En sursaut, le gas fut réveillé par un grand bruit, comme d'un orage qui éclate. D'en bas montaient des voix colères, qui se heurtaient.
Il se jeta hors du lit, courut à l'escalier, sans même se vêtir. Probablement sa mère et Gillioury étaient revenus. Il bondit au secours de son adorée en péril. Sur le palier, brusquement, il s'arrêta. C'étaient des voix inconnues qui se disputaient, des voix d'hommes. Il ne put en croire ses oreilles. Il rêvait sans doute! Où était-il? Au milieu du cliquetis des paroles, le rire de la Glu retentit soudain, vibrant, assuré, moqueur, insolent, en coup de trompette victorieuse. Elle n'était donc pas menacée? Mais alors, quoi? Qu'est-ce que cela voulait dire? Ces voix d'hommes! Ces voix d'hommes! On ne distinguait pas le sens des mots, d'ici. S'il allait écouter à la porte? Oui, pour sûr. Doucement! Qu'on ne s'aperçût de rien! Il s'agissait de ne pas interrompre les gens, de tout entendre.
Retenant son souffle, évitant de faire gémir le sapin des marches sous ses pieds nus, il descendit, furieux et furtif, et vint se poster la joue à la serrure, ayant déjà saisi quelques paroles à mesure qu'il s'approchait, et maintenant ne perdant plus un mot, mais sans comprendre encore. Toutefois, il avait reconnu la voix du comte, qui parlait le plus haut, qui criait presque.
—C'est un guet-apens, faisait-il. C'est odieux. Tu es fou, n'est-ce pas, d'Amblezeuille? Tu n'as donc pas réfléchi? Et vous, l'abbé, et vous?
—Je ne savais pas, monsieur le comte, bégayait l'abbé. Je vous jure que je ne savais pas. Ces messieurs…
—Mais c'était une farce, une simple farce! répétait le chevalier.
—Une farce! Dis donc une infamie! interrompait le comte.
—Oui, oui, une infamie! reprenait Adelphe d'un ton suraigu. Et c'est toi qui la commets, l'infamie! Oui, toi! Tout cela était arrangé entre vous tous. Vous vouliez déshonorer cette femme, ma femme. Oui, ma femme! Plus que jamais, je le veux. Ah! Je conçois votre plan. Vous êtes des jésuites. Mais je l'aime, je l'aime. Elle est noble et pure.
A cette phrase de mélodrame, la Glu riait de plus belle. Mariette, qui toujours imitait sa maîtresse, riait aussi. Et ces deux rires jetaient un grand silence au milieu des vociférations du jeune homme.
Immobile, frissonnant, tous les muscles tendus, et l'intelligence pareillement, le gas comprenait de moins en moins et se croyait endormi, rêvant, dans un cauchemar. Quel guet-apens? Quelle infamie? De qui parlait-on? Qui était cette femme, la femme du vicomte? Que faisait là monsieur le curé de Guérande? Autant de problèmes qui dansaient éperdument dans sa cervelle brouillée.
—Je vous demande pardon, madame, reprit le comte, si je me trouve obligé de prononcer des choses que je préférerais ne pas vous laisser entendre. Mais il le faut, je le vois. Ce garçon a perdu la tête. Excusez-moi de ce que je vais dire.
—Oh! faites, faites, monsieur, répondit la Glu. Ne vous gênez pas. Au point où nous en sommes, tout peut se dire entre nous. C'est une discussion de famille.
—Non, madame, répliqua le comte hautainement. C'est précisément le contraire que je désire faire comprendre à Adelphe. Je tiens à lui persuader qu'il n'y a ici qu'une affaire de galanterie, rien de plus. Mettons une affaire de débauche, s'il faut confesser mes torts. Mais…
—Vous êtes dur, monsieur le comte, fit la Glu avec une inflexion ironique.
—Dur pour moi, oui, madame. J'ai fait une faute. Je m'en accuse. J'en ai honte devant mon petit-fils. Mais cela dit, Adelphe, tends-moi la main et n'en parlons plus. Je t'ai pris ta maîtresse sans le savoir, et voilà tout.
—Tu me l'as prise! Tu…! Non, ce n'est pas vrai! s'écria le jeune homme.
—Le comte des Ribiers ne ment pas, monsieur mon petit-fils, entendez-vous!
—Tu me l'as prise! Non, non! Je ne te crois pas. Mais toi, toi, dis-le moi, ce n'est pas vrai, cette histoire-là, n'est-ce pas?
—C'est vrai, riposta tranquillement la Glu.
Il y eut un nouveau silence, plus long et plus formidable encore que le premier. Le gas ne comprenait toujours point. Pourtant, cette fois, il avait noté un détail qui le suffoquait: le vicomte avait tutoyé la femme. Nouveau mystère! Mais de qui donc s'agissait-il? Pas d'elle, pour sûr! Cette idée absurde ne fit qu'effleurer la pensée de Marie-Pierre. Absurde, en effet. Car, si elle-même eût été en jeu, comment expliquer le calme de ses réponses, son rire impertinent et victorieux de tout à l'heure, la profonde sérénité de sa voix?
Soudain le vicomte reprit, d'un ton railleur:
—Eh bien! vous avez beau faire, ça m'est égal.
—Que dis-tu? s'écria le vieux gentilhomme.
—Je dis que ça m'est égal.
—Tu es un mauvais plaisant! fit le chevalier. Allons, assez, finissons. La farce devient bête.
—Ah! mon cher enfant, mon cher enfant! soupira l'abbé Calvaigne.
—Je dis que ça m'est égal, répéta violemment Adelphe, parce que je vois clair dans vos ruses. Ah! parbleu! je connais mes auteurs. C'est la scène de la dame aux camélias. Elle se sacrifie. Elle est sublime. Mais je n'y coupe pas. Ou plutôt si. Je ne l'en aime que mieux.
—Adelphe, dit le comte solennellement, je te donne ma parole d'honneur que tout est vrai. Cette femme a été ma maîtresse.
—Monsieur le comte ne ment pas, je te le jure, Adelphe, fit la Glu.
Quoi! Elle aussi disait tu! Le gas en demeurait anéanti, haletant, pantois. Qu'allait-il apprendre, enfin? Mais de qui donc, de qui parlait-on? Il tremblait de tous ses membres, entrevoyant l'épouvantable vérité sans oser y croire encore, la trouvant trop noire pour s'y arrêter, convaincu de plus en plus qu'il roulait dans un cauchemar. Et cependant il écoutait toujours, se saoulant de soupçons atroces, les poings crispés, les yeux hors de la tête, la joue imprimée contre la serrure, dont les arêtes aiguës lui entraient dans la chair, la bouche close et sèche, le souffle rauque, le poil hérissé sur le corps.
—Eh bien! tant pis encore! reprit Adelphe, dont la voix grêle s'assombrit soudain avec une dureté résolue. Oui, tant pis! Après tout, ça aussi, même ça, ça m'est égal.
Les trois hommes poussèrent un oh! de stupéfaction à cette phrase monstrueuse. La Glu s'esclaffa en un rire strident.
—Parbleu! continuait Adelphe, vous m'embêtez avec toutes vos objections. Mon parti était pris, malgré ce que je savais. Ce que j'apprends aujourd'hui n'y change rien. Un de plus, un de moins, qu'est-ce que ça me fait? Oh! oui, je sais bien: ça vous étonne! Mais on s'étonne de tout à Guérande. C'est là un amour que vous ne pouvez comprendre. A Paris, on a l'esprit plus large.
—L'esprit? interrompit le comte. Tu veux dire la conscience!
—Eh! conscience ou esprit, qu'importe! Ne chicanons pas sur les mots, je vous prie. Soyons positifs, pratiques. Des faits! des faits! je ne connais que ça. Et voici ma conclusion nette comme un chiffre: elle a été ta maîtresse, soit! elle n'en sera pas moins ma femme.
—Misérable! s'écria le comte.
—Bravo, bravo! faisait la Glu en battant des mains ainsi qu'au théâtre. Bravo! Vrai, je ne te croyais pas si fort que ça. Tu es superbe, mon petit Adelphe! Je t'ai déjà dit que ce mariage-là était impossible, que je n'en voulais pas, que tu étais un crampon. Je te le répète. Mais cela ne fait rien. Je te trouve superbe. Tu me défends crânement. Viens que je t'embrasse pour la peine.
Tout à coup la porte s'ouvrit sous une poussée furieuse et claqua contre le mur, presque arrachée de ses gonds. Et le gas apparut.
Il avait les deux mains en avant, toutes larges, avec les doigts écarquillés, à cause de la pesée faite sur la porte et aussi à cause de l'horreur qu'il éprouvait. C'est cela surtout qui contractait sa figure en une sorte de rictus idiot, cela plus encore que la rage. On sentait qu'il était quasi en catalepsie devant l'abomination enfin révélée. Ses jambes, aux muscles durs comme des nœuds de fer, flageolaient en tressaillements convulsifs. Ses orteils serrés s'incrustaient dans le plancher. Sous sa chemise de rude toile, aux pagneaux raides, son ventre, secoué de brusques palpitations, sursautait. Une haleine courte, saccadée, hoquetée, râlait au fond de sa poitrine. Un sourd sanglot lui gonflait soudain le cou et venait crever en cri avorté dans sa gorge. De grosses larmes avaient jailli de ses yeux injectés de sang, coulaient sur sa face, blême malgré le hâle, agitée de tics douloureux, et roulaient jusqu'à sa bouche béante, dont la lèvre inférieure pendait et tremblotait.
A l'aspect de cette farouche vision, tout le monde avait reculé d'effroi. La Glu et Mariette s'étaient jetées, avec un cri perçant, dans le coin le plus éloigné de la chambre. Le chevalier brandissait sa canne. Le comte avait empoigné d'instinct son fusil et le braquait, prêt à mettre en joue. L'abbé levait les bras au ciel en bégayant tout bas de vagues oraisons qui lui venaient machinalement à la mémoire. Adelphe n'avait pas eu la force de bouger et demeurait acculé contre un meuble, pétrifié, face à face avec le gas, qui d'un élan, pouvait être sur lui.
Brusquement, un énorme sanglot ébranla tout le corps de Marie-Pierre, lui débanda tous les muscles, le détendit. Il ramena ses deux mains vers sa figure, qu'il écrasa lentement sous ses paumes étalées, comme pour en arracher l'hébétude qui le comprimait. Puis, s'avançant de deux pas brefs, il regarda fixement Adelphe et lui dit, penché en avant, se préparant à bondir:
—C'est donc toi qui la veux pour femme?
—Non, non! balbutia très vite Adelphe, vert de terreur. Non, je n'ai rien dit. Laissez-moi tranquille. L'abbé, parlez-lui, parlez-lui donc!
L'abbé se rapprocha, joignant les doigts, murmurant:
—Voyons, Marie-Pierre, mon enfant! Je suis le curé de Guérande. Pas de violence!
—N'y a pas de violence, répondit le gas en grinçant des dents. Je demande, voilà tout, je demande. Faut qu'on me dise. C'est-il lui, allons, c'est-il lui ou le vieux qui la veut? Parce que c'est quelqu'un. Parce que faut que je sache. Parce que, celui qui la veut, je le crève. N'y a pas de violence; mais je le crève.
Il était ramassé sur ses jarrets, les poings au menton, le cou dans le torse, la mâchoire en arrêt, les yeux flamboyants, formidable comme un fauve.
Le comte fit un pas, arma les chiens de son fusil et dit tranquillement:
—Personne ici ne te dispute cette femme. Elle est à toi. Mais laisse-la sortir. Et pas de violence! Si tu bouges contre qui que ce soit, je fais feu.
Il épaula, les canons du fusil droit à la poitrine de Marie-Pierre.
—Lâche! grogna le gas, se sentant réduit à l'impuissance.
Adelphe, sur qui le lourd regard ne pesait plus, s'était esquivé derrière son grand-père, et lui disait tout bas:
—Tire donc! c'est une bête furieuse. Tire!
—Tas de lâches! fit le gas.
—Tirez, s'écria la Glu, vers qui il avait tourné un moment ses yeux pleins de rage.
—Carne, hurla-t-il. Tu veux me faire tuer à c't'heure? C'est donc vrai que t'as couché avec eux? Carne! Sale carne!
—Assez! reprit le comte. Ne bouge pas. Ne dis rien. Va-t'en. Je fais feu.
Pas à pas, mais de front, rugissant sous la menace, les menaçant tous, le gas battit en retraite.
Il était déjà dans le corridor, et les autres commençaient à respirer, quand on entendit de grands coups frappés à la porte d'entrée de la maison. En même temps la voix de Gillioury clamait:
—Ah! tu m'ouvriras, c'te fois. Eh! Marie-Pierre, ta mère n'y est pas, foi de Bout-dehors. C'est le docteur que j'ai été chercher. Faut qu'il te parle. J'enfoncerai plutôt la porte. Faut qu'il te parle.
Le gas traversa le jardinet à la course, ouvrit et dit précipitamment:
—Arrivez, arrivez vite, entrez! Vous saurez peut-être le fin mot, vous, m'sieu le docteur. Elle a couché avec tout le monde. Ils veulent m'assassiner là-dedans. La carne! Les lâches! Entrez!
Et il l'entraînait par la main, toujours courant, jusqu'au seuil du parloir.
—Fernande! s'écria le docteur en apercevant la Glu.
—Pierre! avait fait la femme. Ah!
Mais c'était un ah! de surprise et non d'épouvante. Dans le cri du docteur, au contraire, avait passé un douloureux frisson d'effroi. Il était devenu très pâle et avait dû se retenir des deux mains aux chambranles de la porte pour ne point défaillir.
Derrière lui le gas effaré murmurait:
—Vous la connaissez donc aussi, vous?
—Oui, firent les quatre hommes étonnés, vous la connaissez donc?
—C'est ma femme, répondit le docteur d'une voix sifflante.
La Glu s'avança au milieu de la chambre, et impertinente, prononça, en accentuant tous les mots:
—Oui, messieurs, je m'appelle madame Fernande Cézambre, femme lé-gi-time du docteur Pierre Cézambre. Et puis après?
Elle n'avait pas fini de parler que des chocs violents, durs, drus, sourds, retentirent dans le corridor, comme d'un bélier qui battrait les cloisons. C'était le gas affolé qui se jetait et se heurtait contre les murs, s'y cognait le crâne, s'y meurtrissait les joues, s'y écrasait la face, en s'arrachant les cheveux à poignées. Il se ruait avec des élans furibonds, vainement retenu par Gillioury, qui lui-même gémissait sous les contre-coups. Il finit par lui échapper tout à fait, et, d'un suprême bond enragé, lancé comme un bœuf, alla s'aplatir la tête la première dans un angle, où il tomba enfin, étourdi, assommé, sans connaissance, le front fendu et la figure en sang.
—Vite, de l'eau! cria le docteur, ne s'occupant plus de sa femme.
Et il épongea la blessure, chercha la fracture d'os sous les ecchymoses déjà gonflées, tâta le pouls du jeune homme. Tous étaient accourus, excepté la Glu qui regardait de loin, sans bouger.
—Ce n'est rien, fit-il. Il est évanoui. Les plaies du crâne n'ont pas intéressé le cerveau, je pense. Gillioury, donne-moi ta ceinture, que je lui attache les mains derrière le dos. Il pourrait avoir un nouvel accès de fureur. Là, bien. A présent, il faut l'emporter. Tu le rouleras dans mon manteau. Ah! des compresses à la tête! Bon. Prenez votre voiture, monsieur le comte, et emmenez-le au Croisic, chez sa mère. Je vous suis. Rassurez-la. Parfait! voilà qu'il revient à lui. Le grand air le remettra. Prenez bien garde qu'il ne recommence pas en route. Gillioury, entrave-lui les pieds. Tiens, voilà mon mouchoir.
Il les accompagna jusqu'au seuil du corridor, et répéta:
—Je vous suis, messieurs, dans un instant.
Puis, laissant Mariette dehors, il revint dans le parloir, ferma la porte et dit à la Glu:
—A nous deux, maintenant, Fernande! Nous avons à causer.