Dix-neuf heures vingt.
— Vous êtes seul ? Où est Nanni ?
J’ai grand’peine à ne pas rire au nez de Cobral. Ce n’est plus le maître. C’est une bête traquée par l’inquiétude.
— Nanni est parti. Sous prétexte de dîner plus vite et d’aller aussitôt visiter son appareil. Sans doute une rencontre féminine l’aura séduit avant le départ.
Cobral sifflote pour distraire sa préoccupation.
— Et non ! grommèle-t-il, je crois plutôt qu’il est allé à son appareil.
— Au fait, il n’y a pas à l’en blâmer. Qu’est-ce que cela vous fait ?
— Rien vraiment, dit Cobral trop vite. Cela ne me fait rien.
— Comme vous êtes propre ! voudrez-vous de ma compagnie ? J’ai sur moi toute la boue du champ d’aviation.
Il est impeccable. Je l’impatiente. Ou bien il est si tourmenté qu’il sera mécontent de toute chose.
Je dis encore :
— Sainte est venue.
Il s’intéresse :
— Qu’a-t-elle dit ? Cette matinée ?…
— Il y a eu quelque vacarme.
— Je sais. On vient de me donner les détails et c’était de l’attendu pour moi. Ce vacarme est excellent, décidément, excellent. Mais elle, Sainte, n’est pas ennuyée ?
— De quoi ? Ah je ne saurais vous dire. Elle est demeurée trois minutes ici. Elle cherchait Nanni.
— Ah ! que lui a-t-elle dit ?
— Elle ne l’a pas vu. Il était parti quand elle est arrivée et je pense qu’elle est à sa recherche.
— A ce point-là ? J’étais persuadé qu’elle l’avait en horreur.
— Vous avez pourtant des yeux remarquables, Cobral.
— On ne peut pas tout voir.
— Je vous croyais capable de tout voir. Est-ce que cela vous gêne que ces enfants se plaisent ?
— Quels enfants ?
Il répond et questionne à la fois, machinal. Il ôte son feutre, le jette sur une table et s’assied lourdement à côté de moi.
— Si nous allions dîner ? déclare-t-il. Vous avez pris votre thé ? Nous n’essayons pas un petit cocktail inoffensif ? Il est plus de sept heures. Vous ne voulez rien boire avant dîner. Dînons.
Il se lève.
— Où ? dit-il.
Souriant :
— Chez Pottier, nous serons tranquilles. Au moins c’est près d’ici.
Il cherche son feutre comme s’il ne savait plus où il l’a mis. Je le lui donne. Qu’est-ce qui le trouble ?
— On n’a pas encore criél’Exigeantdans la rue, murmure-t-il. C’est mauvais.
Je lui demande ce que cela veut dire. Que fait ce mot d’Exigeantdans son monologue que je ne suis pas assuré d’avoir nettement compris ?
— Rien, fait-il rudement. Je n’ai pas parlé.
Il se dirige vers l’escalier.
— J’aurais voulu voir Nanni, dit-il.
Et me regardant :
— Il fallait dire à Sainte de… Mais vous ne pouviez pas savoir. C’est ma faute… Vous me contiez qu’elle est à sa recherche ? Je ne vois pas où elle le chercherait, cette petite.
Il fait un geste d’insouciance obligée. Mais il l’interrompt et se met à rire :
— Elle est sur la route du Bourget. Elle est peut-être au Bourget à cette heure-ci. Ce ne peut être différemment. Tout est bien, n’est-ce pas ?
Et je vois, descendant à sa suite, le tressaillement confortable du rire secouer ses épaules.
Pourtant sur le trottoir je l’entends murmurer amèrement :
— Ce serait imbécile que ce journal ne paraisse pas.
Il hésite à marcher. Il dit, très bas, pour lui seul :
— Personne au monde n’est capable d’avoir contredit mes ordres. Alors ? Alors ?
Je lui dis :
— Téléphonez.
Il hausse les épaules. C’est : non. Si je ne lui avais pas donné ce conseil, il téléphonerait. Cela va l’empêcher de m’ôter sa confiance. Bravo, je deviens subtil. Mais je n’aime pas faire le policier.
— A table ! A table ! dit-il avec un gros rire de cloche fêlée.
Nous traversons la rue où tous les réverbères sont éteints. Les autos avancent lentement et font gronder leurs trompes à chaque tour de roues. Si je poussais Cobral sous une de ces autos ? Qui le saurait ? C’est bien facile.
Je suis lâche. Je suis lâche.
Il est sur ses gardes peut-être, tout angoissé que je le sente. Il est plus fort que moi. Si je manquais le coup, il s’évaderait et serait imprenable. Patience, donc ! La ruse l’encercle. La Justice est en marche.
Chez Pottier, Cobral ordonne le menu, sans me consulter. Mais son arrogance est presque attendrissante. Accroche-toi, pauvre homme, à ton orgueil qui surnage dans la débâcle ! Tu sens le flot, qui t’assaille et te bat comme une falaise minée jusqu’à l’os.
Je parle trop. J’entreprends cent histoires inutiles. Je les narre mal et je ne les finis point. Quelle nervosité dans le triomphe !
Triomphe ? Pas de gros mots. De la douceur, du silence, de la patience.
— Nous dînerons vite, dit Cobral, et nous irons au Bourget voir Nanni. Il ne faut pas se priver de le voir avant son départ…
Il ajoute finement :
— J’ai laissé l’auto devant le Black Bar. Je ne tiens pas à être suivi jusqu’ici par des importuns. Peut-être en est-il quelques-uns après l’incident du Trocadéro ?
— Et après les autres incidents ?
— Oh ! pour les autres nous avons été si prudents qu’il est impossible de nous trouver.
Une ombre sur son front.
— Je ne m’explique pasl’Exigeant. Pourquoi ce journal ne paraît-il point ? Le Directeur serait-il venu après notre départ ? Ce serait la noire malchance. Il y a eu quelque chose. Puisqu’on ne peut savoir quoi, essayons de n’être pas soucieux. Et qu’on nous serve promptement.
Nous ne parlons plus. Le dîner passe avec une rapidité absurde. C’est un dîner desportsmen, et rien n’y mérite le regret d’une dégustation brutale.
Enfin, l’addition.
— Laissez, dit Cobral, vous êtes mon invité.
Il paie. Cela m’est insupportable. Impression pénible. Pourquoi ? Geste banal de sa part. Pensée pauvre de ma part. Je ne peux tout de même pas m’imaginer que je vais le trahir ? Encore des scrupules ? Je ne lui dois rien, je ne tue pas un innocent. Je pense à Judas. Eh bien mais, ce n’est pas moi Judas.
D’ailleurs je doute du châtiment. Il y a une heure que Sainte nous a quittés. Faut-il tant de temps pour amener un commissaire de police et des agents ? Dernier espoir : l’auto. Restée à la porte du Black Bar elle a pu tromper la police qui s’en est tenue à cet établissement. Mais j’ai remarqué le chasseur du bar. Il nous a suivis. Il nous a vus entrer chez Pottier. Ou bien, Cobral, invulnérable, a-t-il tout prévu ? Mais s’il a paré ce coup suprême, ce n’est pas Cobral qu’il se nomme. Ah ! ne me demandez pas comment il se nomme ! Et je pense que « prendre Cobral » est peut-être une tâche surhumaine. « Prendre Cobral »…
Nous sortons du restaurant. Voici le hall qui le sépare de la rue. Le hall frais, plein d’un bruit d’eau courante et de l’odeur de la marée.
Quel est cet encombrement à la porte ? Une foule ? Non. Plusieurs hommes. On dirait qu’ils nous attendent.
— Monsieur, dit l’un à Cobral en le saluant, veuillez nous suivre, s’il vous plaît.
— Qui êtes-vous ?
— Je vous le dirai à mon bureau. Suivez-moi. J’ai un mandat d’amener parfaitement en règle.
La demi-douzaine de gaillards herculéens qui l’accompagnent entourent Cobral. Je sens qu’ils sont à l’affût de sa résistance pour le mater. Ils surveillent les mains de Cobral et ses poches où il a une arme sûrement. Ne va-t-il pas, d’un bond de tigre, se débarrasser d’eux ?
Il répond cérémonieusement au salut de son interlocuteur.
— Je suis ennuyé au plus haut point, dit-il. Cette arrestation ne vient que d’un malentendu et par malheur me fait perdre un temps précieux. Mais je vais m’en expliquer au plus vite, et je ne gâcherai peut-être que un ou deux quarts d’heure. Je vous suis, Monsieur.
J’interviens pour l’apparence.
— Ne puis-je me porter garant de la liberté de monsieur ? Peut-être mon témoignage vous expliquera-t-il le malentendu certain… Voici mes titres dans la presse parisienne.
L’homme de la police qui est doux et élégant, sourit avec une amabilité considérable, c’est-à-dire incorruptible.
— Je vous prierai seulement d’accompagner votre ami au commissariat où vous direz ce que vous savez.
— Vous ne me demandez pas mon nom ? dit Cobral.
— Je le connais, dit l’homme.
Et nous allons, à pied, les mains dans les poches, au commissariat de la rue d’Anjou. L’escorte des « civils » qui nous encadre vaut toutes les menottes et toutes les voitures cellulaires. Aussi bien je comprends que Cobral ne luttera pas. Il est calme, gracieux, honnête. C’est le bourgeois sage qui ne s’indigne pas d’une erreur, car il faut être indulgent à ceux qui se trompent. Ici, Cobral est sûr de son fait, simplement. Qui déchantera ?
Le commissaire n’est pas dans son cabinet. A sa place est assis un grand jeune homme distingué qui ressemble au roi d’Angleterre. N’allez pas vous imaginer que c’est le roi d’Angleterre. Mais ce n’est pas le commissaire, je le sais, je me souviens que le commissaire est brun. Et ce jeune homme est blond.
— Qu’est-ce que tu viens faire ici ? dit-il.
Je balbutie. Qui est ce jeune homme ?
— Tu ne me reconnais pas ? Il est vrai que je n’avais pas de barbe quand je faisais de la littérature. Tu te rappelles Kennedy ?
— Kennedy ? Voyons, Kennedy ? Mais oui. Kennedy, qui écrivait des récits d’exploration en Afrique centrale et qui refusait à son journal de faire le reportage en banlieue sous prétexte que Paris lui était indispensable ?
Je m’amuse. Je parle. Je suis content de voir ce garçon. Kennedy ? Si je me rappelle Kennedy ? Il a quitté les joies du deux-sous-la-ligne pour entrer dans la diplomatie ou dans la bureaucratie, enfin dans un lieu officiel qui exige de brillantes relations.
— Et toi ? dit-il affectueux, arrives-tu à faire de ton art un métier ou quelque chose de sérieux ?
Il rit parce qu’il a nature de joyeuseté. Mais tout est correct en lui maintenant. Je suppose qu’il occupe des fonctions sévères.
Je lui tape sur l’épaule.
— Si je ne me trompe, nous étions intimes ?
— Indissolublement.
Et de rire.
— C’est une chance, dit Cobral dont personne ne s’occupe. C’est une chance que vous soyez l’ami de Monsieur le commissaire. Voilà qui va simplifier la procédure, si procédure il y a.
Kennedy fait son visage de fonctionnaire.
— Je ne suis pas le commissaire de police, Monsieur, et en outre je ne pense pas que monsieur soit votre ami.
Mon air de colère l’arrête dans son ironie.
— Au fait, que veux-tu ?
— J’étais en effet avec Monsieur quand on l’a arrêté.
— Que faisais-tu là ? Tant pis pour toi.
Il réfléchit. Il est très fâché de me voir parmi cette rafle. Mais je m’en moque et rien, ce soir, ne m’empêchera de parler.
— Faites entrer la jeune femme, dit-il à un agent.
Et il me regarde songeur. Puis, le visage éclairé :
— Tu sais le nom du Monsieur ?
— Oui. Je vais tout te raconter. Je suis là malgré moi. J’hésitais à parler par une espèce de point d’honneur.
— Veux-tu me dire son nom ?
— Son nom ? Cobral, parbleu.
— C’est le seul nom que tu lui connaisses ? Alors cela commence à plaider pour toi. Je peux t’assurer que tu t’en tireras très paisiblement. Tiens-toi seulement à la disposition de la justice. On aura peut-être besoin de toi. Je ne te demande pas ta parole de rester à Paris.
— Je te la donne. Mais que fais-tu dans tout cela ?
— Je représente le procureur de la République.
Cobral n’écoute pas. On jurerait qu’il n’écoute pas. A peine si un discret soupir d’impatience prouve son désir d’être loin. Et en somme, il est plus docile que la plupart des bonnes gens obligés de faire antichambre ou de subir un questionnaire administratif.
L’agent fait entrer Sainte dans le cabinet.
— Bonjour Sainte, dit Cobral. Je comprends de quoi il s’agit. C’est l’affaire du Trocadéro.
Kennedy, de la main, l’invite au silence.
— Je vous demanderai de parler dans un moment.
Sainte est pâle. Elle a dépensé beaucoup d’enthousiasme pour ce dévouement dramatique. A présent elle est hors de nous, semble-t-il, et le bonjour de ses yeux était distrait. Comme si elle ne nous voyait pas. Comme si elle voyait autre chose. Comme si elle avait un visage unique en face du sien.
Je demande à Kennedy :
— Mademoiselle n’est pas inculpée ?
— Non. J’ai besoin qu’elle témoigne de ce qu’elle sait. Car elle est venue si brusquement et elle a parlé si vite…
Je devine en Cobral le juron intérieur que j’ai déjà entendu. Il la regarde méchamment. Il se domine.
— Il ne faut pas la retenir, dis-je à Kennedy. Finis-en avec elle et laisse-la partir. Je te jure qu’elle doit être ce soir dans un endroit où elle a devoir d’être.
« Merci », disent les yeux de Sainte.
— Je vais la congédier et te congédier aussi, répond Kennedy. Je sais qui vous êtes l’un et l’autre. Mademoiselle est une comédienne de talent et d’une belle réputation : elle a causé aujourd’hui un scandale fâcheux à la matinée du Trocadéro. Elle s’en expliquera demain, et je sais à peu près comment cela s’est produit. Car j’ai vu ton ami Moquin au café tout à l’heure. Là aussi il n’y a qu’un coupable. Donc, ne craignez rien, Mademoiselle.
Cobral interrompt.
— Je suis heureux, Pretty, que vous n’ayiez pas d’ennuis à cause de cette tentative sincère et maladroite.
— Et toi, me dit Kennedy, tu es victime d’une illusion du même genre. Ce que m’a dit Moquin est une grande clarté qui vous innocenterait si l’extérieur de la question pouvait me tromper.
— Nous partons ?
— Je n’ai plus rien à vous demander.
— Je pars aussi, dit Cobral, car le même but m’appelle, ce soir.
— Il est bien probable, repart Kennedy, glacial, que votre unique but sera désormais d’appartenir à la Justice civile ou militaire de France.
Cobral aimablement :
— Je ne comprends pas.
— Si, Monsieur. Nous vous tenons. Nous vous gardons. Vous n’avez jamais pensé qu’il faudrait vous y résigner, un jour ou l’autre ?
— Mais me résigner à quoi ? demande Cobral toujours souriant.
— A ne plus passer pour M. Cobral qui n’a jamais existé ? A passer pour l’homme que vous êtes et qui gêne la sécurité et la propreté nationale.
— Je ne me fâcherai pas, souffle Cobral. Ce que vous me dites n’est pas clair. Mais j’ai sur moi des papiers qui vont vous édifier sur votre erreur.
Et il sort de son portefeuille une véritable liasse.
— Vous voyez, monsieur, que les signatures les plus honorables et les plus illustres…
— Oui, c’est bien imité, nargue Kennedy. Mais j’ai des papiers plus sûrs que ceux-là. Regardez.
Il ouvre une serviette et met sous les yeux de Cobral des photos, des lettres, des coupures de journaux. Cobral ne manifeste aucune surprise. Mais il se tait.
— C’est vous qui êtes édifié ? demande Kennedy. Je n’ai plus rien à vous demander. Ce que je voulais savoir, votre silence me l’a appris. Je connais votre passé, je connais votre journée. Les juges établiront les concordances nécessaires à votre condamnation.
Cobral est obstinément bonhomme. Ses yeux ne sont plus féroces. Sa terreur est cachée sans doute dans sa gorge, car il paraît incapable de parler.
— Un moment, dis-je. Cet individu a endormi aujourd’hui chez Mmede Hocques, à Neuilly, deux personnages augustes du gouvernement et de l’armée. Il faut prendre soin d’eux. Et prendre soin de Mmede Hocques à qui un petit questionnaire ferait peut-être du bien.
Kennedy prend des notes. Cobral cherche son revolver dans sa poche. Un agent se jette sur lui. Le coup part, la balle se perd au plafond.
Cobral sourit. Il regarde les issues. Il regarde les hommes qui l’entourent. Il est vaincu. Je ne sais même pas qui est cet homme.
— Ce crime était inutile, lui dis-je. Pourquoi me tuer, Cobral ? Vous vous êtes servi de moi. De quoi voulez-vous tirer vengeance ?
Il fait une grimace.
— Je ne vous ai pas tué. Je n’ai jamais tué personne !
— C’était une étrenne. Merci. Mais qu’est devenu René Fagan ?
— Il est enfermé dans une chambre. Il a de quoi manger pour deux jours.
— Où cela ?
— Je ne le dirai pas. Et, après tout, pourquoi ne pas le dire ? Dans la villa du Bourget. Voici les clefs.
Il jette un trousseau sur le bureau du commissaire.
— Et Nanni ? ai-je crié.
Il me regarde sournoisement.
— Quoi ? Vous savez mieux que moi ce qu’il fait. Il a fui. Il a eu peur de moi. Il a eu peur. Il a eu peur. Il sentait que je voulais l’empêcher de partir. Il ne partira pas. J’ai détraqué son appareil. Et comme il part le dernier, ce soir, il n’y aura plus d’appareils…
— Il partira demain.
— Voire. Et puis demain l’homme qu’il veut tuer aura changé son quartier général. Je le sais. J’ai envoyé quelqu’un en Allemagne.
— Ha ! Cobral, vous étiez un espion…
— Allons, dit Kennedy, ton étonnement est admirable. Tu ne sais pas qui tu as approché, mon pauvre ami ?
— Je comprends le scandale du Trocadéro, le scandale de la Chambre etl’Exigeant. Vous vouliez mettre le désordre au cœur de la France ? C’est une sorte de génie. Seriez-vous un croyant, comme Nanni ?
— Ça ne vous regarde pas, jette-t-il. J’ai fait ce que je devais faire. C’est fini. Adieu. Votre Nanni, oui, c’est un croyant. Mais je l’ai vaincu. Et moi, je ne suis vaincu que par moi-même. Je savais que j’étais très fort. Je n’ai pas eu assez de génie. Il en fallait beaucoup. Ah, il en fallait trop.
Il s’isole dans un mépris taciturne.
Kennedy fait signe aux agents de l’emmener. Il me serre les mains comme à un ami sorti d’un grand danger. Il s’incline, respectueux, devant Sainte.
— Mademoiselle Pray, je vous présente mes hommages et je vous félicite de votre généreuse intervention.
Un hurlement de haine. C’est Cobral.
— Sainte ! Vous avez parlé ?
Elle le défie.
— Moi, monsieur l’espion, je ne prends pas de gants pour ôter le masque d’un assassin.
— Assassin ? Eh bien, délatrice, je le serai donc pour vous donner raison.
Il a bondi sur elle, écumant. Les mains aux épaules, les mains au cou, il la tuera. Les agents se sont rués sur lui. Meute dévorante sur le fauve !
— Nanni ! Nanni ! râle Sainte.
Elle s’affaisse, évanouie. Cobral a dénoué le carcan de ses mains. Il est vaincu. Il est tout à fait vaincu. Il n’a pu contraindre sa folie de brute. Il ne l’a même pas satisfaite.
— Fini, dit-il, sous la rudesse déchaînée des agents.
— Il faut bien finir, lui dis-je. Vous aviez fait un beau rêve. Qu’en reste-t-il ? Le revolver a manqué, vos poings ont manqué, et la haine a manqué puisque, l’autre, le héros, est vivant près de son appareil blessé, mais dont il a vu la blessure déjà puisqu’il a eu l’inspiration d’y courir.
Cobral qu’on emmenait rit sombrement.
— Ho ! j’ai dit qu’il ne partira pas ? J’ai seulement voulu dire qu’il n’arrivera pas. La blessure de l’aigle est invisible. C’est là-haut, en plein vol, qu’elle s’ouvrira et le guide de l’escadre tombera. Qu’il parte ! Qu’il parte ! J’ai fait un beau rêve, vous avez raison.
L’horreur me déchire et me poigne.
— Sainte !
Elle revient à elle. Elle a vu la mort. Elle se demande pourquoi elle n’est pas morte. Ses yeux errent sur tous ces gens et ils se posent un moment sur l’abominable rictus de Cobral qu’ils ne reconnaissent pas.
— Sainte, Sainte, debout, il faut sauver Nanni. Vous entendez, Sainte, Nanni va mourir si vous ne venez pas.
Elle me regarde sans comprendre. Anéantie, jetée sur un fauteuil, elle cherche à deviner ce que je peux dire dans ce langage étranger.
— Sainte, venez. L’heure de mourir guette Nanni.
Est-ce qu’elle ne va pas mourir ? Pourquoi est-elle si pâle ? Ses mains se crispent aux bras du fauteuil. Elle pleure. De grosses larmes. Un sanglot de petit enfant. Ses yeux retrouvent Cobral. Ses yeux flambent. Mais ils reviennent à moi.
— Sainte…
Elle a compris. Elle se dresse. Elle prend ma main.
— Je viens, Nanni ! crie-t-elle.
Et nous fuyons le ricanement infâme de Cobral.