Le père Gillioury avait son idée. En quittant la maison de Marie-des-Anges, après avoir laissé la vieille et Naïk si désolées, il s'était dit que ça ne pouvait pas durer comme ça. Foi deBout Dehors, il s'en mêlerait, à sa façon, quoi! Et l'onverrait voir. Bon sang! harné! le gas lui passerait par devant, et tambour battant, d'une manière ou d'une autre! Et le brave homme, une fois couché, avait ruminé trente-six plans dans sa caboche, en frottant son nez pointu de sa lippe remontée, et en faisant danser sa prunelle écarquillée dans l'ombre. Puis il s'était endormi sans avoir trouvé rien, mais avec l'espoir que la nuit lui porterait conseil.
Et la nuit avait fait son devoir. Si bien qu'au matin le père Gillioury se leva tout guilleret, ayant son projet devant l'œil, et se mit à chanter à tue-tête, en pans volants, au saut du lit:
Voulez-vous l'entendre,Voulez-vous l'entendre,Comment ça finit,Mon ami,Comment ça finit?Comment faut s'y prendre,Mon ami,Voulez-vous l'entendre?C'est la pie au nid,Qu'il faut prendre,C'est la pie au nid.
Voulez-vous l'entendre,
Voulez-vous l'entendre,
Comment ça finit,
Mon ami,
Comment ça finit?
Comment faut s'y prendre,
Mon ami,
Voulez-vous l'entendre?
C'est la pie au nid,
Qu'il faut prendre,
C'est la pie au nid.
Vite, il s'habilla, se tailla un chanteau de pain qu'il fourra dans sa poche, et partit en claudicant vers la baie des Bonnes-Femmes, avec sonbanjosur l'épaule comme un fusil la crosse en l'air.
La petite maison dormait encore, fenêtres closes. Mais, dans la cour, une femme trotillait, portant de menus fagots à la cuisine. Gillioury la remarqua de son bon œil, conclut sagement que ce devait être la servante, et pensa non moins sagement que, si la servante était déjà debout en train d'allumer son feu, c'est que la maîtresse n'allait pas tarder à déjeuner. Très content de sa perspicacité, il se dit qu'il n'aurait pas trop longtemps à attendre pour exécuter son plan. Il rôda un peu aux environs, jusqu'à ce qu'il eût rencontré une cachette à sa convenance, derrière une roche d'où il pouvait voir sans être vu. Il s'y installa, sonbanjoentre les jambes, mangea son quignon, fuma une pipepour se rendre la voix claire, et se frotta joyeusement les mains en se chantant à l'intérieur:
C'est la pie au nidQu'il faut prendre,C'est la pie au nid.
C'est la pie au nid
Qu'il faut prendre,
C'est la pie au nid.
Il ne se trompait pas dans ses conclusions, le vieux mathurin. Ce matin-là, en effet, contre l'ordinaire, la Parisienne s'était senti de bonne heure l'estomac creux. Il y avait de quoi, d'ailleurs, après la course échevelée de ces deux nuits d'amour. Aussi, tandis que le gas dormait à poing fermés, elle avait appelé Mariette et lui avait demandé le chocolat.
—Pour monsieur aussi? avait dit Mariette.
—Non. Laisse-le dormir.
Mariette n'avait pas souri en prononçant le motmonsieur. C'était la femme de chambre intime de la Glu, une dévouée, seule amenée de Paris. Non pas, au reste, une de ces soubrettes de femme galante, qui tutoient leur maîtresse; mais une domestique sérieuse, de fond, comme qui dirait de famille. Ne s'étonnant de rien, prête à n'importe quoi. Elle suivait toujours madame en voyage, lui servant alors de bonne à tout faire. Précieuse, indispensable, presque aimée.
—Non. Laisse-le dormir.
En répondant ainsi, la Glu avait regardé le gas avec une sorte de dégoût. Il était vautré en travers du lit, les bras en croix, les mains en boule, la bouche ouverte, bouffi, ronflant. Un rais de soleil, qui filtrait par un trou de la persienne, luisait, sans le chatouiller, sur sa joue huileuse.
Elle le regarda, tout en grignotant une rôtie et en sirotant son chocolat. Il était vanné, décidément! Il lui fallait un congé, au pauvre petit. Mais il ne voudrait pas y consentir, quand il se réveillerait. Elle connaissait ça: il refuserait de s'avouer las. Pourtant, vrai, il n'en pouvait plus. Il avait besoin de se refaire. Aujourd'hui, bonsoir! Plus personne! Le forcer au repos, oui, c'était la seule chose; mais voilà! Comment?
Elle passa dans le cabinet de toilette, commença de se recoiffer lentement. Puis, soudain, décidée, elle rappela Mariette, et lui dit:
—Cours vite au Croisic, et commande-moi une voiture pour tout de suite. En revenant, tu me prépareras un costume de ville, mon gris par exemple, et tu feras la valise pour deux ou trois jours. Et tu t'habilleras aussi. Tu pars avec moi. Nous allons faire un tour à Saint-Nazaire, et là nous prendrons le train de Nantes.
—Avec monsieur? dit Mariette, qui, cette fois, eut un petit sourire au fond des yeux, car elle avait deviné la réponse de madame.
—Non. Laisse-le dormir.
Le père Gillioury vit la servante sortir et se diriger à grands pas vers le Croisic.
—Elle va aux provisions, pensa-t-il. Ça va être le bon moment.
Il cligna de l'œil du côté de la maison, avala une large bouffée pour se dérouiller tout à fait la gorge, et commença à pincer doucement les cordes de sonbanjo, à hauteur de son oreille, pour le mettre d'accord. Au bout de cinq minutes, ayant aperçu au loin la servante qui disparaissait dans le tournant du chemin, il se leva, sans se montrer encore, toujours caché derrière la roche, et entonna d'une voix pleine, en grattant ferme l'instrument, la chanson de maître Nicolas:
Jusqu'au revoir, la belle,Bientôt nous reviendrons.Tâchez d'être fidèle!Nous serons bons garçons.
Jusqu'au revoir, la belle,
Bientôt nous reviendrons.
Tâchez d'être fidèle!
Nous serons bons garçons.
Une fenêtre s'ouvrit, et la Parisienne y parut. Elle avait entendu la cantilène et elle venait voir, pensant que c'était quelque mendiant. Elle était en peignoir rose, avec ses cheveux à demi coiffés, retroussés d'un côté seulement, et pendant de l'autre jusque sur sa poitrine où il mettaient un fouillis d'or.
—Drôle de particulière, tout de même, se dit le père Gillioury, qui du coup s'arrêta de chanter, tout en continuant à gratter machinalement sonbanjo.
Elle regarda partout, surprise de ne trouver personne aux environs.
—N'empêche, rognonna le vieux, qu'elle a l'œil diablement éveillatif. Quels écubiers, harné! Mais la guibre en l'air. J'aime pas bien ça! Et pas plus de bossoirs que sur ma main. Pauvre gabarit!
Comme il se penchait pour la mieux considérer, elle l'aperçut, et sourit de cette figure bizarre, ratatinée, couleur de brique, dont le nez et le menton se touchaient, et dans laquelle la prunelle unique battait éperdument le digdig.
—Approchez donc, dit-elle, approchez, mon brave homme. Qu'est-ce que vous faites là-bas? Je ne peux pas vous jeter des sous si loin que ça.
—Je n'en quéris pas non plus, allez-dà, p'tite finaude, répondit-il en sortant de sa cachette et en venant, au pied du mur, la reluquer sous le menton.
Elle pensa que le mendiant faisait l'âne pour avoir du son; et s'étant retournée, elle prit sur une table sa bourse qui traînait, et lui lança un écu de cent sous en lui tirant la langue.
—Ah! tu n'en quéris pas! En voilà tout de même, vieux singe.
—Harné! non, répondit-il, je n'en quéris pas. Vous le reconnaissez bien, pour sûr. Je ne suis pas un tend-la-main, moi donc.
—Et qui es-tu alors?
—Je suis le père Gillioury, du Croisic, dit Bout-dehors, cinquante ans de navigation, et la patte raccourcie à l'ouvrage. Borgne aussi, et pensionné de l'État. Et ça, c'est monbanjo, retour de Madagascar, pour vous servir. Et je viens pour ça et ça, que vous savez bien. Attrape à comprendre, madame.
Elle se mit à rire, le croyant fou.
—Ramasse ta pièce, va, fit-elle.
—Mais puisque je vous dis la chose qu'est la chose. Ne larguez donc pas comme ça la garcette à ris. Harné! je parle français pourtant. Je viens pour ça et ça, je vous le répète, ça et ça, que vous savez bien.
Elle se pencha sur l'appui de la fenêtre, riant de plus en plus, au milieu de tous ses cheveux dénoués maintenant, et lui cria presque:
—Qu'est-ce que tu veux enfin?
—Je viens chercher le gas, pardi!
—Chut! fit-elle en se redressant. Il dort. Ne l'éveille pas. Attends! je vais descendre, et je te le rendrai, ton gas. Tu es son père, sans doute?
—Non, je suis son ami Gillioury, le père Gillioury, dit Bout-dehors.
—Ça ne fait rien, je te le rendrai tout de même.
Elle quitta la fenêtre, et un instant après, elle était en bas et ouvrait la porte à Gillioury, qui tout gêné, entra, cognant sonbanjoau chambranle.
Quelle chance, l'arrivée de ce bonhomme! C'est par lui qu'elle ferait dire son départ au gas réveillé. Elle avait d'abord songé à écrire un mot. Mais la brute savait-elle lire? Puis que ferait-il, sous la première poussée de rage, en se trouvant lâché? Maintenant tout allait pour le mieux. Rien de plus simple. Le vieux serait là pour expliquer les choses et pour calmer la colère.
Elle les lui expliqua donc à lui d'abord, en le mettant tout de suite à l'aise par un grand verre de vin qu'elle lui versa et qu'elle le força de boire. Voici: le gas était fatigué, malade un peu; il fallait le ramener chez lui, lui faire entendre raison, qu'il se reposât, qu'il reprît ses forces; mais il n'y consentirait pas, si elle restait; il n'avait qu'une lubie en tête: ne pas la quitter; alors, comme elle était sage et gentille, et qu'elle lui voulait seulement du bien, elle s'en allait, elle; il ne devait pas lui désobéir, ni s'en fâcher; elle ne partait pas pour toujours; juste le temps de se rafraîchir le sang tous les deux; pas même un long voyage; à preuve la maison pleine, dont elle lui laissait les clefs; une petite absence, donc, pas plus; quarante-huit heures! Comprenait-il, le père Gillioury? Saurait-il répéter tout cela? C'était dans l'intérêt de son ami.
Le vieux comprit fort bien. Oui, elle avait raison, et elle était gentille. Dame, elle pensait bien que lui, il ne voyait pas tant de mal à ce coup de roulis, quoi, qui les avait culbutés tous les deux. On est jeune, harné! Il l'avait été aussi dans son temps. Ça le connaissait, ces bordées-là. Il était un mathurin salé. Il admettait tout. Mais c'était pour la pauvre vieille Marie-des-Anges, la veuve qui n'avait plus que son gas, et de dix-huit ans, le guernaud, et fiancé à sa fine cousine Naïk, pleurant à c't'heure! Et puis la maison abandonnée, l'ouvrage pasfaite, maître Nicolas lui-même comme désâmé. Des histoires, enfin, du grabuge de cœur. Elle devait comprendre, elle aussi! Bien aimable, tout de même, pour sûr, de s'en aller. Le pauvre petit gas, tout faiblot, alors, rendu d'amour, la gargousse nettoyée. Ah! c'était bien de le laisser se refaire. Et le père Gillioury lui parlerait comme il faut, lui dirait ça, et encore ça, et lui remettrait l'ancre à fond de raison. On pouvait y compter. Il ouvrirait l'œil, et le bon, l'œil au bossoir, ma petite mère, et je n'en dis pas davantage, vous m'entendez. C'est comme dans la chanson, après tout, ne plus ne moins.
Et il toucha du bout des doigts sonbanjo, en fredonnant du bout des lèvres:
Not'gas a fait la chose,Fleur de lilas, bouton de rose.Not'gas n'en mourra pas,Bouton de rose, fleur de lilas.Bouton de ro-o-se.
Not'gas a fait la chose,
Fleur de lilas, bouton de rose.
Not'gas n'en mourra pas,
Bouton de rose, fleur de lilas.
Bouton de ro-o-se.
Ainsi bavardant, le temps se passa, et bientôt Mariette revint. La voiture suivait et allait être là dans un quart d'heure. Madame pouvait s'habiller. La valise fut vite faite. Gillioury but encore un verre de vin, alluma une nouvelle pipe,pour se faire du velours sur l'estomac. Et clic, clac! Guillaume Hervé arrivait au grand trot. Madame et Mariette montèrent dans la calèche. Le vieux, resté seul, dit:
—Je ne suis pas le plus bête, harné!