Onze heures trente.

— Monsieur, je suis content de faire votre connaissance.

Moquin tend la main à Cobral et fait une imperceptible grimace du nez — flanc droit — qui donne le frisson à son monocle. Cela veut dire : « Si ces gens sont ennuyeux, toute la bonne impression de la matinée est fichue, et je serai de mauvaise humeur au restaurant. »

— Je n’ai, dit Cobral, aucune raison personnelle de vous déranger, mais le Président de la République souhaite que vous veniez à la matinée du Trocadéro.

Moquin a failli trahir son effarement. Craint-il d’avoir trouvé son maître ? C’est une plaisanterie de Cobral. Une plaisanterie de ce genre est bien près du déséquilibre mental. Les actes de Cobral relèvent à l’ordinaire du paradoxe aigu. Celui-ci dépasse toute limite permise.

— Voici une loge, dit-il encore.

Sans rire, Moquin prend le coupon que lui tend Cobral.

— C’est aujourd’hui, cette matinée ?… quel dommage !…

— Vous n’êtes pas libre ?

—Le Journalm’a chargé d’aller à la Chambre où se débattra la question de l’emprunt… Il y a un discours de Cardiette que je dois entendre… et que je veux entendre…

— Qu’à cela ne tienne… Je vais dire à votre directeur… je n’ai qu’un mot à dire… et aussitôt… Tenez, considérez-vous comme libre… Je ferai ce qu’il faut…

Moquin n’est plus étonné. Il est ennuyé. Ce railleur obstiné, toujours prêt à frapper le défaut de ce qu’il entend et de ce qu’il voit, portant sans conviction visible des coups dont le but ne se dérobe jamais, et corrigeant sa dextérité sévère par un sourire qui est toujours une moue, ignore la prudence et pourtant maudit les partenaires trop balourds. Il craint que son refus ne soit accueilli par Cobral sans respect et se demande si le solliciteur humoristique assis en face de lui n’est pas un échappé. Dure minute pour la timidité de Moquin et pour son épuisable violence.

— Arrangez-vous avec mon directeur, concède-t-il, mais il est bien tard.

— Je vais lui téléphoner.

— Et je vous assure que je préférerais entendre Cardiette que Chenal ou Albert Lambert.

— Cardiette est un grand orateur, n’est-ce pas ? demande Nanni.

— Cardiette est le seul orateur de ce temps. S’il le voulait, il imposerait au pays sa dictature. Il tient la France avec sa parole.

Il y a peu de monde chez Jim Aston. Le coin du bar où Moquin vient s’asseoir quotidiennement, de dix heures à midi, pour lire les feuilles, consommer deux cocktails et recevoir ses amis ou similis, est vide d’étrangers. Un seul habitué, à la table voisine, noircit ligne à ligne, posément, des pages blanches. C’est un journaliste lui aussi.

— Monsieur Moquin, reprend Cobral, je n’insisterais pas si le Président de la République lui-même ne m’avait…

— Il pouvait m’écrire ou s’y prendre plus tôt. Quels secrétaires a-t-il donc à ses trousses ?

— C’est que M. le Président ne songeait pas à vous inviter… Mais on vient d’ajouter au programme une partie inédite… dont il faut qu’on parle…

— Si on en parlera ? s’écrie Nanni enflammé, mais c’est la seule chose qui restera de seize mois de campagne…

Moquin essaie de rire :

— Un nouveau modèle de sous-marin ?…

Il boit.

— Ou de bombe ?

Il prend une cigarette.

— Ou de constitution ?

Il fume.

— Cobral, Cobral, tu vois comme ils sont ironiques, mais tu ne sais pas à quel point ils sont délicats. Ce sont des enfants. Ce sont absolument des enfants. Et celui-là qui plaisante sera le premier à crier de joie tout à l’heure.

— Pourquoi voulez-vous me faire crier de joie ? s’enquiert, tranquille, Moquin.

— Parce que la guerre sera finie… murmure Nanni.

Le monocle de Moquin tressaille de nouveau. Il doit penser que Cobral et Nanni abusent et que j’aurais bien agi en ne les amenant pas.

— A quelle heure ? dit-il après une pause… A quelle heure comptez-vous terminer la guerre ?

Nanni hoche la tête :

— On ne peut prédire cela à quelques minutes près… On ne peut pas…

— Ce sera fait dans vingt-quatre heures, assure Cobral.

— Vingt-quatre heures, soupire Nanni, il faut bien vingt-quatre heures. Tant de choses à régler avant de finir… Tant de détails…

Et changeant de ton, vivement :

— Vous venez, bien entendu, à cette matinée…

Cobral l’interrompt :

— Je veux vous faire entendre une jeune artiste bien séduisante… Pretty Pray… un tempérament et une distinction extraordinaire…

Moquin se met à rire.

— C’est tout ce que vous avez de sensationnel à me révéler ?… Pretty Pray… Oui, elle a bien du talent, cette petite… mais je la connais… je la connais depuis très longtemps… J’ai dû la voir naître… en effet, elle a du talent… elle a un talent qui fait plaisir aux gens difficiles… faites-lui mes compliments.

— Vous les ferez vous-même, puisque vous venez…

— Ah vous êtes toujours dans les mêmes dispositions ? Vous me voulez ?

— Il faut que vous veniez. Il faut un chroniqueur considérable pour noter cette journée.

Moquin me regarde :

— Et vous, me dit-il narquois, vous ne vous joignez pas au concert ?

— Il paraît, dis-je, que j’ai aussi ma partie.

— Il vient pourl’Exigeant, explique Nanni.

— Me conseillez-vous d’y aller ? interroge Moquin tourné vers moi.

— Vous avez un camée sorti d’Amsterdam en 1817, dit Cobral en touchant le bijou que Moquin porte à sa cravate… vous l’avez payé quatre cents francs… à Paris… il y a cinq ans…

— Vous êtes détective ou expert en bijouterie ?

— J’aime les belles choses, dit Cobral… Pretty Pray parlera ce soir au nom du peuple Français…

— Je la croyais moins populaire…

— Depuis deux heures elle est très populaire… Vous entendrez parler d’elle… Et, d’abord, vous l’entendrez parler.

— Ah ! déplore Moquin, je préférerais Cardiette.

— Vous n’en serez pas si loin, dit Nanni sans amertume.

— Que voulez-vous dire ?

Moquin est presque réconcilié avec ces êtres invraisemblables, par l’appât d’une histoire à raconter.

— Cardiette vous aurait déçu… console Cobral.

— Je sais que non… On m’a dit ce que sera son discours… avec trente-cinq minutes d’éloquence, il va remuer la Chambre et donner un cœur à ceux qui n’en ont plus ou qui n’en ont jamais eu… Une loi financière, une loi militaire, une loi judiciaire dépendent de son succès… Et de ces trois lois, dont il va assurer le vote unanime, dépend la sérénité des mois qui mèneront à la victoire… Cardiette va dire aujourd’hui l’hymne de la victoire.

— Non, monsieur Moquin, dit Cobral… Non, monsieur Moquin, vous vous trompez… ou l’on vous a trompé… Ce n’est pas l’hymne de la victoire… c’est l’hymne de la guerre…

— Certes, et c’est ce que je dis…

— Cela n’a pas le même sens… La victoire est noble… la guerre ne l’est pas… Je veux finir la guerre… nous allons tuer la guerre…

— Comment cela ?

— Venez entendre l’hymne de la victoire… le véritable… c’est l’hymne de la paix celui-là… venez au Trocadéro… Je vous dis que tout le vœu du peuple s’exprimera…

— Vous êtes fou, ou bien audacieux, crie Moquin, de prétendre révéler à un peuple ce qu’il pense.

— Je ne lui révélerai pas, dit Cobral. Je dirai seulement que la guerre est morte et que le bonheur éternel va naître.

Moquin se fâche.

— Ce sont des blagues que Paris n’écoute pas volontiers en ce moment.

— Parce qu’il les croit impossibles… et il s’abandonne à son destin qu’il imagine fixé dans l’attente… Je dirai que la paix est venue, et quand le pays entier saura que cela a été dit, il y aura un formidable éclat de joie.

— Après tout, dit Moquin, il est facile de dire, d’imprimer et de répandre n’importe quelles billevesées… Mais c’est un gros mensonge. Et gare à celui qui se risquera à l’affirmer…

— Celui-là sera anonyme… nous n’aurons servi qu’à susciter l’élan général de la France et du monde allié… Des millions d’êtres diront demain en s’abordant : « C’est bien vrai que la paix est sur la terre ? »

— Mais puisque ce sera faux…

— Ce sera vrai.

Pour la troisième fois, le monocle de Moquin tremble légèrement. Il se domine traditionnellement et questionne, avec sa moue indulgente :

— Il aura suffi de faire dire par une actrice devant quatre mille personnes !…

— Cela n’aura pas suffi, dit Cobral.

— D’ailleurs, jette Nanni, ce n’est pas aux quatre mille personnes qu’elle parlera de la paix imminente… C’est au président de la République…

— Important, concède Moquin impitoyable. Mais à la même heure René Cardiette dira tout le contraire aux membres du gouvernement et aux représentants de la nation.

— Il ne le dira pas.

— Vous l’empêcherez ?

— Oui.

— C’est à voir.

— C’est vu et pas à voir.

— Admettons, et Moquin le prend de plus haut, mais à la même heure, le généralissime continuera de gouverner ses généraux pour tendre un peu plus leurs muscles sur la barrière lourde du front. Le président de la République lui-même ne décidera pas ce poilu-là à quitter sa place ?

— Il l’a quittée.

— Quoi ? Ah oui, son voyage à Londres. Je parlais par images. Aussi bien je ne me trompais pas de beaucoup, et le généralissime sera au front ce soir ou demain matin.

— Non.

— J’irai jusqu’au bout de la plaisanterie. Le gouvernement renonce à la gloire, les généraux n’ont plus de chefs et sont découragés, et le peuple s’en moque. Et après ? La guerre ne sera pas finie.

— Nous allons la tuer, dit Nanni.

Et il répète, farouche :

— Nous allons la tuer…

— Alors, dit Moquin, il serait bon de tuer quelqu’un qui est plus difficile encore à persuader que vos parlementaires et vos soldats, un certain quelqu’un, bardé de chefs qu’il guide ou qui le guident. Peut-être qu’en supprimant celui-là et son nid suffocant, vous achèveriez votre œuvre folle.

— Ça, dit Cobral, c’est la partie de monsieur.

Il montre Nanni.

Moquin persifle :

— A quelle heure détruisez-vous ?…

— Pas avant la nuit. Je suis aviateur.

Moquin est incapable de souffler un mot. Il est plus coi que moi, et moi je ne sais plus où je suis. Est-ce que j’assiste à une expérience de déformation cérébrale ? Où est le médecin ? Où est le malade ? Suis-je malade moi aussi ?

Personne ne parle plus.

Nanni regarde Moquin, avide, impérieux, les cheveux ailés comme s’il y restait le vent des altitudes, et sa bouche mince fait la lippe volontaire qui n’a pas le temps d’être dédaigneuse. Quel est ce visionnaire qui parle de détruire du haut de son vol, avec ses obus et ses bombes, le cerveau perfide de cette guerre ?

Il dit doucement et baissant les paupières :

— Il ne faut plus tuer personne… mais ça ce n’est pas tuer des hommes… C’est tuer la guerre…

Moquin ne peut railler. Il demande très bas :

— Vous savez où il faut aller pour… pour ça ?…

— Je sais, dit Nanni… Ce n’est pas si loin qu’on se l’imagine…

Un long silence. Interminable. Ecrasant.

— Midi trente, signale Cobral, on nous attend… Monsieur Moquin, charmé de vous avoir approché… vous viendrez et vous verrez et vous direz la chose… vous la savez déjà… vous n’avez plus qu’à regarder…

Il se lève. Il sort. Nanni le suit. Perdu dans son imagination, il dit à peine l’au revoir nécessaire à Moquin.

Moi je les regarde sortir, sans bouger, comme si je ne devais pas les suivre. Je suis étourdi de cette conversation. J’ai vu un choc violent ou j’en ai été victime. Que sais-je ? Me voilà brisé. Pourquoi demeurer ? Et pourquoi sortir ?

Il y a dans ma tête un biplan gigantesque avec des « N » sur les ailes, et, petit dans cette toile et ce métal, un profil net — qui fait un bec à l’aigle, oui, à l’aigle — un homme qui semble hanté de cadavres innombrables et qui va les venger, à pleines mains.

Je me lève. Je frappe l’épaule de Moquin qui affecte de feuilleter des journaux illustrés.

— A ce soir, lui dis-je.

Il me serre la main, mollement, et me regarde avec effroi, comme si j’étais un étranger redoutable.

Je m’éloigne.

— Dites ?

Il me rappelle.

Je reconnais son visage rose et sardonique et son sourire terrible. Il redevient l’homme d’il y a un moment.

— Vous avez des relations impossibles, dit-il gaiement.

Il se lève et, plus sérieux, à l’oreille, il me confie :

— Ces hommes que vous m’avez montrés…

— Tiens, ils sont partis !

— Il y a, parmi eux, un fou… un espion… et un Allemand.

Je pouffe.

— Ils ne sont que deux.

Moquin se rassied :

— Cherchez.

Et je sors.

Je chercherai.


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