… Archimède efface de son sang répandu les figures mathématiques qu'il traça sur le sable; et la brute, essuyant son fer, croit interrompre le jeu ridicule d'un vieux fou…
De son fauteuil, l'adolescent leur parlait ainsi. Ses doigts misérables s'accrochaient aux accoudoirs. Il projetait sa tête, où l'on voyait les veines gonfler sous la peau brusquement rougie, blêmie tour à tour. En sifflant les phrases, il crachotait…
—La force aussi, répliqua tristement Gresloup, la force d'Hercule est une apparence de la nature. Il convient de l'étudier, comme celles de la foudre, ou de l'océan, qui ne tuent pas moins sans discerner. Nous sommes peu de chose pour envisager notre science comme universelle…
—Une fois dans l'histoire du monde, un homme gagne le souverain pouvoir, jeune, glorieux, soutenu par l'admiration de l'Europe. Il sait, par hasard! Il a lu; il comprend les philosophes. Il a vu s'accomplir le plus formidable changement qui ait bouleversé les Etats depuis trente siècles; et il n'achève point d'abord le triomphe de cette justice, que Jean-Jacques, Diderot et M. de Voltaire ont proclamée pour le bonheur des humains?
—Le drôle d'olibrius! jugea Mercœur qu'on venait d'introduire auprès de ses chefs.
L'infirme se tut, pâlit, trembla. Il fit un signe. Les valets le roulèrent dans son fauteuil hors la salle; et les officiers se remirent à boire silencieusement.
Héricourt réfléchissait. Par les grandes fenêtres, il vit les troupeaux de prisonniers russes, que les dragons, bergers à cheval, poussaient entre les collines. Jusque l'horizon c'était un mouvement immense de lentes foules dominées par les victorieux aux casques de lumière.
—Tout cela, demanda-t-il à Gresloup, toute cette gloire serait-elle donc un crime?
—Qui sait? L'histoire commentera.
—Non, ce ne peut être un crime de risquer sa vie pour l'honneur du drapeau et la victoire d'un grand peuple!
Ce fut l'entrée soudaine d'Augustin qui se jetait aux bras de son frère. Il annonçait l'armistice, la paix certaine, bien que les archiducs parvinssent à Presbourg avec leurs armées d'Italie. Il délirait de triomphe. L'empereur lui donnait la croix.
Les brevets des nouveaux grades arrivèrent le même jour. Or, le lendemain, comme on revenait de la parade où le colonel Héricourt avait été reconnu par l'acclamation des cavaliers, une chaise de poste déboucha du parc, puis une berline verte, et un carrosse. Une main de femme, un visage dans une capote de velours vert, un réticule au bout d'un poignet en mitaine, parurent à la portière de la chaise. «Aurélie!» devina Bernard. Il descendit précipitamment les marches du perron. Déjà le postillon arrêtait l'attelage; et, contre lui, s'épanchait le sanglot de sa femme toute chaude, qui l'étreignit, pleura, tandis que Malvina, quittant la berline, offrait ses doigts aux lèvres d'Augustin…
—Mon héros! mon héros! répétait l'épouse en joie…
Derrière Praxi-Blassans, Aurélie sauta du carrosse. Par-dessus l'épaule de Virginie, Bernard vit la sœur retenir l'élan de son mari, puis chanceler, parce que leurs regards fraternels s'échangèrent. Le sang bondit au cœur du colonel. En même temps, il aperçut Malvina tout occupée de lui. Augustin la renseignait sur les exploits d'Austerlitz. Imaginant tenir l'une et l'autre, Bernard étouffait sa femme contre sa poitrine. Elle murmura: «Tes blessures ne te font pas mal!… Ah! si tu savais!… j'étais avec toi… je pensais: à cette heure il souffre peut-être, seul dans un fossé d'Autriche. C'est un coup de sabre, là?… Mon Dieu!… Tu les as vaincus, toi, toi… Je t'adore, je t'adore!» Elle chuchotait cela dans l'oreille embrassée. Elle ferma les yeux. La lourde gorge s'écrasait sur le plastron militaire. Ses jambes se mêlaient aux jambes qu'elle frôla doucement de son ventre. «Mon frère!… riait Aurélie, dans ses larmes… Edouard et Denise… comme ils t'aiment!» Au nom de leurs enfants, il le sut, elle affirmait son propre amour. Bernard saisit la tête de Virginie dans ses mains. Ses lèvres aspirèrent la bouche conjugale, sans qu'il abandonnât du regard le visage d'Aurélie. De tout le corps, la sœur frémit comme si le baiser l'eût atteinte elle-même, qui souriait voluptueusement. Ses fines paupières battirent. Certes Malvina devinait cette possession des âmes incestueuses. Grave et douce, elle soutenait la taille de son amie, elle épiait les apparences; et ce fut de ce visage malin que le colonel apprit la forte passion dont souffrait Mme de Praxi-Blassans. Il s'enorgueillit. Il aima de toute sa gloire les trois femmes complices pour le chérir. Les paroles n'eussent pu mieux le convaincre que les clartés et les ombres des visages émus.
Au défaut de son attention prise ailleurs, l'oreille de Bernard entendit les louanges bruyantes du beau-frère, qui invita tout de suite Augustin à le conduire devant les flammes d'une cheminée. Pendant qu'ils gravissaient l'étage, Virginie déclara son voyage et la nouvelle richesse de la famille. Voici que, succédant à M. Vanlerberghe ruiné avecles Négociants Réunis,la compagnie des Moulins-Héricourt assumait tous les achats de farines militaires dans l'Artois et les Flandres. Caroline envoyait de l'or! Les trois femmes suivirent le colonel. Loin des importuns, elles prolongèrent un silence où s'expliquaient leurs âmes. «Chacun des baisers, sembla dire Aurélie, que ta lèvre donne à ta femme, Bernard, je le reçois sur ma bouche; et tout frissonne de moi. Ne sais-je pas que tu me les adresses de tout le cœur, homme généreux et sensible. Va, presse sur ta noble poitrine la tendre Virginie. Jadis elle te portait déjà mon amour lorsqu'elle détourna de ton front l'arme apprêtée par le désespoir. C'était moi qui voyageais alors dans sa forme pour me jeter avec elle entre tes bras. Ne te l'avouai-je point, certain jour d'automne, sur un banc du parc lorrain, lorsqu'Edouard tressaillait en mon ventre? Edouard, Edouard a les yeux clairs et les cils sombres de celle que tu eusses passionnément chérie, si les hasards des combats ne t'avaient emporté loin de cette petite Bavaroise, après Mœsskirch!… Vois comme l'ardente Malvina comprend la beauté de ce qui nous émeut. Heureux Edouard, heureuse Denise qui réaliserez, quelque jour, l'immense désir de nos esprits, de nos cœurs et de notre seule chair engendrée d'un père admirable. Oui, oui, couvre de baisers la charmante épouse aux paupières closes. Moi, moi, je vis dans son beau corps pour te sentir palpiter de gloire, héros, mon frère!… Et nous restons purs!»
Certes elle disait cela. Toute la mélancolie du sourire l'affirmait, cependant qu'elle mourait de pâleur en ses lourds vêtements bleus, qu'elle penchait sur l'épaule de Malvina une figure délicieuse et pâmée. Elles s'assirent dans la chambre du colonel.
Par l'éclat des yeux clairs sous les cils sombres, Virginie admirait son époux héroïque, riche et vainqueur: «Oh! Bernard, parut-elle murmurer, tu portes avec toi la mort triomphante, et, dans ton étreinte, je pleure de reconnaissance, parce que tu te prépares à semer en mon sein la vie qui triomphera de même. O toi, mystère de l'homme, double visage du dieu qui tue et qui engendre tour à tour, comme la nature même; toi, Bernard, accueille dans ta bouche le frisson de mes lèvres. Broie mes os dans ta force. Terrasse mon corps ainsi que tu terrassais naguère l'orgueil de l'ennemi. Que je sois ensemble ton amante et ta victime, celle qui pantèle, en sanglotant, celle qui peut ignorer si elle crie de douleur ou de jouissance! Oui! Saisis ma gorge dure, pétris mes seins de tes doigts guerriers, cherche-moi sous ma chair, trouve-moi, trouve-moi, sous mes vêtements vains et sous ma chair éperdue. Voici la chaleur féconde de mon ventre pour exalter ta force! ta force! ta force, celle qui vient de coucher les cadavres des races depuis l'occident jusqu'à l'orient de la forêt germanique! Ta force, celle qui remplit avec l'or des dépouilles les coffres de notre maison! Ta force, celle qui crie victoire, avec la joie de cent mille soldats! Ta force qui va procréer en moi une descendance humaine, vigoureuse, et puissante par la richesse, par des cœurs robustes! Va, étouffe mon souffle; écrase ma poitrine contre les aiguillettes de ton uniforme où je flaire l'odeur du meurtre. Tiens, prends, prends ma bouche encore, ma bouche qui mâche le sang de tes lèvres, pareil, n'est-ce pas, au sang répandu? Ma robe te gêne. Tes vêtements retardent notre fièvre. Pourquoi ces vêtements entre nos désirs? Pourquoi la chair et les os, entre nous? Oh! viens, viens, cher époux! Viens jusqu'à ta couche. Ne tarde plus. Qu'importent elle et l'autre? Aurélie aime notre amour. Nous t'avons aimé tant là-bas, dans le verger d'Arras, et dans le salon de Paris, sous la douce lueur des lampes, et dans la chaise de poste qui, courant les routes d'Autriche, devançait l'élan du large fleuve, qui laissait les villes et les forêts derrière le bruit des roues. Nous avons tant conté notre amour à Malvina dans le palais de Vienne; et nous avons tremblé si fort avant Brünn, lorsque nos voitures croisaient les chars pleins de blessés, ces longs troupeaux de soldats russes paissant les racines des champs, sous l'œil noble de tes cavaliers, mon Bernard! Viens, hâte-toi. Défais ce bouton. Ote l'agrafe. Romps le cordon, pour que mon sein libre jaillisse jusque ta lèvre penchée. Aurélie, goûte le bonheur de notre bonheur… Voici la couche, et je t'aime.»
Bernard eût résisté aux gestes, aux soupirs. Mais ne lui disaient-elles pas ensemble qu'elles voulaient cela, le spectacle de son corps terrassant un corps amoureux. «Superbes époux, conseillait Malvina, ne contenez plus vos feux. Unissez-vous, comme y invite la nature. Laissez nos yeux et nos cœurs trembler de votre joie. Que nos échines frémissent du même désir assouvi par vos transports. Abandonnez-vous, chère Aurélie, à mon bras. Je soutiendrai votre taille. Déjà mes baisers rafraîchissent votre front brûlant. Ecoutons ces soupirs de volupté. Qui pourrait se défendre d'une émotion si aimable! Qui résisterait à tant de beautés qui se dévoilent…»
Toutes deux s'inclinèrent sur le lit où s'embrassaient fougueusement les époux.
Bernard aimait Aurélie.
Ce fut elle qu'il étreignit dans l'épouse, ce fut pour elle que ses dents mordirent une chair devenue anonyme, mais où vibrait l'âme de la sœur chère, mais où râlait l'amour patient et fort de cette âme. Ce fut à elle que les mains de l'époux s'agriffèrent, à l'image de leur passion discrète, contenue depuis des années. Aurélie se débattait faiblement contre les efforts de la rieuse Malvina, qui la retint devant l'autel de l'amour.
Ecartant les plis du mérinos écossais, dont se débarrassa Virginie, Bernard imagina ce qu'il y avait de joliment frêle sous la robe de drap bleu, et le canezou à l'anglaise que portait la sœur. Fermant les yeux, il pensa quel jour il aurait pu la prendre dans le château de Lorraine. Elle se serait alanguie d'abord, aux phrases, puis débattue douloureusement contre les entreprises; et cela certainement eût augmenté le désir réciproque. Il l'aurait convaincue par des supplications et les extrêmes de son ardeur manifeste. Elle se fût aussi détournée pour dégrafer sa ceinture. Il n'aurait point vu le visage durant que ses doigts énervés auraient ouvert la fente de la robe et délivré des manches bouffantes la nacre des épaules. «Ah! ah! aurait-elle murmuré. Je n'en puis plus. Je cède à tes transports, héros; voici mes épaules sorties de la brassière, mais ne cherche pas à regarder ma face de crime, laisse maintenant mes mains cacher mes yeux, ma pâleur, et la volupté de ma honte!» Elle n'aurait plus que soupiré, tandis qu'il aurait saisi de même cette gorge tremblante, qu'il se serait étendu sur cette tiédeur émue de la chair encore voilée par les retroussis du linge. Sous le tissu, la vie d'Aurélie frissonnerait d'attendre l'élan suprême dû à leur longue passion. Bernard s'affolait de son extase. Non, il n'était plus de Virginie sous les lèvres, dans ses bras, contre sa poitrine, parmi leurs souffles. Seule, Aurélie haletait de bonheur. C'était son flanc qui allait recevoir le germe d'un être prodigieux, le fils même qu'ils devaient tous à la mémoire du père tué par leurs égoïsmes. Et le père apparut au souvenir, jeune encore, clairvoyant, tel qu'il avait, un beau soir, attendu le retour de son fils, sur la route d'Artois, le père en habit marron et en veste brodée de satin noir, lui-même, ses bonnes joues couperosées sous la blanche chevelure à marteaux; lui-même, ses perçants yeux gris qui riaient au cher houzard sauf de la grande guerre; lui-même qui admirait, avec la joie de ses grosses lèvres, entr'ouvertes, un enfant martial.
Le fils ralentit sa fougue d'amour. Il voyait le vieillard lui sourire, surpris et fier de sa descendance. Oh! il fallait rendre à la race ce qu'elle avait perdu d'excellent, d'énergique avec l'ancêtre, mort désespéré dans la maison de Dunkerque. Il fallait concevoir une force aussi belle dans le flanc de l'épouse aux yeux clairs, aux cils sombres, une force que désirait aussi l'âme d'Aurélie inclinée vers leur couple, vers le murmure de l'épouse disant: «Viens, charmante Aurélie, viens l'aimer ensemble. Que nos lèvres épuisent le même baiser… Viens!» De son rire vicieux, Malvina persuadait les résistances de son amie; et leurs corps se mêlèrent en une étreinte quadruple. Quel triomphateur il fut, lorsque, sûr d'une paternité nouvelle, Bernard étouffa de son embrassement les pleurs d'Aurélie, le rire de Malvina, le soupir de délices prolongé aux lèvres de sa femme.
Ensuite ils restèrent silencieux. Dans la pièce obscure, ils s'entrevoyaient à peine. La bise avait rabattu les volets. «Comme toutes trois m'aiment et m'admirent!» se répétait Bernard, tandis qu'il réparait dans l'ombre le désordre de ces vêtements, près de Virginie, tremblante encore. Pensive, elle ramenait sur elle les plis de la robe écossaise.
—Vénus vous animait de ses grâces, reprit Malvina, la première, en s'accoudant sur le lit, Mars vous prêtait sa forée. Vous étiez beaux.
—Oh! murmura Virginie, j'ai eu toute ta force en moi, Bernard. Ta force qui tue et qui aime..
Aurélie écartait ses cheveux vers les tempes; elle remarqua:
—Hélas! toutes nos forces qui aiment, tuent aussi.
Son frère craignit qu'elle ne songeât aux suprêmes angoisses de leur père. Il fut triste. Voulait-elle rappeler que le vieillard était mort à la peine de voir triompher trop vite leur avide énergie. Et s'il vivait, ce père, pour entendre sa bru annoncer la richesse, et les soldats la gloire des siens! Oh! pourquoi une fatalité inexorable exigeait-elle en échange des biens nouveaux cette compensation d'un deuil, d'un remords?
La sœur et lui se contemplèrent, sans un mot. Ils savaient flétrie leur seule chance d'amour. Et que faire contre la Faucheuse qui venait d'abolir par milliers les vigoureux espoirs d'hommes jeunes et curieux d'agir? La terre remuée du Pratzen grossissait de tant de cadavres! Les mâchoires de glace ouvertes sur les étangs de Telnitz et de Menitz en avaient tant dévoré! L'omnipotence de la mort ne toucherait-elle pas aussi la coquette Malvina, qui, assise en sa robe de velours jaune, renouait un fichu garni de martre. Ne toucherait-elle pas quelque jour la voluptueuse Virginie qui étirait là, sur ses genoux, de longs gants verts. Ne toucherait-elle pas encore la mélancolique Aurélie et la souple sveltesse de sa taille, inclinée dans les plis sombres du drap bleu, elle-même, là, si jolie entre ses boucles brillantes! Elle répéta:
—Hélas! toutes nos forces aimantes tuent aussi.
Le frère comprit que leur passion secrète, secrète à peine, tuait la joie de vivre, pour la jeune femme. Elle songeait au repos de l'âme détruit à jamais. Comme elle devait se maudire pour n'être point l'étrangère, l'amie sans contrainte, ou la sœur paisible et chaste!
De la savoir douloureuse, il s'enorgueillissait, la plaignant. Certes les aventures de la guerre l'avaient exempté, lui, de bien des souvenirs, de bien des méditations pénibles. La recherche de la gloire avait écarté les préoccupations d'aimer trop ou de compatir. Il s'était cru oublié, méconnu, méprisé par elles trois. Voici qu'il les tenait unies dans le cercle de ses bras. Voici que les trois visages emmêlés par leurs boucles, le rieur, le voluptueux et le triste, s'offraient volontairement à ses lèvres. Pourquoi ne paraissait-elle pas satisfaite de la multiple étreinte, Aurélie? Lui s'admirait à présent dispos, fier, radieux. Il eût voulu descendre auprès de ses amis et de son frère, pour triompher avec des regards vaniteux.
Il estima néanmoins que la peine de sa sœur valait d'être allégée. Il dit, nommant Denise, Edouard:
—Nos forces créent, si elles tuent; et, par là, s'éternisent.
—Que nos enfants vivent donc heureux et passionnés! répondit-elle.
En caressant le porphyre de la commode, elle détournait la tête et ses larmes.
Ainsi que pour reprocher cette tristesse, Malvina concluait:
—Un cœur noble et généreux doit chérir la force et la gloire. Je les aime, comme si j'étais Française!
—Oh! moi, Bernard, je t'aime comme la France aime ses héros, criaVirginie, qui se glissait entre son mari et l'étrangère.
Sans doute cette exclamation fut suggérée par la fanfare qui éclata sous les croisées après un tumulte de chevaux et d'hommes. Malvina fut ouvrir les volets. Avec la compagnie d'élite, les officiers du régiment se présentaient devant le perron du château. Ils mirent pied à terre. Leurs habits reprisés, les plastrons déteints par les nettoyages, les culottes éblouissantes de craie fraîche les rendaient aussi fiers que les lueurs des casques et des sabres fourbis.
—Eh! dit Bernard, je n'y pensais plus, mes belles! Le général inaugure son grade. Voici la délégation du régiment qui vient le féliciter. Il faut que je me rende auprès de lui.
Empressé de revenir parmi les hommes avec l'impression toute fraîche de sa victoire amoureuse, il heurta dans l'escalier Edme en superbe uniforme de maréchal des logis. Le jeune homme l'embrassa et monta vite près des parentes.
Sur le seuil, l'ancien postillon recevait, au large dans l'uniforme d'un général mort à Telnitz et dont il rachetait l'équipage. Promptement un tailleur régimentaire avait élargi, avec des angles de drap neuf, la taille de l'habit qui se plissait au-dessus de l'écharpe en fils d'argent. Trop courtes, commençaient les basques au milieu du large dos. Mais, entre les feuillages brodés d'or au col, et par-dessus les tours de la cravate noire, les bajoues du nouveau promu reposaient épanouies. Les reflets des grosses épaulettes étincelantes, et l'ombre que faisaient les deux cornes du vaste chapeau noir, se partageaient le visage de l'orateur ému, qui déclama: «Dragons du 23e, j'emporte avec moi le souvenir de votre vaillance. Ce souvenir me suivra dans le tombeau. Servez votre étendard comme vous l'avez toujours servi. Obéissez fidèlement au colonel Héricourt. Il vous mènera dans le chemin de l'honneur et de la victoire. Et maintenant, Messieurs, pied à terre! Allons boire à la santé de S. M. l'Empereur.»
Bien que, depuis l'impertinence de Mercœur, il demeurât invisible, le maître du majorat avait, à cette occasion, fait ouvrir poliment quatre grandes salles d'enfilade. De hautes glaces dans les trumeaux de bois gris, plusieurs lustres aux mille pendeloques de cristal suspendus très bas, le miroir des parquets, quelques vases géants sur des fûts de marbre, les blanches statues d'agiles déesses ornaient ces lieux de fête. De larges tables supportaient maintes coupes et maints verres, vidrecomes, flûtes à champagne, brocs de Bohême aux armoiries de couleur.
Les brosseurs aidèrent à ranger mille bouteilles poussiéreuses endormies plus d'un siècle au fond des caves, et que les soldats remontaient dans des mannes.
Le nouveau général donnait maladroitement la main à Aurélie, répondait à Malvina, souriait à Mme Héricourt. Cavanon les avait invitées et conduites aux places d'honneur. Comptant les séduire, il couvrait Héricourt de louanges. Auprès du diplomate, l'ancien postillon multipliait de respectueuses prévenances; il exigeait qu'on lui pliât un manteau sur les jambes, devant le feu. Il fit taire les soldats qui plaisantaient dans la deuxième salle. «Ah! des brisquards, Madame la comtesse, des brisquards… Ah! ah! Et qui n'ont pas froid aux yeux… Mais il leur faudrait des manières, oui, oui; et ils en manquent. Tu le sais bien, Monsieur?… hein? qu'ils en manquent… de manières, ah! ah!» Aux figures hâlées de ces maigres hommes les rires accusaient davantage la grimace cruelle qui, par une ride, reliait leurs narines aux commissures troussées des lèvres. Virgnie affirma qu'ils semblaient renifler encore le sang. Le diplomate, enfin réchauffé, disserta: c'était la trace survécue des habitudes préhistoriques, la grimace menaçant l'adversaire de morsure. Dans ses voyages, il l'avait trouvée sur maintes figures de vieux pandours. Tout un célébre régiment, les hussards de Blankestein, portait le même signe. «Mais, général, continua-t-il de sa voix importante, soyez assuré que vous le portez aussi, et vous encore, beau-frère, tout autant que les rois d'Assur qu'on voit à Londres, dans le cabinet de S.M. Britannique, sur les bas-reliefs de Ninive.» Il les mena devant les glaces des trumeaux pour les contraindre à s'y mirer. «À mon passage par Ulm, j'achetai deux dogues, sur le conseil de M. de Talleyrand, qui s'y connaît. Ils ont le même signe. Par ma foi, Monsieur mon beau-frère, vous êtes devenu un bel homme de proie; à l'exemple de vos dragons…, ah! ah!» Il ricanait en se frottant les mains dans ses manchettes de dentelles. Héricourt faillit blâmer cette ironie.
—Son Excellence M. de Talleyrand jouit d'une bonne santé, demanda le général, pour détourner la conversation?
—Très bonne, certes. Et cela lui permet de veiller pertinemment à ses affaires, qui ne vont point mal, je vous l'assure, Messieurs. La ville de Brünn est pleine de charrois qui lui amènent des colis de France et d'Espagne. Son Excellence tient boutique par le moyen d'hommes de paille, à Lintz, Vienne et Brünn. Ballots et caisses arrivent en ses hôtels sous l'allure de colis d'ambassade, marqués de la franchise diplomatique. Ils en sortent exempts de droits, pour remplir les magasins où ses courtiers les vendent à des prix sans rivaux. Cela ruine le commerce de nos ennemis. Voilà comment un grand homme, Messieurs, abaisse les adversaires de sa patrie, en gagnant gloire et… fortune.
Il ricanait. Ses narines aspiraient l'air sans bruit. À la ronde, il passait une tabatière en or, don de l'empereur, qui l'ornait de sa miniature peinte. Edme y puisa.
Chacun se félicitait. Tout d'abord Napoléon avait obtenu de l'Autriche vingt millions, que les payeurs des brigades allaient répartir entre les officiers. Beaucoup, sur cette garantie, avaient pu réussir des emprunts; et ils vantaient leur richesse; ils buvaient, ils se contaient leur gloire, leurs amours violentes, en trinquant. Sauf le vicomte et Gresloup, un peu à l'écart, tous parlaient haut. Ils tendaient leurs assiettes, que les domestiques couvrirent de venaison. Au bout des salles, dans une galerie, la compagnie d'élite entière garnissait une longue table. Déjà près de l'ivresse, les soldats chantaient à tue-tête en agitant des pilons de volailles. Comme les sièges manquaient, d'aucuns s'assirent à terre. Ils s'allongeaient de grandes claques farceuses sur les épaulettes rouges.
—Des brisquards, hein, Madame, quels brisquards! sacrebleu!… répétait le nouveau général à Virginie. Excuse, n'est-ce pas? Ils ont bien travaillé les côtes de l'ennemi! C'est un fameux troupier que le troupier français. Quelle abnégation! quelle endurance! Si vous les aviez vus dans les boues d'Elchingen!…, et ceux qui pataugeaient dans la vase pour dresser le pont!… Il faisait chaud, là, hein, colonel!
—Oui, mon général.
Beau parleur, Cavanon chanta leur héroïsme. Il désignait, au bout des perspectives, tel figure à profil de corbeau, telle mufle encadré de favoris gris, tel nez biseauté par le sabre. Malvina se levait, reculait le siège afin de mieux voir les forts. À un moment, elle monta sur la chaise, apparut en sa chemise de velours jaune. Penchée, les seins visibles, elle envoya le simulacre d'un baiser au maréchal des logis illustre pour avoir serré contre une muraille, par le poids de son cheval, cinq artilleurs autrichiens, qui allaient mettre le feu à une pièce chargée de mitraille. Les gardant sous la menace du sabre et du pistolet, il avait donné le temps aux pelotons de le secourir, de culbuter le canon. À son tour, Virginie se leva. Bernard désignait d'autres braves. Ceux-ci, flattés del'attention, s'enhardirent par mille propos. Ils voulurent porter la santé aux femmes de France! Malvina prétendit choquer son verre de Tokay contre un vidrecome rempli de vin morave et offert par une manche verte galonnée d'argent terni. Elle loua la trogne du sous-officier. Tous les yeux exprimèrent la convoitise d'une si belle chair ample, blanche, parfumée, qui enflait les plis du corsage bas. Virginie trinqua de même. «Merci à vous qui couvrez de gloire le drapeau de mon époux, brave guerrier,» déclama-t-elle, vraiment émue. Deux larmes sincères coururent jusqu'à ses lèvres épaisses: «Généreux Français, reprit Malvina, l'Europe vous admire et suit de tous ses vœux l'essor de vos aigles!—Vive l'Empereur!» répondirent en même temps les soldats pour faire quelque bruit.
Ils épanchèrent du vin sur leurs plastrons bien nettoyés. Ensuite ils retournèrent à leur table dans la spacieuse galerie du fond.
—Mes soldats sont mes enfants, excusait le général bonhomme, ravi que les dames ne fussent pas vexées de toute cette houzardise; mes enfants, Madame la comtesse; oui, des enfants terribles, mais de bons cœurs.
—De grands cœurs, renchérit Malvina.
—Oui, Madame, certainement…
—Et qui viennent de faire une fameuse besogne, cria Praxi-Blassans enfin rassasié (il déposa le couteau et la fourchette); reprit: Par ma foi, je ne m'en étais point avisé; M. de Talleyrand non plus; et cependant il a, Mesdames, je vous prie de le croire, l'esprit judicieux. Aussi bien est-ce un grand bonheur, pour Napoléon, que S. M. le Roi de Prusse ait balancé au lieu d'envahir prestement la Bavière, dans le moment que M. le maréchal Mortier se faisait battre à Dirnstein. M. d'Haugwitz, son ministre, est, à tout prendre, une mazette… Nous l'avons promené de Munich à Vienne, de Vienne à Brünn, puis de Brünn à Vienne, en l'amusant avec des soldats et des politesses. Il n'aime pas moins le vin que les jolies filles. M. de Talleyrand lui a mis dans les draps une manière de bohémienne qui nous a servis. Elle se défendit de l'accompagner en Prusse. Dès qu'on faisait la valise, la pécore tombait en syncope! D'Haugwitz n'a jamais su lui jeter la carafe au visage et sauter dans la chaise. Ces Prussiens ont du sentiment. Il lui jouait du violon, Madame! ah! ah!… ah! Mais c'était nous qui avions payé la colophane… sur le trésor de Sa Majesté… Il arrivera juste à Berlin pour apporter la nouvelle d'Austerlitz… Son roi aura oublié, les serments faits à l'empereur Alexandre sur le cercueil du grand Frédéric, dans les caveaux de Postdam! Voilà M. de Lille obligé, encore une fois, de faire remiser les carrosses qui doivent le ramener dans sa bonne ville de Paris!… Il y a des femmes qui sont de bien fameuses marionnettes, quand on sait en tenir les fils! Je vous l'assure, moi, général!… Votre hôte nous comble! Ce pâté de bécasses est digne de Vatel!
—Je tiens de mon ami Marbot une histoire assez plaisante au sujet de M. d'Haugwitz, reprit Augustin qui ne voulait point paraître inférieur à Praxi-Blassans dans les propos… Marbot! vous le savez, le fils du général mort au siège de Gênes. Il est aide de camp d'Augereau. Il est venu à franc étrier, depuis Bregenz jusqu'à Vienne, pour remettre à Sa Majesté (il sourit) les étendards pris sur Jellachich…
Il continua son discours, narra l'arrivée de M. d'Haugwitz à Vienne, deux jours après la remise solennelle de ces drapeaux; et comment le ministre de Prusse, tout de suite, avait mené tapage, en homme qui tient, dans les plis de son manteau, la paix ou la guerre; comment alors, dès la première audience impériale, Marbot, sur l'ordre malicieux de Napoléon, avait été introduit, avec l'allure d'un homme qui accourt à l'instant de la bataille et avait dit, brutalement, la capitulation des Autrichiens au bord du lac de Constance, puis montré les drapeaux conquis.
—Cela lui rabattit le caquet, Mesdames… Sa Majesté a l'esprit fin.
Il lança des sourires d'intelligence, ici et là, de sa jolie figure légèrement hâlée, ce qui faisait luire mieux les soies blondes de ses courts favoris. Dressé sur les tours de sa cravate noire qui enveloppait les pointes d'un col en fine toile de Hollande, son visage s'inclinait gaiement vers les plaisanteries de sa fiancée aimable envers les convives.
—M'est avis que ce jeune adjoint d'état-major n'usera point de maladresse, opina Praxi-Blassans, penché dans le décolletage de Malvina.
—À quand les noces?
—Nous avons hâte, avoua-t-elle. J'épouse la France avec lui, et je bois aux deux! Messieurs les officiers, qui me fait raison?
On leva les verres.
—Ô couple touchant, soupirait Aurélie, puisse la plus noble passion remplir votre vie de gloire et d'amour!
—Il n'est pas à plaindre, déclara le général en riant très haut.
—Savez-vous, jeune homme, que M. d'Haugwitz faillit enlever votre Malvina?… Oui… oui… Si la bohémienne le tenait aux sens, je crois bien que notre belle Hollandaise le tenait au cœur!
Et Praxi-Blassans ricana en homme qui sait des choses.
—Chère belle, marivaudait Augustin, quel air inconnu respire le barbare qui résisterait à tant de charmes, fût-il blanc-bec ou barbon, capitaine ou ministre… Je ne puis qu'avoir plus de fierté d'être votre choix.
Elle lui tendit la main, qu'il baisa par-dessus la table. On applaudit bruyamment à la grâce de l'un et de l'autre.
Bernard pensa placer un mot; mais déjà le vicomte et Gresloup philosophaient au milieu d'un silence docile. Il blâma sa timidité, puis fut triste. Lorsqu'il parlait un peu, prolongeant le discours, chacun engageait avec le voisin d'autres propos, qui bientôt couvraient sa voix. Nul ne prenait goût à ses histoires de guerre, à ses anecdotes. Il lui fallait conclure devant le sourire obligeant et distrait de la personne la plus proche. Ce mécompte lui échut encore. «Il y a une heure, raisonnait-il, ces trois femmes aimèrent mon être entier. Et les voici, tout attentives pour d'autres, pour ce vicomte qui parle de Coblentz, de M. Pitt, pour ce freluquet de Gresloup qui résume en maximes d'ennuyeuses pédanteries, qui vante les nomans écossais de je ne sais quel Walter Scott. Si quelqu'un m'écoute, c'est ce pendard de Mercœur, le général. Pitouët me flatte lourdement afin que je l'aide à parvenir. Suis-je donc le sot qu'on dit. Vraiment je le suis. Ma sœur elle-même se dispense de m'entretenir; elle regarde de ses yeux attendris Augustin accoudé sur la chaise de Malvina, comme si elle aimait la physionomie de l'amour plus que moi-même. Praxi-Blassans ignore que j'existe. Edme crie à tue-tête qu'il a culbuté deux fermières moraves, après avoir enfermé le mari et le frère dans une cave. Et tout le monde rit aux larmes. Eh quoi! cette jactance d'écolier est-elle plaisante? Mais pourquoi évitent-ils de savoir l'éloge que je voudrais faire de Corbehem mort pour la richesse de Caroline, la carrière de Praxi-Blassans, le triomphe de Napoléon, pour la France?… Il fut un homme vertueux cependant; un noble caractère. Cela les ennuie… Mieux vaut que je me taise…» Il s'attrista complètement. En vain les œillades de Virginie lui rappelaient la puissance voluptueuse de leur dernière étreinte. «Colonel, insistait Cavanon, le prince Murat tient à ce que vous remplaciez votre cheval turc. Il me prie de vous en avertir. L'empereur le désire beaucoup aussi. On se raconte même qu'il ne vous donnera point la croix avant la première revue où vous serez monté de la sorte, à la tête de votre régiment.—Oh! renchérit le général, tu sais, Monsieur, tu es le plus beau soldat de la Grande Armée. Tout le monde le pense.—C'est un magnifique cavalier que notre Bernard, jugeait Augustin.—Un bel homme!—Ni grand, ni petit.—Et une assiette en selle!—Un cavalier de vase grec, affirma le vicomte; digne d'orner un bas-relief du Parthénon.—Plutôt une statue équestre du forum, ergota Praxi-Blassans; plus bronze que marbre.—Certainement ajouta Gresloup, je le regardais hier quand on lui a remis l'étendard. Devant l'aigle, il me sembla le divin Auguste lui-même, l'image de Rome!—Mon héros! pleura l'émotion de Virginie.—Mon frère! soupira la sœur.—Mon ami! sourit la perverse Malvina.—Je ne connais pas de femme qu'il n'impressionne, révélait Augustin.—Son cheval et lui composent un seul être.—Un centaure!—L'Elle-même Force, comme eussent écrit les Grecs, cita le vicomte.—La Force, oui, la Force!»