Dix-sept heures.
L’heure des crieurs de journaux s’achève rue Montmartre. Ce temps de guerre met le soir au milieu de l’après-midi et les feuilles qui sortaient autrefois avant le dîner courent les rues dès quatre heures, ou même trois.
Nous venons après la dernière volée de cette horde hétéroclite où tous les âges, toutes les détresses, tous les courages s’attellent pour de naïfs bénéfices en distribuant le communiqué.
Le pathétique de ces dernières nouvelles est rigoureusement précis. Le communiqué de quinze heures et de vingt-trois heures remplace par sa brièveté tragique feues les manchettes grossières des procès douteux ou des belles explosions.
Devant l’hôtel del’Exigeantdeux vieilles, très bien dessinées, attendent encore au guichet leur stock quotidien. Elles sont lentes comme des ruines et s’en iront, cahotants, criailler le journal avec une petite voix qui ne fera de peine à personne. Il y a trop de tristesse terrestre maintenant pour que cela fasse de la peine.
Aux fenêtres, nulle lumière. La concierge rêve sur le seuil et se finit les ongles avec une aiguille à tricoter. Tout est calme. Nous avons perdu trois quarts d’heure. Je veux dire que nous avons gagné trois quarts d’heure.
Nanni demande à nous quitter. Il veut se rendre au Black Bar. Il regrette de n’être pas resté au Trocadéro. En tous les cas il n’a rien à faire ici et rien à dire. Cobral lui laisse l’auto qu’il renverra au plus vite.
La flèche blanche reprend sa course.
Cobral ne semble pas le moins du monde pressé. J’aimerais mieux lui voir sa hâte incroyable de tout à l’heure et qu’il fût amèrement déçu, là-haut. Il regarde la façade, curieusement.
— Cette odeur, me dit-il, ce parfum d’encre grasse et de papier qu’il y a autour des grands journaux me plaît énormément. Quand on a vécu dans cette atmosphère, on doit en avoir la nostalgie. Vous y avez vécu ?
Au café, voisin de la grand’porte, j’aperçois, derrière les vitres, Marsy. Paul Marsy est secrétaire de la rédaction àl’Exigeant. S’il a quitté son bureau, il n’y a personne au journal puisque, sévère capitaine, il s’en va de son bord le tout dernier. Cobral ne le connaît pas. Cobral n’ira pas le deviner dans ce café hanté de reporters où il consomme le demi-brune et le sandwich réparateurs.
Cobral a suivi mon regard. Peut-être ai-je tressailli ?
— Qui est ce monsieur ?
Il ne le connaît pas. Je peux répondre à ma guise. Allons donc, innocent, est-ce que Cobral n’a pas deviné ? Si imperceptible qu’ait pu être ce mouvement de plaisir à savoirl’Exigeantvide de son équipage, Cobral l’a perçu.
Puis-je mentir ?
— C’est Marsy, le secrétaire de la rédaction. Mais dites, Cobral, ce n’est pas à lui…
— Diable, ricane-t-il, entrons vite. Vous êtes sûr qu’il ne nous a pas vus ? Il ne faut pas le mêler à nos affaires.
Deux étages d’escalier morne. Escalier de service. Escalier de travail. Ce n’est pas le genre de ces vieux journaux où l’escalier de pierre conduit à des torchères électriques une lourde rampe forgée. On n’a le temps que de travailler ici. Un jour, sans doute, il conviendra de songer au luxe. On y viendra certainement. Ce n’est pas encore le temps d’y songer.
— Pourquoi monter, Cobral ? Nous ne verrons personne. Il n’y a plus personne.
Il monte. Il pousse la porte.
Dans l’antichambre une ampoule électrique clignotte comme une veilleuse. Il est évident que tout est abandonné. Les portes sont unanimement closes.
Cobral ouvre la première venue. C’est une grande salle, avec des tables et des piles de numéros. Sans intérêt.
Une autre porte résiste. Le mot « caisse » est cloué au-dessus. Encore moins d’intérêt.
Une autre. Une autre. Rien.
S’il n’y avait pas cette ombre qui nous entoure comme un brouillard, Cobral verrait mon sourire satisfait. Mais il ne faut pas qu’il le voie. Il faut même que je cesse de sourire ainsi. Vous ne savez donc pas que ce Cobral n’a pas besoin de ses yeux pour voir que je souris et que j’ai du contentement. Ai-je un réel contentement ? Je tremble de le voir triompher une fois de plus. Il triomphera de moi, puisqu’il triomphe de tout.
Je le suis dans son effronté cambriolage. Car il vient pour prendre quelque chose. Quoi ?
Un couloir tout à fait obscur. Nous butons à des marches. Nous montons ou descendons. Je ne peux dire exactement si nous montons ou si nous descendons. Cobral fait à peine de bruit. Il se glisse le long des murs, comme un chat. Sa main qui tâtonne rencontre le bouton d’une porte. Il ouvre. Lumière.
Quelqu’un écrit sous la lampe.
— En voilà une heure pour faire un pèlerinage ? s’écrie Fagan qui se décide à me reconnaître.
— Présentez-moi, dit Cobral.
Fagan est abasourdi. Notre invasion brutale et mystérieuse en même temps peut surprendre. Notez aussi que ce garçon s’absorbait dans quelque littérature. C’était un poète d’avenir que le journalisme a dévoré, mais qui se débat. Et le soir, après neuf heures consacrées à corriger des échos ou à rédiger des notes impersonnelles sur la vie chère, le mouvement antirépublicain en Chine, les bienfaiteurs des mutilés et autres thèmes attendrissants, il se reprend au jeu des pensées et des rythmes à quoi son emploi du temps l’a mal préparé.
— Que puis-je faire pour vous ? demande-t-il avec une bonne humeur excessive. Vous nous apportez de la copie ?
Il relève la mèche énorme qui lui tombait sur le nez et donne un peu de gaîté à son visage candide que le souci a fripé trop tôt.
— Mon bon Fagan, je n’ai pas de goût à la copie aujourd’hui… C’est monsieur qui veut… qui tient…
— Ce ne sera pas commode, grogne Fagan, important… Nous sommes tellement nombreux… Mais je puis en parler au patron… Vous avez des idées ?
— Des idées, s’écrie Cobral, des idées, ah qui aurait des idées, si, moi ?…
Je tranche :
— Vous connaissez Cobral, de nom tout au moins. Rappelez-vous : Cobral… Cobral…
Il ne se souvient pas.
Cobral sourit.
— Ne parlons pas de moi… Je ne vois pas pourquoi monsieur se rappellerait mon nom… Je n’ai jamais fait parler de moi… Ce n’est pas aujourd’hui que je commencerai…
Fagan tourne des commutateurs. Enfin nous ne sommes plus dans cet ensevelissement de ténèbres. J’étouffais sous le poids de l’obscurité.
— Vous n’êtes pas ému ? blague Fagan qui me voit respirer difficilement… Nous vous avons eu quelques semaines parmi nous… Il n’y a pas si longtemps…
— J’étais un piètre journaliste à vos yeux ?… Trop avide de ne voir que des spectacles pittoresques et de les décrire à mon aise… J’ai toujours rechigné devant les reportages médiocres, où il faut traiter, sans caractère et sans violence mais avec sobriété, goût et art, des questions insignifiantes.
— Vous êtes le même être impossible toujours, admire narquoisement Fagan… Et vous n’êtes pas ému de revoir votre ancien bureau ?
— Pas ému. Etonné de n’avoir jamais remarqué l’état de ruine et d’inconfort où est tenue cette pièce, réservée pourtant à six ou sept personnages presque tous délicats.
— Mon petit, dit Fagan, c’est peut-être dégoûtant. Mais aucun de nous ne s’en aperçoit. Nous travaillons trop pour nous occuper de cette cuisine-là.
Nous voilà dans un bavardage sympathique. Il est plein d’indulgence pour moi, ce grand jeune homme qui portait en lui assez de foi et de fougue pour n’avoir jamais d’amertume.
— Pardonnez-moi si je vous presse, mais j’ai peu de temps, coupe Cobral presque sèchement.
— Au fait, dit Fagan, poli, vous ne m’avez pas encore exposé…
Cobral réfléchit. Puis :
— Je viens de la Chambre, dit-il.
Fagan, avec indifférence :
— Ah !
— Vous êtes au courant ?
— Oui, dit Fagan, si vous voulez parler de l’incident Cardiette. Il n’est pas venu prononcer le discours attendu. C’est même la raison de notre retard, ce soir : Vous ne savez pas quel’Exigeanta paru en retard ?
— Cela ne fait rien, dit Cobral.
Une pause.
— Vous pouvez toujours tirer une nouvelle édition ? reprend-il.
— Il n’en est pas question. Je ne saisis pas ce que vous voulez me dire.
— J’entends, dit Cobral, que vos machines sont prêtes jusqu’au lendemain à tirer une édition nouvelle s’il le faut ?
— Naturellement. Les formes restent sur les machines. Et il y a des ouvriers de garde à l’imprimerie. C’est au rez-de-chaussée.
Cobral est sous la lumière jaune d’une lampe qui marque à son front le relief trop puissant des tempes entêtées.
— Je vous apporte votre deuxième édition.
Fagan se demande s’il n’est pas halluciné. Cobral le regarde, comme l’hypnotiseur fixe son médium.
— Je viens de la part de Cardiette avec les quelques lignes sensationnelles qu’il m’a confiées. Vous ne savez pas qu’il a écrit une lettre au Président de la Chambre.
— Je le sais.
— Déjà ? Mes compliments. Cela s’est passé il y a trente minutes. On vous a dit le texte de cette lettre ?
— On me l’a téléphoné.
— Bon. Cardiette disait être empêché de venir et renoncer à prononcer son discours. Il ne disait pas pourquoi ?
— Non.
— Il me l’a dit. Il ne pouvait l’expliquer dans une lettre officielle. Mais voici les quatre lignes — quatre, pas une de plus, vous compterez — qui donnent la clé de sa conduite. N’est-ce pas sensationnel ?
Fagan pose une main sur l’appareil téléphonique. Il regarde Cobral avec un petit frémissement de colère.
— Malheureusement, mon cher monsieur, la lettre que Cardiette a envoyé au président de la Chambre, est un faux.
Je vous dis que Cobral a juré ! Il est assez maître de lui pour n’avoir pas articulé son juron. Mais je sais qu’il a juré. Ha ! Ha ! voilà que je devine les cris intérieurs, comme lui ! La contagion…
Mais il dit posément :
— On vous a téléphoné cela aussi ?
— Si vous voulez, dit Fagan.
Et Cobral, bonhomme :
— Raison de plus pour éclairer cette situation compliquée. Il n’y a que quatre lignes. Il faut téléphoner à l’imprimerie sans perdre un instant.
Fagan décroche le récepteur.
— Vous téléphonez à l’imprimerie ?
— Parbleu, dit Fagan.
Et il jette un numéro.
— Tiens ! murmure Cobral qui fouille dans sa poche, c’est le numéro du commissariat de police ?
Fagan ne bronche pas.
— Raccrochez le récepteur aussitôt.
Et Cobral braque son revolver.
Fagan n’a pas d’armes, et son dévouement ne servirait pas à empêcher la fuite de Cobral. Il raccroche le récepteur.
— Maintenant téléphonez à l’imprimerie.
Cobral est tout contre lui, le canon du revolver sur la nuque. Il faut céder. Que faire ? Je suis paralysé. Et si je bouge, c’est sur moi que Cobral tirera.
— Si l’un ou l’autre fait un geste, je tue M. Fagan. Cela serait absurde.
Fagan parle dans le téléphone. Il répète ce que Cobral lui souffle : Ordre de remettre les machines en marche. Une édition nouvelle est commandée pour dix-huit heures. Et il dicte la note de Cobral :
« M. René Cardiette écrit àl’Exigeant: « Le général et moi renonçons à tout acte belliqueux et invitons le peuple Français à approuver la paix que nous réclamons dans les vingt-quatre heures. »
— Une manchette extraordinaire, intime Cobral. La moitié de la page occupée dans toute sa largeur par ce titre : « La paix sera signée demain. » Et en sous-titre : « Le gouvernement français et l’état-major décident de suspendre définitivement les hostilités. »
Fagan est blême. Il cherche, en obéissant, le moyen de terrasser Cobral. S’il savait que je suis prêt à le seconder ! Mais il me croit le complice de ce bandit. Cobral est un bandit. Et c’est un bandit qui vient d’Allemagne.
Si ces lignes paraissent, l’émeute dévastera Paris. Il ne faut pas qu’elles paraissent. Je saurai agir. Je dois agir.
— C’est tout, dit Cobral. Allons au bar.
Et à Fagan :
— S’il vous plaît, mon cher Fagan, passez le premier, vous ne pouvez rien. Il faut céder. N’essayez pas de me faire prendre. Car je vous abattrai instantanément et je ne serai pas commode à coffrer ensuite. Soyons amis, c’est plus pratique.
Nous sortons.
La veilleuse clignotte encore dans l’antichambre. Personne.
Qui de nous trois est la véritable victime ? Et quel est le fou ?
L’escalier. La voûte. Notre attitude ne peut révéler notre pensée. Fagan, l’esprit tendu ardemment vers le geste qui arrêtera la catastrophe en route, n’a pas une ombre de sang au visage. Cobral cache son revolver dans la main ; il marche entre nous deux. Nous passons très naturellement devant la concierge.
— Il n’y a pas de lettres pour moi ? lui demande Fagan avec un petit tremblement de voix.
— L’auto n’est pas encore là ! crie Cobral. Harry est un imbécile ou Nanni un malappris. On ne prive pas les gens de leur auto dans une pareille circonstance. Que devons-nous faire ?
Il dit en riant :
— Attendons-la.
Et tous trois, devant la porte, nous causons. C’est une légende terrible que je suis en train de rêver. Ce n’est pas vrai que je me tais devant cet assassin ? Pourtant Fagan est audacieux. Mais quelle issue à cette contrainte ?
— J’ai été présenté à votre directeur, il y a longtemps… dit Cobral, posément… Il m’a paru intelligent et actif et très artiste… J’aime tant que l’on soit artiste… Il m’a plu à cause de cela… un nerveux, mince et gris, avec des yeux froids, des yeux qui veulent… Il est peut-être trop artiste. Pourtant il a sacrifié ses goûts et son dilettantisme à l’avenir de son journal… au moment où je l’ai vu, il hésitait à faire de cette feuille, ancien pamphlet socialiste, le quotidien du théâtre et des mondanités… Il est plus solide aujourd’hui… De vrai les femmes du monde sont infirmières et font la charité, ce n’est pas s’éloigner d’elles que se consacrer aux besoins matériels de Paris et de tous ceux atteints par la guerre… vous êtes de mon avis, naturellement ?
Fagan, pâle et méprisant, ne regarde pas Cobral. Mais il me regarde moi, avec une intensité qui me gêne. Je fuis ce regard. Il doit être un reproche. Il ne sait pas. Il ne sait pas. Et il reproche. Si vous saviez, Fagan !
— Enfin ! clame Cobral.
C’est l’auto blanche.
Il nous fait monter, s’assied à côté de Fagan et me laisse prendre le strapontin.
— File, Harry, où tu dois aller et passe rue Cambon au Black Bar.
Et vers moi :
— Je vous y rejoindrai quand M. Fagan sera en sûreté jusqu’à demain.
L’auto vole sur le pavé.
La Bourse, l’Opéra, la rue de la Paix. Tout est calme. L’or danse et chante dans la lumière folle des étalages.
Fagan me regarde. Que veut-il ? Je fuirai ces yeux. Je fuis ces yeux suppliants. Assez de cauchemars dans ma tête. Je ne veux pas ajouter ce regard épouvantable qui implore. Ou qui condamne !
Cobral fait celui qui est content d’aller en promenade. Il est invraisemblable. Il faut le tuer. Oh, ma rage…
Pourquoi Fagan m’appelle-t-il ainsi ? Je ne peux plus éviter son regard ! Je vois ses yeux maintenant, ses yeux qui sont effrayants à voir. Il me juge. Il m’égale à Cobral. Quelle haine me vient de ces yeux ! Comprend-il ? Je veux qu’il comprenne ma conduite. Le tréfonds de ma pensée doit lui apparaître.
Ah, c’est la sienne qui m’apparaît. Fagan, Fagan, vous savez que je ne suis pas un assassin. Vous voyez que je subis la même contrainte que vous. Je ne peux m’en évader. Vous le voyez. Vous voyez le drame. Vous voyez mon innocence. Que dites-vous encore, Fagan ? Que demandez-vous ? Votre sort m’est inconnu, mais il n’y aura pas de crime. L’homme qui n’a pas tué ce matin ne tuera personne. Ne craignez pas. S’il a dit que vous seriez libre demain il n’a pas menti. Vous serez libre. Que dites-vous ? Oh ce cri de votre âme. Que criez-vous, Fagan ?
J’entends ! j’entends ! Le journal, l’édition, le scandale, l’émeute. Oui, j’entends. Je vous dis que j’entends, vous voyez bien que j’entends. Il faut empêcher cela ? Comment ? Cela n’est pas possible. Eh bien, si, si. J’ai donné mon silence à Cobral. Mais je sauverai Paris. Je sauverai. Je trouverai. Je vais trouver. Entendez-moi, Fagan, la chose monstrueuse n’aura pas lieu. Courage ! Courage ! Victoire !
Il comprend tout ce qui se passe en moi. Il croit. Il a confiance. La flamme de ses yeux s’éteint. Il baisse les paupières. Il est à bout de forces. Mais il est heureux puisque j’ai promis. Ah ! il sait bien que j’ai promis.
Où sommes-nous ? L’auto s’arrête devant des vitres éclatantes. C’est le Black Bar. Je dois quitter Fagan et Cobral. Je descends. Je regarde Fagan. Il ne rouvre pas les paupières. Il cache ses yeux maintenant. Mais je sais qu’il y a du calme dedans et de l’espoir.
— Au revoir, jette Cobral, désinvolte.
Et il emmène son prisonnier.
Je vous ai promis, Fagan.