LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAULES DEUX SCRUTINSUN PROJET DE CONSTITUTION

Eruere domos totas optantibus ipsisDi faciles.

Eruere domos totas optantibus ipsisDi faciles.

Eruere domos totas optantibus ipsis

Di faciles.

Je ne maudirai pas, comme fit un poète moderne, les anciens d'avoir exprimé ses propres pensées avant lui;—mais la crainte de dire la même chose que Juvénal, si longtemps après lui, ne me fera pas, pour ne pas penser comme lui, ne pas penser comme moi.

Varron, dit-on, avait recueilli deux cent quatre-vingt-huit opinions sur le bonheur.

Je crois qu'on en trouverait facilement davantage. Chaque homme, peut-être, s'en fait une idée différente, et change bien des fois de sentiments dans le cour de sa vie.

«Le bonheur n'est pas un gros diamant;—c'est une mosaïque de petites pierres!»—disait Delphine Gay.—Ajoutons: de pierres d'inégale valeur et d'éclat différent, parmi lesquelles se trouvent quelques cailloux et qui souvent n'ont d'éclat que par le rapprochement ou le contraste des couleurs.

Ce n'est pas une rose bleue;—c'est un bouquet dans lequel il faut admettre le liseron des haies, la pâquerette des champs et la giroflée des murailles.

Ce n'est pas la pierre philosophale, dont la recherche a produit tant de déceptions, de fraudes et de misères.

Ce n'est pas le saint Graal que, à travers tant d'aventures et de périls, cherchaient les chevaliers de la «Table ronde».

.....Le bonheur, c'est la bouleQue cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule,Et que, dès quelle s'arrête, il repousse du pied.

.....Le bonheur, c'est la bouleQue cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule,Et que, dès quelle s'arrête, il repousse du pied.

.....Le bonheur, c'est la boule

Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule,

Et que, dès quelle s'arrête, il repousse du pied.

Certains philosophes ont fait consister le bonheur dans l'absence des maux.

De malheurs évités, le bonheur se compose;L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité,Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité.Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose.

De malheurs évités, le bonheur se compose;L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité,Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité.Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose.

De malheurs évités, le bonheur se compose;

L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité,

Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité.

Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose.

Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades imaginaires.—J'ai connu un homme dont la vie, divisée entre dix, eût fait dix bonheurs présentables, et qui se plaignait amèrement de son sort.—Je lui ai fait une longue liste des maux qu'il n'avait pas.

Êtes-vous aveugle?—Êtes-vous sourd?—Êtes-vous paralytique?—Êtes-vous défiguré par un chancre?—Ici, une page de maladies.

Êtes-vous pauvre jusqu'à la misère? Avez-vous une femme et des enfants que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids ou malingres; les avez-vous perdus?—Sont-ils idiots, méchants, vicieux,—vous exposant à la honte et au déshonneur? Votre femme vous trompe-t-elle avec votre ami? Vous êtes-vous déshonoré vous-même par quelque action honteuse? Votre maison est-elle brûlée? Êtes-vous injustement accusé d'un crime, ou, qui pis est, l'êtes-vous justement?—Êtes-vous imbécile et ridicule?—Ici, trois pages de maux et de calamités.

Eh bien, il y a des gens qui subissent toutcela. Quel droit et quelle chance particulière avez-vous d'en être exempt? Il faut donc vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont épargnés.

Que d'heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir ni le comprendre?

Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur, on le dissèque, on le discute, etc., et la vérité est que les gens les plus heureux sont ceux qui n'y ont jamais pensé, qui seraient fort embarrassés de dire ce que c'est que le bonheur, et qui en jouissent sans presque le connaître.

Oh! la charmante maison couverte de chaume avec des iris sur le faîte, entourée et tapissée de rosiers et de jasmins.

Arrêtez-vous, restez en face. Si vous étiez dedans, vous ne la verriez pas.

Prétendre trouver un bonheur parfait dans ce monde, c'est vouloir faire un canapé d'un buisson d'épines.

On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on l'imagine.

En considérant l'impuissance des objets à nous satisfaire et la faiblesse de nos propres sens à recevoir leurs impressions et à en jouir, on renonce à la vaine poursuite de cette chimère du bonheur.

Les plaisirs sont de la monnaie du bonheur—peut-être sont-ils la monnaie d'une valeur de convention, fictive, idéale et n'existant pas, comme legrand sestercedes Romains et letalentdes Grecs.

L'Académie et le Lycée—divisaient en trois classes les biens désirables et constituant le bonheur.—D'abord et avant tout: les biens de l'âme, les vertus;—ensuite: les biens extérieurs, les biens du corps, la santé, la force et la bonté;—enfin, les biens étrangers, comme la bonne réputation, les amis, les honneurs, les richesses.

J'ai vu, à la mer, un pêcheur prenant à sa ligne un très gros poisson;—il est un moment anxieux où le poisson et l'homme tirent chacun de son côté. Est-ce l'homme qui pêchera le poisson, ou le poisson qui pêchera l'homme?

Eh bien, dans ce moment, ambition, famille, amour, devoir, chagrin, honneur,patrie, tout disparaît, il ne pense, il ne voit que ceci: aura-t-il son poisson?—Et j'avouerai humblement que, cet homme, ç'a été quelquefois moi-même.

Épicure, qui se connaissait en bonheur et qui mettait la vertu au nombre des voluptés, ne cessait de prêcher à ses disciples les goûts de l'obscurité et de l'éloignement de la foule.

Démosthène, au contraire, avouait qu'il était heureux lorsque, passant devant la halle au poisson, une des vendeuses disait à une autre, en le montrant du doigt:

Voilà Démosthène qui passe.

Quant au bonheur de laisser après soi un grand nom et une glorieuse renommée, l'empereur Marc-Antonin disait: «Je ne vois pas la différence qu'il y a entre les louanges des hommes qui naissent après nous, et les discours qu'on tenait avant notre naissance.»

Dioclétien, ayant abdiqué l'empire, répondit à celui qui l'exhortait à remonter sur le trône: «On voit bien que vous n'avez pas vu les belles laitues que je cultive dans mon jardin.»

L'ignorance et l'incuriosité, dit Montaigne, sont de doux oreillers pour une tête bien faite.

Euripide ayant mis dans la bouche de Bellérophon un éloge emphatique des richesses, les spectateurs furent si indignés qu'on le hua et qu'on voulait l'exiler;—il s'avança sur le théâtre et pria qu'on attendit la fin de la pièce, et qu'on verrait au dénouement le panégyriste des richesses périr misérablement.

Un peu dans le creux de la main, dit l'Ecclésiaste, vaut mieux avec le calme et le repos que plein les deux mains avec travail et contention d'esprit.

—On recommande avec raison le respect pour le malheur;—il ne faut pas moins respecter le bonheur, qui est plus rare. Si je vois un oiseau picorer des grains qu'il a trouvés, je m'écarte et je change de chemin pour ne pas le déranger.

Il y a un bonheur qui consiste à avoir assez de grands ennuis pour être insensible aux petits.

Solon disait: «Je vieillis en courtisant assidûment les Muses, Bacchus et Vénus, qui sont les seules sources des plaisirs permis aux mortels.»

On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence, la mort, la séparation, les regrets;—mais le poète ne sait bien parler du bonheur que lorsqu'il est absent, perdu ou passé; presque tous les poètes qui s'en sont avisés ont fait des enfers très passables;—tous lescielsont été manqués.

Ne souhaitez pas d'être élevé avant que d'être grand;—ça ne servirait qu'à montrer l'exiguïté de votre taille.

Fût-on un héros, on peut avoir peu de soin de sa vie; mais il faut en avoir beaucoup de sa santé.

Femme, un peu de beauté, médiocrement d'esprit, et pas du tout de cœur, et tu seras heureuse si tu mets ton bonheur à gouverner les hommes.

«Les richesses, les honneurs, la renommée, dit Longin, ne passent jamais pour des biens vantables dans l'esprit du sage, puisque ce n'est pas un bien médiocre que de les pouvoir mépriser.»

Dans le choix du petit nombre de lieux que j'ai habités, j'ai toujours eu soin de me placerde façon à bien voir le soleil couchant;—le choix et l'orientation des fenêtres ont toujours été le plus grand, souvent le seul luxe de mes habitations.

«Manquons-nous de maux véritables, nous sommes ingénieux à nous en créer, dit Ménandre, qui, pour être imaginaires, ne sont pas moins douloureux:—quelques paroles malveillantes,—un songe,—le cri d'une chouette, etc.

Socrate s'en rapportait au jugement de Dieu, et le priait de choisir pour lui et de lui accorder ce qu'il y aurait de mieux pour son bien, se déclarant incapable de le savoir lui-même.

La nature s'arrête au nécessaire;—la raison désire l'honnête et l'utile; la vanité et la passion portent au voluptueux et à l'excessif.

Dans la rigueur de l'hiver, celui-ci se contente de ne pas avoir froid, celui-là veut avoir chaud, un autre veut se brûler les tibias devant le feu et être forcé de s'en reculer.

Gygès, roi de Lydie, ayant consulté l'oracle pour savoir s'il y avait un mortel plus heureux que lui, l'oracle lui désigna un certain Aglaus.—Etcet Aglaus, dit Valère-Maxime,—avait cultivé toute sa vie un petit champ qui fournissait à tous ses besoins.

«Les philosophes, dit Cicéron, ne recherchent-ils pas la gloire par l'affectation de la mépriser, et n'ont-ils pas soin de mettre leur nom à la première page des livres qu'ils composent sur la vanité de la renommée?»

De leur meilleur côté tâchons de voir les choses:Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux;Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieuxQue les épines créent des roses.

De leur meilleur côté tâchons de voir les choses:Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux;Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieuxQue les épines créent des roses.

De leur meilleur côté tâchons de voir les choses:

Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux;

Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieux

Que les épines créent des roses.

Il y a dans le cœur de l'homme un instinct qui le fait s'inquiéter d'un bonheur sans mélange, et penser que le malheur veille et cherche s'il est prudent d'être heureux tout bas.

J'ai entendu une femme dire: «Je suis trop heureuse, j'ai peur!»

«Il y a eu autrefoisen l'homme, dit Pascal, un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en cherchant dans les choses absentes ce qu'il n'obtient pas des présentes, et ce que les unes et les autres sont incapables de lui donner.»

Les amis:—une famille dont on a choisi les membres.

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur humeur que de la fortune.

Dacruon pense que les dieux et les hommes sont conjurés contre lui.—Parfois il signe une lettre: «Le plus malheureux des hommes.»

Cependant il a une bonne santé, une fortune suffisante, sa femme et ses enfants, sans être mieux que les autres, ne sont pas plus mal. Mais il appelle malheurs et calamités les plus petits contretemps;—il s'indigne et se désespère de tout ce qui n'est pas juste comme il le désire et peut-être comme il ne le désirera pas demain.

Après une longue sécheresse, le ciel accorde à la terre une pluie bienfaisante. Mais comme, ce jour-là, il avait l'intention de se promener, il s'écrie:

«C'est fait pour moi!»

Brentos, au contraire, pense que lui d'abord et ensuite tout ce qui lui appartient est ce qu'il y a de mieux au monde. Sa maison est la mieux située, la mieux orientée, la plus belle et la plus commode de toutes les maisons;—sonjardin produit les légumes les plus savoureux et les fruits les plus exquis; sa femme est la plus belle des femmes, ses enfants l'emportent de beaucoup sur tous les autres enfants par la beauté et l'intelligence;—son chien est sans pareil;—la rosse qu'il a achetée hier n'a pas plus tôt passé une nuit dans son écurie—que c'est un arabe, un pur sang, un coursier, un destrier, un palefroi;—s'il plante un clou dans un pan de mur, c'est le meilleur des clous dans le meilleur des murs;—chaque matin, il se réveille heureux de se trouver et d'être précisément lui-même, c'est-à-dire ce que le Créateur pouvait faire de mieux.

Ce qui n'est que le nécessaire pour tel homme, suffirait pour faire le bonheur de toute la rue qu'il habite.

Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins,La Providence emploie à charmer nos chagrinsL'amour,—comme aux bonbons a recours une mère...Mais ses pralines ont souvent l'amende amère.

Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins,La Providence emploie à charmer nos chagrinsL'amour,—comme aux bonbons a recours une mère...Mais ses pralines ont souvent l'amende amère.

Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins,

La Providence emploie à charmer nos chagrins

L'amour,—comme aux bonbons a recours une mère...

Mais ses pralines ont souvent l'amende amère.

Le bonheur d'être décoré:—mettre un œillet rouge à sa boutonnière;—à dix pas, on croit que vous êtes officier de la Légion d'honneur; à trois pas, on voit que vous êtes un sot.

Je lis dans un livre publié par un Allemand en 1753: «L'Allemagne soumise à un seul prince serait sans doute plus puissante,—mais serait-elle plus heureuse?»

Dans un autre livre d'un baron de Biefeld, diplomate au service du grand Frédéric,—livre écrit en français et imprimé en 1772—je lis: «Voici les titres que tout bon Allemand donne à l'empereur: resplendissantissime, transparentissime, puissantissime et invincible empereur, etc.Allerdurchlauchttigster, grossmaechtigster und unueberwindlischter Kayser allergnaedister Kayser und Herr.

Il faut dire que le baron, qui se raille agréablement de ce «galimatias», était Prussien, et que l'empire d'Allemagne appartenait alors à l'Autriche. J'ignore, si les Prussiens, devenus aujourd'hui les maîtres, et leur roi étant passé empereur, ont ramassé ces titres comme joyaux de la couronne impériale, et si peuple et roi en sont très heureux.

Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui,Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,Au banquet de l'amour il vit en parasite,Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui.

Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui,Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,Au banquet de l'amour il vit en parasite,Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui.

Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui,

Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,

Au banquet de l'amour il vit en parasite,

Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui.

«La plupart de nos malheurs et de nos chagrins, dit Pascal, viennent de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.»

Un riche malaisé et embarrassé dans ses affaires est cent fois plus malheureux qu'un pauvre simplement pauvre.

Nous regardons les biens qui nous arrivent comme des dettes que paye la Providence, et les maux comme des injustices; nous jouissons des premiers sans reconnaissance, et nous subissons les autres sans résignation.

Tout bonheur se compose pour au moins, la moitié de deux sensations tristes:—le souvenir de la privation dans le passé, la crainte de la perte dans l'avenir.

On jouit toujours de ce qu'on espère, et on ne jouit pas même si longtemps de ce qu'on possède.

La nouveauté n'a plus le même attrait pour les vieillards; ils ont appris à se défier des promesses qu'elle fait.

Nos pères dînaient ensemble pour jaser, chanter, rire et boire.

Aujourd'hui, un dîner est une question de politique ou d'affaires:—on dîne contre ou pour le gouvernement; on a invité le punch d'honneur et le punch d'indignation:

Nalis in usumlæ titiæ scyphis pugnam thracum est.(Horace).

Se battre à table et se jeter à la tête les verres, inventés pour la gaieté,—c'est se conduire en sauvages.

Il n'y eut jamais si bel habit qui ne devint haillon, si mignonne et élégante pantoufle—qui ne devînt savate. Ainsi de tout bonheur, qu'on attend des autres et qu'on ne trouve pas en soi-même.

Une affaire importante dans la vie est de pouvoir être seul sans ennui et sans oisiveté.

Il vaudrait mieux être toujours seul que de n'être jamais seul.

Un des grands obstacles au bonheur—naît de ce que nous le faisons dépendre des autres:—nous nous agitons moins pour être heureux que pour le paraître. «Je me suis souvent étonné, dit l'empereur Marc-Aurèle, que les hommes, qui ont tant de vanité, fassent plus de cas de l'opinion des autres que de la leur propre.»

Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise:

«Il vaut mieux faire envie que pitié.» On se déguise en quelqu'un de plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureuxqu'on ne l'est en réalité,—source de déceptions et de misères. On ne se contente pas d'être riche, beau, noble, on veut que d'autres le voient—et en soient un peu chagrinés.

Je crois que c'est Tallemant des Réaux qui raconte cette histoire d'un jeune seigneur:

A force de parler de son amour à une belle dame du matin au soir, il avait obtenu la permission d'en parler une fois du soir au matin;—mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agité, que la belle lui demanda s'il était malade.

—Non, dit-il; mais je voudrais qu'il fît jour pour aller raconter mon bonheur.

Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur—qui parfois payent de la réalité l'apparence qu'ils étalent.

Cependant les gens sages savent qu'il faut cacher son bonheur, comme le voyageur cache son or, quand il doit traverser une forêt périlleuse,—et la vie est fort boisée.

On sait ce qui arriva au roi Candaule pour avoir voulu montrer la beauté de sa femme.

«Il n'y a pas beaucoup de différence entre posséder un bien et en retrancher le désir,» a dit Sénèque.

La mesure des biens la plus avantageuse est celle qui ne nous expose pas à l'indigence, mais ne nous éloigne pas de la pauvreté.

O bona paupertas!dit Horace, heureuse pauvreté, présent des dieux, ton prix n'est pas assez connu des hommes; les vertus sont tranquilles à l'ombre de ta salutaire obscurité.

Il vient un âge où on ne peut plus être aimé, mais il n'en est pas où on ne puisse aimer—et c'est la moitié, plus que la moitié, du moins la meilleure moitié de l'amour que l'on conserve jusqu'à la fin.

L'envie qu'inspire le bonheur qu'on suppose à certaines gens vient de ce qu'on ne voit que l'endroit et le velours du manteau—et que celui qui s'en couvre connaît seul la grossièreté ou les trous de la doublure.

On est bien,—on s'en fatigue, on s'en ennuie;—on sort du bien pour trouver mieux, on s'agite, on trouve plus mal, et on s'y résigne, et on s'y installe,—crainte de pire.

La civilisation, l'industrie, les arts,—la vanité surtout ont ajouté beaucoup de besoins factices à trois ou quatre besoins réels et faciles à satisfaire que nous avait donnés la Nature;d'où la vie plus difficile, et le pain quotidien si cher, que c'est non plus à Dieu, mais au diable qu'on le demande.

De ces besoins nouveaux le nombre s'accroît tous les jours; il est vrai qu'on invente également tous les jours des moyens de les satisfaire, mais incomplètement et dans la proportion de deux à cinq.

Ce qui était luxe autrefois devient usage, décence, nécessité.—Ce qui était les vices est devenu les mœurs.

Il est des gens qui ont ce don d'avoir froid aux pieds des autres—de souffrir du vide de l'estomac d'autrui.

Il en est, au contraire, qui ne pensent jamais aux pieds et à l'estomac des autres et qui savent à peine qu'il y a des autres, qui cependant ne sont pas méchants—et peut-être seraient bons—s'ils savaient.

Ne pas mettre le bonheur dans des choses impossibles ni le malheur dans des choses inévitables—comme on le fait si souvent.

Un homme fatigué d'exciter l'envie et la haine de ses voisins écrivit sur sa porte:

«Je fais savoir à mes voisins que je ne suis pas heureux.»

Combien c'est un plus grand plaisir de donner que de recevoir!—et comme on a envie de remercier ceux à qui on peut faire un vrai plaisir, surtout un plaisir inattendu!

Je vois une chèvre attachée à un pieu sur une pelouse tapissée d'une herbe verte, drue et savoureuse;—elle marche dessus sans la brouter, tire sur sa corde, s'étrangle pour atteindre du bout des dents quelques brins de la même herbe—au dehors du cercle que la corde lui permet de parcourir.

Là-bas, de l'autre côté de la rivière, est une jolie maisonnette, au milieu d'un jardin plein de roses,—avec des gazons de fraisiers; mais, depuis quelque temps, je ne vois plus l'habitant que j'avais souvent envié. Est-il mort? Est-il malade?

—Non, monsieur, au contraire: il est devenu riche, il a hérité, il est heureux;—il demeure maintenant à Paris, au cinquième étage d'une grande maison, dans une des rues les plus fréquentées, les plus sillonnées de riches équipages. Quelle chance! ce n'est pas à moi qu'il en arriverait une pareille.

Être libre,—mais j'entends tout à fait libre c'est-à-dire n'avoir ni à obéir ni à commanderà personne,—et ne pas se laisser persuader par la vanité qu'il y a un des deux bouts de la chaîne où il y a plus de liberté qu'à l'autre bout.

Cette pensée me rappelle un magnifique chien de Terre-Neuve auquel, du temps de ma jeunesse, j'ai appartenu pendant dix ans.—Il était violent et brutal dans ses mouvements; plus d'une fois je l'ai vu bousculer un passant dans la rue;—le passant se retournait et commençait un juron.

—Sacre...

Puis s'arrêtait et disait:

—Ah! le beau chien!

Il ne prétendait pas rester seul à la maison; quand il voyait seller mon cheval, qui du reste était son ami, il s'échappait et allait nous attendre dans la rue;—je n'allais que là où je pouvais l'emmener, et chez les gens qui l'invitaient en même temps que moi.—Comme, vu ses dimensions, il ne pouvait être admis dans l'intérieur des voitures, pendant dix ans je n'ai voyagé que sur l'impériale et sous la bâche des diligences.

Un de nos amis disait un jour: «J'ai rencontré Freyschütz et Alphonse chacun à un bout d'une corde; je n'ai pu discerner lequel était celui qui menait l'autre.»

Mais ici je dois m'arrêter sur ce sujet de bonheur à peine ébauché.

P.-S.—M. Alikoff, dans sa dernière chronique politique, en citant la plus brève et la plus radicale des constitutions dit: «Si je ne me trompe, elle est due à un des plus farouches intransigeants.»

M. Alikoff se trompe;—ce sont lesGuêpes(Iervolume, page 85, édition Lévy) qui ont promulgué cette charte.—L'écrivain que M. Alikoff désigne, et qui, d'ailleurs, est assez riche de son propre fond, n'a fait que la reproduire dix ou douze ans plus tard, en y ajoutant un second article,—ce qui l'a gâtée,si je ne me trompe, pour parler comme M. Alikoff.

Puisque j'ai tant fait que de feuilleterles Guêpespour retrouver ce passage, je vais le transcrire ici—pour constater humblement que si, comme Cassandre, j'ai reçu le don de prophétie, je n'ai, pas plus que la fille de Priam, été écouté ni compris des gens auxquels j'annonçais les destinées de Troie—qu'ils eussent pu alors conjurer, et sauver Pergame,si Pergama defendi possent—et s'ils avaient été moins aveugles—si mens non læva fuisset, mot à mot:—si l'esprit n'était pas tombé àgauche.

Voici lepassageen question, du moins en partie; peut-être y reviendrons-nous quelqu'un de ces jours.

La Démocratie

Janvier 1810.

«Dans la société actuelle, dites-vous, quelques-uns ont, à l'exclusion des autres, le monopole des capitaux.»

Ouf! voilà le gros mot lâché.

Mais, messieurs, le capital, l'argent est le fruit du travail; ceux qui ont ce que vous appelez le «monopole des capitaux» ont aussi le monopole des fatigues, des veilles, des soirées, l'intelligence, le monopole de l'ordre et de l'économie; tout le monde—vous comme les autres—a le droit de vivre de ses rentes: il ne s'agit que de gagner ces rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées;—que voulez-vous de plus! Serait-ce par hasard de vivre des rentes des autres?

Vous réclamez la liberté religieuse;—mais un de ces jours derniers, vous vous êtes assemblés pour discuter et mettre aux voix la «reconnaissance de l'Être suprême», et l'Être suprême n'a passé qu'à une voix de majorité.

Vous parlez de supprimer aussi la propriété:—onle comprend, c'est supprimer le vol;—c'est supprimer la justice, les tribunaux, les juges, les gendarmes.—Pourquoi ne promulguez-vous pas franchement votre charte en trois mots?

Article unique.

Il n'y a plus rien.

C'est d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose.

Il est d'usage constant, pour reconnaître le génie et le talent, et rendre un légitime et public hommage à ceux qui en ont porté le faix et en ont subi les conséquences, d'attendre que ceux-ci soient morts et que ça ne puisse plus leur faire aucun plaisir.

Alexandre Dumas a sa statue, Balzac va avoir la sienne.—Or, j'ai vécu fraternellement avec le premier, familièrement avec le second, et je puis affirmer que bien des fois, pendant leur vie, ils auraient de grand cœur cédé pour cinq louis leurs chances d'avoir une statue vingt ans après leur mort.

On a, l'autre jour, dressé la statue de Jean-Jacques Rousseau près du Panthéon; il y aeu musique, discours, etc.—M. Lockroy, ministre de l'instruction publique, s'est fait représenter par un de ses subalternes; qui diable peut représenter M. Lockroy, qui, lui, ne représente rien?—Du temps des rois, lorsque, pour rendre hommage à la mémoire d'un citoyen plus ou moins grand, plus ou moins célèbre, ils envoyaient leur voiture, selon un usage antique, suivre le convoi du mort, je m'étais permis de plaisanter ce cérémonial et de dire que c'était absolument comme si, moi qui n'ai pas de voiture, je faisais, derrière le corbillard, porter mes souliers sur un coussin.—Aujourd'hui, M. Lockroy et les autres,—carc'est eux qu'est les rois,—n'ont pas manqué de s'emparer de cette tradition.

Lorsque après la cérémonie—qui avait attiré beaucoup de monde comme tous les spectacles gratis, la foule se fut dissipée, beaucoup croyant que cette statue de Jean-Jacques était celle du distillateur Jacques,—la nuit tomba sur la ville,—le ciel était pur, la lune jetait sa douce et poétique clarté,—et il arriva quelque chose d'extraordinaire qui vaut la peine d'être raconté.

Tout le monde a lu l'histoire de cette statue de Memnon, à Thèbes en Égypte, qui rendait des sons harmonieux lorsqu'elle était frappéedes premiers rayons du soleil;—eh bien, la lune sur la statue de Jean-Jacques Rousseau produisit le même effet que le soleil sur celle de Memnon.

Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'une statue parlait,—le souverain maître, créateur des mondes, dans sa divine indulgence, a accepté tous les noms et tous les attributs sous lesquels les hommes ont imaginé de l'adorer, pourvu que sous ces noms on prêchât la vertu et la bonté,—peu lui a importé d'être appelé Indra, Jupiter, Ζευς [Zeus], Thor, Jehovah, etc.; pourvu que le culte qu'on lui rendait tendît à rendre les hommes meilleurs ou moins mauvais; aussi toutes les religions ont eu des temples dans lesquels descendait un Dieu, des statues qu'il animait et faisait parler rendant des oracles et faisant des prodiges,—depuis Teutatès jusqu'à cette douce, poétique et légendaire Marie, mère du Christ, dont les sanctuaires et les statues attirent encore tant de dévots et effectuent, dit-on, tant de miracles à Lorette, à Lourdes, à la Salette, au Laghetto, etc.

Donc, la statue de Jean-Jacques se mit à parler:

«Ah çà! dit-elle, quelle singulière idée ont ces gens, de m'élever aujourd'hui une statue?Que signifie cette foule que j'ai toujours détestée,—cette musique, ces discours moins bons que la musique? Je crains de comprendre ce qui se passe—il ne me manque plus que cela! comme si je n'avais pas autrefois subi toutes les mauvaises chances de la vie!

»Non,—c'est bien cela, ils me mettent au nombre de leurs patrons,—mais c'est idiot!—ils n'ont donc pas lu mes livres? Qui? moi?—me compromettre avec leurs héros, leurs grands hommes, ces fous, ces coquins, ces imbéciles et ces monstres.

»Certes, si j'avais été vivant en 1793, j'aurais été par eux accroché à une lanterne, guillotiné ou massacré à l'Abbaye;—en 1871, j'aurais figuré parmi les otages assassinés.

»Moi! Jean-Jacques! avec ces gens-là! je ne le souffrirai pas.»

Et il se mit à réciter des passages de ses livres:

«N'ai-je pas dit d'avance que ce serait le comble de l'absurdité et de la folie de tenter d'établir la démocratie dans un pays comme la France?

»La démocratie ne convient qu'aux États petits et pauvres,—aux nations grandes et opulentes, la monarchie.» (Contrat social.)

«Que de conditions à réunir pour une démocratie!D'abord, un État très petit où le peuple soit facile à rassembler, où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres;—une grande simplicité de mœurs, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, peu ou pas de luxe.

»Il n'y a point de gouvernement aussi sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le gouvernement démocratique, parce qu'il n'en est aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.» (Contrat social.)

Je viens de voir un joli exemple de la façon dont ces insensés, dont ces jobards trompés par des coquins entendent la république.

Cette élection d'un député,—cette population se partageant passionnément, haineusement entre un général tout à fait quelconque et un marchand de vin.

Ces journaux, ces affiches collées les unes sur les autres, augmentant l'épaisseur des murailles et diminuant la largeur des rues,—les deux partis se prétendant exclusivement amis du peuple—et dépensant trois cent mille francs à imprimer des mensonges et à en tapisser la ville,—un conseil municipal sacrifiant par deux fois, en un mois, une somme énorme à faire des ripailles de victuaillesles plus chères:—et cela dans une ville où la statistique dénonce un indigent sur douze habitants!—combien, pendant qu'on employait tant d'argent à gâter du papier, tant d'argent à s'empiffrer de pâtés de foies gras,—combien de gens se sont, ce jour-là, couchés sans souper,—ceux du moins qui avaient où se coucher.

Une jolie manière de faire des élections!

«Pour obtenir l'expression de la volonté générale, il faut qu'il n'y ait pas de sociétés partielles dans l'État, et que chaque citoyen n'opine que d'après lui-même;—que les citoyens, au moment des suffrages, n'aient entre eux aucune communication;—mais s'il se fait des associations partielles et des brigues, il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.» (Contrat social.)

«Il faudrait donc, pendant la période électorale, suspendre toutes réunions, ne pas permettre aux journaux de discourir sur la politique et les élections, et c'est précisément le contraire que vous faites.

»Corrigez s'il se peut les abus de votre Constitution, mais ne méprisez pas celle qui vous fait ce que vous êtes.» (Gouvernement de Pologne.)

«Les peuples prenant pour la liberté une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent à des enjôleurs qui ne font qu'aggraver les choses.» (Origine de l'inégalité.)

«C'est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et vénérables, le peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer tous les jours. Il ne devrait être permis à personne de proposer de nouvelles lois à sa fantaisie. C'est ce qui perdit les Athéniens à force d'innovations dangereuses favorisant des projets insensés ou mal conçus.» (Sur l'inégalité.)

«Je ne voudrais pas habiter une république de nouvelle institution, de peur que le gouvernement ne convienne pas aux nouveaux citoyens ou que les citoyens ne conviennent pas au nouveau gouvernement, l'État est fort exposé à être ébranlé et déchiré presque dès sa naissance.

»Il en est de la liberté comme de certains aliments solides et succulents, propres à nourrir et à fortifier les tempéraments robustes, mais qui ruinent et énervent les faibles, les délicats, qui, une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer et ne font des révolutions que pour en changer.» (De l'inégalité.)

«Si la république vous donne plusieurs chefs, il vous faut supporter à la fois et leur tyrannie et leurs divisions.» (Économie politique.)

«Si vous comparez le monarque au père de famille, la nature fait une multitude de bons pères de famille; mais, depuis l'existence du monde, la sagesse humaine n'a fait que bien peu de bons magistrats.» (Économie politique.)

«La république est à la veille de se ruiner, sitôt que quelqu'un peut penser qu'il est beau de ne pas obéir aux lois.» (Économie politique.)

Depuis que vous payez vos députés, en avez-vous obtenu d'une qualité supérieure, et ne pourriez-vous dire:

«Tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m'en garantir.» (Économie politique.)

«Les peuples perdent le sens commun, non parce qu'ils sont ignorants, mais parce qu'ils ont la bêtise de croire savoir quelque chose.» (Réponse à M. Bondy.)

«Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi grande,aussi difficile qu'un système de législation?» (Contrat social.)

«Le plus actif des gouvernements est celui d'un seul.» (Contrat social.)

«Les Lacédémoniens n'avaient pas d'avocats.» (Lettre à M. Grimm.)

«Le luxe corrompt et le riche qui en jouit et le misérable qui le convoite.» (Au roi de Pologne.)

«Vous étiez à la direction d'un maître, vous croyez être mieux en en ayant plusieurs, et il faut supporter à la fois et leur tyrannie et leurs divisions.» (Économie politique.)

«Quelques hommes adroits, avec du crédit et une certaine faconde, sauront substituer aux intérêts du peuple leurs intérêts particuliers.» (Économie politique.)

«Consulter la volonté générale, ressource impraticable dans un grand peuple.» (Économie politique.)

«On ajoute édits sur édits, règlements sur règlements, et cela ne sert qu'à introduire de nouveaux abus sans corriger les anciens;—plus vous multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables, et tous les surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux imposteurs destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part; leshommes les plus vils sont les plus accrédités; leur infamie éclate dans leurs dignités, et ils sont déshonorés par leurs honneurs.» (Économie politique.)

«La plupart des peuples, ainsi que les hommes, ne sont flexibles que dans leur jeunesse.—Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c'est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les changer.» (Contrat social.)

«Il ne faut pas souffrir de capitale, il faut faire siéger le gouvernement alternativement dans chaque ville.» (Contrat social.)

«Les Romains n'accordaient pas à la populace l'honneur de porter les armes, il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les défendre.» (Contrat social.)

«Dans les circonstances graves, on doit, pour décider, arriver le plus près possible de l'unanimité.» (Contrat social.)

«Vous avez appelé suffrage universel «le triomphe d'une coterie»,—votre République votée à la majorité d'une voix,—peut-être celle d'un absent,—selon l'absurde et criminelle habitude que vous avez de permettre à un membre présent de voter pour un membre absent;—si bien que cette prétendue République consiste à mettre la moitié moins undes «citoyens» sous le despotisme de la moitié plus un.

»Et vous appelez cela être en République!

»Je ne vous reconnais plus, ô Français! peuple autrefois si léger, si brave, si spirituel, si bienveillant, si poli, si galant, si gai, si sensé.

»Vous êtes devenus esclaves volontaires, crédules, aveugles, imbéciles, haineux, avides, cruels, grossiers, bêtes, ennuyés et ennuyeux;—la prétendue République vous a métamorphosés comme fit Circé des compagnons d'Ulysse.

»Et vous, les maîtres, les soi-disant républicains, arlequins, polichinelles et pierrots qui, dans les lambeaux de pourpre du manteau royal, vous êtes taillé des carmagnoles et des bonnets rouges, pour vous déguiser qui en Robespierre, qui en Danton, qui en Marat ou en Père Duchesne, vous les effrontés bavards, les affamés, les pillards, lâches, ignorants,—je vous défends de me déshonorer, de m'encanailler en me mettant au nombre de vos modèles, de vos maîtres, des saints et des dieux de votre calendrier...

»Je...»

A ce moment un gros nuage passa sur lalune, et la statue, cessant d'être éclairée, cessa de parler et retomba dans le silence probablement pour toujours.

J'espérais qu'elle parlerait du scrutin de liste et du scrutin d'arrondissement;—mais je pensai que, à défaut d'elle, j'en sais assez long sur ce sujet, et que j'en puis parler moi-même.

Le ministère défunt et la Chambre malade étaient composés de ceux qui, avant de remplacer le scrutin de liste par le scrutin d'arrondissement, avaient remplacé le scrutin d'arrondissement par le scrutin de liste.

Le scrutin d'arrondissement ou uninominal, sans nous mettre beaucoup plus à l'abri des intrigues, des compromis, des corruptions, des mensonges, présente cependant un tour d'escamotage un peu plus difficile à exécuter que le tour du scrutin de liste, c'est pourquoi le cabinet Floquet et sa majorité obéissante et ahurie, en présence d'une dissolution presque inévitable, se sont avisés que leurs ennemis d'aujourd'hui avaient été leurs amis, leurs complices, leurs compères d'hier, etpossédaient comme eux tous les pièges, tous les boniments, tous les trucs du scrutin de liste—et, confiants dans une dextérité qu'ils pensent supérieure, ils ont voulu imposer au jeu des conditions plus ardues;—aussi nous avons vu les grands prestidigitateurs, Bosco, Robert Houdin, de Gaston, etc., abandonner aux faiseurs de tours de place publique de vulgaires escamotages, des muscades sous les gobelets avec la baguette, la gibecière et la poudre de perlimpinpin, que cette tourbe exécutait aussi bien qu'auraient pu le faire les maîtres, que d'autres montent sur les théâtres où ils travaillent, que des prestiges plus compliqués et plus difficiles à produire.

En effet, l'élection au scrutin de liste s'effectue ainsi;—c'est l'élection au panier; vous ramassez des fruits secs, des fruits verts, des fruits gâtés si vous voulez, et vous en emplissez votre panier en réservant au-dessus la place pour y placer un petit nombre de fruits sains, mûrs, appétissants du moins en apparence, et vous ne vendez que le panier entier sans permettre de déranger le dessus et de vérifier le dessous.

Le scrutin uninominal est la vente au détail,—beaucoup de fruits du scrutin de liste n'y pourraient figurer;—mais l'art consiste, enétalant la marchandise, à bien placer chaque fruit, la tache ou la tare en-dessous, de les entourer, de les envelopper artistement de feuilles de vigne et de les montrer de façon à n'en laisser voir qu'une partie à peu près saine;—à annoncer aux acheteurs avec emphase telle pèche de vigne pour unegrosse mignonneou unteton de Vénus, telle pomme à cuire pour unecalvilleou unereinette, telle poire âpre et à peine bonne à cuire pour unebeurrée Williamou unecrassane, telle prune à cochon pour une prune dereine-Claude.

Ça demande un peu plus d'aplomb, un peu plus de rouerie, un peu plus d'intrigue et de corruption, parfois même ça coûte un peu plus cher, mais enfin ça se fait.

Je vais, après vous en avoir préalablement demandé la permission, vous raconter une petite comédie, qui, je crois, n'est pas ennuyeuse, et où j'ai joué un rôle—rôle sacrifié, en 1848


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