Cinq heures.
Nuit. Je dors.
Pourquoi m’éveiller brusquement ? Je me suis couché très tard, après des heures de dur travail. Je me suis jeté dans mon lit, brisé, à bout d’élan, les nerfs en loques, sans fièvre. Presque mort. Et un besoin de sommeil, une faim énorme de dormir. Vite, j’ai dormi, comme un tout petit, sans rêve, certainement sans rêve, et je suis bête de m’éveiller comme sur un cri de cauchemar. Adieu, je dors. Quelle heure est-il ?
On sonne.
Hallucination ?
La sonnerie insiste. C’est ce qui m’a tiré de mon somme sépulcral. Je savais bien que je dormais un sommeil parfait. Il n’y avait qu’un bruit violent pour… Mais je ne répondrai pas. Sonne, mon ami, sonne, je suis mort jusqu’à très tard et rien ne m’arrachera de cet anéantissement. D’ailleurs, ce n’est rien de sérieux. Quelqu’un se trompe. Pas autre chose. On ne remet pas les télégrammes avant sept heures, et mes amis se sont laissés persuader que je me ruais vers des horizons méditerranéens pour travailler. Qu’ils me pardonnent cette machination où je suis obligé pour écrire sans agitation et sans désordre. Rien d’intéressant ne vaut que je sorte de mon lit. Rien. Bonsoir, l’erreur.
Au moins, ne sonne plus, stupide. Il voit bien que je suis résolu de me taire. Ne va-t-il pas comprendre qu’il me gêne, ce carillonneur du tonnerre de diable ? Et ma foi, il n’y gagnera rien. La seule concession dont je sois capable, c’est de me rendre sourd avec les couvertures. Sonne, sonne maintenant, tu ne me gênes plus.
Je l’entends encore. J’entends la vibration grêle du timbre sur les cloisons et aussi le tressaillement ricaneur des meubles. Mon lit est secoué d’une façon imperceptible par ces ondes aiguës de la sonnerie électrique. Finissons-en.
Qui est là ?
Nulle réponse. Et on sonne.
Eh bien, que veut-on ? Parlez.
Du silence.
Je me lève. Je cours à la porte. Impossible de savoir s’il y a un seul quelqu’un ou plusieurs quelqu’uns derrière cette porte. A croire que la sonnerie chante d’elle-même.
Mais c’est idiot, répondez, que voulez-vous ?
J’entr’ouvre. On force la porte. Il fait tout à fait nuit sur le palier, et l’antichambre n’a qu’une ampoule masquée de rouge. Un homme se précipite. Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
— Vous êtes fou de me faire attendre ainsi.
Il crie presque. D’où vient cette voix rauque et si autoritaire ? Je ne connais pas cette voix.
— Habillez-vous.
Il ordonne. Comme si j’allais m’habiller à cause d’un individu qui se jette dans ma maison et qui sort d’on ne sait quelle ombre ! Je sais bien que je suis ridicule avec ce pyjama endossé trop vite, et ma stupeur muette et mon ébouriffement. Je suis ridicule, et puis ? Et puis, je suis ridicule, voilà tout. Je vais me coucher et dormir. Il faut d’abord expulser l’intrus. Quel ennui ! Je ne songe même pas à lui demander compte de son invasion. Qu’il parte, qu’il parte, et Dieu de Dieu, que je dorme !
— L’auto est en bas, mon cher. Je vous accorde un total de dix minutes. Allez, allez, chauffez.
Est-ce que je deviens idiot ? C’est pourtant réel qu’un monsieur entre chez moi tempêtueusement à une heure impardonnable et m’intime l’ordre de m’équiper pour le suivre. Et je ne trouve rien à dire.
— Vous ne vous pressez pas ? vous êtes malade ? Cela vous passera en route pendant que je vous conterai le détail de l’affaire. Ce sera la plus belle aventure de votre vie.
Il me regarde en face, de très près. J’ai l’impression que ses yeux entrent dans les miens, lentement, fortement, méthodiquement, comme deux lames froides. Il a des yeux gris, très gris et très pâles, dans un visage épais d’honnête bourgeois. Il est glabre, et banal avec excès.
Ce gros géant a une inexpression qui donne le frisson. Qui est-ce ? Je ne l’ai jamais vu ; car je me souviendrais de ces yeux intimidants, si je les avais vus.
— Pourquoi restez-vous à me regarder ?
Il sourit. Il est beaucoup plus effrayant quand il sourit. On est forcé de voir ses yeux quand il sourit, et ses yeux sont des abîmes.
Je murmure :
— Qui êtes-vous ?
Il pouffe comme un honnête compère qui se réjouirait d’une histoire grasse après le dîner.
— Sang de moi, s’exclame-t-il, je sentais bien que vous dormiez les yeux ouverts. Hop, mettez-vous sous la douche. Nous perdrons trois minutes encore, mais votre lucidité m’est trop précieuse.
Il ouvre la porte du cabinet de toilette.
— Monsieur est servi !
Et il tourne des robinets avec autant de décision que s’il avait toujours eu l’hospitalité de mon petit appartement.
Il rit avec plénitude.
— Comme il faut que tout cela importe, affirme cet hôte délibéré, pour que Cobral vous serve de valet de chambre !
Cobral ? Qui, Cobral ? Une minute, et je trouverai. Eh oui, je connais ce nom de Cobral, mais voilà une chose inouïe qu’un valet de chambre m’ose parler avec cette rude autorité. Qui prouve qu’il soit valet de chambre ? C’est lui qui le dit. Non, il ne le dit pas, j’ai mal entendu, et je sais exactement que le Cobral en question — mais où l’ai-je connu ? — n’était pas valet de chambre.
Au moins, c’est un audacieux, car me voilà sous la douche, comme un saint Jean naïf sous le baptême, sans que j’aie fait à ces excentricités la plus mince tentative de révolte. L’eau froide m’éclaire un peu l’esprit. Cobral parle toujours. Plutôt, il agit, et ne parle que de loin en loin pour rendre son commandement plus efficace. Il est irrésistible.
Voilà qu’il m’aide à ma toilette et qu’après la pluie de l’appareil, il me bouchonne aussi dextrement qu’un masseur professionnel. Il frotte seulement un peu dru et le sang me perle çà et là.
Je risque, à travers le halètement agréable du patient, une enquête modeste.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Il ne veut sans doute pas répondre. Il se dérobe par un :
— Je trouve impayable que vous ne m’ayez pas reconnu…
— Avouez, dis-je, mon cher monsieur…
— Et il m’appelle Monsieur, bouffonne ce terrible humoriste.
Pendant ce temps je m’habille. Que feriez-vous à ma place ? Je suis complètement éveillé, mon lit s’est refroidi, il n’y a pas de feu dans ma chambre, je n’ai plus qu’une envie : avoir chaud.
— Ce complet vient de Londres, constate Cobral qui considère minutieusement tous mes gestes.
Il ajoute :
— Moi aussi.
Je ris sottement.
— Vous venez de Londres ? Que c’est curieux !
Pourquoi ai-je dit cela ? Il n’y a pas de sens dans mes paroles.
Cobral va et vient par la pièce.
— Vous ne m’avez pas reconnu et vous êtes venu chez moi bien souvent… Vous avez pris une drogue pour dormir si absolument ? Moi je ne suis venu ici qu’une fois et je reconnais toutes choses.
Il regarde autour de lui avec des yeux de maître.
— Derrière cette porte, votre cabinet de travail. Vous n’y êtes jamais parce que vous travaillez très peu. Vous êtes un peu paresseux, et je sais que les journalistes travaillent n’importe où, n’importe comment et n’importe quand… Je ne m’explique pas, mon cher, pourquoi vous, journaliste, vous ne suivez pas les armées, celles d’Orient par exemple.
Je lui révèle :
— Je ne suis plus journaliste. C’est-à-dire que je ne suis attaché à aucun journal, en ce moment.
— Je le sais, autant qu’on peut le savoir, gronda-t-il. Serais-je venu si je ne le savais pas ?
Il plonge encore ses yeux dans les miens. C’est désagréable à un point qui ne se peut dire. Mais il se remet à sourire et à marcher.
Il s’arrête devant un petit meuble en marqueterie qui flanque mon chevet.
— Et ça, dit-il, me prouverait que vous n’êtes point un homme de cabinet. Il y a là-dedans le meilleur de vous-même et vous le tenez dans la chambre à coucher.
— Ce chiffonnier…
— Ce chiffonnier ignore les chiffons. Vous y consignez quelques manuscrits qui vous sont chers, inédits presque tous, des poèmes, des œuvres dramatiques…
— Des folies de jeunesse.
— Oui, vieillard trentenaire, de belles folies sans lesquelles je vous aimerais beaucoup moins. J’en ai fait de pareilles.
Il corrige, modeste :
— Pas aussi curieuses, à dire vrai, pas aussi curieuses.
Je me fâche presque :
— Vous parlez comme si vous aviez lu ces pages !
— J’ai lu, évidemment, je n’ai pas tout lu, mais j’ai lu, je dois dire que j’ai lu… On est Cobral ou on n’est pas Cobral.
Certes, c’est Cobral. Je commence à penser, moi aussi, que Cobral est Cobral. Un charmant colosse, apparu dans les meilleurs cercles il y a dix ans, sans histoire, sans âge, sans but, sans amis, accompagné du mystère le plus trouble et le plus désarmant. Périodiquement, on se rangeait à l’opinion des paisibles qui le considéraient comme un brillant aventurier — fouilleur d’or ou conquérant colonial — revenu à Paris pour y consommer doucement ses sous et ses journées. Périodiquement aussi, on s’effarait de lui qu’on trouvait mêlé à toutes les aventures du Paris criminel au moment qu’elles s’embrouillaient définitivement et qu’il les débrouillait avec tranquillité. Pas détective, peut-être, mais doué d’une invention si prodigieuse dans le romanesque qu’il semblait avoir créé lui-même des situations impossibles pour se donner la joie calme de les résoudre.
Très gentil, ce Cobral, que je n’avais jamais trouvé effrayant, moi. Mon goût pour l’inattendu me préservait de l’étonnement, soit, et il était si amusant à table. Je l’avais connu au restaurant, rue Drouot, où je rencontrais des amis duFigaroet Cobral venait avec l’un d’eux — ou avec la maîtresse de l’un d’eux, je ne saurais préciser — et nous nous étions pris de sympathie instantanément. Bien entendu, comme de toutes les amitiés foudroyantes, il n’en était pas sorti grand’chose, mais j’avais transformé en copie pathétique un lot de ses anecdotes, bien mieux pathétiques, d’ailleurs, que ma copie. Et je l’avais perdu de vue. Nous étions certains, je suppose, d’avoir fait très vite le tour l’un de l’autre. Ah non, je me rappelle que je dus partir à San Francisco et à Chicago, sous prétexte d’aider les représentations d’une œuvre musicale française — qui n’eut aucun succès, à cause du prix trop modique des places — en réalité pour étudier les mœurs du reportage transatlantique. Et au retour, plus de Cobral, à moins que je n’aie plus songé à lui. C’est bien possible, je m’étais absenté deux ans. Je revenais ardent et féroce comme un provincial qui veut tout dévorer, et je ne hantais plus les cercles et les pesages où mon Cobral s’était fait populaire. Puis des mois, et des mois, et la guerre…
Pourquoi soudain, en pleine nuit, cette apparition ? Et notre vieux semblant de tendresse n’explique pas ce ton impératif.
Il parle moins. Oui, il ordonne moins. Il voit que je m’habille. C’est ce qu’il voulait ! Il triomphe. Nous allons voir.
— Je vous conseille de prendre un cordial avant de partir, dit-il tout à coup.
Il s’imagine que je vais partir. Je me souviens qu’il aimait jadis les plaisanteries monumentales. Il n’a pas changé. Peut-être de visage, mais si peu. Je crois qu’il avait quelques cheveux gris aux tempes. Il est noir comme un tzigane. Il se teint et ça ne me regarde pas, et je peux aussi me tromper. Peut-être n’a-t-il jamais eu de cheveux gris.
Quel âge a-t-il ? Je me réponds aussitôt : cinquante ans, mais cela ne paraît pas. Qui me dit qu’il a cinquante ans ?
Il parle vite et net :
— Nous n’avons pas le temps de faire du thé… Ah ! sans votre encombreuse de douche, il eut été facile de jouer du samovar… Tant pis, mon cher, et adaptons-nous… Un verre d’alcool fera l’affaire.
— Je n’ai pas d’alcools.
— Vous manquez de mémoire… Je sais — dites que je mens — je sais qu’il y a de bonnes bouteilles sur le deuxième rayon de votre bibliothèque.
Il est déjà dans mon cabinet. Est-ce qu’il aurait exploré mon home durant mes absences ? Dans quel but ? Je n’ai rien et pas même l’ombre de rien.
Il revient sur ses pas pour me confirmer avant toute vérification :
— Sur le deuxième rayon, à gauche, derrière Tacite.
Et il ouvre les panneaux. Il crie joyeux :
— Voilà… voilà…
Mais il achève par un « oh » consterné.
— Je suis volé, gémit-il, les bouteilles sont vides.
Il revient.
— Vides, mon cher, vides, ah ! vous auriez dû les renouveler… Du curaçao, j’ai trouvé du curaçao et du kummel… ce n’est pas l’heure d’y toucher… Pourquoi n’y a-t-il pas de fine… ou de marc ?… Je vous dis que vous êtes un grand coupable… ou du whisky ?… vous n’aimez pas le whisky ? Si… à la bonne heure !… moi j’aime énormément le whisky… que faire ?
Il rit de nouveau.
— Je sais où il y a du bon whisky… Venez… vous êtes prêt ?… Allons venez… Je suis resté dix minutes de plus que je n’avais dit…
Il m’entraîne. Où allons-nous ? Attendez, Cobral.
— L’auto est en bas, je vous dis.
Je m’en soucie bien. Je ne sais même pas pourquoi je descends. Quelle heure est-il ? Cinq heures. Tout cela est insensé. Partons, ma foi, mais ce froid, ce noir, cet escalier noir où le brouillard s’est glissé… Allons, jetons-nous là-dedans. Je vous suis : Oui, je sais que l’auto est en bas, mais laissez-moi éteindre l’électricité. J’aurais dû mettre un mot sur ma table pour le concierge. Je lui dirai en bas ou je téléphonerai. Quelle course ! Trois étages en trois secondes. Donnez de la lumière au moins. Pas le temps ? Pas le temps ? Où allons-nous au fait ?
— Signer la paix, murmure Cobral.
— Signer quoi ?
Je crie :
— La porte…
Et je donne mon nom aux vitres closes de la loge.
La porte s’ouvre sur du noir.
Je suis de très mauvaise humeur. Je bougonne :
— Signer la paix… quel imbécile…
— Roulez ! ordonne Cobral.
Une auto ronfle, au bord du trottoir. Ses phares flambent soudain. Je tombe assis sur des coussins de cuir odorant.
Roulons.
Le vent nous plante de petites aiguilles dans la figure. Je suis transi. Cobral enfonce une grosse casquette bleue sur son front têtu. J’ai pris mon feutre, il ne tient pas, je l’ôte, j’ai froid, mais j’aime le vent sur les cheveux.
— Voulez-vous des lunettes ? offre Cobral.
— Non, je suis bien ainsi.
Un peu trop froid cependant. Mais Cobral me passe une couverture doublée d’hermine, tout à fait suave.
La voiture est découverte, sans une glace pour nous garantir. Voiture de course, de course et de luxe, et elle file, silencieuse, prudente, folle, avec ce paradoxe d’audace intelligente qui marque les félins. Blanche, à ce qu’il m’a paru, blanche comme un yacht de plaisir, et dans cette ombre matinale je retrouve d’anciennes impressions nocturnes de départ pour la pêche au large. Suis-je éveillé réellement ?
Cobral est enterré dans sa rêverie.
J’ai sommeil, j’ai faim et j’ai froid.
— Cobral…
Il sursaute et me regarde.
— Cobral, expliquez-moi…
Il sourit :
— Si vous avez froid, il y a encore un manteau.
Je proteste que je n’ai pas froid. Mais j’ose dire :
— J’ai sommeil.
Il hausse les épaules.
J’ajoute :
— J’ai faim.
Il rit et m’accorde, moqueur :
— Nous allons boire.
Quel est ce chemin que nous suivons ? Je pense avoir reconnu la rue de Châteaudun puis une masse vaguement éclairée : la gare du Nord, peut-être. La voiture a tourné brusquement, passé sous un pont du métro et ce sont les fortifications. Un arrêt. Cobral s’impatiente. Départ.
— Tout droit ? demande le chauffeur qui s’est retourné.
C’est un nègre, tout jeune, aux yeux tristes. Je dis que ses yeux sont tristes, mais c’est peut-être une imagination.
— Tout droit, approuve son maître, comme hier.
Je veux savoir.
— Que voulez-vous de moi, Cobral ?
— Hein ? — comme s’il tombait d’un rêve extraordinaire — mais je vous l’ai dit, mon cher.
— Cobral, ne vous moquez pas de moi. Il suffit que vous m’ayez fait lever à cette heure inepte. Je ne l’admets que si je vous suis utile ou nécessaire.
— Vous m’êtes nécessaire. Quelle question !
Il se frappe le front d’un geste quasi comique :
— N’oublions pas le whisky.
— Me direz-vous ?…
— Chut… Laissez-moi retrouver la boutique… Ah ! c’est là… Stop, Harry !
Halte devant une espèce d’épicerie aux volets hermétiques et sans lumières. Cobral donne un coup de poing sur la porte. Agitation à l’intérieur. Une tête à la fenêtre du premier. On parlemente. La porte s’ouvre. Cobral revient, s’assied et m’expose deux bouteilles de whisky. Ce sont de grands crûs. L’auto file. Tout cela a duré moins de deux minutes.
— Nous boirons à la maison, dit-il, comme je vais parler… Je crois qu’il y a des biscuits et des conserves…
Il baille. Un genre de rugissement taciturne.
— J’ai faim, moi aussi, soupire-t-il.
Si je n’étais si volontiers maître de moi, je serais exaspéré devant ce calme où il y a de l’ironie.
Pourtant je crie :
— A la fin des fins, voulez-vous parler, Cobral ?
— Tant qu’il vous plaira. Sur quel sujet ?
— Je vous donne ma parole d’honneur que cette farce a trop duré. Si je n’ai pas d’explication raisonnable dans une minute, je vous affirme que je vous lâche.
— Essayez.
Je sors un petit revolver de ma poche, un joli petit revolver qui fait plaisir à voir. Plaisir ? Non. Qui me fait de la peine, parce que c’est un souvenir. Mais en ce moment je ne pense pas à celle qui me l’envoya dans un coffret à bijoux, un jour que découragé de… Bon, je suis guéri et la petite arme est remarquable.
— Tiens, constate Cobral, j’en ai un presque pareil.
C’est vrai ; il le montre. Il le remet dans sa poche.
— Vous savez bien, ajoute-t-il, que vous ne vous en servirez pas.
— Pourquoi ?
— Il n’est pas chargé.
L’animal, le sacré garçon qui devine tout.
— C’est vrai. Et le vôtre ?
— Le mien non plus.
Il rit. Il ment.
Je rempoche mon artillerie.
— Et alors ?
Sans arme, je suis bien plus fort et il se laisse faire :
— Mon petit, ne vous mettez pas en colère. Je vous dis que j’ai besoin de vous et que je vous mêle à un événement prodigieux. Je vous l’ai annoncé d’une manière un peu sommaire, vraie pourtant.
— Pour qui me prenez-vous ?
— Accordez-moi cinq minutes. Je vous dirai tout ce qu’il faut. Vous n’irez même pas au bout du monde comme vous l’avez fait quelquefois. Je vous emmène à onze kilomètres de Paris. Et je vous promets de vous rendre à Paris dans une heure.
— Ayez des secrets si vous voulez, mais je ne vois pas ce que je fais là-dedans.
— Enfant, on vous dit que vous aurez l’honneur de terminer la grande guerre par la grande paix, et il vous faut des douceurs par-dessus le marché.
— Vous imaginez que je vais-croire ?…
— Vous n’avez rien à croire, vous n’avez qu’à savoir, et s’il faut agir, on vous le dira. C’est tout. Je consens à vous avouer que le bonheur des hommes m’importe avant toute chose, et que la guerre ne réalise pas, selon moi, ce bonheur. C’est pourquoi…
Ran !
Arrêt brusque. Quelque chose s’effondre devant nous.
Nous sommes sur une chaussée très large bordée de terrains vagues et d’usines. La route de Saint-Denis, probablement.
Nous venons de culbuter une petite carriole chargée de légumes, que traînait vers Paris une bourrique très âgée. Il n’y a rien de brisé. La carriole a versé, la bourrique est sur le flanc et la maraîchère, qui menait aux Halles toute cette fortune, nous montre les poings en criant. Cobral saute sur le pavé comme s’il voulait la tuer.
Il remet sur roues et sur pattes le véhicule et l’animal, et considérant les choux qui ont roulé dans le ruisseau :
— Rien de cassé, rien de perdu, tais-toi, ma petite vieille, je n’ai pas le temps de réembarquer ta cargaison.
La vieille crie encore tandis que nous nous éloignons, toujours aigrement vaporisés par la brise du matin.
— Mes compliments, dis-je à Cobral… Vous êtes d’une belle vigueur !… quels muscles !
Il fait celui qui n’entend pas.
— La guerre n’est pas le bonheur des hommes, reprend-il posément. Elle sert, probablement, à l’atteindre, mais le moment est venu, je crois, de la terminer pour en exploiter les fruits.
Quels enfantillages, et cela d’un ton sérieux de philosophe ! Cobral continue de s’amuser à mes dépens. Je le laisse faire. Ou bien je dors et c’est un rêve très excentrique, ou je suis éveillé et je l’obligerai bien d’interrompre ces balivernes avant longtemps.
— Vous me plaisez beaucoup, lui dis-je, en essayant de reproduire ce sourire supérieur et naïf qu’il affectionne… Parlez encore…
— Venez vite vous réconforter.
L’auto s’est arrêtée devant une grille. C’est un jardin, avec une villa que je devine dans les ténèbres. Cobral pousse le portail, court vers le perron, sort une clé de sa poche et m’ouvre la maison où il entre comme chez lui.
— Nous sommes chez un ami, dit-il.
Et il se démène pour m’offrir l’hospitalité.
Voyons, voyons ! c’est moi ? c’est Cobral ? c’est quoi ? C’est une histoire fantastique. Il n’est pas impossible, après tout, que je sois encore endormi. Je commence à être persuadé que je dors. Mais quand on fait des rêves de ce goût-là, on n’est pas près de s’éveiller. Hé là ! est-ce que je serais mort ?
Je suis malade peut-être. Je suis malade. Je n’étais pas malade hier en me couchant. Hier, c’était la pleine nuit, le matin bientôt. Je n’avais pas dormi, je vous le jure, quand cette brute m’a éveillé. Mais s’il m’a éveillé c’est que je dormais. C’est juste. Et s’il m’a éveillé, je ne dors pas.
Soit, je ne dors pas, mais quel conte invraisemblable ! Pauvre homme ! C’est moi qui le fais invraisemblable. Car je ne vois pas, sauf ce réveil et cette hâte, ridicule assurément, je ne vois pas de choses pour m’étonner. Je suis malade. Cela explique que je me sente si mal à mon aise. Il y a la petite fièvre de la peau qui n’a pas assez dormi, mais j’en ai vu bien d’autres. Que de nuits blanches ! Aucune n’a mis en moi cette inquiétude. J’ai une inquiétude lâche et déprimante par tout le corps. Ce n’est pas de la peur. Ne dites pas que c’est de la peur, je vous en prie. Je suis malade, et après ?
Et après, c’est ennuyeux. Cela me fait voir très mal des insignifiances. Rien sous mes yeux que de l’ordinaire et du médiocre. Nous sommes dans une salle à manger ou dans un fumoir, une pièce d’homme enfin. Très nu, très primitif cet intérieur qui n’est pas dépourvu de confort. Un confort solide, où le cuir, le cuivre et le beau bois font un chœur vigoureux. Les meubles sont beaux dans leur claire sévérité britannique. L’âme fait défaut.
Le velours des fauteuils est trop neuf, les coussins du canapé ignorent les fidèles empreintes, l’âtre semble résolu à n’avoir jamais de feu puisque jamais il ne favorisera une rêverie à deux — pieds aux chenets, — les lampes vous regardent, impersonnelles, avec une tranquillité de maître d’hôtel, et je parie que la table, l’écritoire et le buvard n’ont aucune idée de ce que peut être une lettre véritable. Cet homme-là ne doit correspondre que par télégramme et ne jamais s’asseoir. Cela ne sent aucun parfum d’amie, ni d’épouse. Cela ne sent pas non plus le tabac. Quel est cet homme qui habite sans chien, sans cigarettes, sans femme, une grande villa où il ne s’assied pas sérieusement quand il s’assied ? C’est Cobral ? Ce n’est pas Cobral.
Et si c’est Cobral, quelle importance ? Il peut bien me conduire chez lui, et je ne vois pas pourquoi je piquerais un point d’interrogation sur chaque centimètre carré de l’ameublement. Assez de chinoiseries, ne sculptons pas des cheveux qu’on se bornait jadis à couper en quatre, et conformons-nous à la mise en scène décidément neutre de cette maison. Pourquoi ne serait-ce pas la maison de Cobral ? Car il est homme à avoir plusieurs maisons, et celle-ci doit servir à — oui, je serais curieux de savoir à quoi peut servir cette froide installation. Toutes ces questions sautent à cloche-pied dans ma tête. Je veux ne penser à rien. Pourtant avant de fermer ma pensée et de mettre le verrou, je devine : « Ce n’est pas chez Cobral. » Je le devine, en me souvenant qu’il a dit : « Nous sommes chez un ami. » Chez qui ? Tout est à recommencer. Mais j’ai dit que je ne penserai à rien. L’ai-je dit ? J’ai pu le dire. Mais je pense, je pense, je pense à tout.
— C’est froid, mais ça chauffe.
Cobral a crié cela. Il a vociféré. Qu’il est joyeux, cet homme que je ne connais pas !
— Encore un verre ? C’est du sacré.
Encore un verre ? J’ai bu.
Voilà, j’ai bu, voilà dix minutes qu’il y a devant le fauteuil où je suis plié comme un solliciteur, un guéridon, — il est vilain ce guéridon — avec deux assiettes de poupée, une boîte éventrée decorned beefet les bouteilles de whisky et deux verres, et la lumière jeune d’un abat-jour annamite, et Cobral, Cobral en face, Cobral partout, Cobral qui me cache toute la chambre avec ses épaules de picador et sa tête pleine d’os ; — en voilà une énorme tête, sans chapeau, et ce front, hein, ce front inouï, trop de front, je vous le garantis — Cobral, qui boit son Dewar’s comme un gargarisme parce que la liqueur n’a guère le temps de passer, facile, par cette bouche qui dévore, détruit et exige d’inépuisables proies.
— Vous ne croyez pas que vous mangez trop, à pareille heure ?
C’est lui qui parle. Il parle, la bouche pleine. Il n’a pas envie de parler. Il a envie de manger. Il répète encore :
— Vous ne croyez pas que vous ?…
J’ai donc mangé ?
Machinalement, j’ai mangé. Vaincu par la contagion du broyeur qui me fait vis-à-vis ; j’ai mangé. Je n’aime pas cette viande opprimée, je n’ai pas faim. Je n’avais pas faim du tout. Et j’ai mangé.
Que se passe-t-il donc ? Est-ce en moi ou hors de moi qu’il y a de l’inattendu ?
Moi, je ne suis pas bien. L’estomac m’est un poids, comme une outre qui va me crever dans la bouche. La tête aussi est un poids. Lourde et vide, et gênante. On aimerait porter sa tête sous le bras quelquefois, comme le décapité des portails religieux, ou la poser dans un dressoir. Je suis paralysé. Je suis un ancien homme sans muscles, sans cœur, ni veines, sans âme, et je regarde un homme très bien portant et très tranquille qui me regarde aussi.
Je n’aime pas qu’il me regarde. Si je n’avais pas ses yeux si près, je ne serais certainement plus malade. Comme je dois être malade pour rester paralysé si longtemps !
Mais, hors de moi, tout n’est pas régulier. Je sens bien que je ne suis pas le seul en désordre ici. Il y a dans les choses, ou dans l’homme, ou dans l’atmosphère, un relent de désordre. Voilà qui ne va pas être réjouissant.
— Et d’une ! rugit Cobral.
Il pose délicatement la bouteille vide sur la brique du foyer. Pourquoi ai-je l’impression qu’il veut la manier comme une masse et tout fracasser ? Et me fracasser pareillement…
J’ai les nerfs en charpie.
Et je ris. Cobral ne me regarde plus. Je ris, je respire, je me porte bien… Que la vie m’est douce et comme cette brise est pure, qui se jette dans ma poitrine ! Ah ! revivre…
Cobral me regarde.
Je ris tout de même.
Il me regarde avec ses mêmes yeux intolérables. Il ne me gêne plus et je ris. Et je parle. Et je suis très content. Rien n’est voluptueux comme de s’éveiller tout à fait matin. C’est une joie.
— J’ai bien soif, mon cher.
A qui ai-je dit « mon cher » ? Je ne sais pas. Je sais que j’ai envie de rire et j’ai envie qu’il fasse jour. C’est tout ce que je sais.
Et il va faire jour. Les rideaux safran de la fenêtre prennent des tons vagues de vieille soie. Une buée d’aurore pauvre met du blanc derrière les fenêtres. J’aimerais que cela se fasse rapidement, et que ces lampes soient éteintes, et qu’on marche sur une route d’où l’on verrait des prairies.
Je ris. Je rêve. Cobral bafre toujours. Il est probable que je mange et que je bois encore. C’est trop laid : je n’en parlerai pas.
Qui est celui-ci ?
Nous sommes trois dans cette chambre. Je n’ai entendu aucun pas, aucun bavardage de serrure ou de porte, et un homme est entré.
— Bonjour, dit Cobral, qui ne se dérange pas.
L’homme lui serre la main et me sourit.
Je lui prends les mains, puisque je le connais et que je ne connais plus son nom.
— C’est lui, dit Cobral en me désignant.
L’homme est joyeux à ces mots. Il pose sa droite sur mon épaule et sourit de nouveau avec un charme déjà amical.
Cobral rit et me dit, en clignant vers l’inconnu :
— C’est lui.
Qu’est-ce que je fais là, moi ?