Le docteur avait bien eu raison, l'autre nuit, en disant à Marie-des-Anges que le gas était au gîte, au lit, et que, si la maison de la baie des Bonnes-Femmes était restée sourde aux cris de la vieille, c'est que la vieille dérangeait les amoureux. La pauvre femme cherchait vraiment midi à quatorze heures, de s'aller imaginer des histoires de l'autre monde et des sorcelleries de Kourigane pour expliquer la folie de Marie-Pierre. La réalité était beaucoup plus simple, mais plus terrible aussi, et l'infortunée mère eût souffert davantage encore de la connaître. Quel coup de couteau en plein cœur, si elle avait su que son gas avait entendu les navrants appels lamentés devant la porte, et même avait regardé au travers des persiennes, avait vu le fantôme dolent aux gestes tragiques, fouetté par le vent de mer, secoué par les sanglots, et qu'il avait pu contempler la malheureuse affolée et hurlante comme une louve en quête de son petit volé, et que malgré tout il était demeuré insensible et n'avait pas répondu!
Et pourtant, il aimait fort sonancienne, le petit gas, et ce n'était point un méchant garçon. Il n'ignorait pas combien elle l'avait toujours adoré, soigné, choyé,tant sucré, pour tout dire, comme elle s'en vantait si doucement. Et lui-même passait pour le modèle des bons fils, aussi bien qu'elle pour le modèle des bonnes mères. Malgré la liberté grande qu'elle lui laissait ainsi qu'à un homme quasi maître de la maison déjà, malgré le poil qui commençait à lui duvetir sous le nez, il ne lui avait jamais fait la moindre peine, à la façon des autres gas qui se sentent venir le sang aux oreilles, et qui en abusent pour courir dorénavant le cabaret et déserter les saints offices. Lui, comme au plus jeune âge, on le voyait encore suivre la cotte maternelle, les dimanches et fêtes, jusqu'à l'église. Et tous sesdérangementsse bornaient à boire, de loin en loin, une bolée de cidre avecBout-dehors, quand le soleil d'été tapait trop dur sur le quai du port vieux, quand le travail vous salait la gorge.
Annaïk aussi, safinecousine, sa promise, il l'aimait bien. Quoiqu'il fût beau gas et reluqué des filles, il n'était pas fillaudier. Il n'allait pas le soir, comme les autres farauds, chercher des mots doux et de furtives embrassades dans les allées obscures du mont Esprit. Non plus on ne le rencontrait embusqué aux portes de la raffinerie, s'allumant aux chansons, aux verts propos, aux bras nus, aux fichus dénoués des sardinières. A aucune, même des plus belles, il ne trouvait la joliesse timide, caressante et familière de la petite Naïk.
Jamais il ne se sentait si heureux qu'au logis, entre la douce jeunette et la bonne vieille, faisant assaut d'affections et de prévenances; et il n'aurait paschangé de sort avec l'Empereur des sept îles et autres lieux, quand, le souper fini, après avoir donné une pierre de sucre à maître Nicolas, il se dandinait sur sa chaise basse, devant le feu, la poitrine chaude d'un petit verre de tafia, et le ventre bien lesté d'une soupe de congre ou d'un homard avec des oignons au vinaigre. Si, par surcroît, c'était le jeudi ou le dimanche, et que le père Gillioury fût là, grattant sonbanjotandis que Naïk tirait le violon de l'armoire, alors Marie-Pierre méprisait absolument l'Empereur des sept îles et autres lieux, et il avait coutume de dire:
—Harné! on n'est pas plusben aiseque nous en paradis.
Et donc c'était pour de vrai un bon petit gas. Mais quoi! lorsque l'amour vous est entré sous les sourcils, et que la folie de la chair vous travaille la cervelle, il n'y a plus rien qui tienne là-contre. C'est comme si l'on était pris de vin, disait la chanson, et il faut s'attendre à tout avec un mâle en ribote.
Tout de même, Marie-Pierre avait senti un grand froid lui venir au cœur, en entendant, au milieu de la première nuit, la voix de l'ancienne qui glapissait à la porte. Un bon mouvement d'instinct l'avait fait se dresser sur son séant, et rejeter la couverture pour courir d'abord à la fenêtre, afin de rassurer d'un mot la pauvre âme en peine. Mais la Glu n'avait eu qu'à lui toucher le bras, du bout des doigts, et il était resté collé au lit, comme un fer à l'aimant.
Les cris alors avaient redoublé, plus proches et plus distincts, et, dans le silence de la chambre, la poitrine de Marie-Pierre avait battu clair et dru, haletante en soufflet de forge, tandis qu'un tremblement lui secouait tous les membres.
—Qu'est-ce que tu as, mon ange? avait dit la femme, d'un ton très bas, mais impérieux tout ensemble.
Marie-Pierre avait répondu, plus bas encore, et sans oser continuer le tutoiement:
—N'entendez-vous pas que ma mère me cherche et m'appelle?
—Eh bien! avait répliqué l'autre, et puis après?
—C'est monancienne, et qui m'aime tant!
—Est-ce que je ne t'aime pas aussi, moi?
Et la femme avait attiré contre elle la main inerte du jeune homme, dont la paume tressaillit soudain au contact enfièvrant de la peau tâtée dans l'ombre. Du coup, il s'était replongé dans le lit, la tête sous l'oreiller, pour ne plus entendre les lamentations maternelles, et toute sa piété filiale s'était vaporisée parmi les chauds arômes de la femelle et la sueur capiteuse de son propre désir.
Plusieurs fois dans la nuit la scène s'était renouvelée, et chaque fois sa volonté plus faible avait fait moins de résistance; mais chaque fois aussi le brusque coup du remords avait été plus poignant. Il fallait toute la soûlerie sensuelle où il se noyait, pour qu'il se rendît à tant de lâcheté.
Vers le matin seulement, la force des caresses n'ayant plus la même prise, son corps aveuli avait pu ne pas céder à l'attirance de l'aimant où il était retenu, et il s'était levé enfin. C'est alors que sa lâcheté but le dernier fond de la lie amoureuse. Car il avait fui le lit jusqu'à la fenêtre, et là, par un rais de lumière du contrevent, il avait vu sa mère, telle qu'une nuit de désespoir l'avait faite, la face grippée de larmes amères, les bras tremblants, ses pauvres vieilles jambes si lasses la soutenant à peine, et il avait reçu comme en pleine figure les cris déchirants qu'elle poussait contre la maison sourde. Il n'avait qu'à hausser sa main jusqu'à l'espagnolette, et il allait lui rendre la joie, la vie, en répondant:
—Ne pleure pas, la mère, ton gas n'est pas perdu, le voici!
Mais sa main n'avait pas bougé; la bonne réponse s'était arrêtée dans sa gorge; il avait continué à regarder stupidement. Et pourtant, cette fois, la femme n'avait rien dit pour le retenir, et ne l'engluait même plus de son toucher. Il avait seulement perçu, du côté de l'alcôve abandonnée, un vague petit rire étouffé sous les draps; et à l'instant le cruel spectacle de sa mère errante et désolée, et aussi le remords de la laisser là, et la vision du logis désert, avec Naïk en pleurs et maître Nicolas oublié, et les chères veillées de musique, et le destin plus doux que celui dugrand Empereur des sept îles et autres lieux, et l'enfance choyée,tant sucrée, et le renom de bon fils, et le salut et tout, tout s'était évanoui subitement au bruit de ce vague petit rire, si bien que le gas était revenu à sa geôle charnelle comme un chien battu rentre à la niche.
L'après-midi, quand Marie-des-Anges avait recommencé sa chasse, les deux repus d'amour dormaient, las de la nuit blanche, dans la maison toujours close. A peine si on l'entendit, au milieu des rumeurs du jour; et d'ailleurs l'âme hébétée du jeune homme avait définitivement bu toute honte, et cuvait trop lourdement cette ivresse pour y pouvoir reprendre conscience. Même, le seul sentiment qu'il eut alors, fut un sentiment de colère égoïste contre la malencontreuse qui venait le réveiller, quand il avait le corps si recru d'épaisse fatigue, si affamé de plein repos.
Ah! la pauvre Annaïk s'était bien trompée, en pensant ce soir-là que le gas se rappellerait au moins la veillée de musique, et entendrait au fond de lui les accords dubanjoet l'écho des chansons coutumières. Il n'en avait pas eu la plus vague souvenance. Était-ce jeudi ou un autre jour, que lui importait? Et savait-il seulement siBout-dehorschantait ou non? Et maître Nicolas était-il un merle ou un oiseau de rêve? Son esprit engourdi n'y songea pas une minute.
La réalité, c'était ce repas d'amour, dont la table à peine desservie s'offrait derechef, dressée encore, et comme toute fraîche, avec des mets inépuisés, devant sa fringale renaissante après le somme réparateur de la journée! Que lui faisait le reste, auprès de ce paradis nouveau? Il lui avait semblé vivre au milieu d'un monde féerique, où tout le passé mort n'avait plus de place, quand il s'était réveillé au crépuscule, dans cette chambre habitée depuis trente heures déjà, parmi les relents d'un déjeuner mangé au lit, les effluves flottantes d'une nuitée de chair, et les légers parfums des eaux de toilette qui s'évaporaient lentement.
—As-tu bien dormi, ma petite cocotte? lui avait dit la femme, en lui coulant ses mains froides dans la poitrine, qu'il avait tiède et moite.
Et cette caresse glacée lui avait redonné des frissons de désir, et cette voix, un peu éraillée encore par les hoquets d'amour, lui avait semblé celle d'un ange, avec ces mots de tendresse banale qui, pour lui, parlaient une merveilleuse langue inconnue.
Aussi, quand après la minuit passée, au plus fort de sa ribote en récidive, il avait entendu de nouveau les cris désespérés de Marie-des-Anges, il avait eu cette fois une révolte furieuse contre cette trouble-fête, et avait sourdement grogné un juron. ContreBout-dehorsaussi, ce vieux borgne qui se mêlait de ce qui ne le regardait pas! En voilà des aboyeurs, qui ne pouvaient pas laisser les gens tranquilles! Et cette Annaïk, qui sans doute les envoyait, quelle sotte, quellebédigasse! Harné! on était un homme, que diable! Et, comme la femme s'impatientait un brin de cesscènes agaçantes, le gas avait montré le poing à la fenêtre en disant:
—Credieu! c'est vrai tout de même, ils nous embêtent, à la fin.