Sept heures.
— Vous n’êtes pas surpris de me voir ? dit l’inconnu.
Il a une voix moelleuse avec des heurts métalliques, une voix toute semblable à son regard, qui est tendre et dur comme celui d’un oriental légendaire. Des yeux fauves, des yeux généreux où passent des lueurs vives d’orgueil, de ces yeux gris qui semblent noirs et qui veulent donner beaucoup. Mais de ces yeux qui prennent tout.
— J’ai été si malade, soupire-t-il. Pauvre Nanni qui se mêle de souffrance et d’incapacité au moment où les autres vont agir. L’important est que mes deux ans de chambre close soient terminés et que je sois mêlé au bouleversement. Je viens bien tard. Non, pas si tard, puisque, après trois semaines de recherches j’ai trouvé la clef de l’issue. Aujourd’hui, ce soir, dans un moment, ce sera la plus grande heure du monde.
Il n’a pas bougé, engoncé dans sa molle et fixe attitude de nonchalance. Pourquoi me donne-t-il l’impression d’aller et venir par la chambre ? Des éclats rauques mettent dans la musique de sa voix un halètement mystérieux. Est-ce ma fièvre que je lui prête ? Est-il dévoré par une fièvre plus impérieuse que la mienne ?
— Tu ne manges pas, Nanni ? Tu ne bois pas ?
Il répond à Cobral :
— Non, j’ai pris ce qu’il me faut.
Il hausse les épaules, rudement, comme s’il secouait une crinière, et me considère profondément.
Puis il regarde Cobral :
— Je suis content que ce soit lui.
Et il se tourne vers moi de nouveau.
— Vous serez heureux d’avoir vu cela… même… même…
Il hésite. Il frémit. Il tape du pied.
— Ne pensons qu’à la gloire, crie-t-il… Je sais qu’il y a de la gloire, et rien que de la gloire, dans la nuit qui vient.
Il rit magnifiquement, et fier d’un rêve inexpliqué.
— Nous allons fabriquer une belle constellation… la plus fugitive… la plus éternelle… Ah ! Dieu…
Il rit encore. Puis il va à la fenêtre, écarte le rideau et cherche un paysage qu’il est seul à voir au delà du matin laborieux qui s’apprête.
Cobral vide son verre avec le geste qui termine une série. Puis il appelle :
— Nanni !
Nanni revient près de nous. Je remarque seulement que son vêtement a un aspect militaire. Les bandes autour des mollets font une élégance à ses jambes qu’il a courtes et minces, et détaillent ses pieds minuscules. Une veste de cuir jaune, avec, aux manches, des ailes brodées, des ailes blanches, de petites ailes qui semblent vivantes.
Nanni ? J’ai connu un aviateur…
En entrant, il a dû jeter sa casquette sur un meuble. Pourtant, cela n’est pas. Je me souviens qu’il n’avait pas de casquette. Tête nue, et des cheveux noirs, de copieux cheveux noirs presque lisses, je veux dire des cheveux qui n’ondulent pas naturellement, mais bouclés, un peu bouclés, à peine, à peine, une ou deux boucles de troisième ordre, — une chevelure qui casque la tête dont elle a pris la forme une fois pour toutes, mais où l’on voit que le vent a passé les mains.
Profil net et volontaire, visage très pâle aux yeux cernés de rêve et d’ambition, qui est-il ?
Je ne l’ai jamais vu. Je vous dis que ma mémoire n’est pas en faute. Je vois cet homme pour la première fois. Tout à l’heure, j’ai cru que ne connaissais pas Cobral. J’avais oublié son nom et cela me gênait pour reconnaître un visiteur surgi dans le réveil maussade de l’avant-matin.
Maintenant, je suis parfaitement lucide, mieux que lucide, les nerfs sous le fouet de la curiosité, l’esprit surexcité jusqu’à la passion, et cet homme me dit son nom. Je ne sais pas. Je ne sais pas qui est cet homme. Et je ne l’ai jamais vu devant moi.
D’où alors ce sentiment qu’il m’est proche ou que je n’ignore pas sa vie et sa valeur ? Comme je suis incertain aujourd’hui ! Nanni ? Quel est ce monsieur aux cheveux corses ?
— D’où viens-tu ? dit Cobral.
—J’enviens.
— Réellement ?
— Il fallait que je voie le château encore une fois.
— Trois nuits sans sommeil, marmonne Cobral, cela n’est pas bon du tout.
— Demain, demain soir, il y aura du sommeil.
— Et sache bien, repart Cobral, que tu n’auras pas trois minutes pour te reposer aujourd’hui.
— Que ferais-je de repos ? s’écrie Nanni… Du repos ! Du repos ! C’est là-haut que je me repose… C’est là-bas que je me reposerai… que fait-on aujourd’hui ?
— On te montre partout… On te montre à tous. A celui-ci d’abord.
Son doigt vers moi.
Je parle, enfin :
— Que voulez-vous de moi ?
Nanni plie sur ses jambes comme un jaguar sur ses jarrets. Sa voix bondit :
— Mon cher, je savais que vous étiez une âme impétueuse… Quelle joie pour nous que vous soyez venu ! Quelle joie pour vous !
— Je viens, dis-je doucement, mais je ne sais pas pourquoi.
— Je ne lui ai pas tout dit, brusque Cobral, mais il devine, il sent, il aime, il est nôtre, vois-tu…
— Généreux, crie Nanni, cœur généreux, front généreux, vois comme il nous ressemble. C’est bien celui qu’il fallait.
Cobral se lève.
— Tu ne bois pas ?
Et à moi :
— Vous non plus ?
Et il sombre du feutre où il n’est plus lui.
— Allons !
Je ne bouge pas.
— Où ?
Je ne bougerai qu’après une saine réponse.
— A l’appareil.
C’est Nanni qui parle. Je devine soudain que j’aimerai tout ce que fera Nanni. Je devine que Nanni me plaît étrangement.
Cobral aussi devine cela.
Mais il ordonne :
— Petit Nanni, il faut que nous soyons à Paris dans une heure.
— C’est bien court, proteste l’aviateur chagriné. Que devons-nous faire ?
— Nous préparer à déjeuner.
— Dès huit heures ?
— Tu es attendu à midi par Mmede Hocques, mais il y a quelqu’un qu’elle n’attend pas et que je veux voir près de toi… qui doit être près de toi…
Nanni écoute à peine. Il questionne avec indifférence :
— Qui ?
— Pretty Pray.
— Pretty ?
Nanni n’est plus pâle. Terreux, puis blême, puis semblable aux cires transparentes, il semble soudain n’être plus qu’une ébauche de sa propre image, une ébauche où les traits indiquent celui que la couleur précisera.
Il murmure :
— Pretty…
Et il se tait.
Et il murmure encore :
— Pretty…
On jurerait que ses lèvres n’ont pas eu un mouvement pour former ce nom. Et il n’y a pas d’intonation, haine ou tendresse, pour souffler :
— Pretty.
Un souffle, oui, un souffle de mourant.
Je souris cependant et je dis :
— Pretty Pray… La petite Sainte ?…
Nanni me dévisage de ses yeux tout à coup glacés :
— Vous connaissez… mademoiselle… Sainte…
Je lui ai fait de la peine en citant familièrement ce surnom de Pretty. Ses amis intimes la nomment Sainte, ou, en badinant MlleSainte. Mais je peux dire : la petite Sainte, sans offenser personne. Je l’ai vue débuter, cette douce comédienne, et elle a de l’amitié pour moi.
Je voudrais pourtant que Nanni soit apaisé. Si je savais ce qui l’a ainsi abattu ? C’est peut-être une ancienne union que ce nom a évoquée. Bah ! je le saurais, je sais presque tout ce que Sainte a fait sur terre depuis qu’elle y tient tant de place. Quel être surprenant !
— C’est une amie… pour vous… une amie ? ai-je demandé prudemment.
Nanni réfléchit. M’a-t-il entendu ? Il écoute quelqu’un en lui-même.
— Oui et non, répond-il… C’est une femme charmante…
Il médite encore bizarrement et conclut :
— Charmante… sympathique… charmante…
Et il appelle :
— Holà, Cobral !… Vas-tu nous faire attendre ?
Cobral est déjà à la grille. Il rit. Je crois qu’il ne s’étonne de rien, même pas de Nanni. Peut-être est-il habitué à lui.
Nous courons vers la grille. Le brouillard flotte comme une vague impalpable où se marque un sillage derrière nous.
Quels sont ces gens ? Qui suis-je ? Je ne sais plus ce que je sais, ni ce que je dois savoir.
L’auto est rangée devant la grille. Elle est très belle, longue, blanche, sentant la souplesse et l’agilité. Le nègre, accoté à un arbre du trottoir, ne prend pas garde à nous.
Cobral nous guide. Nanni m’a pris le bras. Au delà de la route, une plaine. Encerclant un champ immense, des barrières. Et loin, au milieu de cette piste rudimentaire, des hangars. Un grand nombre de hangars.
Cobral pousse une porte basse. Nous voilà dans le champ. Les pluies récentes ont laissé des flaques de boue que le brouillard tiède entretient.
Nanni a son fier sourire maintenant. Moins franc qu’à sa venue, un sourire mince de savant, un sourire qui se tait. Il pense. Il parle. Ce sont deux actes sans communion. Il ne pense pas à ce qu’il dit. C’est curieux. Tous ces mots sont des prétextes à de petits drames. Ceux de Cobral aussi. Et moi, ne suis-je pas tout un drame parmi ces drames ?
La boue jaillit sur bottines et bottes.
— Vous pensez au dégel, Nanni ? crie Cobral toujours en avant et qui se retourne…
— Le dégel ? ricane l’autre… ah ! ah ! oui le beau dégel décoré d’ornières magnifiques… Quels canons ont passé là ?
Il s’arrête et, grave, murmure :
— Le dernier canon… voir passer le dernier canon pour la dernière fois… et que ce soit la fin de ces rudesses…
Nous repartons. Il s’arrête encore :
— Le dernier héros… voilà… le dernier… On vient de voir trop de héros… c’est certain… trop de héros… Il faut des hommes maintenant…
Il se prend la tête à deux mains :
— Pensée qui ordonne… pensée de bonheur et de calme… ah, mon ami, quel printemps régnera désormais dans l’âme du monde !… Et c’est nous… nous trois… Je l’ai tant rêvé !… J’ai été malade d’ambition… c’était trop lourd le poids de ce désir… j’ai été très mal… très mal, vous le savez… et tenez, je voudrais… écoutez… c’est tout simple ce que je vais faire… si… si… puéril… normal… et cela paraîtra géant… disons héroïque… supposez : héroïque… alors je voudrais, je veux bien être un héros… un héros… le dernier… mais je serai le premier homme… C’est pourquoi je veux en revenir, pour voir… pour être… vous comprenez… pour être… pour être…
Il fronce les sourcils :
— Je veux revenir pour être oublié… Qu’on ne sache pas dans l’avenir qui je suis… Les autres, les anciens, les héros des temps héroïques, ne les oubliez pas. Oubliez Ugo Nanni… Ce n’est pas un héros… Ce n’est plus un héros… C’est un homme… Et tous les hommes ne sont que des hommes… Il le faut… venez… il le faut, il le faut…
Cobral nous a devancés de plusieurs centaines de mètres. Je le vois disparaître derrière un hangar monumental.
— C’est là, indique Nanni, je suis content de vous le montrer. Demain, au retour, on le détruira. Vous verrez…
Et il ajoute confidentiellement :
— Couvrez-vous, et d’importance… cette nuit… Vous ne savez pas comme il fait froid… Couvrez votre tête… vos oreilles… Moi, je ne peux pas… j’ai trop d’agitation dans le cerveau… comme si ma tête flambait… je crois, d’honneur, que ma tête flambe… C’est ce qui me fait aller dans le vent… ne pensez-vous pas que le vent attise la flamme… J’ai peut-être un panache de feu là-haut… là-haut…
Il se hâte et m’entraîne. Je me plais infiniment avec ce garçon incompréhensible. L’énigme trépidante de ses paroles me saoule comme un vin trop neuf. Je suis persuadé qu’il prépare des audaces terrifiantes. Tout, de lui, me sera naturel et sympathique. Même d’être victime de ses outrances.
Voici le hangar.
Voici Cobral.
Voici l’aigle.
Pourquoi ai-je pensé ce mot : « l’aigle ! » Je suis devant un biplan, un classique et énorme biplan, avec cet échafaudage d’ailes qui évoque un transport à deux ponts. Pourquoi « l’aigle » ? Le journalisme a popularisé le cliché de « l’oiseau » que nos reporters emploient à pleins tiroirs pour poétiser — ou alors, pour quel insuffisant synonymat ! — l’aéroplane. Et ce biplan mathématique et exact n’autorise même pas le pauvre travestissement du mot, puisqu’il est posé, sans envol, sur ce coin de terre comme un théorème sur le tableau noir.
« L’aigle. » J’ai pensé aux ailes festonnées des aviatiks. Et ainsi, c’est ainsi, j’ai toujours eu cette faiblesse de disserter mentalement sur les exclamations intérieures qui me semblent intempestives.
— Ho ! Nanni, qu’est cela ?
Je regarde quatre cartouches tricolores peints sur chacune des quatre ailes tendues. Les avions français portent toujours ces cocardes nationales, mais il n’y a point de lettre à l’ordinaire. Qu’est-ce que ces lettres ?
Nanni, qui allait vers l’appareil, revient.
— Que demandez-vous, ami ?
Le vent qui s’est levé remue doucement quelques mèches de sa chevelure. Il en a le front obscurci. Son menton de chef est plus volontaire que ses yeux, qui semblent commander pourtant. Il a sa voix chaude, nette, rapide aussi.
— Que demandez-vous ?
— Ça… qu’est-ce que cela ?… il y a des lettres sur les ailes… pourquoi cette lettre ?… pourquoi cette lettre quatre fois ?
Il rit de bon cœur.
— Je ne peux écrire mon nom tout entier, je pense.
— Oui, oui, dis-je rêveusement, mais cette lettre sur ce cercle victorieux… Je ne peux pas oublier les meubles de la Malmaison… de Compiègne… de Fontainebleau… C’est prodigieux… ah, j’ai été témoin d’un prodige… J’ai cru voir cette lettre comme si… je l’ai vue ailleurs et ne l’ai pas vue depuis… Du moins, la voir sur une chose de guerre, quel prodige…
Y a-t-il une réponse dans ses yeux ?
Il n’est plus auprès de moi. Il est aux pieds de l’avion et touche avec une sûre négligence d’amoureux tous les détails de son fidèle.
Je regarde Cobral qui se tient opiniâtrement loin de nous. Je regarde Nanni et les aides qui inspectent l’aéro avec leurs mains sèches et des yeux de rats. Je regarde l’aéro, solide, léger, précieux, brutal, sans âme, sans élan, sans défaite, attente insensible du moteur et de l’espace qui feront de ces ailes des ailes.
Il y a sur chacune des ailes une lettre. Je suis émerveillé de cet « N » qui pose un lourd éclair d’encre sur les cocardes tricolores. Pourquoi suis-je émerveillé ? Nanni a eu la fantaisie de baptiser son aéro d’une initiale, la sienne, quadruplement. Quoi d’émerveillant ?
Je viens d’être ému, vous le sentez. Vous l’êtes aussi, peut-être ?
Je suis mécontent d’être ému. Bâtisseurs de ténèbres ! Qu’ai-je cherché ? qu’ai-je trouvé ? Je voudrais bien qu’on me guérisse de cette tare. Ce n’est pas une maladie : c’est une tare et je doute qu’on me guérisse. Quel tourment de me créer des stupeurs et des enthousiasmes, basés sur des nuages d’où je retombe à tout moment. Ne suis-je pas grotesque d’avoir lancé mon souvenir sur des pistes légendaires et mortes qui ne revivront pas ? J’ai honte d’être ému. Je veux cesser de l’être. Je veux parler à quelqu’un. Je vais parler à Cobral.
Où est-il ?
Derrière l’aéro ? Peut-être s’enquiert-il de ce qui m’a étonné. Que lui dira-t-on ? Nanni a, de son aveu, marqué l’initiale de son nom sur les ailes. Cobral n’en saura pas davantage. Eh quoi ! il le sait déjà. C’est un ami de Nanni, un habitué de la villa, et sans doute, du hangar. Pourquoi s’étonnerait-il lui aussi ? Un aviateur militaire a de droit l’insigne de l’aviation française. Et peut-être lui est-il permis de le signer ou de le chiffrer. Ce n’est que de la bravoure, cette identité voyante — et vue. Pardon, pardon, je n’ai pas dit qu’il fût aviateur militaire. Je ne le sais pas. Comment le dirais-je ? Peut-être même — que décider ? — n’est-il pas français ? Je vais trouver Cobral qui m’éclairera.
— Il est né en France et il est mobilisé.
Cobral me répond, qui était derrière moi. Ai-je exprimé à voix haute mon embarras ? Il répond à ma pensée. Il répond distraitement, sans quitter des yeux le biplan.
— Il est né en France.
Je dis vivement :
— En Corse ?
Cobral me regarde avec étonnement, puis s’occupe à nouveau de l’appareil. Lentement, il proteste.
— Non. Pas en Corse. En Touraine, je crois : je sais qu’il est né près de Paris. Pourquoi voulez-vous qu’il soit né en Corse ? C’est enfantin.
Il prend un journal dans la poche et le déploie. Il reprend.
— Son nom vous trompe. C’est qu’il est d’origine italienne. Il en est très fier, parce que sa famille est fière de son ascendance très purement latine. Son parrain lui a donné le prénom d’Ugo.
Il baille et parcourt le journal comme s’il y était obligé et que ce lui fût un vrai supplice. Il murmure des mots que je n’entends pas.
Enfin il articule :
— Rien. Rien.
Et soudain :
— Vous connaissez ce journal ?
— Quel est ce journal ?
Il tourne une page pour regarder le titre de la feuille. Il l’a — oh ! — oublié.
Lui, peu intéressé :
—L’Exigeant.
— Oui, c’est un bon journal, un journal du soir… Je connais des gens là-dedans… Certainement, je connais… je connais… que voulez-vous faire ?
Il jette encore une fois les yeux sur la feuille.
— C’est le numéro d’hier… Il ne donne pas les spectacles… Je voudrais savoir ce qu’on joue ce soir, dans les théâtres…
— Je peux vous renseigner peut-être… J’avais pensé, moi aussi, aller au théâtre ce soir… j’ai tellement travaillé la dernière nuit…
— Vous n’irez pas.
J’ai mal entendu. Il n’invente pas cependant. Il a dit ça très bas, et très vite.
— Est-ce que Pretty Pray joue ce soir ? demande Cobral, indifférent.
— Je ne sais pas… Je crois qu’elle est sans engagement… A moins qu’elle ne paraisse dans un concert de charité.
— Je ne vois pas la nécessité de savoir tout cela, jette-t-il sèchement.
Cette brute est un maniaque. J’ignore sa manie. Mais il a le ton coupant des maniaques, dont la volonté n’a plus d’ampleur forte. Une volonté à ressort.
— Eh bien, reprend-il en souriant, vous êtes tout à fait bon… C’est àl’Exigeantque vous me mènerez… Nous y ferons une édition spéciale… vous y signerez l’article… Il est fait depuis longtemps.
Je ris bruyamment.
— Que vous êtes nerveux, reproche Cobral. Ménagez-vous jusqu’à ce soir. Mais je ne crains rien… Vous êtes un homme extraordinaire. Extraordinaire.
La colère me guette. J’ai une envie farouche de le prendre au collet et de regarder ses yeux, tout le temps qu’il faudra pour savoir ce qu’il y a dedans.
C’est lui qui me prend au revers de mon pardessus et qui explique doucement :
— Nanni vous aime beaucoup. Je ne savais pas qu’il vous connaissait. Il vous a vu ? Rappelez-vous. Ugo Nanni, vous le connaissez parfaitement…
Il ôte de mon col un fil blanc. Il a une main puissante de démolisseur sportif. Il a des gestes incomparables de légèreté. Et il laisse mon col et mon pardessus et mes yeux où il recommençait à traîner les siens, et il regarde Nanni s’activer près de l’aigle.
Oh ! encore ce mot ! « L’aigle ! » « l’Aigle ! » Mais pourquoi l’Aigle ?
— Nanni aurait été un grand homme pendant ces mois de guerre… un grand homme, mon cher… mais il était malade… il ne sortait pas… on ne le laissait pas sortir… il est guéri… il a fallu beaucoup de démarches pour le faire mobiliser… C’était un aviateur prestigieux… il a même brisé beaucoup d’appareils… il ne s’est pas abîmé… jamais une égratignure… ah, un grand homme… un grand homme… quelle vaillance… quelle modestie… il n’y a que trois jours qu’il a repris ses vols… il a été droit au but… Je n’espérais pas trouver un collaborateur si splendide…
Il réfléchit. Il complète :
— Les autres seront très bien aussi.
Il cherche mes yeux.
— Vous surtout.
Je crie :
— Ah, mais… Ah mais… quoi ?…
Il dit, dans un gros rire :
— Moi aussi.
Et il appelle :
— Nanni ?… Nanni ?…
Se tournant vers moi :
— Vous connaissez Pretty Pray ?… Je ne sais pas qui elle est… je la vois quelquefois… j’ai un service à lui demander… Allons vite, et ne dites pas de mal de moi devant elle. D’ailleurs vous ne pensez pas de mal de moi. D’elle non plus, je le sens.
— De qui ? s’informe Nanni qui nous rejoint.
— De Sainte, répond Cobral.
Nanni ne tressaille pas, et son visage ne témoigne d’aucune émotion.
— J’oubliais que nous devions la voir, murmura-t-il.
— Viens, Nanni. Es-tu prêt ?
Il semble transfiguré.
— Tout est prêt… Allons…
Pourtant il hésite et s’arrête.
— Que veux-tu ? dit Cobral.
— Est-il indispensable que je la voie ?
— Oui.
— Ce sera très dur.
— Oui.
— Tu réponds de moi ?
— Je réponds d’elle. Toi, tu réponds de toi.
— Si je le croyais ! Tu ne sais pas, Cobral, comme il est grave que je la rencontre aujourd’hui… je ne l’ai pas vue… depuis… depuis… ah ! que de mois…
— Rien n’est mort.
— Rien n’était né.
— Tout naîtra peut-être.
— Je sais que non, Cobral, et cela me fait peur. Pourquoi m’obliges-tu à la voir ?
— Tu la verras plusieurs fois aujourd’hui.
— Si je viens à bout de ces minutes, je serai… je serai…
— Tu seras un homme.
Cobral commande.
Nanni a dans le regard une exaltation de martyr. De quoi, de qui est-il l’apôtre ?
Nous allons vers la route. Minuscules, tous les trois, au milieu du terrain d’aviation. La boue s’acharne. Nous ne nous apercevons plus de rien. Moi, je suis passionnément une tragédie que le front de Nanni me révèle entre deux bonds de sa chevelure.
— Nous allons chez elle, dit Cobral, sans le regarder, nous allons chez Pretty pour une chose grave. Il faudra que tu sois très fort.
Nanni, dans une acceptation sereine, murmure :
— Je crois que tu peux me demander l’impossible… Je pourrai l’impossible… l’impossible, si tu veux…
— Je ne te demande que l’immobilité, continue Cobral qui marche toujours, les yeux loin de nous.
— L’immobilité ?
— Si tu crois… si tu vois… que… que ton ami Cobral… au cours de cette journée… agit… pour un autre… comprends-tu ? pour un autre que toi… es-tu capable de…
— Pour elle ?… Pour un autre ?…
— Peut-être… elle… et un autre…
— Et toi, tu aideras ?
— Oui.
Nanni va s’arrêter. Il respire un peu plus durement.
Cobral demande :
— Eh bien…
— Eh bien, je ferai ce que tu voudras.
— Es-tu capable de ne pas te trahir ?
— Je ne me trahirai pas.
— Es-tu capable de ne pas souffrir ?
Nous marchons en silence. Nanni a sur les lèvres — comme elles sont pâles, ses lèvres ! — un pauvre sourire. Il voudrait donner un ton plaisant à ce qu’il dit. Il ne peut même pas parler.
Et puis, tous les muscles de l’âme tendus à le tuer, il répond tranquillement, comme s’excusant d’une distraction :
— Au fait, je ne souffrirai pas.
L’auto nous emporte vers Paris.
La mairie du Bourget porte huit heures et demie sur son horloge.