Douze heures quarante.

Nous entrons dans le salon pourpre et noir de Mmede Hocques avec dix minutes de retard. Pourtant l’auto blanche a battu tous les records possibles de l’excès de vitesse en quittant le boulevard des Capucines à midi trente. Dix minutes pour toucher le fond de Neuilly à midi quarante.

Qui croirait à des soucieux ou à des ardents ? Dans le salon audacieusement moderne une flamme danse aux chenets et secoue sa lueur chaude sur les fresques et sur les visages. Il n’y a que gaieté sur ces visages-là. Mmede Hocques a dépouillé son sarreau blanc à croix rouge, et très mondaine, éclatante de ses quarante ans aristocratiques, elle rit et jase princièrement. Elle vient d’étaler sur un coussin noir et or, une liasse de gravures précieuses, que Sainte manie avec des mains spirituelles et que commente Cardiette, amical, intime, familial presque.

Moins jeune, plus familial encore, le général ne se mêle pas aux rires et aux tendres bavardages. Il sourit peut-être. Il sourit de tous ses yeux. Je ne l’ai jamais approché auparavant et je voudrais lui dire : « Vous êtes bon, n’est-ce pas ? » Car il est bon puisqu’il est fort. Ceux qui sont absolument forts, se taisent, pensent et aiment. Celui-là n’a rien à dire dans cette réunion où il tient le rôle d’un grand-père dont il suffit qu’on sente le regard, le calme dans le grand fauteuil, et le sourire, et le cœur.

C’est un grand-père, ce pépère qui n’avait jamais fait parler de ses complets ni de ses chevaux ni de ses dettes, et qui a fait aimer tout d’un coup son nom à la nudité romaine. Son visage est un bon visage du coin du feu, et l’on a toute sécurité quand on regarde le front précis où la lumière capricieuse du foyer atténue tous les plis de méditation. Et on l’imagine déambulant par quelque verger de la campagne toulousaine, le sécateur en main, émondant posément les branches mortes ou les roses pourries.

Cardiette brillant et puissant, semble, auprès de lui, son œuvre. Comme tel poème triomphal, apte à bouleverser les âmes, que composent parfois des êtres de génie au visage timide dans un bureau de l’administration.

Mais se souviennent-ils de ce qu’ils ont fait ? Savent-ils quels ils sont ? Le grand jardin que l’auto a traversé pour nous mettre à la porte de l’hôtel m’évoquait des temps bourgeois de jouissance. Les gens qui rient ou qui se taisent dans ce salon, savent-ils que l’heure est tragique ? Ce sont les maîtres de l’heure cependant.

Cobral nous excuse d’être bottés de boue jusqu’aux cuisses, mais on n’y prend pas garde et, comme le général a une vareuse toute simple, Cardiette un complet presque déformé, Sainte le plus discret des tailleurs, Mmede Hocques ne peut s’en prendre à personne d’être, elle, si coquette : et son apparat est du meilleur goût, et il se fond harmonieusement avec le faste rare de la décoration.

Le maître d’hôtel ouvre les portes.

Et ces êtres qui méditent des choses géantes, chacun selon son art, son sens ou sa folie, passent à table en parlant des Dévéria et des jupes en abat-jour.

La chère est exceptionnelle. Ceux qui ont mangé chez Mmede Hocques savent quelle cuisine rare on y déguste. Aujourd’hui c’est gala de gueule, avec une sobriété dans le service qui rehausse la tenue de ce déjeuner. Les hôtes sont considérables, n’est-ce pas ?

Sainte et Mmede Hocques se sont jetées à cœurs perdus dans une vaste dissertation sur les velours brochés. Cardiette les regarde avec l’admiration d’un littérateur devant les petits spectacles séduisants de l’existence.

Nanni regarde Cardiette.

Le général fait celui qui a faim. Moi, j’ai faim. Et Cobral mange.

Cardiette interrompt le babillage des chiffons par une louange au menu, et l’on parle cuisine. Souvenirs de repas incroyables : les « recettes » pleuvent. Sainte, elle-même, explique un mets qu’elle aurait inventé, et le général, dont je n’ai pas encore entendu la voix, quitte à regret le hachis aux tons vifs qui embaume dans son assiette, pour trahir les secrets culinaires d’une grand’mère défunte.

Nanni se désintéresse de ces propos. Il pense à quoi ? Ne vogue-t-il pas à toutes ailes dans son rêve fabuleux et nébuleux où miroitent les cocardes comme des cibles tricolores ? Loin, là-haut, il est en route déjà, et par moments un tressaillement secoue son visage. Impatience ou allégresse, exaspération de vie, toute prête à agir, à se livrer. Quand ses yeux se posent sur Cardiette, il semble vieillir brusquement. Ses épaules s’affaissent imperceptiblement et l’impossibilité amère se trace sous ses yeux et sur ses joues. Pauvre merveilleux exalté !

Il parle cependant. Il jette un mot çà et là. Chacune de ces brèves paroles a de quoi stupéfier, mais la conversation est devenue intense, et tout ce qu’on y jette disparaît dans une écume vive comme des fleurs tombées au torrent.

Cobral est aussi muet que le général. On jugerait que l’un et l’autre ont fait le pari d’un match de silence. Cardiette suffit à bruire. Il est maître de sa verve, et ce grand esprit mêle ses souvenirs et ses pensées neuves avec une si nette dextérité qu’on est en joie de l’écouter. Il suffit des quelques répliques qu’il arrache à Nanni et à moi, des coquetteries charmantes de Sainte et du charme de Mmede Hocques pour réaliser un entretien éclatant.

Il sent que Sainte est curieuse de lui. Mais il est aussi roué qu’elle-même et ne se gaspille pas en galanteries. Il est de ces êtres à qui l’on ne fait avouer de secrètes tendresses qu’en faisant parler leurs yeux. Ses yeux parlent aux yeux de Sainte.

Nanni a de la peine. Et il se débat entre les chevauchées aériennes de son imagination et le renoncement que lui impose la réalité. Il sait lire ce que les yeux d’un autre disent à une autre.

Cardiette n’a de compliments que pour Mmede Hocques. La belle divorcée aux millions discrets et artistes n’a pas le goût banal des fadeurs. Elle ne se fait dire que ce qu’elle veut qu’on lui dise. Et comme elle est joueuse raffinée, c’est un plaisir de la voir lutter avec Cardiette à qui mènera l’autre sur le terrain projeté.

Je crois que Sainte est un peu jalouse. Quels pièges d’âmes autour de cette table ! Et quelle chasse immense au delà de ces petits assauts ! Il n’est que guerre au monde. Si l’on détruit toutes causes de la grande, la petite subsistera tant qu’il y aura sur terre deux hommes et une femme, ou seulement un homme et une femme.

— Parlez-nous de votre discours, supplie pour la troisième fois Mmede Hocques.

Cardiette feint une grimace gamine.

— Absolument pas… Laissez-moi n’y pas penser du tout… Le sort en est jeté, et j’ai trop peur de découvrir qu’il est pire encore que je ne le suppose…

— Vous ne savez ce que vous voulez, blâme-t-elle. Vous m’assuriez ce matin que vous diriez tout ce qu’il faut dire… Et maintenant…

— Et maintenant je dis que vous venez de faire un geste qui vous fait ressembler à un portrait de Marie Walewska…

— Ah bon, c’est un compliment, car j’ai vu des portraits d’elle, et elle m’a beaucoup plu…

— C’est celle qui s’est penchée sur… sur l’île d’Elbe ?… demande Sainte timidement.

— Oui Mademoiselle, répond Cardiette en riant trop, elle s’est penchée sur… sur celui que vous dites. Si vous vous souvenez de son image, vous direz comme moi que Mmede Hocques…

— Je veux bien, dit Mmede Hocques, mais où est le grand homme que j’aimerai ? Il y a plusieurs grands hommes ici.

Cobral murmure :

— L’autre… l’autre… est mort…

Cardiette entreprend un madrigal compliqué où il veut comparer Mmede Hocques à la conseillère de la victoire. Mais il n’est pas assez intime dans la maison pour dire ce qu’il veut avec la vigueur nécessaire.

Et il n’aboutit qu’à :

— Oui, un grand homme… ah, si un grand homme… comme l’ancien… s’il était là…

— Mais il est là, dit le général, paisible.

Je sursaute. Mmede Hocques sourit. Cardiette fait le visage contraint de ceux qui vont recevoir un compliment trop vif. Et Sainte est fière déjà.

Nanni n’écoute pas. Cobral est tout à ce qu’il boit et à ce qu’il mange.

Le général montre Nanni :

— Je me demande si monsieur, dit-il en souriant malicieusement, est réellement aviateur et se nomme du nom que vous avez dit.

Nanni le regarde, hébété. Il a pâli un peu plus. Il écarte de son front la masse de cheveux qui le couvre. Sa main est petite, une petite main impériale.

Et le général répond à son : « Quoi ?… Que dites-vous ? » interloqué, par un plaisant :

— Sire, que votre Majesté est bonne de m’accepter dans un régiment de sa garde.

— Général, crie Mmede Hocques, vous me faites trembler… Vous prenez des façons d’évoquer les morts qui vont me ravager les nerfs.

— Mais le général a raison, dit Cardiette, et je ne vois pas ce qui vous effraie. Monsieur ressemble étrangement à…

— Oui, oui, approuve Sainte, la première fois que je l’ai rencontré, je me souviens de l’avoir appelé Bonaparte.

— Je ne suis pas de votre avis, contredit Cardiette qui cherche le fond de ses yeux… je pense plutôt à l’homme de la fin… A l’homme de la Walewska…

— Tout cela est fou, murmure Nanni.

Il tapote fébrilement la nappe.

— Allons, reprend-il, ne parlons plus de ça… ne parlons plus de ça…

Un silence.

Le général qui le regarde :

— Ce n’est pas Toulon… ce n’est pas Elbe non plus… C’est l’un et l’autre… toutes les dates de sa vie sont sur ce visage…

Nanni demande très bas :

— Quelle vie ?… La vie de qui ?…

Et Cardiette :

— Il n’a pas d’âge… Il est là tout entier. Tous ses portraits sont là dans les traits de…

— Vous vous trompez, balbutie Nanni, comme si on l’accusait d’un crime…

Et le général reprend plaisamment, comme tout à l’heure, mais avec un peu d’émotion :

— Sire… Sire… vous êtes mon admiration absolue… je vous admire…

Mmede Hocques, troublée, veut rire :

— Eh bien, c’est une grande entrevue aujourd’hui chez Walewska…

— Une grande entrevue, dit le général…

— Savez-vous, repart Cardiette, que vous allez m’illusionner et que parti d’une ressemblance étrange…

Le général le regarde :

— Est-ce une illusion qui vous gêne ?… Je la voudrais, moi, cette illusion…

Sainte, que ne gagne pas l’inquiétude lourde des autres, insinue :

— Vous n’avez pas songé au spiritisme depuis que nous sommes en guerre ?…

— Il n’y croit pas, dit Cobral, qu’on entend à peine.

Et le général :

— Être en face de… de l’autre… ce serait… ce serait…

— Oui, dit Cardiette, c’est une ressemblance intimidante.

Nanni proteste :

— Laissons cette conversation… Il est inutile de la prolonger… C’est inutile…

— Je n’ai pas, dit Cardiette, le même culte que vous, général… Je ne puis aimer la guerre, et celui-là c’était la guerre…

— Et qui vous a dit que j’aimais la guerre ? riposte le général… Un être de génie est toujours et partout un être de génie… Tant pis pour le monde, s’il est un soldat… Mais ce soldat-là était le génie du lendemain et non le génie de la guerre.

— Quoi ? dit Cardiette… Il avait un autre but que la guerre ?

— Je n’en sais rien, mais donnez-lui vingt ans de plus et l’Empire de l’Europe… C’est le commencement de la grande union… de la paix absolue… Pourquoi est-il parti si vite ? Il n’avait fait que la moitié de sa tâche… On ne l’a pas achevée…

— C’est pour cette fois peut-être…

— Oh ! non, car il n’est pas là…

— Enfin, général, si, à dire vrai, son génie n’est pas au milieu de nous, il y a des hommes de valeur et de volonté qui s’activent à l’effort.

— Il n’y a rien. Nous ne sommes rien. Nous ne faisons rien.

Les femmes se taisent, stupéfaites. Cobral ne prend aucune part à ces débats.

— Nous sommes des ouvriers, reprend le général, nous travaillons à bâtir cette guerre qui est une lutte d’algèbre et de chimie… Où est le maître ?… Il n’y a eu qu’un maître au monde pour heurter les hommes… On l’a tué avant qu’il ait enfanté son miracle…

— Je ne vous comprends pas, général, dit Cardiette gravement… Votre grand homme n’aurait pas mis fin à la gangrène des haines terrestres… c’est à vous… à nous… d’espérer dépouiller la civilisation de sa dernière plaie…

— Non, notre œuvre sera provisoire… encore une fois… l’autre manque…

Cardiette s’indigne :

— Mais s’il était là, il ne serait que ce qu’il a été ; il ferait de cette guerre une guerre, pas autre chose… Peut-être — et ce n’est pas sûr — nous dépasserait-il tous par une de ses inspirations de tactique et de risque où il a gagné sa gloire… Mais après, il continuerait et n’obtiendrait pas ce que nous obtenons patiemment… Il faut choisir : la guerre… ou la paix… La paix, c’est nous… la guerre, c’est lui.

— Allons, Cardiette, vous êtes un manieur de mots et, par chance, un remueur d’idées… Mais vous n’êtes pas à la tribune… Ne cherchez pas à convaincre ceux qui étaient convaincus avant vous… Il vous apparaît que cette guerre doit nous mener à la grande paix européenne… Elle doit y mener… Je ne suis pas sûr qu’elle y mène… Les campagnes impériales y menaient plus certainement celui qui les avait entreprises, car il avait le don de vaincre, qui cache — le saviez-vous ? — le don de se vaincre…

— Vous avez le don de ne pas être vaincus…

— Qu’est-ce que cela ? Je vous dis que nous faisons l’ouvrage pratique et méthodique nécessaire à sauver l’honneur de plusieurs années… Il n’y a pas sur nous le coup d’aile sublime qui consacrerait la lutte sanglante comme une apothéose… Nous sommes, nous, les trente millions de soldats, officiers, femmes, civils et enfants, des patients admirables qui vivent au jour le jour avec un art, je dis que c’est un art, inconnu encore, et, vous le sentez, inégalable… J’admire, et je crois que je préférerais ne pas admirer… C’est l’armée de l’ordre, ce peuple qui attend… La colère qui est en lui, qui crèverait et l’écartèlerait comme un dernier spasme de délire, ce n’est pas nous, ce n’est pas moi, ce n’est pas vous, qui lui en arracheront le sursaut… Dites, si vous voulez, que ces millions d’hommes ne sont qu’un être formidable et soumis à la main du maître… J’ai commencé par vous crier que nous n’avions pas de maître, et je vous défie de me prouver l’éclat définitif et universel d’une guerre où les complications savantes de notre horlogerie ne mènent pas à un passage des Alpes, à une conquête d’Egypte, à Wagram…

— Il y a la Marne.

— Ce n’est pas Austerlitz.

— Ce n’est pas Waterloo.

— Waterloo n’est pas une défaite. C’est une trahison. Il a été trahi.

— Par qui ?

— Par vous.

Cardiette, ahuri, s’arrête.

— Par vous. Tous ceux qui ont vu la guerre au bout de sa guerre se sont trompés. Parce que son génie militaire était complet, vous avez douté qu’il eût d’autre destinée que de se prolonger inévitablement. Et peut-être aujourd’hui ne croyez-vous à la paix issue des batailles que parce que le génie qui prévoit et qui tue vous a manqué.

— Général, je ne vous laisserai pas dire cela… je sais que notre valeur guerrière est la même, mais que l’improvisation nous manque… Je doute aussi que sa présence eût modifié quoi que ce soit à la marche des événements où il faut de purs mathématiciens. La stratégie n’est plus une ode. C’est une équation.

Il hausse les épaules et plus calme, ironique :

— Quant à son rôle de pacificateur…

Le général, qui retombait dans son mutisme coutumier répond, froid et grave :

— S’il avait paru… s’il s’était mêlé à nous… l’Europe serait rendue à la vie, au commerce, à l’amitié, depuis douze mois…

Cardiette sourit.

— … Et pour toujours !… achève le général.

— Comment cela ? En signant un décret ?

— Non. Avec des hommes, des fusils, des canons, comme nous… Et comme lui… Par un geste incroyable qui chasse… qui écrase…

— Mais la Marne…

— La Marne c’était la patrie en danger… Lui faisait mieux… Et tout ce qu’il allait trouver si vous l’aviez laissé…

— Pourquoi me dites-vous que moi… que nous…

— Parce que vous ressemblez beaucoup à de belles paroles qu’on a dites, après avoir laissé l’aigle, venu de clocher en clocher, se rompre les ailes dans une bourrasque…

— La dernière tempête…

— Un courant d’air… Un courant d’air qui n’aurait pas tenu devant la confiance de son peuple entier… Vous n’avez pas laissé deviner au peuple que son bonheur dépendait de la fin et que, l’ambition satisfaite, le génie épanoui, la sérénité règnerait…

— Qu’aurait-il fait ?… Une folie nouvelle sur la mer…

— Si je savais ce qu’il aurait fait, je ne serais pas celui que je suis… Ah ! un aigle ! qu’on me donne un aigle !

Nanni fait un sourire tourmenté.

— Des aigles, des centaines d’aigles, des milliers d’aigles… Vous les avez, général, et vous les jetez sur leur proie…

— Il faut, dit le général, un aigle qu’on ne jette pas… qui se jette !

— Vous y avez pensé quelquefois ? demande Nanni en frémissant… vous avez attendu ?

Le général le regarde :

— Votre pensée n’est pas celle qu’il faut, implacable… C’est un peu de désordre au fond de vos yeux qui me fait douter de vous… Ah ! comme vous avez le visage qu’il faut !… Pourquoi cette flamme anormale dans les yeux ?… Pourquoi ce cri de votre regard est-il par moments un bavardage ?

Cardiette raille.

— Vous demandiez le génie… vous vouliez le désordre du génie…

— Le génie est muet.

— Alors vous… dit Cobral respectueusement.

— Moi je suis taciturne. Il faut être muet.

Montrant du doigt Nanni :

— Celui-là est presque muet.

Rêveur, sombre, il répète :

— Presque.

Nanni incline le front vers la table. Sa tête est comme appuyée à un mur invisible. Sa tête est pesante, et pèse sur un obstacle que je ne devine pas.

Nos yeux sont posés sur lui. Nos yeux cherchent le secret de cet homme. Ce profil chargé de cheveux noirs est devenu trop grand par ce que les autres ont dit. Qui est Nanni ? Pourquoi n’a-t-il pas un visage quelconque ? Pourquoi n’a-t-il pas un visage à lui ? Cela ne se vole pourtant pas, un front et un regard, et l’on ne peut ressembler à un mort si extraordinairement. L’étonnement gêne tous ceux qui sont là. Mais ils trouvent naturel que Nanni soit au milieu d’eux et qu’il ait un air de ne pas être Nanni. Pourquoi Sainte qui, dévote, cédait tout à l’heure au sourire incroyant de Cardiette, ne peut-elle que regarder l’aviateur ? Pourquoi Cardiette imite-t-il la réserve brusque du général ? Et pourquoi le général, devant ce pilote sans grade, est-il déférent ? Je suis, moi, noyé de stupeur et je laisse les mots ou le silence passer, sans comprendre. Je demande à comprendre. Je voudrais ne pas comprendre. Pourquoi mon effroi n’est-il pas effrayant ?

Des minutes éternisent ce silence. Mmede Hocques n’est plus troublée cependant. Elle a repris son masque agréable de mondaine, mais ses yeux et ceux de Cobral se sont joints. Que se disent-ils ? Je sens que ces deux êtres se tiennent. Pourquoi n’avais-je pas deviné ? Cobral est le maître, ici. Son effacement le prouve, car il est affecté, et c’est peut-être dans cette salle à manger, et peut-être dans ce moment précis, que se fixe le drame où je vais être spectateur puisque je n’ai pu résister au commandement de ce fou de Cobral.

Ce fou de Cobral ! Les dernières paroles de Moquin me poursuivent. Un fou, un espion, un Allemand. Qui ? Un fou, il y a un fou, je vois, je sais. N’est-ce pas moi ? Non. Moquin m’a mis hors de cause en montrant les deux hommes. Un fou ! Un fou m’a réveillé. Un fou m’a mené au Bourget… Un fou, un espion, un Allemand… un espion, ne faut-il pas dire une espionne ; mais alors où sont tombés ces chefs de la France ? Ce n’est pas possible… Que serait Nanni ? Un fou, un espion, un… Qu’est-ce que Nanni ? Mais je suis égaré par le mystère des paroles… Je n’ai qu’à regarder Nanni pour que s’évanouissent tous soupçons incohérents. Nanni, Nanni, ce n’est pas Nanni. C’est un autre. Quel est ce lieu ? Quelle est cette année ? Quel est ce siècle ? Quel est cet homme ?

Il secoue la tête. Ses narines palpitent. Il respire généreusement. Où est-il ? Il ne nous voit plus.

Le silence est épuisant. Cobral regarde son assiette. Mmede Hocques joue avec ses bagues, mais Sainte suit les yeux du général attachés à ceux de Nanni.

Nanni est loin.

A-t-il jamais été parmi nous pour pouvoir s’isoler ainsi ? Je sais que ses yeux se sont posés à des lieues de nous. Dans quel espace ?

Malgré lui, il cède au regard du général et le regarde à son tour. Il se passe la main sur le front encore, comme au réveil, et soupire, vague :

— Pardon… Vous me demandiez quoi, s’il vous plaît ?

Le général a une voix nette et basse, affectueuse :

— Vous êtes au Bourget ?

— Oui, fait Nanni.

— Il y a un grand départ prochain… un raid en Allemagne… est-ce que ?… dites-moi… est-ce que vous faites partie de cette escadrille ?

— Oui, fait Nanni.

— C’est la plus belle tentative de ces mois de guerre… six escadrilles vont se rejoindre au-dessus de Paris… ce sera toute une escadre… vous le savez ? et vous savez aussi le but sans doute ; quoiqu’il soit résolu de le dire au dernier moment. Vous le savez ?

— Oui, fait Nanni.

— Des usines à munitions… des usines considérables… C’est un bel effort… un effort inouï… car ils vous attendront… ils se doutent… ils se défendront… contre… contre les aigles… puisque vous appelez ces machines des aigles… et vous aurez une belle part, sans doute, grâce à votre maîtrise et à votre valeur… Dans ces courses aériennes, l’initiative importe… c’est le plus inventif qui devient le guide… et si l’on vous fait la route trop difficile, vous êtes capable… n’est-ce pas ? vous êtes capable de les mener ailleurs… vous songez à les mener là où ce sera le plus beau… et plus terrible…

— Oui, fait Nanni.

— Vous connaissez votre but propre, je le vois… vous avez étudié et peut-être pressenti la réalité… et votre victime ne vous attend pas… vous êtes sûr d’aller où il faut… vous êtes sûr de savoir oùilest ?… et de pouvoir y aller ?

— J’y vais, dit Nanni.

Le général ne parle plus. Ce dialogue lui a fait trahir sa curiosité profonde qu’il oblige si volontiers à se cacher.

Je ne regarde personne. Je sens que tous sont émus et graves, même ceux qui savaient déjà ce qui se dirait ici.

Le silence est bon maintenant comme une détente.

Le cristal d’un verre tinte sous un ongle.

Un œillet beige, dans la vasque où ils sont en forêt, plie sur sa tige et la casse. Dehors, une auto lointaine traîne la plainte de sa sirène au-dessus des jardins.

Voici l’heure du café et des fumées.

Nous passons au salon en riant. Comme il fait gai dans ce salon sans mystère ! Il y rôde une âme bourgeoise dénuée de secrets, de mensonges et de combats.

— Chère hôtesse, déclare Cardiette, votre café est oriental comme le harem le plus choisi, mais dans trois minutes, je fuis.

— Nous fuirons avant vous, répond Cobral et nous emmenons MllePray… Vous viendrez l’applaudir sans doute, Madame ?

— Avec joie… vous applaudir l’un et l’autre… comptez sur moi… Mais si vite… partir si vite…

— Il est deux heures, dit Cardiette… On m’attend à la Chambre…

— Et cette matinée du Trocadéro commence donc si tôt ?

— Affreusement tôt, dit Sainte, mais je ne suis pas obligée d’arriver dès le début.

— Si donc, crie Cobral… Vous savez bien qu’il faut tenir votre promesse… J’ai tenu la mienne…

— Du moins, offre Mmede Hocques, ne partez pas sans goûter mes friandises… On dirait un convoi de vivres abandonné par l’ennemi… Tenez, général, faites-moi le plaisir… Ce sont des pralines arabes… C’est absolument inconnu en France… Vous me refusez ?… Monsieur Cardiette ?… Vous non plus ? Eh bien, Mademoiselle et moi nous allons nous en priver… Si… Si… Puisque vous faites fi de mes trésors, je ne veux plus les aimer.

Elle rit. Sainte cueille un fruit confit dans un compotier. Cobral prend congé. Nanni et moi l’imitons. Le général et Cardiette vont en faire autant.

— Non, dit Mmede Hocques, vous me devez au moins cinq minutes de cigares… Je le veux… Voici une boîte pour vous… Prenez, allumez, ces messieurs qui s’en vont n’y ont pas droit… Ils ne sont pas à la peine, ils ne seront pas à l’honneur… Ah, ma chère demoiselle, venez vous chapeauter dans ma chambre…

Elles sortent, en jacassant comme des fillettes.

Le général achève d’allumer son cigare. Cardiette envoie une bouffée grise dans une masse de chrysanthèmes. Nous les quittons.

Dans l’antichambre, Sainte nous rejoint. Elle fait à Nanni un bon visage tendre. Lui sera-t-elle plus douce ? Pourquoi ? Mmede Hocques tient, j’en jurerais, à nous voir partir au plus vite. Cobral aussi. Leur poignée de mains n’est pas celle d’indifférents qui ont amicalement déjeuné.

Que faire ? que savoir ?

Un prétexte. Je ne sais ce que je leur dis. Probablement que j’ai oublié mes gants ou je ne sais quoi ; mes explications ne sont pas remarquées. Et je retourne sur mes pas.

Le salon.

Face à face, assis au coin du feu, le général et Cardiette occupent confortablement leurs fauteuils. Ils ont aux mains leurs cigares qui livrent une mince tige de fumée. L’odeur de ce tabac donne le vertige.

Ils sont immobiles. Les yeux clos.

Qu’a-t-on fait ?

J’approche. J’écoute à chaque poitrine. Le cœur bat, paisiblement. Ils sont endormis. Ils viennent de s’endormir. Et je sens un poids sur mes paupières, une lassitude aux épaules. Vite, je m’évade de cette fumée perfide qui endort.

Mon absence a duré peu de secondes. Cobral, seul, l’a remarquée et ses yeux crèvent les miens de leur violence glacée. Il m’ordonne de me taire. Nous verrons bien.


Back to IndexNext