Neuf heures.
Cobral assiège la porte de Pretty aussi rudement que la mienne. Quelle catapulte ! Nanni et moi sommes encore dans l’ascenseur, et lui qui a monté l’escalier en quatre bonds, carillonne, carillonne comme il tirerait le canon.
Une femme de chambre. Cobral la bouscule. Il entre. Nous le suivons. Il disparaît. Nous demeurons dans l’antichambre, la camériste nous regarde, stupide. Des portes claquent. Je n’aime pas ces façons d’entrer chez les femmes.
Une voix. C’est Pretty.
Elle est furieuse. Je suis content. Elle vient. Je suis exaspéré des manières de Cobral. Je retrouve d’un coup ma colère du réveil. Je me fâcherai !… Nanni est muet. Il va pousser la porte du palier que la femme de chambre, effarée, a oublié de refermer.
Pretty est furieuse. Pretty est grandement furieuse. Elle crie. Je ne distingue pas les mots qu’elle dit. Je reconnais sa voix de théâtre. Sa voix des jours où elle dit des choses lyriques.
Cobral revient. Il sourit. Je ne me fâcherai pas. Je ne le giflerai pas. Je ne l’étranglerai pas. Il sourit comme un bonhomme qui aurait pris un goujon — vivant — après douze heures de faction à la ligne.
— Entrons là, dit-il.
Et il se jette dans un boudoir où il nous offre des sièges. Audace. Ah, brute !
Presque aussitôt, Pretty.
Elle mérite qu’on l’appelle Sainte, ce matin, car elle est un petit charme parfait. Pas coiffée, pas maquillée, les yeux gros, elle sort du sommeil et du lit, et dans son peignoir rose on dirait une gosse d’album anglais qui va voir à la cheminée ce que saint Nicolas a semé dans ses socques. Bonjour, Sainte.
Pretty ne me tend pas la main. Elle ne voit pas Nanni. Elle ne vient que pour Cobral.
Toute frémissante :
— C’est trop long ? crie-t-elle, c’est trop long, n’est-ce pas ? de m’envoyer la femme de chambre et d’attendre que je vous fasse entrer ?… Dans ma chambre !… dans ma chambre !… vous !… vous !…
Cobral est un mufle.
Mais il sourit.
— Est-ce que vous avez l’habitude d’entrer chez les gens ?… de faire la lumière ?… de les tirer du lit ?… et d’éclater en paroles saugrenues ?… si c’est votre genre, il faudra…
Je risque :
— Oui, c’est son genre… Exactement son genre.
Pretty me regarde.
— Vous ici ?… Vous pratiquez le même sport ?… Eh bien, vous me plaisiez beaucoup mais je me demande si vous n’êtes pas aussi un…
Quoi ? Elle freine. Il est temps… Elle a vu Nanni. Elle s’apaise.
— Bonjour, monsieur Nanni, comment allez-vous ? Je suis contente de vous voir chez moi.
Nanni s’entrave dans une salutation précieuse. Pretty nous interrompt.
— Je suis dans un état de rage… inexprimable… je ne sais comment cela passera… il y a visite et visite… on ne viole pas une maison…
— Ne vous emportez pas, dis-je, et songez que Nanni et moi sommes restés à la porte.
— Enfin, s’exclame-t-elle, que diriez-vous si l’on vous éveillait de cette façon-là ?
— Je dirais… je dirais…
— Ma chère amie, décide Cobral, nous perdons du temps.
— Le mien.
Elle tape du pied, gentiment.
— Il faut que je vous parle, dit Cobral, qui ne sourit plus.
— Vous attendrez mon bon plaisir.
— Peut-être.
Elle est partie. Nanni est impassible, résolument. Cobral prend un livre sur la petite bibliothèque et le feuillette comme si Pretty n’était pas brusquement disparue, ou comme si elle n’était jamais venue dans cette pièce.
Tout y est bleu et gris. Beaucoup de statuettes. Une chaleur intime. Sur la fenêtre qui découvre les Tuileries et la rue de Rivoli, se profile un Dionysos de marbre. Des livres, des livres. Des fleurs. Une gerbe de mimosas, bientôt fanés mais dont la saveur lourde — une fleur qu’on respire avec la bouche — étourdit.
Nous sommes chez une femme intelligente et qui aime la vie. Pretty me plaît beaucoup.
Cobral se lève et sort du boudoir.
Une sonnerie bientôt. Sonnerie qui insiste. La femme de chambre vient. Elle n’est pas remise de son affolement. Pauvre petite, comme je la comprends. Est-ce que je suis remis de cette matinée hâtive ?
— Mademoiselle attend ces messieurs.
Elle nous mène à la chambre de Pretty. Jolie chambre pensive où il n’y a pas trop de meubles et pas trop de dentelles. Ce n’est pas une chambre d’actrice, Dieu merci. Mais que fait Pretty ? Elle s’est recouchée. Paresseuse !
Cobral est assis déjà près du lit.
Pretty nous fait un sourire. Elle a retapé sa coiffure et s’est inondée de poudre. Elle est armée de pied en cap. Pourtant je ne conçois pas qu’elle nous reçoive si familièrement.
Mais comme si elle me devinait :
— Je crois que ma classique pudeur est très en déroute ce matin… Tant pis pour moi, je n’ai pas le courage de rester debout à ces heures sensationnelles. Asseyez-vous… Prenez ce fauteuil, Nanni, et approchez.
Elle lui rit fraternellement.
Il s’oblige à sourire. Il y réussit. On dirait de ces sourires peints sur marionnettes ou sur ces figures, dans les foires, qui sont aux boutiques dites « Massacres ».
— Que me veut-on ?… Fumez si cela vous amuse… Ce me sera agréable…
Cobral parle :
— Pourquoi ne jouez-vous rien actuellement ?… je sais, je sais… la guerre… eh bien c’est la raison de faire de la belle besogne… vous ne trouvez pas que « ceux qui restent » abusent du café-concert et de la revue à petit spectacle… triste, triste… Donnez-leur des chefs-d’œuvre… c’est-à-dire vous-même… assez de femelleries…
Pourquoi ces banalités ?
Mais il les distille subtilement. Il flatte. A la réflexion la flatterie est grossière, mais il la détaille en grand acteur. Pretty n’a pas du tout l’air de l’entendre. Elle est dans le ravissement. Petite Pretty, qui aime renier ses anciennes idoles, quand on l’y invite adroitement.
Idoles, non, je ne peux dire qu’elle ait eu pour idoles ses buts oubliés et son répertoire de début. Pretty Pray n’est pas une vieille dame ; mais elle a vingt-quatre ans et, depuis six ans, elle a vu bien des choses. Elle a débuté dans une bonbonnière, où l’on affichait des polissonneries. Elle passait pour Anglaise. Il est vrai qu’elle est née à Cricquebœuf et qu’elle est blonde. Elle a travaillé ensuite la tragédie racinienne au Conservatoire. Impatiente d’attendre des prix et des récompenses, elle est revenue aux légèretés, et le music-hall a connu des sketches où elle chantait et dansait intrépidement. Mais je ne vous conterai pas sa carrière. Vous la connaissez mieux que moi. Un jour, le hasard l’a jetée dans les bras d’un faiseur de drames littéraires et, souple comme un courtisan, elle a saisi en un tour de main des intentions et des idées que ne lui avait pas apprises son début sans envergure. C’est depuis ce temps-là qu’elle aime être appelée Sainte par ses amis. Je la soupçonne de haïr son nom réel de Pretty Pray, qui est un peu badin pour cette amie des poèmes sérieux et des comédies pathétiques.
J’aime bien l’appeler Sainte.
Si elle l’osait, elle se ferait afficher sous ce nom quand elle joue.
— Vous êtes très attachant, Cobral, mais je ne pense pas que vous me jetiez à bas du lit pour me parler du théâtre à venir et de la moralité des civils, n’est-ce pas ?
Un rayon de soleil coule par la fenêtre. Un soleil convalescent.
Je n’aime pas qu’elle parle à Cobral comme à un ami. Où se sont-ils vus ? Je croyais connaître la vie de Sainte, et je l’ai vue assez souvent ces dernières semaines pour savoir quels sont tous ses amis actuels. Je suis un sot, voilà. Comme si, après les plus généreuses confidences de n’importe quelle femme, il ne convenait pas de se demander : « Quelles choses importantes m’a-t-elle cachées ? »
Trop souvent, Sainte m’a dit : « Je n’ai pas de secrets pour vous. » Elle a dû me taire les plus beaux détails, avec délices.
Cobral abuse de ses éclats de rire. Il sera bientôt visible pour tous que c’est de l’imitation.
— Ma chère amie, dit-il gaiement…
Oh, comme ces façons affectueuses m’insupportent !
— Ma chère amie…
Pourquoi m’insupporter ? Les amis de Sainte me doivent être aussi étrangers que les deux ou trois petites passions de son petit cœur. C’est vrai que je n’ai jamais pensé à son cœur, ni à tout ce qui s’ensuit, mais son amitié m’amuse. Donc je suis jaloux de ses amitiés nouvelles.
— Ma chère amie, ma visite précipitée a deux mobiles…
— Mon réveil et ma colère.
Il fait à cette plaisanterie un succès de joie indulgente.
— Non… une invitation à accepter… Un service… à rendre.
— Vite, parlez-moi de l’invitation…
Et elle bat des mains avec un enthousiasme parodié.
— J’ai un service à vous demander… reprend Cobral… c’est moi qui vous le demande… mais au nom d’une cause considérable… considérable… comme vous le diront ces messieurs.
Sainte, qui croit à une farce, nous interroge des yeux. Nous demeurons impénétrables.
— C’est un très gros service… que vous pouvez me rendre… nous rendre… facilement…
— Eh bien, dites de quoi il s’agit, et je vous répondrai.
Elle s’impatiente. Cobral semble disposé à prendre son temps maintenant.
— J’ai eu entre les mains, narre-t-il, un programme de la matinée que donne aujourd’hui l’Union Cordiale… Une belle manifestation franco-anglaise… vous y paraissez… Cela me fait plaisir… Le Président de la République vous applaudira…
— Ce n’est pas la première fois, rétorque Sainte, et les ministres aussi. Il y aura des ministres…
— Cela est improbable, se moque Cobral, car c’est grande séance à la Chambre… les ministres y seront tous… ils y seront tous… tous… vous ne le saviez pas ?
— Comment le saurais-je ?… Les événements politiques me sont inconnus.
— Inconnus ? Inconnus ?… Et les hommes politiques vous sont inconnus ?
— Evidemment… vous posez des questions… des questions…
— Je ne demande rien… Vos secrets sont à vous… Je ne vois pas pourquoi je voudrais vous les prendre… Je ne les prendrai certainement pas…
Cette conversation me paraît bête et misérable. Nanni ferme à demi les yeux. Est-ce pour ne pas la voir ? Est-ce pour mieux la voir ? Elle est très belle, notre blonde Sainte, accoudée à l’oreiller ; si elle est plus belle encore dans le cœur fougueux de Nanni, comme elle doit être belle !
Elle se tait, agacée par le ton sournois de Cobral. Elle dit avec un peu d’aigreur :
— Cobral, vous êtes ennuyeux… si vous avez quelque chose à me demander, demandez.
— Que direz-vous tout à l’heure à la matinée du Trocadéro ? C’est au Trocadéro, n’est-ce pas ?
— Oh ! cet homme qui répond aux questions par des questions… Oui, c’est au Trocadéro…
— Merci… Quels poèmes direz-vous ?
— Je ne sais encore… Le programme porte : « Poèmes » par MllePretty Pray.
— Poèmes de qui ?
— De quelqu’un qui me plaira… Si je savais qui me plaira d’ici la matinée, j’aurais un bonheur de première classe.
— En attendant, vous êtes nerveuse… Donc vous direz des vers…
— Oui, oui, oui et oui… des pauvretés sans doute… Parce que les poètes m’ont tout l’air d’être au garage depuis qu’il leur faut célébrer des faits au-dessus de leurs petites histoires…
— Pretty, vous êtes injuste… Les poètes ont toujours été ceux qui peuvent le mieux exprimer la séduction ou la douleur de la vie quotidienne… Ils n’ont pas changé… Il n’y a plus de vie quotidienne, il y a un trou dans l’espace et dans le temps, cratère inquiétant dont les vapeurs annoncent le dernier cercle de l’enfer — ou le premier… Dante est mort, chère amie, et les bons jeunes gens qui écrivent ont assez de peine à écrire en français… si vous leur demandez de penser par surcroît…
— Il y en a sans doute qui ont d’autre but que des rimes insensibles et du bruit sous les mots ! Qu’ils viennent !
— Je viens.
— Quoi ?
— Pretty, vous serez un ange… Pretty, je vous nommerai Sainte avec des inflexions mélodieuses si vous déclamez ceci à la matinée du Trocadéro.
— Qu’est-ce qui vous prend ?
Je suis plus stupéfait que Sainte. Cobral tire de son portefeuille un beau papier de format princier, plié en quatre, qu’il tend à Pretty. Cobral serait poète, écrivain, littérateur ?
— C’est une sorte d’hymne, dit-il.
— Je ne le dirai sûrement pas aujourd’hui, crie vivement Pretty ; il est d’une grande longueur et j’ai trop de conscience pour risquer une chose que je n’aurais pas le temps d’étudier.
— Vous le direz, maintient Cobral…
— Que je le lise, s’il vous plaît.
Elle parcourt le manuscrit. Cobral affecte de s’intéresser au couvercle d’un drageoir ciselé qu’il manie avec des chatteries d’antiquaire. Nanni est comme absent. Comment croire qu’il y a une goutte de sang et une étincelle de nerf dans ce corps statufié correctement sur un fauteuil ? Je ne songe qu’à Pretty, à la délicate Sainte, dont les yeux étroits, la bouche sans volupté et les épaules découragées ont un grand pouvoir de charme triste sur moi.
Elle a lu, elle rit à n’en plus finir.
— C’est beau, ma chère amie ? interroge Cobral gravement.
Sainte, rit, rit, rit éperdument.
— Je savais… oh ! Cobral… je savais… je savais que c’était pour rire… eh bien, je ris… c’est réussi… voyez ! je ris… je ris…
— Pourquoi riez-vous ?
Elle pousse de petits cris aigus.
— Il demande… il demande… vous demandez pourquoi je ris…
Elle étouffe. Elle tousse. Elle revient à son petit air digne qui me plaît tant.
— Vous direz ces pages, n’est-ce pas ? reprend Cobral sans gaîté et sans solennité… vous les lirez au Trocadéro.
Sainte est dégrisée de son élan comique.
— La plaisanterie est finie, mon cher… j’ai ri… ne me demandez pas autre chose…
— Justement, je vous demande autre chose… je ne vous demandais pas de rire… je vous demande…
— Alors, faites dire vos vers par un clown…
— Laissons cela, intime Cobral.
Une pause. Sainte a peut-être blessé Cobral. C’est ce qu’elle est occupée à chercher. Nanni demeure indifférent à tous ces propos. Moi, je m’entête à ne rien comprendre.
Cobral allume une cigarette et la flamme du briquet éclaire son sourire revenu.
Sainte se tourne vers Nanni.
— Pourquoi, lui dit-elle doucement, ne m’avez-vous pas donné de vos nouvelles ?
Nanni livre aux yeux de Sainte ses yeux de pierre usée. Elle en a une impression amère. Elle n’aime pas semer le mal.
— Nanni a dû faire des prodiges, dit-elle en me regardant.
Je rougis. Je crois que je dis :
— Il en fera.
Mais la peine de Nanni et les rampements de Cobral me troublent âprement.
— Nanni, intervient Cobral, Nanni…
L’appelé parvient à mettre un peu de sourire naturel dans ses yeux où la vie se rallume une seconde.
— Nanni, puisque Sainte ne veut pas m’entendre, dites-lui, je vous prie…
— Ah ! non, crie-t-elle, vous ne voulez pas lui faire répéter vos prétentions humoristiques ?
— Nanni, mon cher Nanni, veux-tu soumettre à MllePretty Pray l’invitation dont nous sommes chargés ?
— Quelle invitation ? balbutie Nanni. Je ne sais pas de quelle invitation tu me parles.
— Vous l’intimidez, ricane Cobral. Et vous, dit-il vers moi, ne direz-vous pas ?…
— Vous oubliez que je ne suis au courant de rien.
— Que de temps gaspillé, gronde-t-il, en se levant.
Et il marche par la chambre.
Il s’arrête soudain et cherche les yeux de Sainte.
— Vous avez entendu parler de Mmede Hocques ?
Sainte tressaille.
— Mmede Hocques !… Celle ?…
— La milliardaire… la bonne… la belle… la grande… la seule…
— Oui… j’ai entendu parler… j’ai beaucoup entendu parler de Mmede… de cette dame…
— Ce n’est pas elle qui vous envoie ce poème, mais elle serait contente que vous le disiez… Bah, puisque vous ne voulez pas…
Sainte rit nerveusement.
— C’est inouï qu’elle soit mêlée à cette histoire de… de matinée… et de poème…
— Peuh !… Elle y est mêlée… elle y est à peine mêlée… seulement elle veut vous voir… elle veut absolument vous voir… dans le plus bref délai…
Il reprend sa marche sur le tapis.
— Ho ! dit-il devant une petite toile mal encadrée, si vous l’avez payé, celui-là vous a coûté cher… Mais c’est un cadeau, je gage… ah ! si j’avais le pareil dans ma chambre à coucher… bravo… c’est un vrai… et un beau… peut-être n’y connaissez-vous rien… si… vous devez aimer cette peinture… c’est un cadeau royal… royal…
Sainte s’en prend à Nanni :
— Votre ami est le plus insupportable des hommes… Vous voyez que je dis vrai… On ne peut causer avec lui deux minutes en sécurité…
Cobral se retourne :
— Vous me parlez, ma chère ?
— Pas du tout.
— Excusez-moi.
Il revient à la peinture.
— Cobral, dites, Cobral…
— Quoi donc, Sainte entre toutes les saintes ?
— Pourquoi me disiez-vous que cette dame… Mmede… de…
— De Hocques ?
— Oui… MmeHocques… voulait… veut…
— Je suis un enfant ! J’oubliais l’essentiel. Mmede Hocques m’a chargé de vous prier à déjeuner pour ce matin.
— A déjeuner ? Chez elle ?
— Chez elle, Sainte… Et vous aurez en face de vous votre ami Cobral… et monsieur l’aviateur que voici… et monsieur l’écriveur que voilà…
— A déjeuner ? répète Sainte, interdite.
— Ce sera intime et important… Il y aura un grand général… Ah ! vous ne vous doutez pas quel général elle a invité… un général connu… oui, Sainte… un général connu… historique.
— C’est sérieux ? Elle me fait inviter ?
— Petite dame, vous êtes incrédule et c’est charmant. Mais les minutes ont une valeur considérable. Vous allez donc sauter de ce lit soëf et amollissant. Vous revêtirez le tailleur le plus chic et le plus sobre que vous possédiez et dans notre compagnie, vous irez à l’hôpital d’Antin où Mmede Hocques, bienfaitrice et infirmière, sera heureuse de vous voir.
— Mais, discute Sainte, doutant, cette dame ne me connaît pas. Pourquoi veut-elle que je vienne ?
— Elle me connaît, dit Cobral. Cela suffit. Vous déjeunerez donc chez elle et, pour ne pas la contrarier, si elle vous parle du Trocadéro, vous lui direz que vous y déclamez un poème de Cobral. Jean-Pierre Cobral, français.
— Et il faut que je me lève et que je vous suive et que…
— Il paraît, insinue Cobral, qui s’est approché de la fenêtre et tambourine des improvisations, il paraît qu’elle nous fera déjeuner avec un homme politique, ce jeune ministre vous savez… cet orateur ?… vous devez connaître son nom… Cardiette… René Cardiette… il parle cet après-midi à la Chambre… il interpelle sur une loi nouvelle… pour lever une classe de plus… vous ne l’avez jamais vu ?
Je n’entends plus que la vitre en batterie sous les doigts de Cobral. Sans lever les yeux, j’ai senti Sainte s’immobiliser et retenir son souffle. Elle est pétrifiée. A côté de moi Nanni a reçu un choc terrible, car il a durement ahané : c’est fini, il soupire légèrement comme s’il dormait d’un sommeil fluide et heureux.
Sainte reste figée sous ses couvertures.
Les autos font un bruit de houle sous les fenêtres. Le soleil touche le lit et grimpe jusqu’à la bosse que font les pieds de Sainte sous la soie.
Elle baille, la petite masque, et s’étirant un peu, murmure :
— Il est dit que je ne pourrai jamais être reine fainéante… Je vais m’habiller… Mais il faut vous éloigner…
Et elle fait une moue admirablement composée.
— Allez tous dans le salon, ordonne-t-elle.
— C’est trop loin, dit Cobral. Vous auriez le temps de vous rendormir. Je ne vous le permets pas.
— Alors, tous, au tableau. Je vous donnerai le signal du retour.
Et de regarder, Cobral, Nanni et moi, le petit tableau qui intéressait Cobral. C’est un F. Luini. C’est une merveille. Il y a un ange tout à fait équivoque dans le coin gauche. Mais un ange équivoque ne me surprend pas, quand je suis en compagnie de Cobral, de Nanni et de Sainte.
Derrière nous, un bruit d’étoffes agitées. Un pied nu sur la peau sourde qui le reçoit. La porte s’ouvre. Les mules font sonner la dalle du cabinet de toilette.
— Retournez-vous si mes anges ne vous amusent plus… Mais défense d’entrer…
Elle s’active. Le cristal tinte, le nickel choque l’ivoire, l’eau ronfle dans les faïences.
— Rien ne m’est plus pénible que de vous savoir là pendant ma toilette. C’est odieux…
— Mettez-nous à la porte, crie Cobral.
Nanni est charmé de cette proposition. Il voudrait bien s’en aller.
— Eh bien, partez ! répond Sainte sans conviction… Je dis ça et je sais que vous ne partirez pas…
— Vous constaterez que notre attitude est infiniment respectueuse…
— C’est heureux.
Un linge mouillé claque sur de la chair jeune. Nanni souffre.
— Savez-vous l’heure ? interpelle Cobral… Il est dix heures… Il est dix heures, mademoiselle…
— Il n’est que dix heures ?
— Il est déjà dix heures… On nous attend à onze heures.
— Misérable ! Il ne me faut pas vingt minutes pour ma toilette…
— Je comprends cela. Et il vous en faut vingt pour mettre vos bagues. Et il vous en faut encore vingt pour dire des tendresses à votre miroir. Et je ne parle pas du quart d’heure de grâce qui représente soixante minutes, bon poids.
— Je n’entends pas ce que vous dites. Sonnez ma femme de chambre.
Cobral sonne.
— Et ne parlez plus. Il n’y a que vous qui parlez. Laissez parler les autres.
La femme de chambre va au cabinet de toilette.
Je voudrais avoir l’air naturel.
— Sainte, je suis fâché…
— Pourquoi ?
— Je ne savais pas que Cobral fût votre ami.
— Vous êtes bon ! Je ne savais pas qu’il fût le vôtre.
— Ah, je ne le savais pas non plus.
Elle n’a pas compris, mais elle rit et je ris.
— Et Nanni ? Pourquoi ne dit-il rien ? dit-elle soudain.
Nanni se tait, sombre. Il regarde la porte ouverte du cabinet de toilette où l’on ne voit qu’une ombre mince et nue aux mains d’une ombre juponnée.
Cobral furète en fredonnant imperceptiblement, et ses yeux ne quittent pas les gravures et les croquis pendus aux cloisons.
— Nanni, vous n’avez rien à me dire ? Vous savez que les autres m’ennuient. Vous seul m’intéressez. Depuis tant de mois, vous voilà devenu tout nouveau pour moi.
— C’est cela. Vous m’avez oublié.
Il veut rire. Sa voix est mal accordée.
— Oublié, ah que non ! j’ai tant de fois pensé à vous. J’ai retrouvé une lettre, figurez-vous, le mois dernier, j’ai retrouvé une ancienne lettre, une belle lettre. Vous m’en écrirez de semblables ?
— Je ne crois pas.
Il y a du bruit dans le cabinet de toilette. Nanni a parlé très bas.
— Je n’ai pas entendu, crie Sainte. Que disiez-vous, Nanni ?
— Rien de plaisant.
— Vous savez bien que vous me plaisez.
Cobral intervient.
— Vous n’avez pas de honte de troubler cet aviateur candide avec votre coquetterie ?
— De quoi vous mêlez-vous ?
Sainte est presque fâchée.
— Je ne peux pas dire à Nanni qu’il me plaît ? Il est à moi autant qu’à vous. Je le connaissais avant de vous connaître. Et avant même que vous ne le connaissiez, sans doute… Vous me plaisez beaucoup, Nanni. Et je suis heureuse de déjeuner avec vous. Heureuse, je vous dis…
— Ce n’est pas à cause de moi que vous êtes heureuse.
— Qu’est-ce que vous dites ?… A cause de quoi serais-je heureuse ?
Nanni fait un geste d’indifférence — qu’elle ne peut voir — si brusque et si gauche qu’il renverse une tasse du nécessaire posée par la camériste sur le guéridon. Des miettes de porcelaine sur le plancher.
— Une catastrophe ? J’ai entendu… Qu’est-ce que vous avez cassé ?
— Une tasse…
— Oh ! méchant… Qui a fait cela ?
— Moi, dit Cobral…
— Je croyais que c’était Nanni.
— Je vous crie que c’est moi.
— Ne criez pas. Vous êtes impardonnable. Que disiez-vous, Nanni ?
— Je ne disais rien.
— Vous étiez plus bavard jadis.
— On change.
Les petits pieds trottent à bottines autoritaires sur les dalles.
— Dans cinq minutes je serai prête. Encore un sou de poudre et trois centimes de rouge.
— Ne mettez pas trop de rouge, conseille Cobral. Il n’aime pas les femmes de théâtre.
Je demande :
— Qui ?
Sainte n’a rien dit. Nanni s’assied, une bouffée de sang au visage.
Enfin la voix de Sainte :
— C’est vous qui n’aimez pas les femmes de théâtre, Nanni ?
Il s’irrite.
— Il ne s’agit pas de moi, voyons.
Plus calme, il se reprend et atténue :
— Je ne les aime pas. Mais vous n’en êtes pas une.
Le rire de Sainte.
— C’est bien là le compliment que je préfère.
Je remarque :
— Vous n’étiez pas ainsi autrefois.
— On change.
— Vous aussi ? raille Cobral.
— C’est vrai, s’amuse Sainte. Nanni vient de dire les mêmes mots. Nous avons changé tous les deux.
— Et ça n’a rien changé, résume Cobral.
Nanni se passe les mains sur les cheveux pour les aplatir définitivement. Il a de petites mains d’homme sensible. Il a sur le visage une volonté qui tuera sa sensibilité — ou qui le tuera, lui.
— Au moins, dit-il péniblement, vous n’avez pas changé d’aspect. On vous prend toujours pour une jeune fille. Je sais que cela vous est agréable.
— Vous vous décidez à dire des gentillesses spontanées. Il est grand temps. Vous non plus, vous n’avez pas changé d’aspect. Peut-être l’air un peu moins du condottiere. Vous êtes plus moderne. Mais vous avez été malade ? Cela laisse des traces.
— Ce n’est pas la maladie qui m’a changé. C’est la solitude.
— Vous n’aviez pas d’amis ?
— Je n’ai pas d’amis.
— Et Cobral ?
— Je ne le connaissais pas, il y a quinze jours. Et Monsieur n’est mon presque ami que depuis ce matin.
— Vous étiez seul ?
— Comme une île perdue.
— Eh bien, les îles ne vont pas à la dérive.
— Qui vous dit que j’aille à la dérive ?
— Vous ne comprenez pas. Je veux dire que l’isolement a dû vous rendre très fort.
— Très fort, dit Nanni.
On dirait un gamin qui va pleurer.
— Vous voyez que vous aurez le temps de dire votre mot dans cette guerre.
— Mon mot ? Le dernier. Le dernier de la phrase.
— Quoi ? Je n’entends pas.
— Rien de sérieux. J’essayais de résumer mon propre rôle à mes yeux.
— Vous planez au-dessus de la tuerie, je pense ?
— Je suis aviateur.
— Moralement surtout vous planez. Peut-être regrettez-vous l’ancienne cuirasse des ancêtres, envahisseurs de cités et de marquisats. J’ai lu Machiavel pour m’amuser.
— Je ne l’ai pas lu.
— Il donne toutes les armures qu’il faut, celui-là.
— Je n’ai pas besoin d’armure. Il faut que personne n’en ait besoin. On a trop défendu et on a trop attaqué. Il ne faut plus être assailli. Il ne faut plus tuer. Il faut tuer la guerre. Il faut tuer la guerre.
Sainte dit :
— Suzanne, donnez-moi le petit chapeau bleu à brides. C’est celui que je préfère.
Nanni piétine et trépide et crispe sa main sur le dos d’une chaise.
— L’armure, dit-il, j’en ai perdu le goût dans la solitude… Me croiriez-vous ? moi, pauvre rêveur qui fus une sorte de poète dans l’aviation, je croyais, à réfléchir, face à mes quatre murs inintelligents, avoir des fautes lourdes sur le cœur, et l’injustice aux mains… J’ai tant aimé la chasse… j’ai tellement chassé… dans tous les pays du monde… levé, flairé, traqué, tué jusqu’au dégoût… toutes ces bêtes en fuite je les revoyais dans ma torpeur morbide… et chaque évocation me conduisait à décréter : « plus de fusils »… Il faut ne plus avoir à se défendre… ni besoin de conquérir… ni besoin d’amasser… ni besoin de dévorer… et que l’apaisement soit éternel…
Il rit violemment et, s’arrêtant :
— A moins qu’une seule bête soit coupable… et il faut la tuer pour sauver les autres… un seul crime… le dernier… le plus beau… bientôt, bientôt, bientôt, c’est promis…
— Vous dites des rébus, lui jette Sainte gaiement.
Elle se campe dans l’embrasure, simple et parfaite des bottines au chapeau, avec un tailleur bleu aussi sommaire qu’il est possible et plus élégant qu’on ne l’espérait. Elle se gante en parlant.
— Avouez que j’ai brûlé les étapes.
— Quarante minutes, note Cobral, penché sur sa montre.
— Je suis en avance. Nous irons à pied. J’ai envie de marcher. Jusqu’à l’avenue d’Antin il y a bien dix minutes.
Mais elle s’exclame :
— Je n’ai pas déjeuné.
Les petits pains, le beurre, les toasts, attendent sur le plateau dont Nanni a brisé la tasse.
— Vous m’avez tellement occupée que je n’ai plus faim. Mais je vais boire le chocolat… Apportez une tasse, Suzanne.
— Ce serait trop long, défend Cobral… Vous boirez à la régalade… Ouvrez la bouche.
Nous rions. Sainte s’amuse. Que nous sommes jeunes et contents pendant une minute ! Et la terreur pourtant, ou l’angoisse, nous harcèlent.
Sainte s’assied, renverse un peu la tête et Cobral verse de haut le chocolat dans la petite gueule fraîche de notre amie.
Je ne sais pas ce que je fais là. Je suis heureux d’y être. Je regarde Nanni. Une larme au coin de sa paupière. Elle roule.
Il rit plus fort que moi.
— Venez.
Sainte nous emmène maintenant. Il n’y a plus de soleil sur le lit ou dans la chambre. Une pendule ancienne nous regarde passer dans l’antichambre. Elle bat sa mesure sèchement, fièvreusement, comme si elle avait hâte d’en finir.