L'AFFAIRE BOULANGER.—LE CENTENAIRE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Quand la Parque aura sonné l'heure,De coudriers et de lilas,Prends soin d'embellir ma demeure;Je veux, dans un pareil bouquet,Plaire encore à jeune fillette,Tantôt cueilli comme bouquet,Tantôt croqué comme noisette.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Quand la Parque aura sonné l'heure,De coudriers et de lilas,Prends soin d'embellir ma demeure;Je veux, dans un pareil bouquet,Plaire encore à jeune fillette,Tantôt cueilli comme bouquet,Tantôt croqué comme noisette.

Quand la Parque aura sonné l'heure,

De coudriers et de lilas,

Prends soin d'embellir ma demeure;

Je veux, dans un pareil bouquet,

Plaire encore à jeune fillette,

Tantôt cueilli comme bouquet,

Tantôt croqué comme noisette.

Je citais un jour ce couplet à Victor Hugo, à propos de la pratique de l'embaumement. «La chanson a raison, me dit-il; il vaut mieux embaumer que d'être embaumé.»

Quant à la mort et à ce qui suit la mort, comme nous ne savons rien et que nous ne saurons jamais rien, nous sommes fort exposés à voir varier nos idées et nos opinions selon nos sensations.

Hugo, par exemple, qui était surtout un grand peintre—et qui choisissait dans tout le côté, la face qui présentait les couleurs les plus harmonieuses, surtout les plus éclatantes, était fort enclin à voir ses impressions changées, selon l'heure et la hauteur du soleilqui dorait ou abandonnait les objets, ou les dorait d'un autre côté.

Lorsque sa charmante fille Léopoldine fut noyée à Quillebeuf avec son mari, qui, ne pouvant la sauver, voulut rester avec elle, lorsque j'allai avec la famille mettre les deux corps dans le même cercueil,—j'eus la triste mission d'apprendre à Victor Hugo, alors en voyage, le malheur qui le frappait; à son retour, il me dit un soir: «Ma douleur est bien adoucie par la ferme croyance que j'ai dans une autre vie où ma fille m'attend et où j'irai la rejoindre.»

Il est évident qu'il ne voyait plus cette question du même côté et sous le même aspect, lorsque, dans son testament, préparant, dernière antithèse, la mise en scène de ses funérailles, il ordonnait de le porter dans le corbillard des pauvres—et se faisait enterrer civilement.

Cette pensée de chicaner la mort,—de rester encore sous on ne sait quelle forme et quelle figure quelque temps de plus sur la terre, de se préoccuper d'un effet à produire sur les survivants, est très commun.

J'ai connu une vieille femme qui, avec une très petite fortune, suffisante cependant pourses modestes besoins, s'imposa toute sa vie quelques privations pour amasser un petit pécule qu'on trouva à sa mort avec cette note écrite de sa main: «Pour mon enterrement.» Suivaient les détails de cet enterrement: tant pour les voitures, tant pour les cierges, tant pour les pauvres et les pleureuses.. En un mot, un bel enterrement.

Je fus prié un jour d'assister à une cérémonie de ce genre par une famille de mon voisinage. Un des parents du mort me remercia et, faisant allusion à certains petits services que j'ai pu rendre au pays que nous habitions l'un et l'autre et à une certaine popularité:

—Ah! Monsieur, me dit-il, c'est vous qui aurez un bel enterrement!

—Croyez-vous, monsieur? lui répondis-je; mais quel chagrin j'aurai de ne pas le voir!

Lorsque tout est mort en nous, la vanité seule survit, cependant; la magnificence des obsèques est plus pour flatter la vanité des survivants que pour honorer les morts. Les gens qui ont pour métier d'enterrer les autres comptent pour leur fortune sur cette vanité—et mettent sur leur enseigne:Pompes funèbres.

Un jour, comme je revenais d'une de ces cérémonies où tout aurait surtout fait comprendre la vanité des vanités, j'ai pris la plume et ajouté à mon testament toutes les recommandations pour que cette opération à mon égard eût lieu avec la plus grande modestie, le moins de temps et le moins de dépenses possibles—et par le plus court chemin:—me contentant, en fait de pompes funèbres, de ne pas être enterré vivant,—soin que j'ai toujours eu pour ceux que j'ai perdus en ne les laissant mettre en cercueil qu'après un commencement visible de décomposition, seul signe certain, quoi qu'on dise, de la mort.

Les livres sont remplis de gémissements sur la brièveté de la vie—et néanmoins, pendant la durée de cette vie si courte, notre principale occupation est de nous en distraire, de ne pas la sentir, de «tuer le temps».

«La mort, dit Épicure,—ne nous concerne en rien; tant que nous vivons, elle n'est pas là;—quand elle arrive, nous n'y sommes plus.»

Lisez la traduction qu'a faite Boileau-Despréauxd'une ode de Sapho—et vous verrez que la même description peut s'appliquer exactement et à la mort et aux délices de l'amour:

Un nuage confus se répand sur ma vue,Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs,Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue,Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!

Un nuage confus se répand sur ma vue,Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs,Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue,Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!

Un nuage confus se répand sur ma vue,

Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs,

Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue,

Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!

Quel que soit le sentiment qu'on adopte sur une vie future ou sur l'anéantissement ou la transformation perpétuelle, le plus sûr est de se conduire d'après la première hypothèse—et de pouvoir dire, comme Épictète:

«Je veux, à mon dernier moment, pouvoir dire à Dieu: »Grand Dieu, ai-je suivi vos commandements? Ai-je abusé de vos dons? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, mes vœux, mes opinions? Me suis-je jamais plaint de vous? Ai-je jamais accusé votre providence? Quand vous avez voulu que je fusse malade; j'ai voulu être malade;—vous avez voulu que je fusse pauvre, et j'ai été content de ma pauvreté. Aujourd'hui, vous voulez que je meure;—je sors de ce monde en vous remerciant de m'y avoir admis pour me faire voir tous vos ouvrages, et l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers.»

«A la mort, dit saint Ambroise, commence l'égalité; les cadavres des riches et des pauvres sont semblables; seulement, comme les riches se sont nourris avec excès de mets savoureux et recherchés, leurs cadavres sentent plus mauvais que ceux des pauvres.»

On ne rencontre jamais de cadavres d'oiseaux dans les rues ni sur les chemins; c'est qu'ils vont pour mourir se cacher dans le fond des bois.

De même il faut cacher sa vieillesse—et épargner aux autres le spectacle de notre décrépitude.—On a dit avec raison: «Quand on n'orne plus les salons, il faut en disparaître.»

Il est rare que nous mourions tout d'un coup et tout vifs:—nous assistons à la mort successive de nos sens et de nos facultés.—J'avais trente ans lorsque j'ai écrit l'oraison funèbre d'une dent que j'avais perdue par accident.—Quand on dépasse le terme ordinaire de la vie, on se trouve dans une vaste solitude;—nos contemporains, nos amis, ceux que nous avons aimés et qui nous ont aimés ne sont plus; nous sommes étrangers dans un pays nouveau, la langue qu'on y parle n'est plus la même que nous savons parler;les intérêts, les goûts, les idées ne sont plus les mêmes; nous gênons, nous encombrons,—nous sommes dans la vie comme de vieilles femmes dans un salon condamnées à «faire tapisserie», et on trouve cette tapisserie trop épaisse et tenant trop de place;—ce qui, de notre temps, était vice, est devenu coutume;—ce que nous trouvions beau et élégant est ridicule;—les meilleurs—et ils ne sont pas nombreux—nous traitent avec des marques affectées de bienveillance et de commisération humiliantes.

L'autre soir, traversant le cimetière, je voyais un grand nombre de tombes connues des élus morts bien plus jeunes que je ne suis aujourd'hui, et il me semblait entendre sortir de ces tombes des voix qui me disaient:

«Eh bien?...»

Les heures, faisant comme le Parthe, nous blessent en fuyant; et ces heures, comme nos journées et nos années, nous ne les comptons qu'à mesure qu'elles sont passées.—Quand on dit: «J'ai vingt ans,» c'est au contraire vingt ans qu'on n'a plus, vingt ans qu'on a dépensés du mystérieux nombre qui nous a été donné.

On m'a quelquefois reproché «de gâter»les enfants. C'est toujours ça de bon qui leur est assuré.

Je n'ai jamais songé à leur demander, comme on fait d'ordinaire, de la reconnaissance de ce qu'ils «nous doivent la vie»,—et cela pour plusieurs raisons.—La première, c'est que, au moment où nous leur «donnions la vie», nous ne pensions guère à eux.—La seconde, c'est que, bien des fois dans le cours de leur existence, ils ne seraient pas d'accord sur la valeur du «don» et qu'ils pourraient nous répondre: «Je m'en serais bien passé!—plût à Dieu qu'un bon petit croup m'en eût délivré quand je venais de naître!»

Dans la jeunesse, un excès de sève nous fait nous étendre et épancher notre vie, notre âme, nos sens autour de nous et parfois très loin;—on aime tout,—on veut tout,—on est tout amour,—et cet amour qu'on éprouve est tout en soi;—les objets aimés ne sont que des prétextes;—notre vie s'étend comme la chaleur d'un foyer ardent;—mais, quand nous sommes vieux,—nous n'entendons plus, nous ne voyons plus d'aussi loin,—notre foyer ne rayonne plus au dehors,—la vie se resserre autour de nous.

... On finit un laid jourPar n'aimer plus que soi—sot, froid et triste amour!

... On finit un laid jourPar n'aimer plus que soi—sot, froid et triste amour!

... On finit un laid jour

Par n'aimer plus que soi—sot, froid et triste amour!

Beaucoup de vieillards, à force de vivre, finissent par se croire immortels,—comme si leur temps de mourir avait passé. Combien j'en ai vu ayant une telle horreur de la pensée de la mort—qu'ils retardaient de jour en jour, jusqu'à la fin, le soin de faire un testament dont l'absence, après leur mort, laisse à ceux qu'ils ont aimés mille soucis, mille tracas et souvent la ruine.

Louis XI, qui avait si peu marchandé la mort aux autres, en avait pour lui-même une terreur vengeresse.—Il se fit apporter la sainte ampoule et plusieurs reliques;—puis, comme on faisait des prières à un saint, demandant pour lui la santé du corps et le salut de l'âme, il interrompit le prêtre en disant: «Un peu de discrétion et pas d'importunité;—demandez seulement la santé—nous verrons le reste plus tard.»

Un «seigneur» avait défendu qu'on lui parlât jamais de mort.—Son secrétaire étant emporté par une maladie, on ne lui en dit rien;—mais, comme il le demandait opinâtrément,on lui dit: «On ne trouve votre secrétaire nulle part.»—Il comprit et n'en parla plus.

Les anciens évitaient le mot «mort»; ils se servaient de synonymes.—Cicéron, pour annoncer au Sénat la mort des complices de Catilina, dit: «Ils ont vécu (vixerunt).»

Ils avaient un autre mot très beau pour exprimer la même idée—defunctus—quitte, ayant payé sa dette.

Malheureusement, la «pratique» s'est emparée de ce mot—et l'a rendu vulgaire;—pour conserver le mot et l'étymologie, je l'écrisdefunct, comme on l'écrivait autrefois.

Quant àfeu, on a voulu le tirer du celtique—puis defelix, heureux, puis defatum, destin;—il est plus simple et plus vrai de le tirer du latinfuit,—il fut.

Les étymologistes se sont livrés à de curieux excès.—On sait que Ménage tiraitalfanad'equus.

On a tiré haricot defistulapar le procédé que voici:

Fistula—fistularis—fistularicus;—retranchezfistulvous aurezaricus—haricot.

De mêmeBabetvient de Ludovicus par ce procédé analogue:

Ludovicus—Louis—Louise—Lise—Élisa—Élisabeth—Lisbet—Babet.

L'expression—n'est plus—est surtout claire et vraie.

Les vieux boivent la lie de leur vie;—pardonnez-leur de faire un peu la grimace.

Pendant que tu roules entre tes doigts, pour la friser, cette boucle de cheveux, elle devient blanche.

Chaque fois que je te baise la main en te quittant, en disant: «A demain!» c'est un prélude à l'éternel adieu, qui n'aura pas de lendemain.

La Providence, dans son extrême bonté, rend souvent les vieillards exigeants, égoïstes, radoteurs, ennuyeux, maussades, envieux de la jeunesse et sévères pour les fautes qu'ils ne peuvent plus commettre.

C'est autant de consolations efficaces préparées pour ceux qui leur survivront—et qui laisseront à leur tour les mêmes consolations.

Je n'essayerai pas de cacher à mes lecteurs que je me trouve dans un assez singulier embarras.

Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procès du général Boulanger, beaucoup de gens ont été mandés, interrogés, ont eu leurs tiroirs forcés, leurs papiers indiscrètement feuilletés et emportés qui n'étaient peut-être pas aussi exposés aux soupçons de la justice que je le suis en ce moment.

Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numéro 9 de laGrande Revue, paru le 10 mars, je vous disais:

«Nos soi-disant républicains ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de ceuxqu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles.

»Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.—Je sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne détesteraient pas cet expédient, mais ils sont arrêtés par un scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut mettre la sienne au jeu,—la méchanceté ne manquerait pas, mais le tempérament manque tout à fait.»

Or, le 19 avril suivant, dans un banquet à Saint-Denis, le citoyen Naquet a lu, comme régal, une lettre du général Boulanger adressée de Bruxelles à ses «amis de Saint-Denis».

Et, dans cette lettre, il est dit:

«Quant à la Terreur, ils se bornent à la parodie en miniature,—ils n'oublient pas cette leçon de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber des têtes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas désireux de faire de leur tête un enjeu;—c'était bon pour les hommes de la Convention.»

Ne suis-je pas exposé à ce que M. de Beaurepaireme soupçonne de faire les discours et les lettres de M. Boulanger?—envoie fouiller mes papiers et m'invite à aller causer un brin au Luxembourg?

Je ne le connais pas et ne puis apprécier l'agrément que me pourrait donner cette entrevue en tout autre temps, mais, en ce moment de la magnifique explosion du printemps dans mon jardin, au moment où les camélias donnent leurs dernières fleurs pour faire humblement place aux roses, au moment où, d'un arbre à l'autre, s'étendent les guirlandes parfumées des glycines et des chèvrefeuilles, au moment où l'aponogéton couvre l'eau de ses coquillages blancs et noirs doucement odorants, au moment où comme disait le charmant chansonnier, mon ami Bérat:

Ça sent bon dans la plaine,Deux à deux v'là qu'on s'y promène;Les amours ont déjà r'pris,L'rossignol chante toutes les nuits,Dans les nids,Y a des petits.

Ça sent bon dans la plaine,Deux à deux v'là qu'on s'y promène;Les amours ont déjà r'pris,L'rossignol chante toutes les nuits,Dans les nids,Y a des petits.

Ça sent bon dans la plaine,

Deux à deux v'là qu'on s'y promène;

Les amours ont déjà r'pris,

L'rossignol chante toutes les nuits,

Dans les nids,

Y a des petits.

Je ferais une résistance sérieuse au voyage, je serais malade, vieux, etc.

Et, comme dit une de mes petites-filles, quand j'élude pour cette raison ou sous ceprétexte quelque chose d'ennuyeux: «Voici le grand-père qui va tirer son grand âge.»

On a vu, par ces derniers temps, des gens mandés, amenés, interrogés, ennuyés, fouillés, pour des situations moins graves que celle où je me trouve par ce malheureux petit morceau de ma prose qui se trouve reproduit dans la lettre de M. Boulanger.

Mais je veux espérer que M. de Beaurepaire se contentera de recevoir par écrit et de Saint-Raphaël les renseignements, explications, éclaircissements, révélations et même humbles avis de son serviteur.—Je vais lui dire tout ce que je sais et tout ce que je pense, non pas de M. Boulanger, mais de l'affaire Boulanger,—car celui-ci y est personnellement pour peu de chose; je ne le connais pas, je n'en veux pas, mais je ne lui en veux pas, convaincu comme je le suis que ce n'est pas sa faute,—et, si j'allais à Bruxelles, ce ne serait certainement pas pour le voir. J'aurai soin que ces quelques pages soient mises sous les yeux de M. de Beaurepaire.

Quant aux dix lignes qui se trouvent dans mon article et dans la lettre du brav'général—la pensée qu'elles expriment est si vraie, je le maintiens, qu'elle a pu le frapper comme moi, quoique après moi;—et, d'ailleurs, on admettrafacilement que, depuis qu'il est à Bruxelles, il ait pour se distraire nourri son esprit et endormi ses ennuis par de bonnes lectures—et que ce passage lui ait paru exprimer congrûment une idée qu'il aurait pu avoir.

Permettez-moi de vous dire qu'il est puéril et même un peu ridicule, pour un procès entre républicains, de chercher, de colliger, d'inventer au besoin des «preuves», des révélations, etc. Vous vous jetez tout à fait hors des traditions que vous ont laissées vos maîtres, vos modèles et les saints de votre calendrier.

Un seul des membres de la Chambre des députés a conservé le dépôt de ces traditions;—est-ce Félix Pyat,—héros de la commune,—que, pour le comparer à Achille, on a dû choisir une des épithètes qu'Homère donne au fils de Pelée: «Achille aux pieds légers.»

Ποδας οχυς Αχιλλευς [Podas ochus Achilleus]

Est-ce le vieux Madier-Montjau?—Un des deux a récemment ramené le parti soi-disant républicain à ces traditions trop oubliées:

«Quand un homme gêne on le supprime.»

Au fond, c'est ce que vous voulez faire; mais pourquoi tant de détours et de fioritures?

Jean-Jacques Rousseau, auquel votre parti vient de faire l'injure d'une statue, tandis que,si on l'avait lu et compris, vos ancêtres, s'il eût vécu de leur temps, n'eussent pas manqué de le guillotiner.

Jean-Jacques Rousseau a dit:

«Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.»

Et Diderot, que vous allez déranger sottement pour le mettre au Panthéon, et pour lequel également il n'y eût pas eu assez de lanternes pour l'accrocher, si on l'avait lu et compris, vous dit franchement que, en République, la popularité est un crime.

«Comme le peuple n'est pas aimable, dit-il dans l'Encyclopédie, il faut supposer un but intéressé à ceux qui le caressent.»

«Les tyrans les plus odieux qui ont opprimé Rome ne manquaient pas de se rendre populaires par les assemblées, les spectacles et les libéralités folles.»

Il n'y a pas de République possible sans «l'ostracisme»; pour maintenir la République, il faut pouvoir exiler Aristide, parce que ça ennuie de l'entendre appeler le Juste; Alcibiade parce qu'il a coupé la queue à son chien, et fait périr Socrate sans savoir pourquoi.

Jusque-là, vous alliez assez bien,—vous vous étiez naturellement et fatalement, au nom de la liberté, avancé vers le despotisme le plus insolent;—vous combattez le suffrage universel, qui est le fondement et le prétexte de votre gouvernement; vous attaquez la liberté de la presse,—l'arche sainte quand vous n'étiez pas au pouvoir et quand vous vous en serviez; vous êtes comme des acrobates et funambules qui scieraient la corde sur laquelle ils dansent et font leurs tours.

Mais voici que tout à coup vous devenez timides, et, au lieu de «supprimer», vous chicanez, vous faites des procès qui vous perdent si vous les perdez, qui achèvent de vous couvrir de honte et de ridicule si vous les gagnez.

Mon Dieu! pourvu que le brav'général ne mette pas cette phrase-là dans une de ses lettres.

A Atticus Naquet!

Si cependant vous persévérez dans la voie où vous vous êtes engagés, je vais, même dans cette voie, vous donner des avis utiles, mais à condition que vous ne me dérangerez pas.

Vous avez bien inutilement dérangé, ennuyé, troublé, «embêté», beaucoup de témoins qui n'avaient rien vu, de complices qui ne savaientrien ou ne voulaient rien dire, et auxquels vous avez donné deux fois le temps de brûler ou de mettre en sûreté les papiers, «pièces», etc., qui pouvaient les trahir.—Vous avez fait jaser des cochers, des passants et des portières—et, par une étourderie ou par un vertige étrange, vous avez oublié ou négligé les vrais coupables.

Je ne dirai pas les complices du brav'général, mais les vrais coupables; car c'est lui qui n'est que leur complice et qui n'a droit dans la répression qu'à un rang tout à fait subalterne.

Ces vrais coupables, je vais vous les révéler, vous les dénoncer; mais il est bien convenu que vous me laisserez tranquille à mes roses et à mon bateau.

Un de vos principaux chefs d'accusation contre le général Boulanger est la «tentative d'embauchage de l'armée».

Eh bien, oui, il y a eu tentative d'embauchage et tentative suivie d'effet.

Mais cette tentative a été commise par les groupes, par le tas de farceurs qui ont formé un ministère dans lequel ils l'ont fait entrer.—Je ne vous dis pas leurs noms, parce que je ne charge pas ma mémoire des noms de ces gens-là;—mais il vous sera facile de les retrouver.

Ce sont ceux qui, pensant avoir besoin d'un «sabre», ont appelé à eux un général auquel, je l'ai déjà dit, il n'a peut-être manqué que les occasions, mais à qui elles ont tout à fait manqué, pour sortir de la foule des généraux. Un nom sans passé, sans illustration, et ils l'ont choisi exprès dans ces conditions, parce qu'un nom plus éclatant par lui-même, Mac-Mahon, Galliffet, le vieux Canrobert, etc., ou n'auraient pas voulu de l'association, ou n'auraient pas fait espérer d'être un instrument aussi docile, aussi dévoué, aussi obéissant.

Une fois leur homme choisi, ils l'ont traité comme un ballon, comme un pantin de baudruche; ils lui ont appliqué un chalumeau, et se sont mis à souffler de tous leurs poumons pour l'enfler et le grossir; ils lui ont permis, en l'aidant même, de capter la faveur des soldats des chambrées par toutes sortes de menues concessions, de flatteries, et de «douceurs».

C'est là qu'il y a eu embauchage, embauchage du général par ses coministres, embauchage des soldats par le général et surtout par lesdits coministres.

Voilà les vrais coupables, et je n'ai pas ouï dire que vous vous soyez jusqu'ici adressé à eux.

Complices aussi ceux qui l'ont accusé, attaqué maladroitement et sottement: les Floquet, les Freycinet, les Lockroy, gens plus récents dont je n'ai pas encore oublié les noms.

Complice, ce grotesque Jacques qu'ils ont opposé au brav'général, autre pantin de baudruche qu'ils ont en vain soufflé de leurs poumons fatigués, et qui n'a pu se dilater et grossir suffisamment.

Complice, ce M. Antoine, qui va discourir et pérorer dans les départements.

Complice, la majorité de la Chambre des députés.

Complice, vous aussi, monsieur le procureur général, qui me semblez conduire l'affaire avec plus de passion ou plus de complaisance que de sagacité et de savoir-faire.

Voilà les vrais auteurs, les vrais coupables. J'espère que vous me saurez gré de vous avoir ainsi éclairé.

Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cette affaire; je ne vous en dirais pas davantage au Luxembourg.

Si j'apprends quelque autre chose et du nouveau, je m'empresserai de vous le communiquer.

Je suis, monsieur le procureur, avectous les sentiments que l'on a au bas d'une lettre,

Votre serviteur,A. K.

Vous mentez!

Ce n'est pas le centenaire de 1789 que vous voulez célébrer.

C'est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fêter, en en rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le prouver, non aux soi-disant républicains, qui le savent aussi bien que moi, mais aux naïfs, aux crédules, aux ignorants, aux jobards qui se laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie,machina fœta armis, qu'ils traîneront dans la ville pour achever de la ruiner.

Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus égoïste des hommes, possédait une faculté de premier ordre pour un roi, «la science du choix»;—il se trouvait lui-même trop grand pour avoir à craindred'approcher de lui les grands hommes qu'il avait la conscience de toujours surpasser ou plutôt qu'il absorbait comme des rayons à ajouter à son soleil, auquel ils appartenaient;—en dehors de cela, il «aimait la guerre», comme il se le reprocha en mourant;—amour singulier pour la guerre, dont il n'avait ni la science, ni les instincts, ni le tempérament;—personne n'était moins guerrier,—mais c'était une occasion, un piédestal pour recevoir des louanges dont il était insatiable, louanges qu'il prenait tellement au sérieux qu'il avait fini par se croire lui-même un héros.

La France était à lui et aussi les hommes de la France, et le sang et l'argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en devoir compte à personne.

Sur la fin de sa vie, il l'avait tellement épuisée qu'il fut un moment obligé de faire négocier trente-deux millions de billets pour se procurer huit millions en espèces;—dans son règne il avait dépensé dix-huit milliards.—Il laissa la France endettée de quatre milliards cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontément publiques et ruineuses pour le pays. C'était le despotisme sous la forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolérable.

Le peuple français ne bougea pas.

Louis XV leBien-Aimé, s'amusait davantage, quoique avec moins de faste, mais sans plus d'économie, et, quant à ses amours, il descendit graduellement jusqu'à la crapule.—La France subit de grandes humiliations en rendant toutes ses conquêtes par le second traité de paix d'Aix-la-Chapelle, par la sanglante défaite de Forbach et la guerre de Sept ans, par le traité de Paris, qui céda le Canada à l'Angleterre.

Le peuple français ne bougea pas.

Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées et supprimées.

Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme «la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison militaire,—fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit la torture,—supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers de la Bastille,—rappelle les parlements, met au ministère les hommes que lui désigne l'opinion publique—entre autres deux hommes éminents par la science, par l'honnêteté, par lesmœurs, par le caractère: Malesherbes et Turgot;—crée la Caisse d'escompte. La France se trouvait en face d'un déficit qui datait des règnes précédents et s'élevant à cinquante-cinq millions,—chiffre qui ferait lever les épaules à nos maîtres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie héréditaire et l'inviolabilité du roi.

Dans la nuit du 4 août 1789,—la noblesse et le clergé renoncent à leurs droits et privilèges—et Louis XVI est déclaré à l'unanimité—«restaurateur de la liberté de la France.»

C'était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le gouvernement, dans les mœurs, dans la liberté,—comparée aux deux règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer, même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle—d'égalité, de liberté, d'amour du peuple,—d'économie, de prospérité. La sagesse, le bon sens, la justice étaient d'arrêter là—et d'attendre de l'avenir les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on pourrait désirer.

Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant, contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête, vertueux, ami du peuple—qui avait eu l'imprudence de dire, un jour d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua.

C'était bête, c'était lâche,—deux des éléments constitutifs de la cruauté.

Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur Potier—les Inconvénients de la diligence.—Un voleur a établi à un tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse résistance,—Potier tombe la face à terre devant un des manches à balai—et sans oser relever la tête lui dit:

—Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neufheures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois; vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?

Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et s'aperçoit de sa supercherie;—alors il se relève furieux, tombe sur le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es qu'un mannequin?—Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M. Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye—et, en s'adressant à moi, on trouve à qui parler.

Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la populace qu'elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement pris et détruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize ans, c'est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides qui furent massacrés.

Pendant ce temps, que faisait le roi?

Il écrivait à un de ses amis:

«Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, monsieur, des circonstances malheureuseset imprévues ont formé la dette publique; j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre; j'ai consulté les hommes qui joignirent la théorie à la pratique; j'ai confié les places administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils ne m'ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes frauduleux... Ruiner l'État ou pressurer le peuple, voilà tout leur secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce n'est que dans l'économie qu'il trouvait des ressources. Exciter l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce: voilà toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens financiers. Je ne m'étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon cœur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet excellent ministre, le cœur des Français. Henri était adoré, et cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peupled'un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.»

Il écrivait à Malesherbes:

«Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes principes, à empêcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi, il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne, que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon choix; que je puisse appeler les amis de mon cœur, et qui m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la destinée de vingt-quatre millions d'hommes.

»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne vous l'accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et, quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.

»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui convenait peu à la touchante simplicité de vos mœurs; mais Turgot vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous opérer un bien durable: il vous décida, et je l'en estimai davantage.

»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne contrariait pas mes principes:on se plaignait des lettres de cachet, dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous avez refusé d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne reprochait que d'avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les coupables qui avaient été trop punis.

»Temps plus heureux, le moment si cher à mon cœur, où, bannissant une vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien, tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les cœurs des Français.»

Voyons maintenant comment, dans l'éducation de son fils, il préparait un roi pour la France.

A l'instituteur du dauphin:

«Vous avez à former le cœur, l'esprit et le corps d'un enfant.

»L'exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le cœur de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute, l'envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à son instituteur.

»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs, précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l'étude et l'amour du travail doivent former bientôt l'esprit d'un enfant bien organisé, docile et studieux.

»Je ne serais pas fâché que mon fils s'occupât d'un état mécanique dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien que certaines gens me blâment, qu'ils trouvent plaisant de me voir joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d'imiter un jour ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers! Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait être roi, il saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne.

»Il faut le familiariser avec nos bons auteursfrançais, afin de développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d'expression que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les sujets auront droit un jour de juger.

»Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît à les louer.

»En attendant que votre jeune élève apprenne l'art de régner, faites réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre heureux.

»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la géographie, bientôt les premiers éléments de l'histoire lui seront développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples anciens et modernes.

»Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs engagements.»

Il semble que Louis XVII eût été mieuxélevé pour être un grand et bon roi que ne l'ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier, Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde des affamés qui se disputent les lambeaux de la France.

On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte sœur, et on a fait mourir le dauphin de misère dans une prison.

Vous mentez!

Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer, rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits.

Les gouvernements étrangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas à leurs ambassadeurs d'assister à cette comédie, à cette mascarade.

Aujourd'hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines, après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes moins avancés dans la liberté que nous l'étions après la nuit du 4 août.

Si Louis XVI avait alors—et la France et l'impartiale histoire peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait—si Louis XVI avait fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,—monstreset bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre guillotinés,—quelques-uns se réservant pour l'antichambre de Napoléon!—Louis XVI eût épargné à la France neuf cent quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants, guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de cruauté sauvage,—le pillage, le gaspillage effréné de la fortune publique,—la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de cadavres français laissés sur les champs de bataille—et deux invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l'Europe dont nous souffrons encore aujourd'hui.

Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son œuvre le fils qu'il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France!

En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition et de repartir de 1789.

Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d'une prospérité, d'un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait peut-être pas l'équivalent dans toute notre histoire,—la haine et la rancune de l'Europe s'étaient calmées, presque effacées. Les Françaisont préféré une parodie de l'Empire avec une troisième invasion et un nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793. —C'est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles le Mauvais, lorsqu'il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton, l'instigateur des massacres de Septembre.—Mais, pour célébrer justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux quatre victimes assassinées,—Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait élever un monument national, symbole de regrets et d'expiation. C'est à Malesherbes, à Turgot qu'il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer encore une fois le fil de la tradition de 1789.—Vous avez encore cette belle, noble et surtout si française famille d'Orléans; ses membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme illustration,—mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France.

Si j'avais l'honneur—ça s'appelle-t-il encore comme cela—d'être député,—je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux voix cette motion;

«Pas de mensonges, pas de quiproquos;l'Assemblée nationale s'associe pleinement à la célébration du centenaire de 1789,—c'est-à-dire à l'abolition du despotisme, à l'extinction des privilèges, à l'égalité devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.»

Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se dérobaient à ce vote.

A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de beauté.

Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;—je vais vous les dire,—peut-être quelqu'un pourra les dissiper.

Quels sont—quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur incorruptibilité?

Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en beauté féminine.—Combien savent par la pensée séparer une femme de sa parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la plus «à la mode».

Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de Troie, l'Iliade, l'Odysséeet l'Énéide,—Vénus, malgré sa supériorité sur Junon et Pallas,—eut des doutes au dernier moment, et ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène!

Les concurrentes—quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces concurrentes?—se présenteront-elles aux yeux des juges en grande toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les trois déesses,—seul costume convenable pour un jugement sérieux.—Si les candidates sont vêtues, il ne s'agit plus que du visage, et la tête n'est en hauteur que la septième partie d'une femme bien proportionnée;—si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges conserveront-ils leur sang-froid?

Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes et arrêtées sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je soupçonne les femmes de ne pas entendre grand'chose à leur propre beauté.—Autrement permettraient-elles à des modes absurdes—tantôt de leur faire les bras plusgros que la taille, lesmanches à gigot; tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu du corps; tantôt de leur faire un gros ventre—ou un gros derrière, que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos?

Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à le faire le jour!

Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu'obtiennent auprès des hommes certaines femmes qu'elles déclarent des «laiderons».

C'est qu'il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort différentes.

Il y a la beauté qui se prouve—et la beauté qui s'éprouve.

La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins consacrées par les arts;—c'est une question, ou plutôt une grammaire, une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.

Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d'un don qui l'emporte victorieusement sur cette réunion:—c'est lecharme,—et c'est ce qui constitue la seconde, c'est-à-dire la beauté qui s'éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine.

La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas compte du regard.

Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et l'esprit.—Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne?

A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane, qui changea les lois d'un empire?

Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?

Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands, la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.

Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés; mais, là encore, elles peuvent se tromper:—les hommes, dans leurs préférences, se soumettent aussi à la mode.

J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix ans;—puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures vénéneuses.—J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant, s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et, au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près comme les fermières mettent un faux œuf, un œuf de plâtre, dans le nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.

Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux,onne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!

Mais, ma chère petite,—tu te glorifies de ce qui te devrait te faire rougir de honte,—regarde cette autre femme bien plus belle que toi qui n'est guère regardée ni surtout suivie;—eh bien, les hommes ne «l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins entourée que toi dans un salon.—Prends garde, examine, surveille, au besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs de tête,—il y a là quelque chose à corriger;—ces hommes si «ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher». Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir—et les mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;—combien, même au salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de facilité,—tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité, une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses regards;—sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et inflexibles comme du plomb—et ne permet pas à l'imagination de se figurer ces plis dans un autresens que la perpendiculaire; ses vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les plumes à l'oiseau,—tandis que, pour toi, il semble que la moindre brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.

Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement aujourd'hui conservent; c'était de ne paraître dans la rue, à la promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement, austèrement vêtues—presque sous le domino du bal masqué,—de passer inaperçue;—on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont pas de salons.

Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles», ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes rivales là où elles pouvaient les rencontrer;—de là à s'enquérir de la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure» dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que quelques pas qu'elles ont vite franchis.—Et tout cela pour se fairebattre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les vraies filles;—très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la rigueur, un amant,—tandis que les filles ruinent le public;—elles n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'était en sens contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait être «autres», ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux, plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d'une autre espèce, presque d'un autre sexe que les filles,—redevenir les grandes justicières de la société,—faire comprendre que, pour leur plaire, il ne suffit pas d'être riche, habillée à la mode, d'être «chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus respectueux... en public.

Je parlais de salons fermés,—c'est-à-dire de salons où il faut, pour y être admis, remplir certaines conditions;—aujourd'hui, sauf quelques rares exceptions,—on veut la foule—la publicité; on a soin d'inviter des journalistes pour qu'ils entretiennent leurs lecteursdes magnificences, des splendeurs, de tel dîner, de telle soirée, de tel bal.

Avec le «menu» du dîner—la parure des femmes, on les flatte, on les cajole pour avoir un «bon article», sauf à dire ensuite: «Mon Dieu, que ces journaux sont insupportables!»

Un homme était éperdument amoureux d'une femme douée de cette puissance, de ce charme magnétique, plus triomphant que les plus rares et les plus incontestables beautés;—une autre femme scandalisée de cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni comprendre, lui dit: «Mais, enfin, elle n'est pas jolie.—Peut-être, répondit l'amoureux, mais elle est pire.»

Il est un autre genre, sinon de beauté, du moins de puissance tout à fait relative,—c'est d'être «autre». Eûtes-vous, Madame, toutes les perfections de formes, d'élégance, de teint, d'expression; fûtes-vous Vénus elle-même, il est un succès que vous ne pouvez atteindre, c'est d'être une autre,—et vous risquez fort d'être vaincue par une femme qui n'aura que ce seul avantage,—fût-elle d'une figure médiocre et même laide.

Quelques femmes cependant—mais très rares—ont le don de se métamorphoser d'un jour ou d'une heure à l'autre, de n'être jamais la même, de composer d'une seule femme un harem complet; mais ne croyez pas que ce don-là, peu prodigué par la Providence, se puisse obtenir en se déguisant, en se métamorphosant;—non, il est natif, naturel et dépend plus du caractère, du tempérament que des conditions extérieures;—il ne suffit pas cependant d'être capricieuse, quoique cela n'y nuise pas.

A propos de se déguiser, une preuve: les femmes n'entendent pas toujours grand'chose à leur propre beauté, c'est l'adoption immédiate et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de vêtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle couleur;—formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui tiennent une si grande place dans la beauté.

Ce n'est pas d'aujourd'hui ni même d'hier que date la mode des cheveux rouges, mode intermittente; car cette couleur a été, à certaines époques, méprisée, haïe, proscrite.

Nous la voyons admise du temps deMartial!qui envoie unsavonà une belle Romaine en lui disant:

«Recevez ce savon; son écume mordante allume et rougit la chevelure des Teutones, et rendra la vôtre plus belle encore que celle des captives de ce pays.»

Caustic Teutanicos accendit spuma capillos.

Juvénal nous montre Messaline—préférant un grabat au lit impérial, s'en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune.

Nigrum flavo crinem abscondante

A une époque où sévissait dans sa plus grande intensité la mode des cheveux rouges, où tant de femmes gâtaient et perdaient de belles chevelures noires, blondes et brunes, les empoisonnant de drogues corrosives, un homme de ma connaissance s'éprit jusqu'à la frénésie d'une jeune fille à la crinière orange qu'il rencontrait dans le monde.—Il faut dire que nous étions en pays italien,—et que, au milieu des teints d'ivoire d'un blanc mat, des cheveux d'un noir reflété de bleu,—des yeux de velours noir, cette peau de l'étoffe et de la couleur des roses pâles comme «le Souvenir de laMalmaisonou leCaptain Christy, ces yeux de turquoise, cette abondante chevelure rutilante, il était impossible d'être plus «autre» et d'en bénéficier davantage, et, à ce titre, elle excitait plus d'admiration qu'il ne lui en était légitimement dû.—Un des amis de l'amoureux s'avisa, dans une intention qu'il croyait bonne, de le conduire un jour sans l'avertir, dans un jardin où il savait que la belle rousse avait coutume de se promener tous les matins pour prendre l'air avec toute sa famille; là, il vit non seulement l'objet adoré, mais aussi la mère qui n'allait plus dans le monde et qu'il ne connaissait pas, de même que deux sœurs de la belle qui n'y allaient pas encore, âgées l'une de seize ans, l'autre de quatorze;—plus encore, deux autres petites filles et deux petits garçons, tous avec la même chevelure enflammée; là, au milieu d'eux, tous en restant une jolie fille, comme elle l'était en effet, elle perdit l'avantage de l'étrangeté et du contraste, elle ne restait plus «autre».

L'ami se vanta plus tard d'avoir guéri l'amoureux.

Je ne l'eusse pas fait ni même tenté—estimant, comme je le fais, que l'amour, loin d'être une maladie qu'on doive s'efforcer de guérir, est, au contraire, l'état le plus completde la pleine et heureuse santé du corps, de l'esprit et de l'âme—et qu'il vaut cent fois mieux un amour, même fou, même malheureux, que pas d'amour.

De même que ce vrai savant, le centenaire Chevreul, avec autant d'esprit que de bon sens en constatant que la science est un chemin dont personne n'a vu la fin,—se dit «le doyen des étudiants» de même, pour ceux qui ont étudié la femme, on est obligé de s'avouer qu'on ne sait pas grand'chose et qu'il faut se dire étudiant de première, de seconde, de trentième, de centième année, ès problèmes sans solution, ès hiéroglyphes indéchiffrables, ès énigmes sans mot dans cette charmante, terrible et périlleuse étude.

On a beau apprendre tous les jours quelque chose, on finit par découvrir qu'on ne sait à peu près rien; cependant, m'étant quelque peu livré à l'attrait de cette étude ardue et vertigineuse, je ne me lasse pas de chercher partout des lumières et même des lueurs; j'en demande même aux saints, et je veux communiquer à mes lecteurs ce que m'ont enseigné et ce que m'ont appris à ce sujet saint Bernard et surtout saint François de Sales.

Saint Bernard tenait pour une œuvre plusmiraculeuse que de ressusciter les morts, de converser souvent en termes familiers avec des femmes sans perdre quelque chose de la chasteté du cœur ou quelquefois sans la perdre tout entière.

Un jour, raconte l'évêque de Belley, Pierre Camus, on parlait à saint François de Sales d'unedamede son pays et un peu sa parente, et, comme on disait que c'était la plus belle femme de cette contrée, il se tourna vers moi et me dit: «Je l'ai déjà ouï dire à plusieurs.»—Je lui répondis un peu brusquement: «Vous la voyez souvent, elle est votre parente d'assez proche; comment en parlez-vous ainsi sur le rapport d'autrui?

Il me répondit avec sa simplicité ordinaire:

«—Il est vrai que je l'ai vue souvent et que je lui ai parlé beaucoup de fois; mais je puis vous assurer que je ne l'ai pas encore regardée.

—Mon père, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans les regarder?

—Cette personne, me répondit-il, est d'un sexe qu'on peut voir, mais qu'il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en général pour distinguer que c'est une femme à qui on parle, et se tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d'un regard trop arrêté et trop discernant.»

Au fond, François de Sales aimait les femmes—au moins avec une tendresse et une indulgences paternelles,—mais il se défiait d'elles et surtout de lui-même;—ce que je viens de citer en est la preuve.

Quelqu'un lui disait un jour qu'on était surpris qu'une personne de «grande qualité» et de grande dévotion, qui était sous sa conduite, n'avait pas seulement quitté les pendeloques et les diamants aux oreilles. Il répondit:

«—Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles; ces pendeloques, ce sont mondanités féminines de l'essence de ce sexe, et puis je crois que la sainte femme Rébecca, qui était bien aussi vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa sainteté pour porter les pendants d'oreilles qu'Éliézer lui apporta de la part d'Isaac.»

Comme il était bienveillant, modeste et ne craignait pas la vérité ni les observations, quelqu'un lui dit un jour assez indiscrètement que l'on ne voyait que des femmes autour de lui.

«—Sans comparaison, répondit-il, il en était de même de Jésus-Christ, et les pharisiens en murmuraient.

—Mais, répliqua la même personne, je ne sais pourquoi ni à quoi elles s'amusent autourde vous; car je ne m'aperçois pas que vous jasiez beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand'chose.—Et comptez-vous pour rien, repartit François de Sales, de les laisser tout dire? Elles ont plus de besoin et de désir d'oreilles pour les écouter que des langues qui leur parlent et leur répondent;—elles en disent pour elles et pour moi;—c'est cette facilité à les écouter qui les fait s'empresser autour de moi.—Les femmes seraient trop faibles et désarmées, sans la langue qui est leur épée, et elles ne la laissent pas se rouiller.»

Quelqu'un que j'ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute à ce secret, pour se concilier les femmes, de les écouter, de les encourager à parler et à tout dire, et aussi de faire semblant de les croire.

On a pu voir longtemps, en consultant les archives et les statistiques de la justice, que les femmes commettaient moins de crimes que les hommes, et cela dans une proportion assez grande; quelques-uns attribuaient cette différence à la douceur naturelle du beau sexe; d'autres, avec plus de raison, l'attribuaient à ceci, que la plupart des crimes commis par les hommes étaient commis pour les femmes;—d'où cet aphorisme généralement adopté parla justice: «Quand un crime est commis, cherchez la femme.» Mais il faut constater aujourd'hui que cette proportion n'est déjà plus la même et tend encore tous les jours à se rapprocher de l'égalité,—c'est une conséquence fatale d'une modification dans le caractère féminin.—Les femmes tendent à semasculiniser,—elles veulent être médecins, avocats, savants;—le nombre des femmes de lettres s'est prodigieusement accru.

Autrefois, elles inspiraient des vers et des crimes; aujourd'hui, elles commettent les vers et les crimes elles-mêmes; sur ce second point, encouragées qu'elles sont par l'indulgence singulière du jury,—qui acquitte ou ne frappe que de peines légères les femmes qui déclarent digne de mort l'infidélité des hommes; elles défigurent, à l'aide du vitriol, les hommes qui cessent de les aimer et leur crèvent les yeux, jugés inutiles et coupables, lorsqu'ils ne sont plus consacrés uniquement à les admirer.

Le mariage légal était autrefois indissoluble;—le divorce aujourd'hui y a mis ordre.

Il n'y a plus d'insolubles que les unions illégitimes, grâce à la crainte du vitriol et à l'indulgence de la justice envers les Arianes abandonnées.

Et, partant de ce point, je terminerai aujourd'hui par une histoire qui m'a été contée il y a longtemps.

«Le fils du roi—on ne disait pas de quel roi—possédait un joli pavillon de chasse. Au milieu d'un parc distant de la ville de quelques heures;—un jour les paysans, qui cultivaient la terre autour du pavillon, et les gardes-chasse virent avec étonnement, à un kilomètre du pavillon, une chaumière qu'il n'avaient jamais vue et qu'aucun des plus anciens ne se souvenaient d'avoir vu bâtir.

»Elle était habitée par une femme d'un âge mûr et par une jeune fille d'une extraordinaire beauté; elles étaient servies uniquement par un homme très basané—qui faisait toutes leurs provisions au village, mais ne répondait à aucune question. Cet homme, qui vécut jusqu'à près de cent ans et survécut beaucoup à tous ceux qui vivaient au moment où se passe cette histoire—se voyant près de mourir, demanda un prêtre et lui fit d'étranges révélations sur ses maîtresses.

»—La mère, dit-il, était une puissante sorcière qui avait fait un pacte avec le diable, de ces femmes qui, comme dit Lucien, sont expertes dans les «charmes thessaliens», faisantà sa volonté descendre la lune sur la terre

την σεληνἡν χαταγουσα [tên selênhên chatagousa].

Tous les vendredis, elle montait à cheval sur un manche à balai équipé d'une riche housse comme un palefroi,—disparaissait dans les airs et allait au sabbat,—d'où elle était toujours revenue avec le chant du coq.

»Longtemps auparavant, comme il allait être pendu pour un crime qu'il avait commis dans un pays bien loin de là, elle l'avait fait disparaître et l'avait enlevé:—par reconnaissance, il lui avait consacré la vie qu'elle lui avait sauvée.

»Quant à la fille, on ne lui avait jamais connu de père; on n'avait, non plus, jamais connu de mari ni d'amant à sa mère,—dont la grossesse avait paru dater d'une nuit passée au sabbat.

»Toujours est-il qu'un jour, le fils du roi, se promenant dans la forêt, fut surpris par un orage subit—tonnerre, pluie et grêle,—et que, se trouvant devant la chaumière, il avait dû y demander asile.

»Il fut frappé de l'extrême beauté de la fille.—On lui offrit des fruits et du lait;—l'homme basané croyait que la mère avait versé clandestinement un philtre dans le lait que but leprince;—mais Proserpine—c'est le nom étrange que sa mère lui avait donné,—Proserpine était si belle, que le philtre était peut-être inutile.

»Le fils du roi revint plusieurs fois à la chaumière, se déclara amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;—mais, sans en obtenir les preuves qu'il aurait désirées.—Il avertit un jour la mère et la fille qu'il serait quelques jours sans les voir, à cause d'un voyage qu'il était obligé de faire;—il demanda un gage de souvenir, et Proserpine lui offrit et lui donna une mèche de ses cheveux.

»Il faut dire que ces cheveux étaient une merveille; ils étaient d'un noir refleté de bleu, si épais et si longs, que, éployés sur ses épaules, ils la revêtaient tout entière comme d'un vaste manteau royal, et si fins, qu'il en fallait cinq pour faire le volume d'un cheveu d'une autre femme.—On enferma la boucle de cheveux dans un joli petit sachet de soie que le prince plaça sur son cœur.

»De ce moment, dit l'homme basané au prêtre, il était perdu;—ces cheveux étaient un talisman, un amulette, un prophylactère fabriqué par Satan.

»Or il n'avait pas dit le but de son absence:—c'est qu'il allait se marier avec la fille d'unprince voisin. Ces gens-là, pour mieux dire ne se marient pas, on les marie;—il parut froid et préoccupé,—sembla insensible à la grande beauté de sa femme et s'empressa de revenir auprès de celle qui l'avait ensorcelé. Mais l'homme basané, en allant aux provisions dans le village, avait appris et rapporté à ses maîtresses ce qui se passait.—Leur désappointement fut terrible et leur colère menaçante; mais elles ne firent paraître que de la tristesse—et Proserpine se contenta de supprimer les quelques familiarités et privautés quasi innocentes qu'elle avait précédemment permises.

»Le prince protesta de son amour,—parla des nécessités de son rang,—d'alliance politique inévitable, etc. On sembla lui pardonner, mais avec des restrictions graduées juste au point nécessaire pour exaspérer sa passion. Proserpine était peu susceptible de tendresse, mais elle était ambitieuse et aimait le luxe. Sa mère lui persuada que tout n'était pas perdu si elle continuait à se conduire avec une réserve... relative.

»Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de toutes sortes de magnificences et faisait de très fréquentes visites;—parfois il lui semblait qu'il gagnait quelquechose sur les savantes et stratégiques résistances de la belle; mais, le lendemain, il avait perdu le terrain gagné, et c'était à recommencer.


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