Dix-huit heures.

Les habitués de Black Bar s’en vont. Bu, le thé.

Nanni est venu ici attendre Sainte. C’est elle qui a demandé ce rendez-vous ; et il l’accordait avec égarement. Pourquoi a-t-il été si brusquement impatient de Cobral et de moi ? Je sais que Cobral voulait l’amener àl’Exigeant. Et il n’a pas insisté, quand Nanni s’est déclaré rebelle à toute démarche supplémentaire. Cobral est beau joueur. Le départ de Nanni a peut-être aggravé la difficulté de la situation. Je ne puis supposer que Nanni soit le complice de Cobral. A trois, nous aurions…

Il n’est pas dans le salon du rez-de-chaussée. Je le découvre à l’entresol où il est rigoureusement seul dans le hall qui sent la Chine.

Il se lève dès qu’il me voit entrer.

— Que savez-vous d’elle ? Qu’a-t-elle fait ?

Je suis tellement bouleversé par la scène précédente que je ne sais répondre.

Je demande :

— De qui parlez-vous ?

— Sainte, où est-elle, où est-elle ?

— Hé, je ne sais pas, nous l’avons quittée au même moment ! Vous lui avez dit de vous rejoindre ici ?

— Pourquoi tarde-t-elle ? Un malheur est arrivé. Pourvu qu’elle ne soit pas morte…

Cette détresse est très jeune. Je ne me soucie pas de MllePretty Pray. Les femmes sont ingénieuses dans n’importe quelle aventure. Pretty est plus femme que les autres femmes. Il n’est personne qui soit aussi femme que Pretty. Pretty ou Sainte, comme vous voudrez.

— Vous ne pensez pas, gémit Nanni, qu’elle soit en danger ?

Quel danger ? Oh ! que ces gens de passion sont ennuyeux ! Quel danger menacerait cette petite bonne femme habile ? Elle a dit qu’elle viendrait. Elle viendra. Et c’est tout. Ridicule Nanni, qui tremble pour une gamine sur laquelle il s’imagine avoir tout soudain des droits. On ignore pourquoi il aurait des droits sur elle. Convoitise humaine ! Ambition, prétention, orgueil !… Misère…

— Il est six heures, dit Nanni, et la matinée peut ne pas être finie… Mais dans une demi-heure je vais aux nouvelles.

Qu’il aille où bon lui semble ! Une demi-heure ? Eh ! dans une demi-heure, le numéro del’Exigeantsortira des presses pour courir la rue. J’ai dix minutes à moi. J’ai quinze minutes au plus pour agir. Et je me répète ce mot « agir », qui me paraît le plus comique de la langue française. Celui qui ne sert à rien.

Agir ? Agir ?

Quoi ?

Nanni frappe la table où sursautent les tasses pleines d’eau blonde :

— Est-ce que ce sacré papier que lui a fourré Cobral aurait valu des ennuis à l’enfant ? Je ne l’avais pas lu. Je ne l’ai pas écouté. Que disait-il, ce papier ?

Je pouffe. C’est nerveux.

— Pauvre homme, ce papier travaillait pour vous, d’après ce que j’ai entendu.

— Pour moi ? Pour moi ?

— On y parlait de la paix.

Et je ris. Ça me fait mal de rire sans gaîté. Je ne rirai plus jamais. Cette minute de fou rire me donnera la haine de toute gaîté feinte ou involontaire.

— Cobral a voulu cela, soupire Nanni. Je n’y connais rien. Il eut mieux valu me laisser agir. Je me demande même s’il n’est pas imprudent de désarmer ce côté-ci avant de blesser l’autre.

— C’est la première fois que vous vous le demandez ?

— Oui, et la dernière. Car ce qui est fait est fait. Philosophie à bon marché, mais la seule permise par les circonstances pressantes. Si nous avons commis des fautes, il est trop tard pour se repentir. Des actes ! des actes ! Il n’est question que d’agir.

Ho ! le même mot qui me tarabuste le crâne ! Agir ! Agir !… Nanni est fou à lier.

— Vous pensez, lui dis-je, que tout n’est pas irréprochable dans notre conduite.

— Sainte ne doit pas être gênée à cause de nos entreprises. Si Cobral l’a mise dans l’embarras, c’est un crime. C’est un crime que je châtierai. Oh ! je ne veux pas. Mais qu’elle vienne ! qu’elle vienne !

— Vous ne saviez donc pas tout ce que Cobral voulait faire ?

Nanni me regarde, hagard.

— Je ne comprends pas ce que vous dites. Cobral voulait faire quelque chose ?

— Nanni, vous ne m’écoutez pas. Comment pourriez-vous comprendre ? Dites-moi seulement si Cobral est votre ami.

— Mon ami. Bon. Qui ? Cobral ? Soit. Il est mon ami. Et Sainte ne l’est pas. Enfin nous n’avons pas le droit de l’engager sur une route dont elle ignore le terme. Je vous jure que je suis anxieux. Je suis aussi anxieux qu’on puisse être. Je ne vis plus.

— Patientez, Nanni. Elle devait rester auprès de Mmede Hocques. Elle se sera attardée. Parlons de Cobral.

— Elle ne peut s’attarder. C’est elle qui a voulu venir ici. Elle veut me parler. Elle a voulu. Je m’abandonne à elle. Voyez dans quelle fièvre je suis. Je vais la voir, je vais lui parler. Tout à l’heure, au Trocadéro, je l’ai approchée, mais je me suis contraint. Je ne pouvais parler tant l’amour se débattait en moi. Je n’ai rien dit. Je serais parti pour toujours. Mais elle veut que je parle. Elle veut que je la voie. Et je n’ai plus de calme. Vous souvenez-vous que ce matin j’étais maître de moi ? Ah, c’est angoissant d’aimer.

— Cobral va venir. Il n’aimera peut-être pas vos épanchements.

— Pourquoi parlez-vous tout le temps de Cobral ? Qui songe à Cobral ? Qu’il soit là ou qu’il n’y soit pas, c’est tout un pour moi. Je préfère qu’il n’y soit pas. Il me déplaît. Pardon, je veux qu’il vienne et qu’il sache que je suis en grande colère.

— Il a agi contre vos souhaits ? C’est votre ami pourtant. Je croyais que vous agissiez en pleine entente.

— Certainement. Mais je ne peux parler de quoi que ce soit tant que je ne serai pas rassuré. Vous n’imaginez pas quelle torture est l’ignorance des faits.

— Vous saviez qu’elle disait publiquement des pages destinées à causer une impression violente ! Si je l’avais su, je n’aurais pas laissé faire.

— Vous avez raison. Avec ces êtres-là on ne sait jamais où l’on va. Ils commandent quand on croit qu’ils obéissent. Ils s’en vont à la seule minute précieuse où leur collaboration est nécessaire. Je ne peux le chasser, que voulez-vous ?

— Vous le connaissez bien ?

— Qui ? Oh ! je connais Sainte depuis des années. Je la connais et je ne la connais pas. Elle est très belle. Elle a eu toutes sortes de talents. Des talents artistiques. Elle me plaît. Il faudrait pouvoir ne jamais aimer.

— Depuis combien de temps connaissez-vous Cobral ?

— A déjeuner, je souffrais, figurez-vous. Et cela s’est dissipé. Je suis dans une torpeur hallucinée. Je n’y suis plus, à vrai dire, puisque j’ai cette frayeur de ne pas savoir… Où est-elle ? Où est-elle ?

— Après tout, vous valez mieux que lui. Aidez-moi. Je veux quel’Exigeantne paraisse pas. Je l’ai promis.

— Cela m’est égal, mon cher… Pourquoil’Exigeantne paraîtrait-il pas ? C’est un journal.

— Vous vous moquez de moi, Nanni.

Il passe ses petites mains dans ses cheveux exaltés.

— Je me moque de vous ? Pourquoi ? Je ne pense qu’à elle. Vous me la retrouverez, dites ?

Comme il est las ! Tout s’est rompu en lui. L’amour revenu et l’extrême inquiétude l’ont martyrisé.

— Vous me parlez, Nanni, comme si vous ne saviez rien de Cobral.

— Je ne sais rien de Cobral… Qui est Cobral ?

Redevient-il insensé ? Tant de tempêtes ne serviront-elles qu’à le rendre à sa pauvre réclusion de malade ?

— Je parle de votre ami Cobral. Il n’y a qu’un Cobral. C’est déjà trop qu’il y en ait un.

— Je sais de qui vous parlez. Mais je ne connais pas cet homme. Ce n’est pas moi qui pourrais vous dire comment je l’ai connu… Il me sert, voilà tout. Il sert mes idées. Sauf à m’accabler par de lourdes erreurs, comme de mêler Sainte à ce drame. Et puis ce n’est pas un drame.

— Alors il y a dans votre journée des événements que vous n’avez pas prévus avec lui ?

— Hé là ! je n’ai rien prévu. Que vous dire là-dessus ? Il m’annonçait ce matin que nous ferions des choses extraordinaires. Et cela s’est borné à courir les cafés, les journaux, les concerts de charité, et à déjeuner avec des gens que je ne connais pas, mais qui sont importants sans doute. C’est petit. C’est petit. C’est petit vraiment.

— Vous n’êtes pas au courant du salon de Mmede Hocques ?

— Quel salon ?

— Et les cigares…

Nanni rit comme un enfant.

— Vous êtes comique, dit-il, avec votre interrogatoire qui ne signifie rien.

— Et la visite àl’Exigeantne signifie rien ?

— Je ne sais pas ce que vous dites. Quelles questions ! Vous ne voyez pas que je meurs d’angoisse et que toutes ces comédies de votre imagination me sont insupportables ?

— Pardonnez-moi, Nanni, mais il faut que vous me répondiez rapidement.

— Non. Qu’on me laisse tranquille. J’ai du chagrin. Je vais tellement souffrir si elle ne vient pas. Pourquoi ai-je cru qu’elle voulait enfin m’aimer un peu ?

— Répondez-moi. Les minutes battent la charge vers une révolution, si vous ne parlez pas.

— Que voulez-vous ?

— Nanni, Nanni, je ne sais pas très bien qui vous êtes, mais je sais que vous n’êtes pas un Cobral, vous.

Il ricane douloureusement :

— Tout de même ?

— Vous servez une idée. Cobral en sert une autre. Plutôt Cobral sert quelqu’un.

— Je veux la paix. Lui aussi.

— Pas de la même manière. Pas pour les mêmes causes. Je vous affirme, Nanni, que Cobral n’est pas d’un pays allié et qu’il sème ses paroles comme on sème des bombes ou des signaux.

— Cela n’est pas vrai. Qui vous l’a dit ? Je ne connais pas Cobral. Et vous ne pouvez pas le connaître mieux que moi.

— Nanni, ce n’est pas vous qui êtes en danger : c’est la France. Je suis, moi, entraîné à votre suite dans une tentative chimérique et peut-être sublime. Je vous admire à travers mon épouvante. Vous êtes une figure ressuscitée, vous êtes un être double et unique qui va, de son coup d’aile prodigieux, tenter la fortune qu’il a violée jadis et soumise rudement.

— Vous rêvez ? Pourquoi ce lyrisme ? Mais vous dites la vérité, la grave et la simple vérité. Cette audace vous plaît. Je m’en doutais : je l’ai dit à Cobral.

— Vous irez en Allemagne cette nuit et vous avez résolu d’anéantir un repaire que vous avez découvert. Cela peut aider à la conclusion de ces luttes sanglantes. Cela peut nous approcher de la paix.

— Oui, c’est le rêve, le rêve de l’aigle et de l’envol, mais il aurait fallu que je ne revoie pas Sainte avant ce départ. Elle me trouble et je pense à elle autant qu’à ma destinée.

— Vous ne voyez pas, Nanni, que Cobral agit contre vous ?

— Allons donc, il a dit qu’il se mettait à mes ordres ! Il a la même hantise de bonheur humain. Et dans l’événement d’aujourd’hui il s’est chargé de tout ce qui pourrait contribuer à m’aider. Il voulait préparer les esprits. Il m’a dit avoir écrit quelques articles et aussi la prose que Sainte a lue au Trocadéro. Mais je crains qu’il n’ait été imprudent. C’est un imprudent, ce Cobral. Il faut mettre des imprudences au service de ma cause. C’est celle du monde entier.

— Et des crimes aussi à votre service ! Que diriez-vous si l’on faisait disparaître le chef de nos armées et le porte-parole du parlement ?

— Ah ! je dirais que c’est impossible. Ne pensons pas à cette honte. Il faut au contraire que je les sente tendus de tout leur effort pour me risquer dans cette audace qui ne fera que décider la déroute de l’ennemi.

— N’en parlons pas. Alors faut-il parler d’un manifeste que toute la presse répandrait dans Paris et par la France, signifiant à la nation que ses chefs l’abandonnent et que ses soldats ne seront pas menés à la victoire ?

— Le peuple se soulèverait. Mais l’ennemi aurait profité déjà de ces désertions, et ce serait la débandade sanglante. Cela ne peut être.

— Un journal paraît dans un quart d’heure avec le manifeste que j’ai dit.

— Un journal ? Quel journal ?

—L’Exigeant.

— Vous êtes fou. Qui a permis cela ? Qui a osé cela ?

— Cobral.

— C’est lui ? C’est lui qui tout à l’heure allait àl’Exigeant?

— Avec une intrépidité d’apache il a fait chanter le chef des informations et l’a emmené prisonnier. Les presses roulent maintenant.

— Et vous laissez faire ! Assassin !

— J’ai promis à Cobral de me taire. Est-ce que vous avez promis, vous ?

— Non. Je n’étais informé de rien. Je suis la dupe. Je suis criminellement dupé. Ah, cette vermine sur les ailes de l’aigle. L’oiseau de proie n’est-il plus qu’une proie ?

Il se lève, ardent et magnifique.

— Puis-je servir à parler à votre place, demande-t-il ?

— Oui. Venez au téléphone. Demandezl’Exigeant. Dites que vous êtes le directeur, et ordonnez d’interrompre le tirage ou, s’il est trop tard, la vente.

Nous courons à la cabine téléphonique. Nous attendons, l’oreille aux récepteurs. Le numéro n’est pas libre.

Nous ne parlons pas. Nos yeux se reconnaissent. La franchise finit par répondre à la franchise. Fût-ce entre un fou et un… Mais quoi ! Ne suis-je pas un fou, moi aussi ? Je deviens fou, lentement, sourdement, âprement.

Pas libre.

Je tape du pied. Je domine bien mal mes nerfs, moi que l’on a dominé tout le jour. Nanni est fixé dans sa contrainte. Je vois le sang battre aux veines de ses tempes.

On répond enfin.

Le journal est à peine tiré. On n’a rien mis en vente. On promet de lui obéir. Le chef de l’atelier a parlé respectueusement, comme au patron.

Nous nous regardons. J’ai les yeux pleins de larmes. Nous restons, un temps qui me paraît l’éternité, face à face, vides de pensée et d’âme. Puis Nanni s’approche, met ses bras autour de mon cou et m’embrasse, puéril. Et il me quitte là, chancelant.

Je le rejoins à la même table. Nous sommes toujours seuls dans tout l’étage. Nous nous asseyons péniblement comme deux coureurs épuisés.

— Hélas, geint Nanni, j’ai un bruit stupide dans la tête. Excusez-moi : c’est la fièvre.

Pauvre garçon ! Je retrouve à peine le profil impérial dans ces traits qu’une grande indignation n’a visités que pour les rendre à l’effroi de tout à l’heure. La pensée de Sainte t’écrase, pauvre Nanni !

— Je vais téléphoner au Trocadéro, dit-il en se levant. Il faut que je sache. Il y a trop d’obscurité dans tout ce que je touche.

Il sort avant que j’aie tâché de l’apaiser.

Et Sainte surgit :

— Où est Nanni ?

Une grande joie à sa vue. J’ai eu peur, moi aussi. J’ai peut-être eu peur pour l’angoisse de Nanni. Ou pour moi-même, qui sait ?

— Il vous attend. Mais vous, d’où venez-vous ? Dites-moi, dites-moi.

Elle tremble. Elle est secouée comme un drapeau dans le vent.

— Je n’ai rien. Nanni est là. Je suis heureuse. J’avais peur qu’il ne vienne pas.

— Il est là. Soyez bonne pour lui. Soyez douce. Et cette représentation s’est bien terminée ? On vous a écoutée ?

— Jusqu’au bout, religieusement, idiotement. Et quand j’ai eu fini, une huée formidable. Epouvantée, je me suis enfuie, je me suis perdue à travers les couloirs, et j’ai rencontré par hasard Moquin, le critique, qui m’a fait sortir et m’a mise en taxi. Il a été très bon. Il répétait constamment : « Ce n’était pas à faire ! Ce n’était pas à faire ! »

— Vous êtes sauvée, c’est tout ce qu’il faut.

— J’étais comme folle. J’ai donné au chauffeur une adresse incompréhensible. Je roule depuis deux heures. Qu’est-ce que ça fait ?

Elle est toute dans ses yeux qui brillent d’un éclat nouveau…

— Nanni ! crie-t-elle.

C’est un hymne, ce cri.

Elle lui tend les bras. Il lui prend les mains. Je m’éloigne. J’essaierai de penser à quelque chose pendant qu’ils parleront. Pouvoir penser à quelque chose qui ne bouge pas. Et penser à une seule chose…

Nanni et Sainte ne parlent pas. Ils s’aiment à pleins yeux. Je suis sûr qu’ils se voient pour la première fois de leur vie. C’est peut-être leur premier bonheur. Ou le dernier.

Ils sont trop beaux ! Je ne penserai pas à eux, c’est dit. Je ne penserai à rien. Ah ! ce n’est pas faisable, et Cobral me hante. Il a joué de moi avec autorité. Il m’a mis dans l’impossibilité de parler et de le dénoncer. Pourtant cet individu malfaisant doit être arrêté, condamné, tué. C’est grave de tuer un homme. Je le tuerais s’il ne s’était pas confié à moi. Je l’ai presque trahi en faisant échouer sa dernière manœuvre, mais ne pas parler eut été trahir la patrie. Et, s’il reste libre, il exécutera le reste de ses crimes. Je ne me ferai pas son complice. Il m’a obligé à je ne sais quelle réserve, mais puis-je m’y tenir quand il faut sauver mes frères ?

Il médite quelque sinistre. Peut-être va-t-il entraver la folle équipée de Nanni, ce soir ? Que fera-t-il pour cela ? N’a-t-il pas commencé l’ignoble forfait dont je ne devine que l’intention ?

Nanni et Sainte ne parlent pas.

Sainte baisse un peu le front. Je vois mieux son cou. Il est élégant, mais si fragile qu’on a de la pitié. Nanni l’enveloppe de son regard. Et je crois que le regard de Nanni n’est pas tout à elle. Comme ces lampes dont les rayons dépassent une statue et font son ombre immense sur le sol, les yeux de Nanni sont très haut et très loin, mais Sainte est emportée par l’imagination du visionnaire. Elle fait corps avec sa vision. Il lève un peu la tête, lui, comme s’il avait peur qu’elle tienne trop de place dans son horizon.

Je me jette au travers de leur extase craintive.

— A quelle heure, dis-je à Nanni, est fixé le départ ?

— Vingt-trois heures. Vous y viendrez ?

— Vous le demandez ? Sainte y viendra aussi ?

— Vous le demandez ? dit-elle. Je veux être près de Nanni tant que Nanni sera près de mes mains et puis, près de mes yeux.

— Il sera près de votre cœur quand vous reviendrez seule chez vous, Sainte.

— Il sera dans mon âme.

Elle sourit pour que son aveu un peu solennel ait l’air négligent.

Pourquoi suis-je là qui les interromps ? Pourquoi y a-t-il autre chose que de l’amour et de la douceur ? Tout serait si beau dans la mesure d’une harmonie absolue.

— Je suis malheureux d’empêcher vos paroles, dis-je gauchement.

— Vous n’empêchez rien, dit-elle. Je parle pour la première fois à quelqu’un que j’aime et je ne dis pas un mot. Et j’entends aussi tout ce qu’il me dit.

— Hélas ! crie Nanni, il n’est pas que de l’amour.

J’essaie de plaisanter :

— Il y a la guerre.

Mais il dit aussi vite :

— Il y a la paix.

Et fiévreux, tremblant, à voix rauque :

— Suis-je donc complètement seul ? Je n’aurais pas cru que je serais complètement seul. Un homme est venu à moi, se targuant du même rêve. C’était pour me trahir. Et j’ai failli l’aider à répandre la haine, la douleur, la mort, la guerre dans la guerre, moi qui vis pour donner un peu de bonheur. Je n’ai pas vécu avant cette minute. Je sors de mon existence vaine comme si je m’échappais du sommeil. Je commence à vivre et je finirai très vite. Et ma vie n’aura duré que quelques heures. Après, s’il se peut, il y aura pour moi des années où je respirerai, où je regarderai, où j’aimerai, il y aura de l’amour pour moi — après. Mais d’abord, ceci pourquoi je suis fait. Ce n’est pas une illusion. Ni moi, ni un autre, ni d’autres ne m’ont suggéré cet acte. Mais il est sûr que je devais l’accomplir, et il est sûr aussi qu’il réussira. Est-ce qu’il ne suffit pas vraiment, tout ce sang qu’il y a derrière nous ? Des siècles de cadavres nous précèdent. Cessons ce jeu. Quittons le cirque et retrouvons les fauves dans la nature où leur place est marquée. La nôtre n’est point parmi eux. Pourquoi tant d’orgueil dans le cœur de celui que je suis ? Je n’ai rien fait encore. Rien ne me signale aux vivants. Mais j’ai honte pour eux des morts inépuisables, et les guerres passées me pèsent aux épaules comme si j’en étais le coupable. Laissons toute apologie. Chacun fait ce qu’il fait, ne m’empêchez pas de finir ma tâche et elle servira le bonheur terrestre en ajoutant une gloire nouvelle aux victoires de mon pays…

Il pose les mains sur la table comme sur une carte, Les mains impériales couvraient ainsi le dessus de la terre. Mais Nanni retourne ses mains doucement pour le geste d’hospitalité et de bonté. Et il prend la main de Sainte pour y appuyer sa bouche.

Sainte l’aime. Sainte le voit. Elle s’effraye du rêve de Nanni et s’offre de tous ses yeux à l’accaparer. Je sens bien qu’il ne parle que pour fuir ces yeux. Il précise son ambition par des mots, pour être certain qu’elle n’est pas partie de lui et que son amour ne le fait pas hésiter dans l’abnégation jurée.

Je veux le sauver de Cobral maintenant.

— Nanni, quelqu’un nous menace. Pensez-y.

— Eh bien, dit-il, Cobral viendra ici. Ne devons-nous pas dîner ensemble ?

— Je ne vous dirai pas de l’éviter. Il faut le voir, au contraire. Mais il a compromis votre tâche. Il a ébauché une catastrophe. Qui sait de quoi il est capable ? Il y aura un malheur ce soir si cet homme est libre.

— Où est-il ? dit Nanni. On ne peut l’arrêter.

— Dans un instant, il sera ici.

— C’est vrai, mais personne ne saura qu’il s’y trouve. On ne l’arrêtera pas.

Nous nous taisons. Nanni guette mes paroles.

— Je vois, Nanni, que vous avez un scrupule pareil au mien.

— Je le tuerais volontiers, dit Nanni, mais c’est moi qu’on arrêterait et ce serait du temps perdu. Ne croyez-vous pas qu’on puisse attendre à demain ?

— Eh ! malheureux, vous ne sentez pas que votre départ du Bourget peut être empêché s’il le veut ?

— C’est un voleur de nos enthousiasmes. Mais nous lui avons donné notre silence. Nous pouvons lui demander qui il est. Il ne le dira pas.

— Il faut que quelqu’un le lui demande. Et cela par devant de solides agents de police. Comment espérer qu’une maladresse le livrera ?

Sainte nous écoute avec des yeux ronds de poule qui ne comprend pas et rit brusquement, interminablement :

— Vous êtes deux imbéciles, dit-elle. Je trouve vos cas de conscience bien idiots, je vous le jure, et vous avez de la chance que je sois là.

— Que ferez-vous de plus ?

— J’irai chercher le commissaire de police du quartier. J’en profiterai pour expliquer décemment le scandale du Trocadéro, où ma réputation a dû recevoir une belle gifle.

— Vous allez dénoncer ?

— Avec joie. Votre monteur de complications a une odeur d’espion qui fixe son avenir. Je vais de ce pas m’occuper de lui.

— Eh bien, elle a raison, dit Nanni. Allez, Sainte. Cobral ne doit pas vous retrouver ici.

Je n’aime pas que Nanni encourage si facilement Sainte dans cette voie que les circonstances excusent, mais qui est un peu amère pour des goûts délicats. Il a l’air pressé qu’elle parte.

— Où dînez-vous ? s’enquiert-elle.

— Chez Pottier sans doute, près d’ici. Pour toute sûreté, je dirai au chasseur de nous suivre et vous viendrez le lui demander dans une heure.

— Bravo ! dit Sainte que je n’ai jamais vue si joyeuse. Je vais tendre les filets.

Elle va sortir.

Elle revient et se tient devant Nanni. Il l’a vue venir à lui comme s’il recevait un coup terrible dans la poitrine. Comme il l’aime ! Comme ils sont beaux !

Anéanti de son amour et de son émoi, il s’assied, pâle. Ses cheveux ne cachent pas son front où je ne vois plus le tourment. Je ne sais peut-être plus le voir.

Sainte prend la tête de Nanni entre ses mains, essaie de rire, et comme elle va pleurer, écrase ardemment ses lèvres sur ce front.

Elle fuit sans se retourner.

Nanni se tait un moment, puis vite, se lève, va jusqu’à l’escalier, se penche et revient :

— Adieu.

— Que me dites-vous ?

— Je pars. Tout est bien puisque Cobral sera pris. Il faut que les mauvais soient punis. Qu’on le livre aux exécuteurs.

— Vous ne restez pas ?

— Je vais au Bourget. Excusez-moi : venez assister au départ.

— Pourquoi partez-vous si tôt ? C’est à vingt-trois heures, disiez-vous ?

— Vingt-deux.

— Comment ?

— J’ai dit vingt-trois pour ne pas la revoir. Je ne veux pas la revoir.

— Sainte ? Vous la fuyez ?

— Si je la revois, je ne partirai pas. Il y a trop d’amour dans cette âme d’enfant. Il y en a trop dans la mienne. Elle me retiendra, je vous dis, il faut qu’elle ne me retienne pas.

— Elle va souffrir.

— Hélas ! Je souffrirai davantage. Mais si je reviens, si je reviens… Je veux revenir… Je veux la revoir… demain, demain, après la chose…

— Vous avez peur d’elle ?

— Oh ! oui, puisque je l’aime. Et je n’ai pas le droit de l’aimer. Ce que je dois aimer, c’est l’heure de cette nuit. Rien autre. Adieu.

Je tente de le retenir.

— Non. Laissez-moi. Vous savez bien que je dois partir. Dites à Cobral… Mais il n’y a rien à dire à celui-là.

Il serre mes mains à les rompre.

— A ce soir, si vous pouvez. A demain, si je peux. A toujours, si vous croyez.

— Nanni !

Il n’est plus là.


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