Le lendemain soir, qui était un jeudi, le docteur, bien reposé, rasé de frais, ayant oublié les mélancolies de la nuit passée et même la rencontre de Marie-des-Anges, dînait chez le vieux comte Audren de Kernan des Ribiers, avec l'encore plus vieux chevalier d'Amblezeuille, et l'abbé Calvaigne, curé de Guérande.
Tous les jeudis, le comte réunissait ainsi à sa table son plus ancien ami, et comme il disait, ses deux médecins, celui du corps et celui de l'âme. A la vérité, ses deux médecins ne lui servaient pas à grand'chose; car malgré ses soixante-cinq ans, il se portait à merveille, et, malgré sa fidélité à l'ancien régime, il ne donnait pas dans la dévotion. Aussi n'avait-il guère recours au docteur et au curé qu'une fois par an, au premier pour se purger vers la mi-mars, et au second pour son unique communion pascale. Ces deux devoirs remplis, il avait accoutumé de dire en se frottant les mains:
—Me voilà encore récrépit pour douze mois.
D'autre part, son amitié avec le chevalier était assez singulière, puisqu'ils ne pouvaient s'entendre sur rien et ne parlaient qu'en discutaillant sans cesse, depuis bientôt un demi-siècle qu'ils se connaissaient.
N'empêche que ces soirées du jeudi leur semblaient à tous quatre fort agréables et la seule distraction possible à chacun dans ce trou de Guérande. Le comte était un bon vivant; le chevalier, un original; le docteur tenait des deux, avec une pointe de philosophie plus sérieuse; l'abbé donnait raison à tout le monde etliaiten quelque sorte la sauce de ces éléments divers.
Quand le docteur arriva, le comte et le chevalier étaient déjà en train de s'aguicher à propos du jeune vicomte Adelphe, le petit-fils de la maison, en ce moment à Paris, où il faisait, depuis un an, danser une ronde un peu bien folle aux écus de son grand-père.
—Parfaitement, disait le comte, je lui ai coupé les vivres, et j'ai eu raison.
—Tu as eu tort, riposta le chevalier. Ce n'est pas d'un gentilhomme, ni une chose à faire à un gentilhomme.
Gros, court de taille, la tête dans les épaules, sanguin, le comte avait la face pourpre et fourrageait violemment sa barbe blanche en collier. Petit, maigre, ratatiné, jaune, le chevalier parlait sec, crispant sa longue figure glabre, aux rides sans nombre, et faisant craquer les phalanges de ses doigts qui semblaient en buis.
—Voyons, docteur, s'écrièrent-ils tous deux à l'entrée de M. Cézambre, je vous prends pour juge.
—Vous avez tort tous les deux, répondit-il en riant, et je vous renvoie dos à dos.
—Eh! parbleu, non, fit le comte. Vous ne me persuaderez pas que je n'ai pas raison de couper les vivres à un gaillard qui m'a mangé vingt mille livres depuis un mois, quand je n'en ai que trente mille de rente.
—Sarpejeu, si, fit le chevalier, tu as tort. On ne laisse pas un des Ribiers sur le pavé, où il peut choir dans la crotte.
—C'est justement pour l'empêcher d'y choir, reprit le comte.
En ce moment entrait l'abbé, qui fut assailli par la même proposition d'arbitrage déjà faite au docteur.
—Vous avez raison tous les deux, conclut l'abbé, avant d'avoir rien entendu. C'est une question de nuances, j'en suis sûr; il n'y a qu'à s'entendre.
—S'entendre! avec lui! pas possible! dirent à la fois le comte et le chevalier, chacun haussant les épaules avec une moue de dédain pour l'autre.
A table, la discussion continua, mais pour s'arrêter net avec un froid jeté, quand le comte, vraiment navré, avoua enfin qu'Adelphe poussait la folie jusqu'à vouloir épouser une gourgandine de là-bas, celle-là même pour les beaux yeux de qui vingt bonnes mille livres avaient passé en fumée. A la nouvelle des désirs matrimoniaux du jeune homme, le comte avait écrit, fait prendre des renseignements: il n'y avait pas à en douter, la future était une cocotte, ni plus ni moins qu'une rôtisseuse de balai. D'ailleurs, Adelphe lui-même ne s'en cachait qu'à moitié. Sa lettre, avec insinuation de mariage, parlait d'unpassé douloureux, d'uneâme incomprise, deréhabilitation, un tas de billevesées qui ont cours dans la morale contemporaine. Ah! mais, pas de ça, Lisette! Qu'on s'amuse, qu'on ait des maîtresses, qu'on soit même un bourreau d'argent, rien de mieux! Il faut que jeunesse se passe…
—Et vieillesse aussi, interrompit le chevalier. Car tu ne t'en prives guère, toi, bien que tu sois barbon.
—D'accord, répondit le comte. J'ai mes faiblesses. J'aime encore le cotillon, je ne m'en défends point, n'est-ce pas, l'abbé? Donc j'excuse, à plus forte raison, la galanterie chez un jeune homme. Mais diantre! il y a galanterie et galanterie. Et je n'admets pas qu'on la cultive au point de donner son nom à une femme galante. Ai-je raison, cette fois, oui ou non? Ah! ah! d'Amblezeuille, te voilà le bec cloué, j'espère.
Et le comte ajouta qu'il avait aussitôt donné l'ordre à ce polisson d'Adelphe de regagner Guérande, et plus vite que ça. Une fois ici, on pourrait le chapitrer. L'abbé, son ancien précepteur, était là pour un coup, fichtre! Et le cheval donc, et les promenades en mer, et la chasse aux mouettes! Ah! on lui ferait mouiller des chemises, on lui battrait le sang, on le fatiguerait au grand air. Rien de tel que l'exercice pour vous mater un étalon. Pas vrai, docteur? Et puis, s'il lui fallait sacrifier à Vénus, eh bien! qui l'empêcherait de trouver par-ci par-là un tendron, ainsi que disait le chevalier?
—Et justement j'ai son affaire, continua le comte avec un sourire et un clin-d'œil égrillards. Une petite femme comme il doit les aimer, une Parisienne. Il ne s'apercevra pas du changement. Allons, l'abbé, ne m'envoyez pas une grimace.
—Le fait est, interrompit le chevalier, que pour un grand-père si sévère, tu te mêles là d'une étrange fonction. Rappeler le vicomte sous prétexte qu'il court le guilledou, et lui servir ici de… Frontin, tu m'avoueras que…
Mais le comte avait sa façon de voir, et, malgré la lippe du curé et le haut-le-corps du chevalier, il n'en voulut pas démordre. Oui, depuis tantôt trois semaines, une femme charmante habitait le pays, près du Croisic; une petite chiffonnette, d'allures gaies, de mœurs faciles sans doute, d'un abord peu farouche, en tous cas, à qui l'on pouvait se présenter soi-même, par l'entremise de monsieur le Hasard ou de madame la Promenade, sans plus de cérémonie.
—Tu en as donc tâté? fit d'Amblezeuille en pinçant les lèvres.
—Mon Dieu! oui, répondit le comte. En tout bien tout honneur, du reste… jusqu'à présent, ajouta-t-il d'un air fat et comme s'il pirouettait sur un talon rouge. Un raccroc, au bord de la mer!
—Il me semblait bien aussi que tu chassais beaucoup la mouette depuis quelque temps.
—Pardon, monsieur le comte, dit le docteur qui avait dressé l'oreille pendant toutes ces confidences, est-ce que votre Parisienne ne demeure pas à la baie des Bonnes-Femmes?
—Précisément. Vous la connaissez aussi?
—Depuis cette nuit seulement.
Il y eut un oh! général, et l'abbé demanda si l'on allait entendre des bêtises. A quoi le docteur répondit que non, et raconta sa rencontre avec Marie-des-Anges. Évidemment c'était la même Parisienne qui avait ensorcelé Marie-Pierre.
—Eh! eh! dit le chevalier au comte, il t'a coupé l'herbe sous le pied, le petit gas! On dirait que ça te contrarie. Est-ce pour toi ou pour le vicomte?
Le comte, en effet, n'avait point dissimulé un froncement de sourcils en apprenant la nuitée de Marie-Pierre avec la Parisienne. Cela gênait ses plans, en somme. Au point de vue de son petit-fils surtout, il faut le dire. Il avait d'ores et déjà mitonné tout un roman dans sa tête, une guérison du vicomte par traitement homéopathique, partant de ce principe qu'en amour un clou chasse l'autre. A ce contre-temps s'ajoutait, à l'insu même du vieux bon vivant, un peu de dépit personnel. Sous couleur de préparer les voies à la purge amoureuse de son petit-fils, il n'était pas sans avoir éprouvé quelque chose pour son propre compte, dans ses deux entrevues avec la Parisienne, la première par hasard, la seconde préméditée. Cette échappée de la grand'ville, avec ses gamineries d'écervelée, son nez moqueur, ses cheveux d'or frisottant jusqu'aux yeux, ses façons garçonnières, lui avait fait passer de petits chatouillements le long du dos. Il y parut, au portrait qu'il en traça, sur la demande du chevalier.
—Mais elle est charmante, dit-il, un vrai bijou, comme on en fabrique dans ce satané Paris, qui s'y entend. Une frimousse pas plus grosse que le poing, mon cher, ce que tu appelles un minois fripon, quoi! Et le corps mignard, déluré, peut-être maigre; mais on ne s'en aperçoit pas. Toute en nerfs et en poivre, voilà l'effet qu'elle m'a produit, rendu de mon mieux. Telle quelle, exquise, je te le répète, un vrai bijou.
—Ce n'est pas ce que m'a dit Marie-des-Anges, fit le docteur. A l'en croire, c'est un laideron. Il me semble bien me rappeler qu'elle la comparait à une crevette, et même à un pou de sable.
—Une crevette! ah! très drôle, s'écria le chevalier. Une crevette! Et un pou de sable! Parbleu! mon vieux Kernan, tu as de singuliers goûts!
—Je vous jure qu'elle est parfaite, riposta le comte. La Marie-des-Anges est une vieille folle. Je m'y connais, que diable! La petite est divine, je vous dis, là, divine, êtes-vous contents?
—Ah! monsieur le comte, fit le curé avec un gros soupir, le cotillon vous perdra, toujours, toujours.
Et le soir, en s'en retournant, le chevalier ricanait d'un air goguenard, et répétait au docteur, avec de joyeux craquements de phalanges:
—Il en tient, allez, le vieux coureur, c'est moi qui vous le dis. Il a du plomb dans l'aile. A son âge, si ce n'est pas honteux! Une crevette… ah! très drôle, très drôle! Un pou de sable! c'est impayable. Bien fait pour lui! Il ne m'écoute jamais. Amoureux d'une crevette! d'un pou de sable!