Quinze heures.

Cobral diffère une explication qu’il sera forcé de me donner. Une explication que je le forcerai de me donner. Il ne m’a pas une fois regardé en face depuis l’au revoir de Mmede Hocques.

Il devine qu’il est deviné.

Qu’ai-je deviné ? En somme qu’ai-je deviné ?

A la fin d’un repas bizarre — où les propos tenus furent si fantastiques et si fous que je ne sais plus réellement si je les ai entendus — j’ai assisté à un drame.

Deux hommes se sont endormis pour avoir fumé des cigares offerts par notre hôtesse. Ils sont tombés dans une quasi-léthargie avant même de sentir le goût de ces cigares foudroyants. Je sais qu’ils ne sont pas morts. C’est trop qu’ils dorment.

Mmede Hocques est une aventurière. Je sais l’histoire de sa vie cependant. C’est une des plus nobles figures de la noblesse française. Non ! L’évidence condamne tout plaidoyer. Elle a endormi chez elle un chef militaire et un chef politique. Pourquoi ? On n’endort pas les gens par plaisanterie. On n’endort pas ceux-là : à moins d’avoir très besoin de leur sommeil. Pourquoi est-il nécessaire à Mmede Hocques d’endormir ce général et ce ministre ?

Elle obéit.

Elle n’a pas de volonté certainement. Elle obéit à Cobral.

Ah mais, je ne vais pas me demander pourquoi elle connaît Cobral ? J’ai appris en quelques heures qu’il signait amitié avec chacun selon son gré. N’ai-je pas vu qu’il était l’ami de Sainte dont je croyais ne pas ignorer les amis ? Et chez Mmede Hocques rien ne m’est intime. Comment être surpris de ses affections secrètes ?

Voilà qui n’est plus une affection secrète.

Plus rien n’est secret. Rien n’est encore clair. Il faut aller jusqu’à la vérité. Où ?

Cobral parlera. Je le veux. Il sait qu’il parlera puisqu’il évite le tête-à-tête.

Il doit se rendre compte exactement que je cherche et que je tâtonne et qu’il est maître du mot où je lirai tout le mystère.

Je ne sais rien. Je ne sais absolument rien. Cette femme, cet homme, ces hommes sont effrayants. Quel est leur but ? Et que viennent-ils de faire ? Je suis sûr que, du même coup, je saurai ce qu’ils ont fait et ce qu’ils auraient fait. Oh ! je ne sais rien.

Que Cobral parle.

Il a refusé de me regarder. Je vous affirme qu’il a refusé de me regarder. J’étais en face de lui dans l’auto. Je ne l’ai pas quitté des yeux, moi. Sauf pendant trois secondes pour m’inquiéter de Nanni et de Sainte, mais j’ai vu que ceux-là, au contraire, se donnaient ardemment leurs yeux comme s’ils voulaient se toucher le fond de l’âme. Cobral, feutre en masque sur les yeux, fuyait tout le monde, et moi surtout.

Je n’ai pas osé parler. Je craignais d’effrayer Sainte. Elle n’a aucune idée de ce que veut Cobral, cette petite. Elle se laisse entraîner. Ce n’est pas grave ce qu’elle fait. Cobral ne la connaît pas beaucoup et il use d’elle : ce ne sont pas des amis. Vous comprenez que je ne pouvais parler et qu’elle ne sait rien ? Cobral l’a persuadée de se faire son interprète aujourd’hui pour je ne sais quelle folie. Ce doit être une folie considérable, la conversation avec Moquin me l’a indiqué. Elle a accepté. Elle avait refusé. En se fâchant. C’est-à-dire : en riant. Elle a accepté parce que l’invitation de Mmede Hocques touchait son ambition. On voit très bien Sainte ambitieuse. C’est une âme de commandement. Cobral avait aussi, pour la décider, le nom de Cardiette. Je serais incapable de vous dire si elle connaissait Cardiette avant ce déjeuner, mais vous avez remarqué comme il l’intéressait. C’est une manière de grand homme. Je crois qu’il l’a un peu déçue par sa désinvolture à l’égard d’une mémoire impériale. Et de vrai Nanni a dit, ou laissé dire, des choses troublantes, qui ont troublé Sainte plus que personne autre. L’ambition et la passion s’effacent devant le mystère, n’est-ce pas, petite amie ? Après tout, rien ne prouve que l’attrait du mystère ne la mette pas sur le chemin de sa vraie passion. L’essentiel est qu’elle ne sait rien. Elle vit ardemment à cette heure et ne cherche pas quelle est la vie des autres. Même pas de Nanni à parler franchement. Elle cherche son cœur, c’est bien assez. Et que fait Nanni là-dedans ? N’est-il pas emporté ? Comme elle. Et comme moi.

Cobral parlera.

Je me le déclare furieusement. Je rage.

Voilà une heure qu’il fuit.

Il n’est pas loin et je l’aperçois à tout moment. Mais il disparaît quand je vais aller vers lui, ou bien il est si exagérément entouré que je ne puis même pas lui dire : « Cobral, un mot, je vous prie. »

Quand nous arrivions, un ténor italien chantait laBrabançonne. Ils ont mis sur cet air de kermesse des paroles navrantes. Qui a fait cela, Cobral ? Cobral avait disparu.

Depuis j’ai couru par le Trocadéro vainement. Alpinisme regrettable. Quand je le voyais derrière un portant, j’accourais, et il se fondait dans la pénombre. Par un trou du décor, je regardais la salle. Il y était. Seul, dans une loge. Hâte à travers les couloirs. La salle. La loge. Personne. Je l’ai vu partout. Je ne l’ai trouvé nulle part. Je renonce. Je suis exténué.

Je m’assieds dans un coin du plateau sur un reste de chaise. Devant moi, le nez contre la toile sale d’un envers de paysage, un pompier. J’écoute malgré moi, les voix fraîches et les voix célèbres se succéder et provoquer l’acclamation. Les concerts de charité évoquent le programme des casinos où les baigneurs assistent fidèlement à des résurrections de momies artistiques très mal vues à Paris. Les vieux opéras surabondent. Les vieux chanteurs aussi. Les jeunes diseuses ont la charge des textes patriotiques. Ici, charge veut dire : poids. D’aucuns pourtant sont de belles charges impétueuses et leur élan me plaît. Il n’y en a pas aujourd’hui. A moins que le texte de Cobral… Je renonce à me mettre en quête de lui. Il finira par passer devant moi et je l’obligerai à parler.

Un chœur anglais, si touchant que le public fait son parfait silence des grandes émotions. C’est tout à fait beau pour moi qui entends sans voir. Les choristes sont peut-être jolies. Je ne les vois pas, et je ne vois pas non plus que le décor est ingénu, et que le plancher est malpropre, et que des gens sont là pour ne pas comprendre.

Je suis délicieusement seul dans l’obscurité de ma retraite. Il y a beaucoup d’espace derrière moi. Devant, il y a des portants imprécis et un pompier que son immobilité idéalise.

Ce chœur est touchant, ai-je dit ? C’est bien cela. Il est touchant, profondément touchant.

Qui vient ? Cobral ?

Des pas derrière moi.

Je me retourne à demi. Des voix. C’est Nanni. Et Sainte. J’avais oublié, ma foi, qu’elle figurait à cette matinée. Elle n’est pas encore passée. Je l’aurais entendue. J’aime beaucoup l’entendre.

Ils ne m’ont pas vu.

Je crois qu’ils s’asseyent. Sur un banc sans doute. Ou sur des chaises en loques comme la mienne. Ils sont assis. Je n’ose les regarder. Je ne veux être vu de personne. Je ne les vois plus, mais il m’a semblé que Nanni se tenait très respectueusement.

— Que voulez-vous, Pretty ? Que voulez-vous de moi ?

— Appelez-moi Sainte.

— Sainte, que voulez-vous ?

— Oh Nanni, que vous faites de bizarres questions ! Des mois et des mois m’ont privée de vous… eh oui, privée de vous que j’aimais bien… et vous revenez… et vous croyez que je n’ai rien à vous dire… et rien à vous faire dire ?…

— Si vous aviez tant à me dire… fait-il vivement.

Mais il s’arrête court. Et avec une espèce de plainte tendre :

— Sainte, vous ne vous êtes guère inquiétée du pauvre Nanni pendant tous ces mois ?

Elle se tait.

— Je savais, dit-elle enfin, je savais où vous étiez et que l’on ne devait pas vous visiter.

— Ah, c’est pour cela que ?…

— Nanni, vous êtes un enfant gâté, et je vais me fâcher si vous faites la grimace devant toutes choses. Je suis heureuse de vous retrouver. Je veux que vous parliez.

— Vous étiez moins heureuse ce matin ?

— Nanni, vous recommencez ? Ce matin j’étais heureuse de votre venue. J’aurais préféré ne pas voir cet insupportable Cobral ni le petit gentil quelconque.

C’est moi. Flatté.

— Pourtant l’insupportable vous a bientôt intéressée…

— L’insupportable, c’est vous, Nanni.

— Vous avez raison, Sainte, mais j’ai eu de la peine autrefois !

— De la peine ?… à cause ?… à cause de ?…

— A cause de quelqu’un, mon enfant, et ce matin j’ai cru que ça allait recommencer. Seulement ce n’est pas le même quelqu’un. Je voudrais bien ne plus souffrir. Au moins pas aujourd’hui : je n’ai pas le temps.

— Vous êtes un impertinent, un cher impertinent qui se trompe. Pas le même quelqu’un ? Mais il n’y avait personne. Il n’y a personne.

— Vous me dites cela, pourquoi ? J’ai vu que ce déjeuner vous attirait…

— … à cause…

— … à cause d’un quelqu’un ! Et c’est tout.

— Nanni, quel enfant ! Je suis enthousiaste, je suis femme, je suis curieuse. Obligée d’aller chez cette dame qui s’intéresse à mon avenir théâtral, je préférais y voir des gens de valeur… Le général… je voulais voir le général…

— Est-ce que vous avez vu le ministre ?

Il eut un vague rire.

— Je n’ai vu que vous, dit Sainte, très bas. Vous êtes le seul quelqu’un de ma journée.

— Non. Même pas de votre journée.

— Si. Et de bien d’autres journées, ne le croyez-vous pas ?

— Je n’en sais rien.

— Nanni, Nanni, parlez. Parlez de vous… On m’a dit votre maladie… ces sombres jours… cette sauvagerie… J’ai pensé à vous… Qui êtes-vous ?

— Sainte, qu’est-ce que vous dites ?

— Que faisiez-vous dans cette solitude ? Pourquoi cette solitude ? Vous n’étiez pas malade. Ce n’est pas possible, Je ne m’imagine pas que vous ayiez été malade. A quoi pensiez-vous ?

— Je ne vous comprends pas, Sainte. Vous savez bien que j’étais malade.

— Pourquoi ne disiez-vous rien à ce déjeuner ? Il me semble que tous ces gens ont trop parlé. Ils ont dit… ils ont dit… Vous avez entendu ce qu’ils ont dit ?

— Sainte, il ne faut pas me dire cela. Je ne me souviens plus de ce déjeuner. Je crois que je n’ai pas été brillant en effet. Comment auriez-vous de la sympathie pour un homme qui n’est pas brillant ?

— Quand on vous voit, Nanni, on est un peu effrayé. Autrefois, en causant avec vous, je croyais causer avec un autre. Et ce matin, vous avez senti comme tous vous regardaient ? On a envie de vous demander des nouvelles d’un siècle passé.

— Sainte, je vais me moquer de vous. Comme vous vous exprimez précieusement ! Je ne me souvenais pas de ces façons-là du tout. Au temps où j’allais vous chercher dans votre loge, aux Capucines, pour souper avec de plus Parisiens que moi et de moins belles que vous, est-ce qu’à cette époque-là, vous ne disiez pas aussi que le quelqu’un manquait à votre vie ? Vous disiez cela. Mais vous parliez moins étrangement. Qu’est-ce qui vous a appris ce langage ? On m’a dit qu’un grand littérateur était passé par là. C’est fini ? Il n’y a que des grands hommes dans votre vie. Vous aimez trop les grands hommes, Sainte.

— Je vous aime, Nanni.

Ils sont tous deux effrayés, elle, de l’avoir dit, et lui de l’entendre. Elle ne répétera pas. Il ne répond rien. Ils sont si rapprochés brusquement par le mot de Sainte qu’ils ont une terreur violente de ne plus être assez étrangers.

— Ce sont des danseuses qui « passent » ? demande Nanni. Je ne connais pas cette musique. C’est un ballet nouveau peut-être. Mais cela ressemble à Rameau.

Sainte ne dit rien. Les violons rythment un chant pastoral de haut style. Et les pieds des danseuses achèvent la cadence.

— Nanni, murmure Sainte, Nanni, je n’ai pas très bien compris. Vous avez un projet… un grand projet…

Les applaudissements de la salle chassent la paix de ce coin sombre. Puis l’orchestre reprend et aussi les bonds des ballerines, sur une autre musique.

— De qui est cette musique ? demande encore Nanni.

— Oh Nanni, Nanni, pourquoi ne répondez-vous pas ?… Vous parliez d’une grande chose… vous disiez au général que vous alliez partir… Où allez-vous partir ?

— Je ne sais pas.

— Dites… Oh ! Nanni.

— Je ne sais pas…

— Vous savez quand vous partirez ?

Comme elle est anxieuse du sort de cet homme ! Elle lui était si cruelle jadis. Ce matin elle ne le sentait pas. Pourquoi l’appelle-t-elle ainsi ?

— Ce n’est pas ce soir ?

Il hésite. S’il parle, il acceptera de l’aimer. Car elle demande toutes les réponses à travers celle-là seule.

Il dit pourtant :

— Ce soir. Si.

Dans l’ombre, elle cherche ses yeux. Mais il baisse la tête.

— Nanni, ne partez pas sans me dire…

— Je n’ai rien à vous dire.

— Alors c’est moi qui ai besoin de parler.

Il respire.

— Vous avez parlé… Vous avez trop parlé…

Elle craint qu’il ne s’enfuie. Elle est prête à l’entourer de ses bras s’il fait le mouvement de partir.

— Nanni… Nanni…

C’est une toute petite qui implore. J’aime cette plainte. Je voudrais qu’elle soit heureuse. Mais je voudrais qu’il soit heureux. Saura-t-elle ?

— Nanni…

Il lui prend la main. Amicalement ? Même pas.

— Il faut nous quitter… je dois vous quitter… vous allez dire cette chose… cette chose… vous l’avez lue ?

— Je viens de la lire. Je n’y pense pas. Vous allez me quitter ? Non. Non.

— Que faites-vous, après avoir dit ?

— Il faut que j’aille dans la salle. J’ai promis à Mmede Hocques de la rejoindre, et je passerai un instant dans sa baignoire.

— Je vais vous quitter, Sainte.

— Ne partez pas. Ne partez pas encore.

— Il faut que je parte. On va vous appeler. On va m’appeler, moi aussi, ailleurs. Je penserai à vous.

Il se lève. Elle est accablée. Elle ne bouge pas. Pauvre amour que tout heurte !

Il pose sa main droite sur la tête de Sainte.

— Mon enfant, je serais content que vous veniez tout à l’heure si vous le pouvez.

Elle se dresse, radieuse :

— Où puis-je vous voir ?

Elle a de la joie plein la figure.

— Voulez-vous dans une heure et demie au Black Bar, rue Cambon ?… vous viendrez, mon amie ?

Sainte lui prend les mains et y pose sa bouche. Et elle s’enfuit dans l’ombre du décor.

La salle fait un bruit sourd. C’est l’entr’acte.

Nanni vient près de moi. Il me regarde sans me reconnaître. Il s’éloigne avec de grands gestes.

Des machinistes viennent me déranger. Je ne trouve pas de meilleur abri que le centre de la scène et je m’occupe à dévisager la salle entre les pans du grand rideau.

C’est un auditoire choisi. La meilleure société anglaise de Paris s’y est retrouvée et quelques groupes de convalescents munis de leurs infirmières, situent et datent cette foule à peine moins élégante qu’à d’anciennes fêtes. Le président de la République dans sa grande loge, en face, ne semble pas davantage « de circonstance ». Son frac et son cordon évoquent des inaugurations, des dîners, des bals dont nous avaient déshabitués sa petite silhouette provinciale, — macfarlane et casquette de yachting — dans tous les cinémas qui l’ont fait suivre par leurs appareils entre Dixmude et Altkirch.

C’est presque nuit déjà. Tous les lampadaires électriques donnent plein feu, les rampes du balcon et des galeries flamboient aussi copieusement.

L’orchestre se prépare. Derrière moi, on a roulé le grand piano. Je dois céder la place. Contre le portant, Félia Litvinne. Cela représente beaucoup d’hymnes et beaucoup de succès. J’ai le temps de trouver Cobral. Je vais le trouver.

On frappe. Prélude. Chant.

Je fais un pas. Cobral est devant moi.

— Vous êtes invisible ? dit-il. Voilà une heure que je vous cherche.

Il me prend par le bras et m’entraîne vers un petit foyer orné de divans et de tapis rouges. Personne. Si. Devant la psyché, une petite chanteuse comique, célèbre depuis longtemps, se farde « à la poupée ». Elle ne nous voit même pas et s’en va bientôt, pour guetter son entrée.

Cobral est très à son aise, bien entendu. Mais je me suis juré qu’il ne s’en tirerait pas, cette fois, par ses divagations de vieux diable d’opérette.

— Vous êtes un enfant, commence-t-il.

— Bah !

— Vous êtes un enfant, je ne puis trop le répéter. Quelle est cette figure que vous avez faite en sortant du salon de Mmede Hocques ?

— Alors je devais trouver naturel ?…

— Surtout ne me parlez pas de ce qui est naturel. C’est un de ces mots que je ne puis souffrir. Avouez d’abord que, grâce à moi, vous avez tâté d’un fameux déjeuner ?

— Et avouez, vous…

— Et avouez encore qu’on a tenu des propos amusants ? Vous ne me reprocherez pas de me vanter. Car mon rôle dans le menu a été simplement inférieur. Et dans la conversation, il a été nul.

— Mais ensuite…

— Vous savez que Pretty passe immédiatement après Litvinne ? Il faut que vous écoutiez cela. Après nous partirons.

— Je vais vous écouter d’abord, avant d’écouter Pretty.

Il me touche l’épaule familièrement. Un air de vouloir me donner des conseils d’ancien.

— Je disais que vous êtes un enfant parce que…

Il rit. Impossible de trouver à ce rire une fausse note. Acteur, va !

— Parce que vous êtes un enfant, achève-t-il. Vous n’allez tout de même pas me demander des explications ?

— Si.

— Et vous savez tout !

— Quoi ? Je sais quoi ?

— On vous a tout raconté. On a tout raconté devant vous. L’expédition de la nuit. Nos moyens de la préparer. L’idéalisme formidable de notre entreprise. A-t-on négligé de vous donner un programme détaillé de la journée ? Ne vous plaignez pas, savourez cet imprévu que vous ne retrouverez jamais ! Tous nos actes ne sont que des points d’action reliés par notre idée. Cette femme qui va parler et faire une espèce de scandale, devant le chef du gouvernement, devant des membres de la presse, vous comprenez la signification de cela, j’imagine ?

— Soit.

— Quoi, je vous prie ?

— Ces hommes qui dormaient…

— Ces hommes nous gênaient. Etait-il convenable, pour notre rêve de paix instantanée, de laisser l’un réclamer à la tribune tout l’or du pays et tous les adolescents, et l’autre signer peut-être un ordre d’attaque propre seulement à prolonger la bataille ? Ils ne peuvent plus nuire.

— Qu’avez-vous fait ?

— Ils dorment comme vous dites. Ils s’éveilleront demain vers midi. Ce repos de vingt-quatre heures les aura parfaitement reposés.

— Supposons que ce n’est pas un crime. Vous êtes pourtant des criminels de toucher à l’indépendance de leurs actes.

— Ma conscience dit que non. Elle s’y connaît.

— La mienne me dit de vous avertir ou de vous livrer. Vous avez attiré ces hommes dans un guet-apens. Pourquoi ?

— Vous l’avez vu. D’ailleurs je suis loin d’eux. Vous me gardez.

— Il y a quelqu’un auprès d’eux.

— Qui ? Les domestiques ont congé.

— Soit. Et Mmede Hocques est ici. Et si je disais qu’elle est une espionne et vous un…

— Vous commettriez deux fois le péché de mensonge. Rien ne prouve qu’elle soit espionne. Et voici mes papiers qui prouvent que je suis Français.

— Cependant si je racontais ce que j’ai vu ?…

— On vous arrêterait immédiatement, car il serait inadmissible que vous ayiez attendu la fin de l’après-midi pour dénoncer un événement du matin. Et puis il est évident que vous êtes des nôtres.

— Ce n’est pas vrai.

— Qu’on interroge Sainte ? Elle vous a vu tout le jour avec nous… Allons, allons, tout est réglé. Mais ne vous troublez pas… Essayez de croire ce qu’on vous a dit et travaillez, malgré vous, à la réalisation d’une grande idée humaine.

— Le plus fou de tout cela est que je ne sers à rien.

— Si, vous êtes le témoin. Vous aurez vu que nous ne sommes ni des fous ni des criminels et que, pour préparer un écho foudroyant à ce que fera, seul, Nanni ce soir, tout ce que nous faisons était nécessaire, utile, indispensable. Vous ne pouvez pas encore le savoir. Vous le saurez bientôt.

— Je suis donc le témoin malgré moi. Alors vous auriez pu vous dispenser de me mêler si visiblement à vos démarches. Je vous ai présenté à des amis. Que vont-ils penser ? Me voilà compromis.

— Il fallait cela pour que vous restiez avec nous. Sinon vous m’auriez déjà brûlé la politesse.

— Vous êtes odieux, monstrueux, immonde…

— Et vous, vous me plaisez beaucoup…

Cobral rit énormément et se lève.

— Allons entendre la prose de Cobral.

Il regarde sa montre.

— Qu’il est tard !… Si elle ne passe pas de suite, tant pis pour elle, pour vous et pour moi… Je ne puis attendre et je vous suis…

— Vous me suivez où ?

— Al’Exigeant. Il est quatre heures. Vous m’avez promis de me conduire àl’Exigeant. J’ai bien peur que nous n’y trouvions plus personne. Venez.

Il me pousse vers le plateau.

La salle crie de joie vers la cantatrice qui a chanté tout son répertoire de guerre dans un bon nombre de langues.

Le régisseur annonce : « Mademoiselle Pretty Pray ».

Et voilà Sainte dans la lumière nue de la rampe. Son petit tailleur la fait plus minuscule encore. Mais sa voix sonne, décidée.

Je ne fais pas attention au titre. Cobral ne quitte pas du regard sa montre qu’il tient à la main.

Sainte dit :

« Au nom du peuple de Paris, au nom du peuple Français, au nom de la terre et des hommes de toute la terre… »

— C’est en prose, me souffle Cobral.

… « Je déclare que l’heure du calme est venue et que demain les êtres ne se tueront plus. La paix universelle sera signée, je le jure, avant le prochain midi… »

Le silence de la salle est invraisemblable. La foudre les a frappés. Ils sont morts. Tous ces yeux, toutes ces oreilles, tous ces cœurs ne sentent plus, ne vivent plus, pour être si matériellement silencieux.

— Pretty a une diction admirable, approuve Cobral. Venez. C’est l’heure.

Nous cherchons la sortie. J’entends encore la voix nette et souple :

« Pas une arme ne doit se lever à partir de cette heure-ci. Le chef des défenseurs alliés s’est endormi en souriant et ce soir, le chef des envahisseurs… »

— Où est Nanni ? Nous sommes tellement en retard. Il saura bien nous joindre.

Nanni est dans l’auto qui nous attend.

— Mon cher, dit Cobral, pendant que nous filons confortablement, mon cher je n’ai pas connu Sarah à vingt-cinq ans, mais je prétends que cette petite Sainte est encore plus…

Nanni est content.


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