Le lendemain matin, une demi-heure avant l'arrivée du train de Paris, d'Amblezeuille était à la gare, se promenant de long en large, dans la salle des Pas-Perdus, avec une allure de vieux loup en cage. Il n'avait pas décoléré depuis la veille, depuis le moment où sa fureur était montée au comble sur cet au-revoir du comte:
—Alors, mon cher, en tout cas, à demain! Rendez-vous là-bas pour recevoir Adelphe!
Là-dessus, le comte avait pirouetté d'un air vainqueur, s'était assis dans une voiture à côté de la femme et en face de la soubrette, et fouette cocher! Parti, sans plus d'explications! Parti, sans dire s'il coucherait, comme d'ordinaire, à l'hôtel des Colonies! Parti sans même renouveler, auprès de son ami, la proposition de faire la fête ensemble!
Ce dernier oubli, surtout, le chevalier ne pouvait le digérer. Malgré son formel refus de servir de comparse à la débauche du comte, il aurait accepté certainement sur une plus pressante invitation. Tout en maugréant sans cesse contre ce qu'il appelait lesorgies de ce vieux courasson, il avait accoutumé de les partager toujours. Et voilà qu'aujourd'hui on le laissait en plan, obligé d'aller piètrement dîner avec l'abbé, chez quelque curé des faubourgs de Nantes, ou de vaguer tout seul, mélancolique, comme un chien perdu!
Et puis, quelle fatuité dans ce:en tout cas!Sarpejeu! le comte affichait diantrement la certitude de sa conquête?En tous cas!Cela voulait dire:
—Soyez tranquilles! ne vous inquiétez pas de moi, je sais où passer ma nuit, et je la passerai bonne.
Morbleu! sarpejeu! on n'était pas plus indécent, plus cynique! Et le chevalier, marchant à courtes enjambées rageuses, cognait ses talons sur le parquet et faisait des moulinets extravagants avec sa canne. Ah! il allait lui en flanquer un, de savon, à ce polichinelle! Il allait lui lâcher toute sa bile et lui cracher une bonne fois tout ce qu'il avait sur le cœur! Je vous demande un peu, si ce n'était pas à vous faire sauter! Cela tranchait du grand-père sévère; cela se donnait des façons de mentor; cela s'ingérait de rappeler ce pauvre petit Adelphe, sous prétexte de morale! Il était propre, ce mentor! Elle était jolie, sa morale! Ainsi, c'est au sortir d'une alcôve, encore tout chaud de sa luxure sénile, que ce monsieur viendrait, tout à l'heure, chanter pouilles à son petit-fils, un jeune homme, après tout, bien excusable, ayant la folie de son âge, tandis que lui, ce vieux farceur…!
—Vieux farceur, oui, monsieur, s'écria tout haut le chevalier, en fendant l'air d'un sifflant coup de canne qui faillit éborgner l'abbé Calvaigne arrivant.
—Vous êtes bien en colère, chevalier? dit humblement l'abbé.
—Sarpejeu! oui, monsieur. Ah! c'est vous, l'abbé? Pardon! Oui, je suis exaspéré. Croyez-vous que le comte n'est pas encore là? Et il est l'heure moins dix! Vous verrez qu'il manquera au rendez-vous. Manquer au retour d'Adelphe, quelle conduite, hein! Et savez-vous où il est, seulement?
—Mon Dieu! non.
—Eh! si, vous le savez. Il est avec cette particulière, parbleu!
—Vous pensez?
—Tiens, mais j'en suis sûr. Je ne l'ai pas revu depuis hier, depuis qu'il s'est sauvé en compagnie de cette guenon. Où est-il? Je suis passé aux Colonies. Il n'y a pas mis le pied. Il est dans quelque hôtel interlope, couché avec elle.
—Oh! chevalier, oh! vous allez trop loin.
—Quand je vous dis que si! quand je vous dis que si! J'en donnerais ma tête à couper. Je le connais bien, moi, ce vieux farceur. Oui, monsieur, vieux farceur!
L'abbé baissait le nez, enfonçait jusqu'aux coudes ses mains dans ses manches, rognonnait des hum! hum! Le chevalier, arrêté, courbé en avant sur ses jarrets tendus, lui secouait violemment d'une main un bouton de la soutane et de l'autre exécutait par terre un roulement continu du bout de son rotin frénétique.
—Et tenez, regardez-le plutôt, s'écria-t-il soudain en se redressant. Regardez-le! dans quel état!
C'était le comte, en effet, qui arrivait, essoufflé pour avoir monté en trois sauts les six marches du perron; car l'heure sonnait, et l'on entendait déjà le sifflet prochain de la locomotive entrant en gare. Il avait l'haleine courte, les tempes grosses, le cœur battant. Puis, sous l'excitation passagère de ces quelques pas trop précipités, on voyait en plein la lassitude de tout son corps moulu par une nuit folle. Ses mains tremblaient. Sa figure, débarbouillée à la hâte, était mâchurée, et les fibrilles rouges de ses joues avaient comme déteint en une marbrure livide. Ses yeux étaient tout petits, entre ses paupières boursoufflées et le tour des cils en jambon. Sa barbe, mal démêlée, s'ébouriffait, hirsute. Son linge déraidi, fripé, était encrassé aux gondolures de l'empois détrempé par la sueur.
—Dans quel état, bon Dieu! dans quel état! répétait le chevalier, les bras au ciel et les sourcils en haut du front.
—Allons, allons, c'est bien, fit le comte. Assez de jérémiades! Dirait-on pas que j'ai l'air d'un cadavre ambulant, comme toi? Laisse-moi tranquille. Tu feras monsieur la Grogne plus tard. Voici le train. Vite, passons sur le quai.
Et ils arrivèrent juste à temps pour voir descendre de wagon un grand efflanqué, perdu dans son ulster comme un parapluie dans un fourreau trop large, mal d'aplomb sur ses quilles molles, étroit de poitrine, blême, blondasse, à maigres moustaches sans couleur, pareilles à deux mèches de fouet extrêmement usées. C'était le vicomte, éreinté par une nuit de chemin de fer et plus encore par un an de noce parisienne, gommeux, fourbu, vidé.
—Mon cher enfant! s'exclama l'abbé avec des larmes dans la voix et un geste arrondi de prédicateur.
—Ah! pendard! fit le chevalier en menaçant Adelphe de sa canne amicalement brandie.
Quant au comte, il avait bravement embrassé son petit-fils, avec d'autant plus d'émotion qu'il se sentait des torts envers lui, à cause de ce qu'il venait de faire. Adelphe avait reçu un peu froidement cette accolade. Au moment où ils se désenlaçaient, le comte lui mit les deux mains sur les épaules, le regarda en hochant la tête et dit:
—Mâtin, tu n'as pas bonne mine tout de même, mon garçon!
Le jeune homme, froissé, se rebiffa d'un air impertinent:
—Ma foi! répondit-il, toi non plus, grand-père.
Le chevalier ricana, fit craquer ses phalanges. Puis, montrant les deux éreintés à l'abbé qui marmonnait des paroles onctueuses, il dit très haut et d'un ton sec:
—Voilà ce que c'est que de courir la gueuse!
Ses regards, d'ailleurs, appuyaient particulièrement sur le comte, qui roulait de gros yeux désespérés, pleins de chut. Car Adelphe avait dressé l'oreille et levé les sourcils, flairant quelque racontar ennuyeux pour son grand-père. L'abbé continuait à jaboter, essayait d'apaiser tout le monde sous ses gestes bénisseurs. Mais le chevalier insistait, tarabustant, taquin, avec des airs mystérieux, par des phrases inachevées, où se lisaient entre les mots de mauvais sous-entendus.
—C'est bon, c'est bon, faisait-il. Je me tais. Suffit! Je me comprends. Oui, monsieur, je me comprends. Et l'on me comprend.