III

Quæque ipse miserrima vidiEt quorum pars magna fui!

Quæque ipse miserrima vidiEt quorum pars magna fui!

Quæque ipse miserrima vidi

Et quorum pars magna fui!

et qui mettra bien en relief et en vue le fameux scrutin de liste et le scrutin d'arrondissement.—Puis, la comédie racontée, en guise de moralité de ma fable, qui n'est pas une fable,mais une vérité rigoureuse, je vous dirai comme disait Ésope à la fin des scènes

μυθος δηλοι ὁτι [mythos dêloi hoti]

cette fable prouve que...

Je vous dirai, pour l'avoir étudié et expérimenté à mes dépens, ce qu'il faudrait changer, ajouter, retrancher, modifier au vote pour que le scrutin de liste et le scrutin uninominal ne fussent plus la plus effrontée des mystifications, le plus insolent et le plus pernicieux des mensonges.

En 1848,—la scène se passe à Sainte-Adresse, au Havre et à Rouen,—c'est une trilogie.

Je m'étais laissé persuader par Lamartine, qui jouait alors un si grand et si noble rôle, et par un groupe de notables habitants du Havre de me faire comparse dans la pièce;—le feu était à la maison, tout le monde devait se mettre à la chaîne et porter au moins son seau d'eau. Me voici donc, après quelques hésitations et avec une répugnance instinctive,—pressentant ma vie changée et ma liberté menacée, me voici candidat à la représentation nationale.—J'avais, parmi les marins et les pêcheurs, une amicale popularité;—j'avais plus d'une fois partagé leur rude existence,quelquefois même leurs périls—j'avais pu, dans certaines circonstances, défendre leurs intérêts;—j'avais pu provoquer avec succès, en faveur des familles des marins morts à la mer, des souscriptions auxquelles le roi Louis-Philippe et ses fils avaient contribué.

Quant aux autres Havrais, mon titre était cette popularité qu'ils connaissaient.

Une fois décidé, je me mis à faire consciencieusement mon métier de «candidat»; j'assistai à diverses assemblées où j'étais convoqué avec mes concurrents;—j'étais parfois attaqué et j'avais à me défendre.

Je me rappelle la première séance.

Quand vient mon tour de parler, je monte sur une estrade que, jouant à l'Assemblée, on appelle la tribune—et je commence:

—Mes amis...

On crie:—Dites citoyens!

—Volontiers: Mes chers concitoyens, je ne viens pas solliciter vos suffrages. (Murmures), je ne viens pas solliciter vos suffrages, et voici pourquoi: c'est que je n'ai et n'aurais aucun avantage à être député.—Si j'aimais les fonctions, les places, les honneurs, etc., je serais à Paris et ne serais pas venu me confiner à Sainte-Adresse.—Si vous me faites l'honneur de me nommer votre représentant, je n'entirerai aucun bénéfice;—bien plus, il me faudra, pour défendre vos intérêts, travailler, étudier, apprendre des choses que je ne sais pas ou que je ne sais qu'imparfaitement et quitter, au moins pour un temps, la vie que j'ai choisie, que j'aime, que je me suis faite, et que, depuis longtemps, vous me voyez mener au milieu de vous, mon jardin et mon bateau.

«Mais, si je ne viens pas solliciter vos suffrages, je viens m'offrir à vous: de même que vous me connaissez depuis longtemps, je vous connais aussi, je sais votre situation, vos affaires, vos intérêts, vos besoins. Si vous pensez, comme je le pense, que je puis vous être utile, je viens m'offrir à vous, avec tout ce que je puis avoir d'intelligence, d'énergie et de dévouement.

A ce moment, on me crie:—Vous êtes un républicain du lendemain!

Cette voix était celle d'un citoyen, récemment nommé sous-préfet, je crois par lui-même;—je ne me rappelle pas si on avait changé le titre, mais il en occupait la place, et en touchait les appointements;—il était en outre administrateur ou employé supérieur du chemin de fer de Paris au Havre, et, comme moi, candidat à la députation.

—Puisque, répondis-je, citoyen sous-préfet, vous me reprochez d'être un républicain du lendemain!... (Murmures). Vous êtes, vous, un républicain de la veille?

—Oui, certes!

—Disons de l'avant-veille, si vous voulez,—mais permettez-moi de chercher ce que, à cette avant-veille dont vous vous parez avec un juste orgueil, ce que nous faisions, vous qui étiez républicain, et moi qui, selon vous, ne l'étais pas.

»A cette avant-veille, vous républicain, vous transportiez de Paris au Havre les voyageurs de troisième classe, c'est-à-dire les paysans, les ouvriers, les pauvres,—dans des tombereaux découverts, à travers des régions froides et humides où il pleut un jour sur trois, c'est-à-dire dans des conditions où il n'eût été ni humain ni prudent de voiturer des bestiaux; et moi, qui n'étais pas un républicain, je vous faisais à mes frais un procès à la suite duquel il fallut couvrir et fermer les wagons de troisième classe.

Le sous-préfet fut hué et dut quitter l'assemblée.

J'avais sur mes concurrents un avantage considérable,—c'est qu'au fond, je ne tenais que médiocrement à réussir,—et résolu àn'être élu que dans les conditions qui me conviendraient tout à fait,—c'est-à-dire sans m'abaisser en rien, sans dissimuler mes sentiments ni mes opinions, sans faire de dissimulations ni de concessions.

En fait de concurrent, la vérité est que je n'en avais—ou du moins aurais dû n'en avoir qu'un; et, si je n'en avais eu qu'un, je n'en n'avais plus: car l'arrondissement du Havre avait droit à deux représentants, comme l'ancienne Rome à deux consuls,—et nous pouvions être élus tous les deux; cet autre candidat était un négociant très riche qui n'avait d'autre titre à ces fonctions législatives que le désir vaniteux et ardent qu'il en avait;—un nommé Morlot,—décidé à y mettre le prix.

Mais ce candidat se composait de deux personnes.

La mode était aux ouvriers.—Au gouvernement provisoire figurait:

Albert,ouvrier.

Garnier-Pagès,—membre de ce gouvernement provisoire, faisait instruire, chez un gros négociant de la rue de la Verrerie, son fils, qu'il destinait au commerce, et, dans une assemblée d'ouvriers, il dit: «Ouvriers! nous le sommes tous,—et moi, votre ministre, j'ai mon fils garçon épicier rue de la Verrerie.»

Un conseiller d'État publia une brochure signée:Un ouvrier, et fut élu député, et on dut casser l'élection, quoiqu'il prétendît qu'il n'avait pas menti et était ouvrier en lois,—comme d'autres étaient ouvriers en bois; on s'accolait un ouvrier comme certains mendiants volent ou louent des enfants pour émouvoir la charité publique.

M. Morlot avait prisMartinez,ouvrier,—et on disait, on imprimait, on affichait: Morlot et Martinez, presque comme en un seul mot.

Morlot ne pensait pas avec raison pouvoir être élu s'il ne passait à la faveur de Martinez, et, comme le Havre n'avait droit qu'à deux députés, pour que Morlot et Martinez fussent ou plutôt pour que Morlot-Martinez fût élu, il fallait que je ne le fusse pas.

On institua un «comité Morlot»; on envoya à grands frais des émissaires dans les communes rurales, on inonda le pays de professions de foi;—on couvrit les murs d'affiches, etc.

Mais on fit mieux: on alla à Rouen, le chef-lieu; là, le comité Morlot s'entendit avec le comité présidé par l'avocat Senard, ce bon Senard qui fut depuis ministre de l'intérieur sous Cavaignac et, avec une naïve confiance, planta dans le petit jardin du ministère despommiers dont il ne devait pas boire le cidre.

Le comité Morlot obtint du comité Senard l'admission sur la liste de Morlot-Martinez, en affirmant que je n'avais aucune chance au Havre, et on s'engagea à faire voter la liste Senard—mais le comité Senard exigeait un des deux sièges du Havre;—le comité Morlot le promit, mais dit: Laissez-nous jusqu'à l'élection notre ouvrier dont nous ne pouvons nous passer,—mais l'élection faite, nous nous en débarrasserons, il y aura réélection, et nous nommerons un Rouennais.

La liste du comité Senard fut répandue, affichée à profusion.

Il n'y avait pas de comité Karr,—pas de liste, pas d'affiches;—seul, un petit journal qui existe encore et a grandi,l'Arrondissement du Havre, auquel je donnais parfois quelques articles, soutenait ma candidature avec courage et désintéressement; le jour du vote, il imprima simplement de petits carrés de papier avec mon nom, et en donna à ceux qui vinrent en prendre.

Au Havre, le résultat du vote fut:

J'avais bien l'air d'être député du Havre; mais je n'avais eu de voix qu'au Havre, à Etretat, à Sainte-Adresse, etc., là où j'étais connu, tandis que Martinez et Morlot, portés sur la liste Senard, furent nommés dans le reste du département, où ni eux ni moi n'étions nullement connus,—à une grande majorité.

Voilà donc Morlot et Martinez députés, installés à Paris, et, moi, je retourne chez moi à Sainte-Adresse; mais il fallait s'acquitter envers Rouen et donner le siège promis.

Au bout de quinze jours, l'engouement, la mode de l'ouvrier ne sévissant plus aussi fort, on invita Martinez à un déjeuner, où l'on but non pas le cidre national, mais des vins dont il n'avait jamais entendu parler, et qui lui parurent bons;—on le grisa à fond et on le mena à la Chambre; là, on le décida à monter à la tribune; les amis du Havre s'étonnaient qu'il n'eût encore rien dit; il demanda la parole et monta hardiment sur l'estrade.—Dieu sait les gestes, les phrases ponctuées de hoquets! la tribune avait l'air d'un «guignol» et l'orateur d'un polichinelle en délire.—Il prit le verre d'eau, en goûta le contenu, remit le verre sur le marbre avec dégoût, en disant: «Pouah!» et cria: «Garçon! du vin!»

Il finit par disparaître comme dans unetrappe, on dut l'emporter;—le lendemain, on lui fit honte de sa conduite, et on lui fit signer sa démission; il fallait refaire une élection; le comité de Rouen, d'accord avec le comité Morlot, proposa un filateur Rouennais appelé Loger; le comité de Rouen m'adressa une lettre pour me prier instamment de ne pas me présenter; à cette lettre signée Delaporte, secrétaire du comité, je répondis:

«Comme vous me le demandez, messieurs, je me suis désisté publiquement de ma candidature, mais c'était deux jours avant la réception de votre lettre et par dégoût de voir les intrigues des coteries se jouer des intérêts de la France.»

A mon refus de seconde candidature, cinq mille électeurs du Havre refusèrent de voter et, dans une protestation adressée à la Chambre des députés, laquelle Victor Hugo se chargea de déposer et M. Thiers d'appuyer, affirmèrent qu'ils continueraient à ne pas voter tant qu'on continuerait l'escobarderie du scrutin de liste. Morlot et le Rouennais Loger furent donc définitivement les députés du Havre—et jamais on n'en entendit plus parler ni à la Chambre ni ailleurs.

Seulement, lorsque, après le coup d'État de Décembre, le bon Goudchaux vint au Havre,comme il allait parler, provoquer et organiser une souscription pour les exilés, le citoyen Morlot eut peur et refusa hardiment sa maison pour la réunion du comité, et cette réunion eut lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse.

On peut voir, par cet exemple, qu'à cette époque il était possible, par le scrutin d'arrondissement, d'arriver assez près de la vérité, ce qui était impossible avec le scrutin de liste;—mais, depuis quarante ans les procédés d'escamotage ont été très perfectionnés, l'audace des prestidigitateurs s'est singulièrement accrue, et le scrutin d'arrondissement, ou uninominal, n'est plus qu'un peu meilleur que le scrutin de liste,—et le vote, quelle que soit la forme des deux qu'on adopte, si on n'y apporte pas une réforme radicale, restera le plus effronté et le plus pernicieux des mensonges, la plus absurde et la plus déplorable des sottises.

Il est triste de voir une grande nation jouer depuis vingt ans le rôle que voici: nous le peuple souverain, nous sommes tous attelés à un de ces jeux de bagues que l'on fait tourner dans les foires pour l'amusement des enfants:—chevaux et fauteuils occupés par une douzaine de joueurs: Ferry, Rouvier, Freycinet, Floquet, Ferrouillat, Lockroy, Méline, etc.Les bagues que ceux qui occupent les fauteuils et les chevaux s'évertuent à enfiler au passage sont des portefeuilles gonflés de billets de banque, de concessions, d'actions, de places, de dignités, etc.

Et nous, attelés à la machine, nous nous exténuons à la faire tourner;—si Ferry manque la bague, nous nous croyons débarrassés de lui:—nullement! il repasse au tour suivant, et essaye de nouveau;—il en est de même de Floquet, de Freycinet et des autres.

On semble commencer à comprendre que ce jeu n'amuse qu'eux;—les citoyens de somme attelés à la machine menacent de s'arrêter, de se mettre en grève.

On parle de dissolution et d'Assemblée constituante. Eh bien, je vais faire ce que chacun doit faire en pareille circonstance, dire maintenant ce que doit être cette Assemblée avant de dire ce qu'elle doit faire;—c'est un rôle honorable à jouer pour l'Assemblée qui s'en va, qui pourrait la réhabiliter. Ce que je vais proposer est si simple, si indiscutable, si naïfmême, que ça pourrait se chanter sur l'air de M. de La Palisse:

Un quart d'heure avant sa mort,Il était encore en vie!

Un quart d'heure avant sa mort,Il était encore en vie!

Un quart d'heure avant sa mort,

Il était encore en vie!

Car c'est le développement de cette thèse méconnue jusqu'ici, que, pour représenter un département, il faut le connaître, et, pour être choisi, il faut en être connu.

Article premier.—Nul ne peut être candidat et député que dans un arrondissement où il réside depuis au moins dix ans,—y exerçant une profession, un métier, une industrie, y exploitant une propriété, ou y vivant d'un revenu quelconque.

De façon, d'une part, à connaître l'histoire, les intérêts, les besoins, les ressources de ce département et y ayant des intérêts communs avec les autres habitants.

Et, d'autre part, y étant parfaitement connu de tous,—tant pour sa vie publique, politique, etc.,—que pour sa vie privée et sapetite vie, son caractère, ses habitudes, ses mœurs, son intelligence, ses qualités et ses défauts.

Entre deux concurrents—le bon sens réveillé des électeurs choisissant celui qui est né dans la région et y a sa famille, ce quiassure à un plus haut degré la connaissance des qualités nécessaires au représentant, on serait ainsi débarrassé des charlatans, des marchands d'orviétan, de pilules et de crayons,—coureurs de bénéfices et de places, ayant soin de poser leur candidature le plus loin possible des lieux où ils sont connus.

Article II.—La division du territoire par cantons est rétablie comme elle l'était sous l'ancienne monarchie, comme elle le fut par l'Assemblée nationale le 26 février 1790 et par l'Assemblée constituante en 1791.

Ce qui amenait le suffrage à deux degrés, ce mode de suffrage n'ayant nullement pour résultat d'en restreindre le droit, mais en réalité de l'étendre en y faisant participer effectivement et individuellement un bien plus grand nombre—au lieu de mener les électeurs aux urnes comme on mène au marché une troupe de dindons au moyen d'une baguette à laquelle est attachée une loque rouge, les électeurs primaires votant au chef-lieu de canton nommaient des représentants qui allaient en leur nom nommer les députés au baillage, c'est-à-dire au chef-lieu d'arrondissement.

Ce mode fut naturellement aboli par le Consulat;—et, en effet, comme le dit Lamartine,le vote au chef-lieu de département a pour résultat d'aristocratiser l'élection;—ce que veulent toujours faire les soi-disant républicains à leur propre bénéfice.

Il sera toujours libre au candidat de faire des promesses d'autant plus magnifiques qu'une fois élu il ne pensera plus à les tenir;—mais les électeurs ne l'écouteront pas:—les électeurs prendront au sérieux ce programme que le député est leur représentant et, à ce titre, doit les représenter.—Ce sont eux qui rédigeront ce programme, consignant leurs intentions, leurs sentiments, leurs volontés, des «cahiers», comme on avait fait en 1789—s'expliquant nettement sur les idées et les actes alors en l'air;—et, en cas d'incidents imprévus, ils rappelleront le député pour lui donner de nouvelles instructions;—le député qui s'écarterait des instructions de ses commettants serait rappelé à l'ordre une première fois, et, à la seconde infraction considéré comme démissionnaire remplacé.

Article III.—Le chef de l'État, roi ou président, ne pourrait choisir les ministres dans aucune de ces Chambres. Il ne faut pas croire, comme il semblerait depuis vingt ans, que la France ne possède que le demi-quarteron defarceurs qui se succèdent, se réunissent, se séparent, se combattent, se supplantent, depuis 1871.—Aucun député, pendant tout le cours de son mandat, ni pendant l'année qui en suivra l'expiration, ne pourra être promu à aucune place, à aucun emploi, à aucune dignité;—il sera toujours loisible aux électeurs, au cas où ces faveurs tomberaient sur quelque parent ou ami de député, de le mander pour lui demander des explications; le chemin étant ainsi fermé aux ambitions, aux vanités, aux avidités, aux corruptions, etc., les députés pourraient s'occuper d'autre chose que de se faire les complices, les associés, les hommes liges des ministres, n'en ayant rien à craindre ni à espérer, et, ne fût-ce que pour ne pas s'ennuyer, s'occuperaient des intérêts de leurs commettants et des affaires de l'État.—Resterait, il est vrai, la corruption par l'argent; mais, outre qu'elle est particulièrement honteuse, et ferait au moins hésiter assez de gens, l'électeur qui aurait lieu de les soupçonner pourrait demander des explications à son représentant, toujours révocable.

Article IV.—Pendant longtemps, on n'a pas payé les députés;—depuis qu'on les paye, il ne paraît pas, tant s'en faut, qu'on obtienne une qualité supérieure.

Si on continuait à les payer, faudrait-il que ce fût non au mois, mais sur des jetons de présence—donnés au député au commencement de la séance, et contrôlés à la sortie. Mais ne vaudrait-il pas mieux revenir à l'ancienne gratuité du mandat, sauf au département ou à l'arrondissement de subventionner le candidat pauvre qu'il aurait jugé apte à servir les intérêts publics, de préférence à de plus riches?

On serait ainsi débarrassé des pauvres hères, fruits secs, décavés, avocats à laserviettevide, médecins à la sonnette muette, pour lesquels les neuf mille francs sont un revenu jamais atteint, inespéré, surtout si on ajoute les chances de menus bénéfices, plus ou moins clandestins, pour des services plus ou moins honteux.

C'est ainsi que la France serait réellement représentée dans les deux Chambres, et qu'un gouvernement serait possible.—Tandis qu'aujourd'hui tout gouvernement est impossible, et le pays n'est nullement représenté, comme nous en faisons la triste et déplorable expérience depuis 1871. Ajoutons qu'on ne permettrait plus aux orateurs, comme cela se fait aujourd'hui, de venir corriger leur discours avant l'insertion auJournal officiel—demême qu'on ne permettrait plus au président d'interdire aux sténographes de mentionner tel ou tel membre, telle ou telle phrase risquée ou malsonnante.

L'électeur doit pouvoir suivre toujours son mandataire, le surveiller et ne pas lui permettre de se masquer ni de se maquiller.

Ajoutons une prohibition sévère de voter jamais pour un absent.

Mais—me direz-vous—on ne voudra plus être député.

Tant mieux!—Alors les fonctions de député ne seront plus qu'un devoir et un honneur. Heureux, pour la France, le temps où il faudrait, dans l'âge mûr, imposer ces fonctions, comme on impose le service militaire dans la jeunesse.

Article V.—On ne sera plus admis à exercer des fonctions sans en avoir fait l'apprentissage. On ne s'improvise pas plus ministre, préfet, etc., qu'on ne peut s'improviser cordonnier ou serrurier. On n'arrivera alors aux places que par degrés, en commençant par en bas, ce qui supprimera les pluies de crapauds qui tombent d'en haut aujourd'hui sur les sièges et les positions rétribuées, au gré de la faveur, des complicités, des compromis, des corruptions.

Il sera nécessaire aussi que Paris donne des garanties au reste de la France, et que les départements ne soient plus exposés, chaque matin, à apprendre, par la poste, que les voyous de Paris, les banquiers de bonneteau et les souteneurs de filles ont changé le gouvernement de la France. Il ne faut plus que le conseil municipal de Paris puisse prétendre à devenir un «comité de Salut public» et une «Commune».

Et voilà!

P.-S.—Que serait-il probablement arrivé si, le 28 janvier, M. Carnot, au lieu de s'obstiner à ramasser dans sonécartdes ministres déjà une ou plusieurs fois renversés comme incapables ou usés, impopulaires ou odieux, eût fait appeler le général Boulanger et lui eût dit:

«Président d'une République basée sur le suffrage universel, je dois obéir aux manifestations de l'opinion, même si je la croyais fausse ou erronée.

»Dans la situation actuelle, je ne chercherai pas si cette manifestation est spontanée ou factice, ni par quelles intrigues, quelle suggestion elle a pu être créée, excitée, exaspérée; je dois m'y soumettre et je m'y soumets.

»La Chambre des députés est dès aujourd'hui dissoute de fait, sa dissolution légale et la revision de la constitution sont inévitables.

»Mais dans le ministère que j'avais il y a huit jours, comme dans celui que j'ai aujourd'hui, comme dans celui que j'aurai peut-être la semaine prochaine, il ne se trouve pas d'hommes résignés ou décidés à pratiquer l'opération.

»C'est pourquoi je vous ai fait appeler pour vous dire: Non seulement je vous autorise à former un cabinet dont vous serez le chef pour en exécuter ce que vous demandez avec tant de bruit, de fracas et de menaces, mais je vous somme de le faire pour calmer l'inquiétude et l'agitation dont souffre le pays.—Pour me servir d'une expression empruntée au jeu du billard, cher à mon prédécesseur,—vous avezcollé la bille, il fautprendre à faire. Si vous refusez, c'est vous qui n'aurez voulu ni de la dissolution ni de la revision.»

Que serait-il arrivé? Ou le général aurait refusé, et l'ancien élu avouait que dissolution et revision ne seraient qu'un prétexte et un voile pour cacher des projets et des expédients moins avouables, et on aurait vu un assez grand nombre de gens de bonne foi et de dupes désabusés se séparer de lui, et l'isoler au milieu d'un groupe de complices et de dupesopiniâtres. Ou il aurait accepté, il aurait formé un ministère pris dans ses partisans, et pour qui connaît son entourage, pour qui se rappelle le rôle joué par Morny dans le coup du Deux-Décembre,—celui qu'on suppose un aspirant César eût complètement manqué de Morny et fût resté Gros-Jean.—Il eût fallu auxboniments, aux promesses magnifiques, aux théories vagues, aux utopies faire succéder des réalisations, des applications sérieuses, et nécessairement certaines résistances;—et, comme l'avocat Floquet, comme l'avocat Gambetta, exemple plus frappant, le général n'eût eu devant lui que peu de mois de popularité et d'influence souveraine et dangereuse.

Mais nos soi-disants républicains ont agi autrement et ont montré, une fois de plus, qu'ils ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles.

Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.—Je sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui, qui ont fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune, ne détesteraient pas ces expédients; mais ils sont arrêtés par un scrupule:c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut mettre la sienne en jeu.—La méchanceté ne manquerait pas, mais le tempérament manque tout à fait.

C'est pourquoi ces farceurs et ces chienlits déguisés qui en Robespierre et en Danton, qui en Fouquier-Tinville, en Collot-d'Herbois, en Marat, etc., pâlissent sous leurs masques et se contentent puérilement de prendre un sanglier avec des filets à papillons et de jouer, dans la politique, le rôle que jouent dans les cirques les clowns, qui, en faisant des cabrioles, viennent dans l'arène élever des obstacles apparents, barrières, banderoles, cercles de papier, que jamais, on le sait d'avance, le cheval et l'écuyer vêtu d'un maillot, frisé et pommadé, ne manque de franchir, de crever et de traverser aux applaudissements du public.

ΘανατουΕγχομιον[ThanatouEnchomion.]

Vous avez l'air ennuyé.—Qu'avez-vous?

—Je voudrais être mort.

—Vous n'êtes pas dégoûté!

Le mieux serait de n'être pas né, de le savoir et d'en jouir en regardant les hommes et la vie.

Quelle est l'âme qui—au moment de descendre animer un être—sous deux baisers, si l'on faisait apparaître devant elle toute sa vie probable—consentirait à naître?

Qui consentirait à recommencer sa vie tout entière sans en effacer ou du moins en modifier certains jours et certaines heures?

Ma vie a été—comme celle du plus grand nombre—mélangée de bonnes et de mauvaises chance;—je n'ai pas coutume de me plaindre, n'ayant pas demandé à la vie plus qu'elle n'a à donner.

Cependant j'ai deux ou trois quarts d'heure que je ne voudrais pas recommencer, fût-ce au prix de l'immortalité.—Et notez que je ne mets certes pas dans ces quarts d'heure les quelques minutes que j'ai—il y a bien longtemps—passées sous l'eau de la Marne, à moitié étranglé, à moitié noyé par un cuirassier que j'eus le bonheur de ramener au bord.

L'enfant commence à mourir au moment où il sort du sein de sa mère;—chaque instant qui s'écoule est un pas vers la mort.

Depuis l'origine des mondes, deux hommes seuls ne sont pas morts:—Élie et Énoch, disent les livres saints.

Beaucoup de gens cependant osent croire que ce n'est peut-être pas vrai, et Tertullien, sentant le besoin d'atténuer ce prodige, prétend que leur mort n'a été que différée jusqu'à l'arrivée de l'Antéchrist, qu'ils noieront de leur sang;—ce qui, même ainsi expliqué, reste encore assez fort:

Mors dilata ut sanguine suo Antechristum extinguant.(Tertullien,De anima.)

Dans le rôle de l'homme, pour ne parler que de lui, sont compris certains devoirs, certaines opérations, certaines corvées;—il y est attiré, poussé, enfermé par divers instincts.—Ainsi il doit se reproduire et multiplier selon l'ordre donné à Abraham; il y est entraîné par l'attrait mutuel des sexes et par l'amour de ses petits;—ce qui engendre des joies et des bonheurs, mais aussi de cruelles anxiétés et angoisses.—Aussi, à ces instincts, il a été ajouté un autre instinct, c'est l'horreur irréfléchie de la mort;—sans quoi, l'homme aurait refusé de vivre plus longtemps et se serait tué à son premier mal de dents, à son premier accès de jalousie contre la femme adorée, à sa première inquiétude pour la vie de ses enfants. Dans l'ordre immuable de la nature, par la suprême intelligence, il a imposé son rôle à tout ce qui est,—depuis l'insecte microscopique dont trois cents se meuvent dans une goutte d'eau, jusqu'au Béhémoth, dont il est parlé dans leLivre de Jobet dans les commentateurs de la Bible,—qui broutait chaque jour l'herbe de mille montagnes, herbe qui repoussait pendant la nuit,—buvant le Jourdain et le mettant à sec en vingt-quatre

heures, depuis le grain de poussière jusqu'aux astres et aux mondes.

L'homme a son rôle assigné dont il ne peut sortir.—J'ai lu, dans je ne sais plus quel livre de je ne sais plus quel savant,—trop savant ou peut-être pas assez savant,—que le seul emploi de l'homme et sa seule utilité dans l'ordre et les opérations de la nature est d'aspirer de l'oxygène, de brûler du carbone et d'expirer une certaine quantité donnée d'acide carbonique dont la nature a besoin pour l'ensemble de ces opérations.

Dans ce rôle, la mort est aussi nécessaire que la vie aux opérations de la nature;—elle a besoin, à un moment donné, de désagréger les divers éléments dont l'aggrégation a formé l'homme pour en faire un autre emploi;—ce qui a été chair et os doit devenir ou redevenir terre, puis herbe, et servir, par un nouveau mode d'aggrégation, à la formation d'autres êtres.

Aussi simplement que les poulets que la fermière nourrit et qui seront mis à la broche quand ils seront assez gras,—un seul atome qui se perdrait, ou manquerait à son rôle au moment fixé pour son entrée en scène dérangerait et peut-être détruirait l'ordre immuable et peut-être le monde.

Donc tout homme doit mourir par cela seul qu'il est né;—il est né pour mourir.—Peut-être la mort est-elle non seulement la fin, mais le but de la vie?

Mais cette crainte, cette horreur instinctive de la mort que l'homme avait reçue comme tous les autres animaux, lui avait été donnée comme aux autres êtres, dans une juste et nécessaire proportion. Seul, il s'est appliqué à l'augmenter, à l'exagérer et à en faire un supplice que la Providence ne lui avait pas destiné.

Il a entouré, orné la mort d'une foule de circonstances, de terreurs et d'angoisses nées de son imagination.—La nature avait fait une mort,—il en a fait une autre tout à fait terrible et empoisonnant sa vie;—la nature en avait fait une phase nécessaire de l'existence, il en a fait une torture.

On a imaginé un au-delà de la vie et de la mort—une autre vie dont la première ne serait que la préface;—on a beaucoup parlé, discouru, écrit de «l'immortalité» de l'âme: c'est un sujet sur lequel l'auteur de la nature ne nous a jusqu'ici permis que des opinions, gardant pour lui le vrai.

Jamais personne n'a pu décider, par les seules lumières de la raison humaine, si l'âmesurvit au corps et est immortelle,—cette pensée plaît à l'imagination et s'accorde avec certaines idées consolantes de la justice divine,—il est agréable d'y croire, mais peu facile de le concevoir. Quant aux preuves qu'on a prétendu en donner, elles ont le défaut de ne pas être des preuves: il faut avoir recours à une révélation d'en haut;—dans les questions douteuses, le mieux est de tâcher de croire la solution la plus consolante.—Quant à ce qui nous a été donné de raison, le raisonnement nous dit que nous sommes, après la mort, ce que nous étions avant la naissance, c'est-à-dire que nous n'étions rien et que nous ne sommes plus rien.—Mais il ne faut pas se fier trop entièrement à la raison;—la vue de notre intelligence a une portée bornée comme celle de nos yeux,—le vrai—le seul vrai qu'on peut affirmer, c'est que nous n'en savons rien.

Socrate—devant ses juges—leur dit: «Si j'avais un conseil à vous donner, juges voulant dire justice, vu le bon effet que mes conversations ont eu sur un assez grand nombre de nos concitoyens en les rendant plus sages, plus honnêtes, plus vertueux, vu aussi ma pauvreté, ce serait de me loger et nourrir au prytanée,comme vous l'avez accordé à d'autres. Mais on dit que vous voulez me faire mourir; je ne puis vous prier de ne pas le faire, parce que je ne sais pas s'il m'est plus avantageux de ne pas mourir que de mourir;—je puis craindre ce que je connais: la maladie, les blessures, le chagrin, l'exil, la prison.

«Mais, quant à la mort, je ne sais absolument pas ce que c'est,—et je n'en ai conséquemment aucune peur.»

Quant à l'immortalité de l'âme, je ne saurais la prouver et je n'ai aucun désir de la nier;—mais, pour propager une terreur peut-être salutaire sous certains rapports, on y a ajouté l'immortalité du corps, sans laquelle il n'y aurait pas eu moyen de faire redouter, au delà de la vie, certains supplices que les inventeurs, les ministres de toutes les religions se sont évertués à rendre épouvantables à qui mieux mieux.

Si la croyance à une autre vie avec des peines et des récompenses est un hommage à la justice raisonnablement présumée de Dieu,—il faut rendre sa justice égale à sa bonté et à sa toute-puissance—et ne pas supposer une lutte perpétuelle entre lui et le diable;—idée empruntée aux plus vieilles théories,—sorte de partie de trictrac ou de besigue oùDieu et le diable jouent nos âmes, et où, vu les conditions exagérées, promulguées pour être sauvé,—le diable triche et gagne à peu près toujours,—le nombre des âmes gagnées par Dieu étant minime, en proportion du nombre de celles filoutées par le diable.

Pour mon compte, je crois fermement à toute la justice de Dieu; mais je crois aussi fermement à sa toute-puissance et à son immense bonté. En nous créant, il a prévu notre folie, notre légèreté, notre méchanceté de singes malfaisants, et il a mis son œuvre à l'abri, en ne nous donnant la puissance de créer ni de détruire, ni un brin d'herbe, ni une goutte d'eau.

Une des causes qui ont le plus puissamment fait admettre l'hypothèse d'une autre vie, c'est une crainte vague et orgueilleuse du néant,—auquel je ne reproche que ceci, qu'on ne le voit pas, ce qui aurait bien son charme. Ayant connu la vie,—l'homme aime encore mieux souffrir que ne pas être;—il veut étendre son existence en tous sens;—il l'étend avant sa vie par le culte moins pieux qu'orgueilleux des ancêtres,—il l'étend après la vie par l'idée d'une immortalité et d'une renommée sur les lèvres de la postérité.

Quoi qu'il en soit,—il est nécessaire, fatal,que nous fassions restitution à la nature, pour les besoins de ses opérations, des éléments qui nous ont été prêtés, et dont l'aggrégation peut être utile à former notre individu; il ne faut pas penser à se dérober à cette nécessité.

Le corps est-il le vêtement, l'enveloppe et, selon quelques-uns, la prison de l'âme,—ou l'âme est-elle le résultat, le jeu, l'harmonie et la mélodie des organes?—C'est encore ce que Dieu seul pourrait nous dire et ce qu'il ne nous a pas dit.

Il faut mourir!—il n'y a pas moyen de refuser, d'escroquer à la nature les éléments de notre être qui se désagrègent—et qu'elle veut faire rentrer dans son trésor pour en faire de la terre, de la poussière, de l'herbe—que mangeront les moutons, moutons que mangera l'homme pour en faire de la chair humaine, jusqu'au jour où il faudra que homme accomplisse la restitution de soi-même.

Tout le monde est mort, tout le monde mourra.—Dans cent ans d'ici, tout ce qui est sur la terre sera dessous;—des centaines de millions d'hommes sont morts avant moi, des centaines de millions mourront après moi;—descentaines de mille mourront la même année que moi, des milliers mourront le même jour, plusieurs centaines mourront à la même minute que moi.

Le plus sage est donc de s'accoutumer à cette idée, de se la rendre quotidienne et familière, de penser à la mort et d'en parler comme on pense au sommeil de chaque nuit,—d'en entretenir ceux qui nous entourent comme on s'entretient de la naissance, de la jeunesse, de la vieillesse et de tout autre sujet,—de leur faire envisager notre départ comme une nécessité contre laquelle il n'y a pas à lutter,—qui ne sera pas un mal pour nous-même—et qui ne sera pour eux qu'un chagrin que la Providence, dans sa souveraine bonté, a rendu le plus fugace et le plus momentané des chagrins:—«Dieu mesurant, comme on l'a dit, le froid à brebis tondue,»—appréciation que je voudrais avoir faite plus que tout ce qu'on a jamais écrit sur les religions.

De leur côté, il faut que ceux qui doivent nous rendre à la terre, se préparent à ne pas trop attrister pour nous notre départ par l'aspect de douleurs—qu'on croit souvent devoir exagérer pensant faire plaisir aux mourants—ce qui est une erreur.

En effet, si l'on a—entre les opinions et les croyances, si l'on a adopté celle d'une vie future dont celle-ci n'est qu'une épreuve, comme le cocon que file la chenille pour s'y enfermer et en sortir papillon; si l'on croit que celui qui s'en va de cette vie—grâce à la miséricorde infinie de Dieu, va entrer dans la véritable vie, dans une vie heureuse et glorieuse:—on peut ressentir pour soi-même un certain regret, un certain chagrin d'être privé de sa présence; mais on doit se réjouir pour lui de le voir s'élever à cette vie bien heureuse, où on ira le rejoindre plus tard,—non pour quelques jours, comme dans cette première vie, mais pour l'éternité.—Si c'est l'autre sentiment que vous avez adopté, songez aux maux de la vie et aux ennuis de la vieillesse dont celui qui part est à jamais délivré.

J'ai connu un homme qui avait été, durant sa vie, riche, puissant, obéi entre tous;—il mourut «plein de jours» et de la mort «naturelle», c'est-à-dire lorsque la lampe, ayant consumé toute son huile, n'émet plus que quelques dernières lueurs vacillantes.

Aux suprêmes moments, on enleva sa femme, et il ne resta auprès de lui que son fils, désespéré et fondant en larmes.

—Mon ami, lui dit-il d'une voix affaiblie, tu as été un bon fils, tu n'as plus qu'une fois à m'obéir et tu ne vas pas te démentir:—je n'ai plus que quelques instants à vivre,—je me sens m'éteindre, ne va pas attrister ces derniers moments par la tristesse et par l'ennui que j'ai redoutés toute ma vie.—Passe dans la chambre à côté où il y a un piano, et joue-moi jusqu'à la fin—qui ne va pas tarder—cet air de notre pays que j'ai toujours aimé et que je t'ai fait jouer tant de fois!

Le fils, qui est grâce à Dieu, encore de ce monde, et un de mes meilleurs amis, avait été accoutumé si scrupuleusement à obéir à son père, qu'il lui baisa la main,—sortit de la chambre, alla se mettre au piano et joua l'air favori pendant une demi-heure;—quand il rentra dans la chambre de son père, le vieillard était mort.

Il fut longtemps sans oser mettre les mains sur un piano;—mais la première fois qu'il s'y décida, ce fut pour jouer, et non sans une douce mélancolie, l'air sur lequel son père s'était endormi.

Il faut donc, dès à présent, et en pleine vie, se dire: «Quand je vais mourir, ce sera ou pour être mieux ou pour ne plus être.—Donc, s'ily a du chagrin à avoir de cette désagrégation des éléments qui me composent, de cette restitution à la nature, ce n'est pas pour moi, c'est pour ceux que je quitterai;—il faut les accoutumer à cette idée de la séparation inévitable.»

Il est cependant un cas où le mourant doit subir d'horribles angoisses, c'est lorsque sa vie, son travail, sont nécessaires à ceux qu'il quitte; s'il va les laisser sans appui, sans ressources;—dans cette situation, si la vérité est une autre vie, mais d'où il ne soit pas possible de veiller sur ceux qu'on a aimés, de les défendre, de les protéger,—de quelques délices que soit remplie cette vie, je n'y verrais qu'un horrible supplice, et, si le choix m'était donné, sans hésiter je choisirais le néant,—en regrettant de ne pouvoir les y entraîner avec moi.

Une des causes qui font surtout redouter la mort est un faux raisonnement: on pense, en présence de la maladie ou d'un danger quelconque, qu'il s'agit de mourir ou de ne pas mourir,—tandis qu'en réalité il s'agit de mourir aujourd'hui ou de mourir demain.

La mort est le magasin, le trésor où la natureprend la vie;—les feuilles meurent et tombent des arbres, l'herbe jaunit et se dessèche,—feuilles et herbes deviennent un engrais et produisent les feuilles nouvelles et l'herbe fraîche du printemps suivant,—la vie et la mort sont une évolution en cercle.

Tout nous parle sans cesse de la mort;—les portraits d'ancêtres sont des témoins de la mort;—nos divertissements, nos théâtres nous en retracent l'idée; la tragédie évoque et tire du tombeau le héros ou la beauté qui y reposent depuis des siècles, réveille leur poussière et les force de venir sur la scène nous divertir.

Nos tables les plus somptueuses, celles autour desquelles on se réunit pour la joie et la gaieté—nous parlent aussi de la mort;—poissons, gibier, viandes de toutes sortes savamment préparées et assaisonnées, nous nous nourrissons de cadavres.

C'est à la mort que la terre doit sa fertilité; la bêche et la charrue remuent et retournent les débris de ceux qui ont vécu avant nous,—nous les recueillons dans nos moissons, dans nos vendanges, ils forment, ils sont le pain que nous mangeons, le vin que nous buvons;—la surface de la terre, à une grande profondeur, est faite de la poussière des ancêtres;—nousmarchons, nous dansons sur les ruines de l'espèce humaine;—et ce que nous appelons notre science est l'épitaphe non seulement des hommes, mais des cités et des empires détruits.

Une des plus grandes folies que l'on ait imaginées a été de vouloir dérober son corps à la mort, filouter son cadavre à la nature qui en avait prêté les éléments—on s'est fait «embaumer».

On a voulu rendre éternels des restes horribles, hideux, et dont on n'a pu que retarder la destruction;—car la nature, qui est éternelle, a le temps d'attendre, est patiente et sûre d'arriver à ses fins.—Peut-être, dans notre histoire, la naissance du Corse Bonaparte, la Révolution, la Terreur, l'expédition d'Égypte n'avaient pour but que de faire sortir des Pyramides quelques poignées de grains de blé qu'on y avait enfermées avec les cadavres récalcitrants—et dont la faculté germinative approchait de son terme; en effet, on les a semés et ils ont donné des grains et du pain.

Cette affaire était au moins aussi importante pour l'ordre immuable de la nature que les batailles et les révolutions d'empires;—rienne doit se perdre dans le cercle éternel de ses évolutions et de ses opérations;—un grain de blé a son rôle comme un homme, comme une nation;—si ce grain de blé manquait, tout l'ordre serait dérangé, compromis, peut-être détruit;—aussi, je ne crois guère à Élie et à Énoch—ou du moins j'accepte l'interprétation de Tertullien, à savoir que leur mort n'en était que différée:—le tout à mettre au nombre immense des choses que nous ne savons pas.

Quant à la pratique absurde et répugnante des embaumements, s'il dépendait de moi, j'aurais, au contraire, hâté l'anéantissement des corps de ceux que j'ai perdus—et dont ma pensée a suivi malgré moi sous la terre la lente décomposition:—d'abord cadavres, puis, comme l'a dit je crois Bossuet, quelque chose qui n'a plus de nom dans aucune langue,—quelque chose de hideux, d'horrible en quoi sont changés ceux que j'ai, avec tendresse et bonheur, serrés dans mes bras.—Je suis soulagé quand je calcule qu'il s'est écoulé le temps nécessaire pour qu'il n'y ait plus rien... du moins là. Aussi je n'ai rien contre la crémation, ou les lits de chaux dont on a, dit-on, enveloppé le corps de Louis XVI assassiné dans la crainte que ce corps ne devînt une relique.

Où ai-je lu cette vieille chanson? il y a si longtemps que je la sais, que j'ai presque envie de me persuader—ce qui ne serait pas vrai que j'en suis l'auteur.


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