—Vois-tu, Mariette, disait la Glu en s'habillant, les femmes ont beau être rusées, il y a encore quelqu'un de plus roublard que nous: c'est le hasard. Quand on l'a contre soi, bonsoir les combinaisons! Mais quand on l'a pour, les sottises mêmes vous réussissent.
Ce qui la mettait ainsi en humeur de philosopher, c'était le résultat imprévu de sa fugue à Nantes, la nuit qu'elle venait de passer avec le comte, les confidences qu'elle avait reçues entre le drap et l'oreiller, et le plan qu'elle en avait aussitôt tiré au profit de son amusement et de ses affaires.
—Tu comprends, reprit-elle, il faut que j'aie décidément la veine; une vraie main! Les choses ne s'expliquent pas différemment. Car, entre nous, ce n'était pas un chef-d'œuvre de malice que mon voyage au Croisic. J'ai trop d'intérêts en souffrance à Paris. Autre gaffe: mon béguin pour ce petit sauvage. Et tout ça tourne bien! Est-ce drôle!
—Pardon, madame; mais je ne vois pas trop en quoi ça tourne bien!
—Bête, va. Pourquoi ai-je quitté Paris? Pour me décramponner tout à fait de cet imbécile qui, panné, décavé, commençait à me porter la guigne. Eh bien! au retour, je pouvais le retrouver planté là, n'est-ce pas? Maintenant, plus de danger! Tu dois voir d'ici la mine qu'il fera quand je lui dirai: «Mon petit, j'étais partie du côté de chez toi, pensant bien que ce n'est pas par là que tu viendrais me chercher; et sais-tu ce que j'y ai fait, chez toi?—Non.—J'ai couché avec ton grand-père!» Ah! ah! ah! crois-tu que ce sera farce, hein, Mariette! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que la scène aura lieu demain, si je le veux. Allons-nous rire.
—Comment cela, demain?
—Peut-être tantôt. En ce moment, le comte est en train de moraliser vertueusement son gredin de petit-fils, qu'il a été recevoir ce matin à la gare. Il ne se doute guère que c'est de moi qu'Adelphe voulait faire une vicomtesse de Kernan des Ribiers. Quand ils vont se rencontrer tous les deux en face de moi, tableau!
—Et le sauvage, dans tout cela, madame, qu'en faites-vous?
—Tu vois bien qu'il m'a déjà servi à quelque chose. Sans la toquade que j'avais pour lui et dont j'étais lasse, je ne serais pas venue ici. Le hasard, je te dis, le hasard! Quant à la suite, dame, nous verrons. Maintenant que j'en ai assez, de ma brute, j'en jouerai. Je rendrai le vieux très jaloux. Je l'allumerai. Sais-tu qu'il a trente mille livres de rente, ce grand papa-là! Eh bien! je n'aurai pas perdu le temps de mes vacances.
Joyeuse, rieuse, la Glu se tirait la langue dans son miroir et battait des mains en sautillant comme une petite fille. Ce premier accès d'allégresse passé, elle réfléchit, se dit qu'il ne fallait rien brusquer, que tout s'arrangerait en douceur là-bas, dans sa maison de la baie des Bonnes-Femmes, si tranquille, isolée. Elle déjeuna donc à l'hôtel, ne sortit pas afin de ne point rencontrer les des Ribiers, et prit seulement le train du soir après avoir griffonné et jeté à la poste le billet suivant:
«Monsieur le comte des Ribiers,à Guérande.«Je serai chez moi demain, mon cher. Venez donc m'y dire un bonjour en passant. Je vous dirai mon petit nom, qui vous a tant intrigué, et que vous ne savez toujours pas. Je signe comme vous m'appeliez si gentiment:»Gamin.»
«Monsieur le comte des Ribiers,à Guérande.
«Je serai chez moi demain, mon cher. Venez donc m'y dire un bonjour en passant. Je vous dirai mon petit nom, qui vous a tant intrigué, et que vous ne savez toujours pas. Je signe comme vous m'appeliez si gentiment:
»Gamin.»
En wagon, elle continua d'être gaie, bavarde, étourdissant Mariette de ses projets, répétant sans cesse:
—Oui, oui, décidément j'ai la veine; une vraie main, vois-tu!
Elle venait encore de le dire, en se frottant les paumes, quand, au sortir du quai d'arrivée, pendant qu'elle donnait à l'employé son billet, elle aperçut, parmi les gens qui attendaient les voyageurs, le gas immobile au premier rang.
A tous les trains qui s'étaient dégorgés là depuis le matin, il avait fait ainsi le guet, sans se décourager, espérant toujours la voir. Guillaume Hervé, rencontré dans Saint-Nazaire, lui avait appris que la femme conduite par lui était à Nantes. Aller la chercher là-bas, au milieu du fourmillement de la grande ville, il n'y fallait guère songer. Si impatient qu'il fût, Marie-Pierre avait raisonné. Elle reviendrait sûrement par ici. En se postant là, pas moyen de la manquer. Eh bien! il monterait la garde tout le jour, et puis toute la nuit, et encore le jour d'après, et indéfiniment, jusqu'à son retour. Il avait dit à sa mère et à Gillioury qu'ils pouvaient retourner au Croisic ou coucher à l'auberge, c'était leur affaire, mais que lui, il ne bougeait pas de la gare; et il s'était installé sur un banc de bois, avec une miche de pain de quatre livres, un morceau de fromage, un litre de cidre. Marie-des-Anges, sans rien répondre, s'était assise sur un banc voisin. Gillioury et elle avaient déjeuné là aussi, puis dîné, d'un peu de pitance que le matelot avait été quérir au prochain débit. A tous les trains, quand le gas se levait et allait se planter en sentinelle devant la porte où l'on rend les tickets, la vieille et Gillioury le suivaient. Tous deux étaient rompus, et de la route faite au matin, et de cette interminable faction, et des angoisses renaissantes à chaque nouvelle fournée de voyageurs. Lui, les membres alourdis, les yeux et la cervelle brouillés, il se raidissait dans son entêtement, prenait rang le premier, examinant fiévreusement toutes les figures, demeurait encore béant quand le dernier arrivant était passé, s'imaginait que la porte refermée allait se rouvrir pour elle, avait des envies de de crier à l'employé:
—Mais où est-elle donc? où est-elle?
Cette fois, de guerre lasse, épuisée, croyant d'ailleurs qu'il n'y avait plus grand'chose à craindre maintenant qu'il était nuit close, Marie-des-Anges s'était assoupie dans le coin le plus sombre de la salle des Pas-Perdus, loin du bec du gaz central, dont la lueur dansante lui picotait les paupières. Près d'elle Gillioury pareillement somnolait, en fumant, par bouffées irrégulières, sa vingtième pipe pour le moins. Le train apportait peu de monde, des gens à moitié endormis aussi, qui s'écoulaient sans tapage, si bien que la vieille et le mathurin n'en furent pas réveillés tout d'abord.
Le gas s'aperçut de cette chance, et, d'une voix basse, dit à la Glu, que sa présence avait interloquée:
—Chut! mon ancienne et Gillioury sont là-bas. S'ils nous voient, c'est du pétard. Elle est sens dessus dessous. Faut tout de même que je te parle. Sors, sans faire semblant de rien. Je te joins dehors.
La Glu, sans se troubler maintenant, répondit:
—Donne-moi les clefs.
En même temps, elle rabaissait vivement sa voilette jusqu'à son menton, relevait le grand col rabattu de son ulster, disait à Mariette:
—Cours vite choisir une bonne voiture. Fort pourboire! Nous allons tout droit à la maison.
Puis, tapant nerveusement du pied, elle répéta au gas:
—Donne-moi les clefs.
—Non-dà, répliqua-t-il. Je pars avec toi.
Il entendit alors le pas boiteux de Gillioury, levé enfin, mais non accompagné par la vieille. Il se retourna, alla au devant du matelot, lui masqua la Glu qui filait au bras de Mariette, au milieu d'un groupe de sortants.
—Eh bien! mon vieux Bout-dehors, lui dit-il d'un ton amical, toujours rien! J'y renonce, va. Nous coucherons à l'auberge.
Quoique surpris de ce changement, Gillioury s'y laissa prendre. Il était si las, lui! Il comprenait bien que le gas en eût assez. Joyeux, il ouvrait déjà la bouche pour appeler Marie-des-Anges.
—Non, non, fit le gas en lui mettant la main sur les lèvres.
Puis, avec une hypocrite pitié, il ajouta:
—Ne la réveille pas encore, puisqu'elle se repose, la pauvre ancienne! Je vais voir à trouver par là une bonne chambre pour qu'elle y continue son somme. Espère-moi un peu. Je reviens tout de suite. Laisse-la dormir en attendant.
Il sortit, mais si vite que, cette fois, le mathurin eut un soupçon. Au lieu de retourner vers Marie-des-Anges, il fit un crochet vers la porte et arriva juste à temps pour voir le gas qui voulait escalader de force une voiture où se trouvaient déjà deux femmes.
—Je ne veux pas que tu viennes maintenant, disait la Glu. Je ne veux pas. Je ne veux pas. Tu viendras demain. Donne-moi les clefs.
—Non, non, ripostait Marie-Pierre. Tout de suite. Je veux te parler. Rapport au vieux, tu sais. Faut m'entendre. Filons! Mon ancienne va se réveiller.
—Ah! le salop! cria Gillioury, comprenant tout.
A ce cri, Marie-des-Anges accourut, effarée. Mais, avant qu'elle eût pu se rendre compte de ce qui se passait, avant que Gillioury eût dégringolé les six marches du perron, le gas avait sauté sur le siège de la voiture, à côté du cocher stupéfait (un qu'il connaissait d'ailleurs), lui avait arraché des mains les guides et le fouet, et avait enlevé les deux bidets ventre à terre, en disant:
—Bouge point, Joseph Larmuse, ou je te fous en bas.
La vieille essaya de prendre son élan pour les suivre, et Gillioury de même, malgré sa quille en retard. Mais, au bout de vingt pas, ils s'arrêtèrent, sentant bien que c'était inutile. La voiture détalait par la rue déserte, à se casser les roues au heurt des pavés, poussée à fond de train par le gas qui tapait à tour de bras sur les bêtes. A peine entendait-on encore, au loin, le fracas de la caisse secouée, les cris peureux des deux femmes, les hue! hue! frénétiques de Marie-Pierre.
—Harné! fit Gillioury essoufflé, le vilain petit bougre! Qu'est-ce que vous en dites, la mère?
—Je dis qu'il ne perdra pas pour attendre, répondit la vieille d'une voix tranquille.
Et, sombre, farouche, domptant sa fatigue, ruminant sa colère, les yeux secs, le buste redressé, elle se remit en marche d'un pas résolu, en ajoutant:
—Allons, Gillioury, du cœur aux jambes, mon vieux! Faut maintenant le relancer au gîte. C'est encore quatre lieues à refaire.
Gillioury débourra sa pipe, se fit une chique avec le culot, et répliqua simplement:
—Allons-y.