Onze heures.

Comme nous atteignons le premier étage de l’hôpital d’Antin, un orage de bravos et de hourras se déchaîne derrière le mur du palier.

Personne pour nous guider. Cobral ouvre une porte, à lui familière, et nous voici dans une grande salle vide. Odeur de phénol, d’iode, d’antisepsie.

Sainte s’appuie au bras de Nanni.

Une autre porte. Le réfectoire.

Huit cents blessés achèvent de déjeuner, huit cents jeunes hommes de toutes classes, de tous climats, de toutes expressions, la tête enturbannée de pansements, le bras en écharpe, munis de béquilles qu’ils ont posées contre le banc, huit cents êtres blessés de toutes les blessures de guerre, et qui marquent à coup de couteaux sur les verres, ou de brodequins sur le plancher, une formidable mesure au refrain qu’on leur chante.

C’est le jour du dessert de luxe. On distribue des cigares, des fruits, et pendant plus d’une heure on les met en joie avec la Bande à Nini. Une demi-douzaine de comédiens ou de chanteurs, un compositeur aveugle qui ténorise, de Max qui livra dans la féerie, l’amour ou la frénésie son lyrisme ailé, une jeune coquette anciennement subventionnée, tout le théâtre représenté et résumé par quelques personnages typés comme s’ils le faisaient exprès, se démènent, se distribuent et se dépensent sous le commandement de Nini, étoile internationale du caf’conc’, ambitieuse de donner la joie aux soldats de France et de nettoyer à l’occasion, la Chanson qui en a besoin.

Une figure de reine déchue : Mmede Hocques. On lui doit le confort spécial de cet hôpital où elle est simple infirmière, ayant voulu qu’une infirmière accomplie acceptât le titre de major. Elle est inégalable pour procurer des douceurs à ce monde convalescent. Elle affectionne la bande à Nini qui y répand chaque semaine l’enthousiasme comme un torrent d’air pur.

Cobral s’incline très respectueusement devant elle. Je doute qu’il ait beaucoup de respect réel. Cobral semble chez lui ici.

Ne semble-t-il pas chez lui partout ?

Il nous présente à Mmede Hocques qui renouvelle son invitation, et nous quitte aussitôt pour faire boire un Marocain, souriant et défiguré, un lambeau d’homme.

Je dis à Cobral :

— Je n’ai rien à faire ici. Je vous rejoindrai plus tard. Je n’aime pas venir en spectateur vers la souffrance humaine.

— Attendez-moi, dit-il. Nous vous suivons.

C’est tout ce que nous faisons ici ? Quelle nécessité de venir, alors ?

Nanni est illuminé de joie.

— Ne plus voir ça… Ne plus voir ça… demain ce sera fini… on verra de la vie désormais…

Ce qu’il dit ne m’amuse plus du tout.

Cobral semble suivre avec intérêt une chanteuse à la voix rude qui essaie des romances faubouriennes.

— Elle a une nature, dit-il enfin.

Mmede Hocques présente Sainte à Nini. Veut-elle l’enrôler dans la bande charitable ?

Cobral me prend à part :

— Vous ferez comme vous voudrez, mais il faut d’ici midi m’avoir mis en rapport avec un journaliste influent… d’un grand journal…

— Je vous ai dit que nous irions àl’Exigeant.

— Ce soir, oui, mais avant midi, trouvez un autre… le rédacteur d’un grand journal…

— Je ne dis pas non.

— Je dis oui, réplique Cobral, partons.

— Qu’est-ce que vous voulez en faire ?

— Je le lui dirai moi-même.

— Et à moi vous ne direz rien ?

— Nous vous dirons tout dans la voiture. Venez.

— Vous n’avertissez pas Pretty ? s’inquiète Nanni.

— Elle est en bonnes mains, voyez.

Guidée par Mmede Hocques et la verveuse Nini, Sainte est montée sur une table et jette aux huit cents convives qu’elle va dompter et épanouir dramatiquement, le titre d’un premier texte.

— Elle dira le mien, au Trocadéro, m’affirme Cobral.

Comme nous sortons, un soldat de la dernière table, déplore, montrant Cobral à son voisin :

— Encore un qui est dégoûté d’attendre son tour ! Est-ce que tu ne crois pas que c’était un chanteur ?

Nous retraversons la salle vide.

A la porte, un grand homme maigre se hâte vers le réfectoire. Il tient son chapeau à la main. Front haut, tête d’intelligence hautaine, moustache discrète de diplomate et des yeux généreux. Voilà des yeux qui donnent. Enfin, des yeux francs, des yeux riches.

Il va si vite qu’il heurte Nanni au passage. Bousculade insignifiante qui les immobilise une seconde. Ils se regardent, s’excusent, se saluent de la main, étrangers.

Nanni nous rejoint. Il a des yeux qui donnent, lui aussi. Moins beaux, ou moins riches, ou peut-être ont-ils tout donné.

— Cette figure m’est connue, murmure-t-il.

— René Cardiette, dit Cobral.

— Hein ?

Nanni s’arrête et va courir en arrière. Pourquoi ? Pour voir quoi ?

— Non.

Cobral n’a pas crié cet ordre.

— Merci, Cobral.

Et, cette fois, Nanni, impétueux, nous précède pour sortir.


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