XXBONHEUR DE SE REVOIR

Ce fut un éclair ou plutôt tout un feu d'artifice dans la nuit. Les épisodes lui revinrent en foule dans la tête. Il se rappela comme il avait ri en s'apercevant, par l'orthographe qu'elle avait donnée au motMal'aria, qu'elle avait pris ce sobriquet pour un simple nom de femme. Cette fille mince, au grand œil triste, qu'il avait désaltérée à la table d'un de ces estaminets à carreaux dépolis qui foisonnent sur toute la ligne des boulevards extérieurs, il la reconstituait maintenant tout entière sur cette épreuve photographique. Et c'était bien aussi la femme du portrait aux deux crayons que le député Dalombre venait de lui montrer comme étant celui de sa femme aimée et légitime.

Indubitablement, c'était la même qui avait gardé, pour le dessin, la pose qu'elle avait prise pour la photographie, croyant sans doute qu'elle n'imaginerait jamais de meilleure attitude. Comment! cette jeune pensionnaire d'un établissement macabre, c'était la dame si jolie et si réservée qu'il avait sans s'en douter retrouvée à l'ambassade de Suède, parée de tant de distinction, de tant de diamants et d'un nom que le compte rendu des débats de la Chambre avait relaté nombre de fois!

Voyons! c'était par trop fantastique. Il y avait là quelque malentendu comme celui dont lui-même avait été victime. Et cependant, tout s'enchaînait dans cette aventure : l'agitation de MmeDalombre, le soir où elle l'avait revu et évidemment reconnu au bal ; les spasmes qu'elle essayait de combattre quand il la promenait à son bras dans les salons ; le mouvement fiévreux dont elle avait rejeté au fond du carton le portrait qu'en avait tiré son mari : tout, jusqu'à cette maladie nerveuse qu'elle invoquait si volontiers, dénotait chez elle une surexcitation mentale, dont les causes devaient être terribles.

Par quel chemin étrange était-elle arrivée du boulevard de la Chapelle à la rue de l'Université en passant, s'il vous plaît, par le palais Bourbon? Il l'ignorait ; mais elle n'était certainement pas la seule qui fût partie des bas-fonds pour s'installer sur les sommets. D'ailleurs, il était bien sûr d'en avoir le cœur net quand il voudrait. Avec une femme aussi peu maîtresse d'elle-même, il n'aurait qu'à lui faire passer sous les yeux la photographie avec la dédicace y annexée pour obtenir d'elle les aveux les plus complets.

Il considérait qu'elle avait eu grand tort de ne pas se faire reconnaître à lui dès la première entrevue. Il était honnête homme. Elle n'aurait eu qu'à lui demander sa parole d'honneur d'enfermer dans ses cartons à dessins cet épouvantable mystère, et il se serait fait couper la langue plutôt que de parler.

Mais voilà : les femmes se défient toujours, et elles ont souvent raison. Il est si amusant pour un oisif de pouvoir dire à ses amis :

« Vous voyez bien cette belle brune qui passe dans cette voiture découverte : c'est la femme d'un député qui deviendra peut-être ministre. Eh bien, elle a bu dans mon verre auPerroquet bleu. »

Elle n'était pas forcée de le savoir incapable de perdre une femme de laquelle il n'avait jamais eu à se plaindre. Ce qui l'intriguait le plus, c'était cette question : le mari était-il ou n'était-il pas au courant des débuts de madame son épouse? Ce qui donnait à penser qu'il les ignorait, c'est la candeur avec laquelle il avait répété publiquement qu'elle était Parisienne, bien que quelques instants auparavant elle se fût donnée comme native du département de l'Ain.

D'autre part, ce qui laissait supposer qu'il était renseigné, c'était, pour un fantaisiste décidé à prendre femme dans un milieu aussi compromettant, la nécessité presque absolue de la faire préalablement rayer des contrôles où elle était immatriculée.

Pourtant, ce M. Dalombre, qui semblait tout à faitgentleman, était en apparence bien plus fier que honteux de celle à qui il avait enchaîné sa vie. Il s'était empressé de montrer à lui, étranger, le portrait qu'il avait d'elle autrefois, c'est-à-dire quand elle sortait à peine d'une vie de débauche, dont il aurait eu un si puissant intérêt à éloigner le souvenir.

— Ma foi, tant pis! se dit-il, c'est trop drôle. Je découvrirai bien un moyen de la revoir seule à seule. Je lui rappellerai discrètement cette petite soirée où elle me suppliait de lui permettre de venir poser dans mon atelier pour le prix que je fixerais moi-même.

Puis, il réfléchit :

— Non : ce serait vilain. J'aurais l'air d'un maître chanteur. Dans des cas pareils qui, en somme, doivent se présenter quelquefois, un galant homme reste muet, même pour celle dont il a le secret. La faire souffrir aussi cruellement, en échange de l'intérêt qu'elle m'a témoigné quand j'étais sous le coup d'une accusation infamante : décidément, non!

Mais à mesure qu'il creusait le problème de l'existence de cette femme ainsi emportée par la destinée, il s'accumulait devant lui des points d'interrogation auxquels il ne savait plus que répondre. Le souvenir qu'il venait précisément d'évoquer de MmeDalombre se rendant à Mazas, où elle n'avait vraisemblablement rien à faire, et se rencontrant dans le greffe, juste avec lui qu'on était allé quérir dans sa cellule sans raison plausible, tout cela sentait furieusement la préméditation, de pareilles coïncidences ne s'établissant guère que dans les mélodrames de l'ancienne école.

Il y avait donc une relation quelconque entre cette visite et sa mise en liberté? Car, du moment où elle l'avait reconnu pour le jeune homme qui s'était intéressé à elle quand elle croupissait dans la maison du boulevard de la Chapelle, il était tout simple qu'elle s'intéressât à lui, lorsqu'il moisissait à son tour dans une prison non moins ignominieuse.

Il s'installa tout seul dans un coin pour dîner, afin de ruminer à son aise toutes les étrangetés de cette aventure. A force de conclusions, de déductions et d'interprétations, il finit par reconstruire presque pièce par pièce la vie d'Emmeline. Quand il arriva à cette soirée où, à propos de l'exclamation qu'il s'était permise au buffet du bal de l'ambassade de Suède : « On n'est pas mieux servi ici qu'au café », il la revit à la fois humiliée et presque furieuse, lui jetant ces mots qui l'avaient laissé ébaubi et qu'il s'était remémorés bien souvent :

— Oh! monsieur, c'est indigne!

Donc elle s'était supposée reconnue et elle lui reprochait violemment ce qu'elle croyait être une allusion à ce passé qu'elle aurait voulu enfouir dans le plus profond oubli. Mais puisqu'elle était impuissante à le supprimer, elle pouvait tout au moins essayer de se débarrasser de celui qui en avait sondé les arcanes. Et, en menant le raisonnement jusqu'au bout, il était frappé à la fois de la nécessité pour elle de faire disparaître le possesseur de son secret et de l'accusation stupéfiante, suivie d'arrestation immédiate, dont il était tombé victime, justement trois ou quatre jours après la scène, alors incompréhensible pour lui, qui s'était produite au bal de l'ambassade.

Tous ces faits, qui tantôt se contredisaient, tantôt s'enchevêtraient, grouillèrent d'abord confusément dans sa tête ; après quoi, ils s'y classèrent peu à peu. Toutefois, la tuile qui lui était tombée sur la tête n'avait certainement pas été lancée par une main ennemie. Ce M. Bachelin avait tout l'air d'un parfait honnête homme et il avait avoué son erreur les larmes aux yeux et des sanglots dans le gosier. Pourtant Gérald avait appris, quelque temps après sa sortie de Mazas, que ce persécuteur malgré lui avait déménagé sans donner sa nouvelle adresse.

Cependant, par suite de quelles ramifications cet inconnu, qui se disait peintre et dont d'ailleurs on n'avait jamais vu la peinture, fût-il entré en rapport avec MmeDalombre, femme quasi politique? En outre, Lilio, le jeune modèle, qu'il eût été ridicule de soupçonner de complicité dans une machination aussi invraisemblable, n'était-il pas venu spontanément déclarer que c'était lui qui avait ramassé, puis déposé sur une table de l'atelier le rouleau d'obligations dont la découverte lui avait valu à lui, Gérald, trois mois des plus affreuses angoisses?

Au reste, il était bien bon de se martyriser ainsi le cerveau en recherches qui n'avaient aucune chance d'aboutir. Ce Lilio était à sa disposition comme à celle de tous les peintres du quartier. Il suffisait de le demander pour une pose et de l'interroger adroitement, de l'effrayer au besoin. On aurait tout de suite le fin mot de son intervention de la dernière heure auprès du juge d'instruction.

Uniquement pour ne rien négliger de ce qui était susceptible de faire la lumière sur des événements dans l'obscurité desquels il se perdait, il envoya à Lilio, quoiqu'il fût à peu près sûr de n'en rien tirer, une carte-télégramme le convoquant pour le lendemain, dix heures du matin. L'erreur où était tombé M. Bachelin, le propriétaire des obligations, était si plausible qu'il n'y avait rien à espérer des réponses que ferait Lilio aux questions qu'il se déciderait à lui poser. Mais, dans les actions criminelles — et celle-ci en était une — il est prudent de ne négliger aucune piste.

Il eut beau se répéter que son imagination d'artiste l'avait entraîné trop loin, les vérités dont il était dépositaire étant déjà suffisamment passionnantes, il lui fut impossible de fermer l'œil de la nuit. Quand il s'assoupissait l'espace de cinq minutes, il revoyait laMal'aria, valsant avec lui autour des tables du café duPerroquet bleu. Seulement, elle était couverte de bijoux, et l'établissement de MlleCoffard était converti en une immense salle de bal, au fond de laquelle était dressé un vaste buffet où l'on consommait pour rien : ce qui devait lui indiquer nettement qu'il était la proie d'un cauchemar.

Il disposa une toile et apprêta ses pinceaux et sa palette comme un homme qui a prémédité une séance prolongée. Au coup de dix heures, l'Italien se présenta et, comme s'il prévoyait quelque algarade, il semblait avoir remis son air bête complètement à neuf.

L'artiste affecta de lui chercher une attitude. Il s'agissait soi-disant d'un pâtre rencontré par des taureaux romains et se jetant entre les barrières qui émaillent, comme autant de refuges, la campagne du Transtévère. Lilio se prêtait à tout, ne disant mot ; et Gérald, qui suivait tous les jeux de sa physionomie, crut remarquer un certain embarras dans ses regards.

Le peintre prit un fusain et traça sur la toile qui le cachait des hachures quelconques. Après un quart d'heure de cette gymnastique, il adressa à brûle-pourpoint cette question à son modèle :

— A quel endroit avez-vous donc placé le rouleau que vous aviez ramassé à ma porte?

— Là! fit Lilio en indiquant une table Louis XIII à pieds tournés qui s'harmonisait avec le bahut auquel elle faisait face.

— Mais, objecta Gérald d'un ton indifférent et tout en continuant son pseudo-travail, la femme de ménage ne se rappelle que très vaguement avoir vu sur cette table le paquet ficelé que la police a retrouvé plus tard dans le bahut.

Lilio répondit à cette remarque précise dans un italien de cuisine dont il eût été difficile au plus fort linguiste de préciser le sens.

— D'où diable sort ce charabia? fit le peintre d'un ton surpris. Quand vous avez déposé au palais de Justice, vous parliez le français presque aussi bien que moi. Répétez un peu ce que vous venez de baragouiner. Je n'en ai pas compris un mot.

Le jeune modèle refit son récit en affectant de chercher ses phrases ; sur quoi Gérald lui demanda :

— Pourquoi donc avez-vous attendu si longtemps pour aller trouver la justice? Mon arrestation a fait assez de bruit dans le quartier. Il est étonnant que vous n'en ayez été instruit qu'au bout de trois mois.

— C'est par hasard que je l'ai apprise en venant vous demander si vous aviez besoin de moi, répliqua-t-il en se mordant les lèvres.

— Vous l'avez appris, par qui?

— Par tout le monde.

— Qui ça, tout le monde? La concierge, les voisins?

— Oui, par les voisins.

— Lesquels? Vous avez donc sonné à une porte.

— Oui… c'est-à-dire que comme je sonnais chez vous, le voisin d'au-dessous m'a raconté ce qui vous était arrivé.

— Et, insista Gérald, ce voisin d'au-dessous, comment est-il. Jeune, vieux? Grand, petit?

— C'est… répondit Lilio, ayant l'air de chercher… je ne me rappelle plus.

— Pourtant, fit remarquer le peintre, vous avez dû causer longtemps avec ce monsieur pour qu'il vous ait mis ainsi au courant de ma mésaventure. Vous avez eu tout le loisir de le remarquer.

— C'était, je crois, balbutia le modèle, perdant tout à coup la majeure partie de son accent, c'était un monsieur assez gros, petit.

— Avec des moustaches?

— Oui, avec des moustaches.

— Il est fâcheux, repartit Gérald, que le voisin d'en dessous soit une vieille maîtresse de piano, qui habite seule avec sa bonne.

— Ah! oui, je me souviens, maintenant, fit-il triomphalement, comme si la mémoire lui revenait subitement : c'était une vieille dame. Seulement, comme il faisait un peu noir dans l'escalier…

— Très bien! reprit Gérald ; nous allons descendre tous les deux chez elle afin de savoir si elle se rappellera également la conversation que vous avez eue ensemble. Il y a à peine quinze jours que la chose s'est passée. Il est impossible qu'elle ait oublié ce qu'elle vous a dit et ce que vous lui avez répondu.

Et, se levant, il alla prendre Lilio par le bras, en lui répétant :

— Allons! allons! Venez!

— Pourquoi faire? demanda-t-il tout interloqué.

— Parce que, riposta Gérald, je suis convaincu que vous me contez des mensonges depuis un quart d'heure et que je suis curieux de les tirer au clair.

— Mais, monsieur…

— Et si vous me mentez à moi, vous avez sans doute menti de même au juge d'instruction, ce qui vous enverrait préalablement me remplacer à Mazas.

Le sang-froid de l'Italien fondit sous cette menace.

— Ce n'est pas moi! monsieur, ce n'est pas moi! s'écria-t-il en joignant les mains et en invoquant à plusieurs reprises la Madone, qui n'avait rien à faire dans ce débat. Je ne vous voulais pas de mal. J'ai dit ce qu'on m'a forcé à dire.

— Et qui vous y a forcé?

— M. Gustave!

Ce nom de Gustave n'apprenait rien à l'ex-détenu, qui ne connaissait le fabricant de monogrammes que sous le nom de Bachelin. Lilio, entré dans la voie des aveux, lui apprit que ce prénom et ce nom de famille s'appliquaient à une seule et unique personne. Et comme Gérald, pour qui les voiles se déchiraient enfin, le poussait toujours davantage, il lui déroula sous tous ses aspects le complot qui avait commencé par le dépôt du paquet d'obligations dans le bahut où lui, Lilio, l'avait furtivement introduit, jusqu'à leur confrontation dans le cabinet du juge. Il lui confessa même l'achat opéré par le prétendu Bachelin d'une vareuse et d'un chapeau dont la comparaison avec ceux de Gérald ne pouvait laisser subsister aucun doute dans l'esprit du magistrat.

— Mais, fit remarquer le peintre essayant de garder son calme, d'où vient qu'après avoir porté chez moi ces obligations qu'on m'a ensuite accusé d'avoir détournées à mon profit, vous vous êtes rétracté au bout de trois mois, en vous dénonçant comme les ayant ramassées dans la rue, par mégarde. Si vous aviez intérêt à me faire arrêter et condamner, quel intérêt avez-vous eu ensuite à me faire relâcher?

— Ça, je ne sais pas, monsieur ; je vous jure que je ne sais pas. C'est Gustave qui m'a payé d'abord pour apporter le rouleau chez vous, et qui m'a payé encore plus cher pour révéler la vérité au juge, c'est-à-dire pas la vérité précisément…

— Il est donc bien riche, ce M. Gustave? interrogea Gérald.

— Je l'ai toujours connu sans un sou.

— Alors, vous pensez que si vous travailliez pour lui, il travaillait pour un autre.

— Bien sûr que je l'ai pensé.

— Et où l'avez-vous connu, pour qu'il vous ait ainsi chargé de l'exécution de ses plans?

— AuPerroquet bleuoù j'ai une maîtresse. Lui, c'est l'ancien amant de la patronne.

Il devenait inutile de poursuivre l'enquête. Il mit dix francs dans la main de l'Italien et le renvoya.

— Est-ce que vous me ferez arrêter? dit celui-ci en prenant la rampe de l'escalier.

— Si vous bronchez, oui, certainement, répondit Gérald. Actuellement, j'ai une besogne plus pressée.

Il ressortait, en effet, des révélations de ce Lilio qu'il avait été l'instrument d'une conspiration dont le chef avait trouvé jusque-là moyen de se dérober. Or, ce chef, ce ne pouvait être que MmeDalombre. Elle l'avait fait emprisonner parce qu'elle le supposait possesseur de son secret, et elle l'avait fait relâcher quand elle avait acquis la certitude qu'il ne le possédait pas.

Malheureusement, ce second mouvement qui, par extraordinaire, avait été le bon, n'innocentait pas le premier. Cette femme ignoble, pensa-t-il, qui avait trompé tout le monde et évidemment plus que tout le monde son infortuné mari, n'avait même pas, après son élévation si inespérée et son incroyable changement de condition, rompu complètement avec la jolie société qui hantait le bouge où elle avait fait ses premières armes.

Probablement, quand l'excellent législateur Dalombre faisait des effets de torse à la tribune, elle retournait subrepticement rendre visite à ses anciennes et à ses anciens amis, comme Messaline quittait le palais de l'empereur Claude pour aller ribauder avec les mariniers du Tibre.

C'était au milieu des chopes et les coudes sur les tables duPerroquet bleuque s'était ébauché le plan de la dénonciation calomnieuse à laquelle il devait trois longs mois de honte, d'humiliations et de désespoirs. Être une catin, tromper jusqu'à la bride le mari que le hasard lui a donné, se rouler dans tous les ruisseaux : c'est, pour une femme, perdre jusqu'à son sexe ; cependant, n'est-il pas mille fois moins criminel de se vautrer dans la boue, dont on est seul à recevoir les éclaboussures, que de combiner avec cette lâcheté et ce sang-froid le déshonneur, c'est-à-dire la mort d'un homme qu'on sait honnête et sur lequel on marche sans pitié?

Ah! la sale gredine! Fallait-il qu'elle fût née comédienne pour jouer ainsi ce double rôle : grande dame dans les bals d'ambassades, collaboratrice des souteneurs Gustave et Lilio dans les bouges! Au lieu de s'adresser à sa discrétion, elle avait trouvé plus commode et plus sûr de le faire jeter par des argousins dans un cul de basse-fosse. Elle avait rétabli les oubliettes à son profit. Et ces imbéciles de magistrats n'avaient pas seulement soupçonné la machination! Décidément, si les femmes étaient bien infâmes, les hommes étaient cruellement bêtes.

Quant à lui, afin d'arracher à ses amis le dernier soupçon qui leur restait peut-être sur sa culpabilité, il n'avait d'autre ressource que celle-ci : donner à l'odieuse intrigue, sous laquelle il avait failli succomber, la plus large publicité possible. Cette gouine avait essayé de le perdre pour se sauver ; pour se réhabiliter, il la perdrait.

En attendant le jour où il la traînerait devant les tribunaux, elle et ses répugnants complices, il allait s'offrir la douce joie d'éclairer le pauvre Dalombre sur la valeur morale de sa charmante compagne. Si celui-ci avait l'aplomb de chercher à la défendre, eh bien! ce serait à lui qu'il demanderait réparation des trois mois d'outrages qu'il avait subis dans les greffes et dans les chiourmes. Il ne serait pas fâché de porter l'affaire sur un terrain un peu moins malpropre.

Tout fumant de l'idée de la vengeance, il s'assit à sa table et traça en lettres magistrales, à l'adresse de M. Dalombre, député de l'Ain, ce petit mot poli, mais impératif :

Monsieur,Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire qui dépasse en gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il s'agit de vous et de moi, mais de vous beaucoup plus encore que de moi.Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu de croire que vous me remercierez de ne pas y avoir manqué.Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.Gérald.

Monsieur,

Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire qui dépasse en gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il s'agit de vous et de moi, mais de vous beaucoup plus encore que de moi.

Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu de croire que vous me remercierez de ne pas y avoir manqué.

Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Gérald.

Il ajouta son adresse et porta lui-même cet avertissement à la poste, afin de le voir de ses yeux s'engloutir dans la boîte. Il était onze heures et demie du matin. Il pensa :

— C'est seulement à son retour de la Chambre qu'on lui remettra cette invite. Je ne le verrai donc pas avant demain. Toutefois, ma lettre est assez inquiétante pour qu'il se hâte de chercher à en éclaircir le sens.

Puis, comme il se sentait hors d'état de travailler, qu'il n'avait pas faim et qu'il avait passé une nuit à peu près blanche, il s'étendit sur le grand lit, sans rideau, dressé dans un cabinet contigu à l'atelier, et, vanné par les secousses qui, depuis la veille, avaient agité son cerveau, il finit par s'endormir.

Au bout d'un nombre d'heures dont la perception lui échappa, il fut tiré des profondeurs de son sommeil par trois ou quatre coups d'une violence qui lui fit croire que plusieurs personnes demandaient à entrer.

— Est-ce que ce serait encore la police? pensa-t-il.

Il sauta de son lit en s'écarquillant les yeux, plongea les pieds dans ses pantoufles et courut ouvrir. C'était MmeDalombre. Elle était seule, mais elle avait probablement frappé à la porte de ses deux poings à la fois.

Sa toilette était celle d'une femme qui va au bain. Par-dessus une robe de chambre bleu ciel un manteau d'hiver dont la fourrure lui enfouissait la moitié du visage, l'autre moitié en étant cachée par les bords d'un chapeau de feutre Henri II empanaché d'une plume grise. La main droite seule était gantée et tenait l'autre gant qu'elle n'avait pas pris le temps d'ouvrir pour la main gauche.

— Tiens! c'est vous! s'écria gouailleusement le peintre que cette apparition réveilla tout à fait. C'était votre mari que j'attendais.

— Oui, je sais. J'ai ouvert la lettre, haleta Emmeline en entrant comme si elle était poursuivie. Je vous en prie, fermez bien la porte.

— Au fait, j'aime autant que ce soit vous, fit Gérald. Nous avons tant de choses à nous dire depuis le soir où vous m'avez dédié cette photographie.

Et il lui fit passer sous les yeux celle dont elle lui avait fait autrefois hommage. Il la lui montrait cependant à une certaine distance, de peur que, scélérate comme il la supposait, elle ne lui arrachât et n'anéantît, en la mettant en morceaux, la meilleure de ses pièces à conviction.

Mais elle ne la regarda seulement pas.

— Inutile de discuter, c'est bien moi, dit-elle. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Ce dont il s'agit, en effet, s'écria Gérald s'exaltant à la vue de sa dénonciatrice, c'est de me suivre immédiatement chez le commissaire de police pour qu'il reçoive ma déposition. Je ne mentirai pas, moi. Je ne dirai que la vérité, et vous serez bien obligée de la dire aussi ; ça te changera, salope!

— Monsieur, monsieur! je vous en conjure, ne criez pas si haut. Dieu! si l'on entendait!

— Mais oui, parbleu! je veux qu'on entende, fit-il en haussant encore le ton. J'ai envie de t'étrangler pour que tu cries aussi et qu'on vienne. Il est vrai que ça me priverait du plaisir de te voir assise entre ces deux marlous, tes complices sur le banc de la police correctionnelle, où tu t'étais promis de me faire échouer.

Elle ouvrit les bras comme pour lui indiquer qu'elle était prête au martyre et qu'elle ne se défendrait pas. Cette résignation n'attendrit pas du tout son bourreau.

— Pas si bête! se récria-t-il. Vous seriez trop contente si je vous assommais. J'en aurais le droit, mais je n'en userai pas. D'abord, qu'est-ce que vous venez faire chez moi? Je ne te connais pas. Je ne t'ai même jamais touchée du bout du doigt quand tu étais dans ton claque-dent. Tu me dégoûtais bien trop.

Et le souvenir de ses trois mois de souffrances le faisant presque divaguer, il continua dans un rire furibond :

— Non, ce que ce sera amusant de voir la tête de son serin de mari quand on lui débitera ce chapelet d'horreurs! Où diable as-tu déniché cet oiseau-là? On ne peut pas dire autre chose : voilà un paroissien qui a de la chance!

Cette suprême insulte abattit Emmeline, qui tomba comme écrasée par un quartier de rocher. Pendant la fraction de seconde qu'elle mit à tournoyer avant de s'aplatir sur le plancher de l'atelier, elle se vit, entre deux gendarmes, narrant sa vie au président, sous les yeux d'Albert, foudroyé ; Lilio à droite, Gustave à gauche et le faux acte de décès de MmeFreizel entre les mains du tribunal. Elle pensa :

— En sortant d'ici, je vais me jeter dans la cour, par la fenêtre de l'escalier.

En la voyant rouler par terre, Gérald haussa les épaules, croyant à la suite de la comédie ; mais l'image de sa fille s'étant subitement mêlée à toutes celles qui déjà emplissaient d'épouvante le cerveau d'Emmeline, elle se prit à se tordre les bras, à s'arracher les cheveux par poignées, à se déchirer les lèvres au point que sa bouche s'emplit de sang. Elle répétait dans une sorte de râle :

— Albertine! mon Albertine!

Ça, ce n'était évidemment pas une fausse attaque de nerfs. Une femme pose la main sur son cœur. Elle fait des serments sur la tête de sa mère. Elle crie à tue-tête :

— Je veux mourir! Tuez-moi, je vous en conjure, tuez-moi!

Mais elle ne se traîne pas dans la poussière et surtout ne se décoiffe pas avec cet abandon. Elle ne se frappe pas non plus la face contre le parquet, au risque de se briser les dents. Gérald, un peu calmé par le spectacle de cette espèce d'agonie, eut tout de même pitié :

— Ces filles-là, c'est élevé dans le crime ; ça ne connaît pas autre chose, réfléchit-il.

Il la transporta sur son lit pour qu'elle ne se fendît pas le crâne aux angles des meubles, tira du bahut une bouteille de vinaigre qu'il vida en partie sur une serviette de table et lui en bassina énergiquement et itérativement les tempes.

Ce bassinage dura une demi-heure ; et sans la peur instinctive qu'il avait du scandale, il eût été chercher un médecin. Enfin, elle rouvrit les yeux dont les prunelles étaient remontées sous les paupières, d'où elles mirent encore un bon quart d'heure à redescendre. Quand elle reprit quelque peu conscience et de l'état où elle s'était mise elle-même et de l'objet de sa visite, elle fut reprise d'un tremblement, à la vue de l'implacable Gérald dont le regard dur suivait tous ses mouvements.

— Ah! monsieur, dit-elle, pardonnez-moi. Si vous saviez!

Cette crise d'un instant avait tellement décomposé les traits de la jeune femme que le peintre eut peur de provoquer une seconde attaque de nerfs en renouvelant ses injures. Il se contenta de répondre :

— Si je savais! Mais je sais parfaitement. Vous aviez besoin de mon silence, et vous n'avez rien trouvé de mieux que de me couper la langue, c'est-à-dire de me faire enfermer préalablement pour m'empêcher de parler. Vous ne vous êtes pas demandé si l'ignominie qui rejaillirait sur mon nom ne me tuerait pas, moi aussi. Vous avez tranquillement rejeté votre honte sur moi, qui ne vous avais rien fait, qui ne vous avais même pas reconnue. Je pouvais vous gêner plus tard : alors, vous m'avez sacrifié tout de suite, comme vous auriez égorgé un pigeon.

— Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle en essayant de tordre derrière sa tête son chignon dénoué. Elle se dressa assise sur le lit, car elle se sentait brisée et n'aurait certainement pu rester debout. Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué malgré tout et tout rêveur en songeant aux étamines par où avait passé cette femme aujourd'hui reçue et honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces mots :

— Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien que j'aie bien amèrement regretté mon crime et que j'aie ensuite tout fait pour le réparer. Vous avez le droit de me traiter comme une gouine et comme une voleuse. Eh bien! vous allez rire : je vous jure que j'ai toujours été une honnête fille.

Ce mot « honnête fille », dans la bouche d'une femme qui avait débuté dans la vie en faisant le trottoir, atteignait les plus hauts sommets du paradoxe. Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette voix brisée, un accent tellement empreint de cette vérité qui plane au-dessus des niaiseries dont se composent les conventions dites sociales qu'il ne fut pas choqué de l'énormité de cette assertion.

— Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il simplement, pensant bien qu'elle ne prenait pas l'expression dans son sens étroit et traditionnel.

Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque jour par jour, sans en évincer un épisode. Elle se rappela — car elle parlait presque autant pour elle que pour lui — les tendresses caressantes de son digne père, le charron Freizel ; sa mort, qui l'avait laissée aux mains d'une mère, que se disputaient l'ignorance et le manque de sens moral. Elle relata, avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol qui l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le pavé ; la rafle qui l'avait précipitée, sans défense, dans la prostitution ; les dégoûts qui avaient provoqué son évasion de la maison Coffard ; les inquiétudes qui, pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet hôtel de la rue de Berlin, lequel, en lui ouvrant sa porte, lui avait ouvert celle d'une vie nouvelle.

— Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le neveu de M. Dalombre m'a aimée ; s'il a demandé ma main, que je lui ai refusée pendant bien longtemps : il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces confidences ; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent M. Dalombre lui-même m'a forcée à obéir. Avais-je le droit de faire le malheur de ceux qui m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais continué à croupir?

Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse imaginée, à ma sollicitation, par ce Gustave, pour vous rayer du nombre des hommes que je pouvais désormais rencontrer sur ma route? Ah! j'ai fait mieux que cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de complicité avec lui : nous avons fabriqué l'acte de décès de ma mère, qui est encore vivante probablement, bien que depuis plusieurs années je n'aie eu d'elle aucune nouvelle.

Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les mauvaises. Dans le but de faire perdre complètement ma trace, je fais acheter, sur la frontière française de Suisse, un château à mon mari ; nous nous y installons, et le malheur veut qu'il se fasse nommer député. J'en étais heureuse et fière pour lui. Ah! quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient passé sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras maigres que vous et tant d'autres ont connue. Je me croyais hors de toute atteinte, et pourtant j'avais constamment l'œil au guet, tremblant malgré moi à chaque coup de sonnette et lisant toujours la première les lettres adressées à mon mari. C'est ainsi que la vôtre m'est tombée sous les yeux.

C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et démasquée qui m'a égarée. Il a suffi des deux ou trois phrases à double entente que vous m'avez adressées au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse pas une minute que j'étais redevenue pour vous cetteMal'ariaque vous aviez baptisée sans y prendre garde.

Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue ; j'ai vu surtout mon mari, mon Albert que j'aime, n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu écrasé, anéanti, ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission de député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure toute la boue et tous les crachats que je méritais. Ce n'est pas tout, monsieur Gérald : j'ai une fille, une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout mon sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis une sainte. La voyez-vous apprenant plus tard que sa mère a bu avec des souteneurs et appelé les hommes par la fenêtre! Non : n'est-ce pas? c'était trop atroce. J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous, j'en conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre n'aurait pas également perdu la tête? Quand on se croit sous le coup immédiat d'une catastrophe pareille, est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout essayer pour y échapper?

A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère se détendait chez Gérald, qui mordillait ses moustaches en signe d'émotion et de désarmement. Cependant, il ne disait rien, ne sachant que dire et au moyen de quelle transition revenir sur ses menaces. Elle prit cette attitude silencieuse pour la résolution arrêtée de la part du peintre de poursuivre sa vengeance jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau :

— Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez pas! Pour moi, j'accepterais tout : je me tuerais et ce serait fini ; mais ce serait affreux pour Albertine… la pauvre petite! Elle a sept ans depuis deux mois… Elle est si gentille… je vous assure : je ne suis pas méchante. Vous êtes la seule personne au monde à qui j'aie jamais fait du mal… Et c'est parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends que vous me haïssiez… Quelle réparation exigez-vous? Tenez : si vous voulez, je quitterai ma maison, je me sauverai en Suisse où je changerai de nom pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon mari ni ma fille ; mais au moins ni lui ni elle ne devineront jamais pourquoi je les ai quittés… Il me semble que c'est une punition suffisante, car je les aime bien… C'est de peur de passer à leurs yeux pour… ce que je suis que j'ai été si mauvaise envers vous.

Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en joignant les mains :

— Mais je vous demande pardon. Ma position était si horrible! Comprenez-vous une femme qui, parce que la fatalité l'a jetée toute jeune dans le ruisseau, n'a plus jamais le droit d'aimer son mari et sa fille!

La perspective de cette expiation éternelle, dont l'injustice était flagrante, la plongea de nouveau dans une désolation qui se traduisait par des cris et des sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond de l'âme. En la voyant se débattre, comme si le spectre de son passé lui apparaissait prêt à l'emporter, il se pencha sur elle et lui saisit les deux bras, tout en lui répétant :

— Ne pleurez pas! ne pleurez pas! J'ai voulu vous effrayer. Je suis un misérable de vous avoir traitée avec cette dureté. Je m'en repens. Pauvre femme! oui, je le reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais vous le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises plaisanteries. Personne au monde ne saura de moi rien de ce qui vous est arrivé autrefois. Ne parlons plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il est probable que j'aurais agi de même. D'ailleurs, sans vous, il est à peu près certain que je serais encore en prison, non sur une simple accusation, mais avec une condamnation infamante sur le dos.

Il la rassurait avec cette insistance, parce que, d'abord, elle n'avait pas paru se rendre compte de toute l'étendue de l'absolution qu'il lui accordait. Il tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues, dans la prostration qui avait suivi la crise. Il lui ramena sur le haut du front et derrière les oreilles ses beaux cheveux qui s'évadaient de toutes parts autour de sa tête. Et, comme les sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient jusqu'à lui couper la respiration, il prit l'énergique parti de lui dégrafer sa robe de chambre et de couper les lacets de son corset à l'aide du canif dont il se servait pour la taille de ses fusains.

— Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez pas étouffer au moins.

Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture de la robe le corset dénoué, Emmeline, toujours assise sur le lit, appuyait sa tête sur l'épaule du jeune homme, dont le cou et le visage se trouvaient comme enveloppés par la chaleur des soupirs précipités de la jeune femme. Elle collait inconsciemment sa riche poitrine contre celle de Gérald, sans paraître se soucier de l'étrange déshabillé où il l'avait réduite. L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à s'emplir de charme. Le contact de ce sein mouvementé et de ces joues brûlantes l'incendia à son tour.

— Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en l'entourant de ses bras et en l'embrassant sur les paupières comme pour les sécher d'un baiser.

Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas paraître attacher d'importance à cette manifestation consolatrice. Mais lui s'emballa et, tout en la pressant contre son cœur palpitant, il se mit à la dévorer de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrière-pensée et ne songeait guère à profiter de la situation si cruelle qui la remettait pantelante entre ses mains.

Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence et n'eut pas à se demander si le peu de résistance qu'elle lui opposa ne tenait pas à la sujétion presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui. Il put croire que le remords des souffrances dont elle était cause, la reconnaissance du pardon qu'il venait de lui octroyer s'étaient mêlés à cette sorte de délire qui s'excuse chez une femme à moitié dévêtue, étendue sur un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près.

Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec tout autant de rigidité la promesse qu'il lui avait souscrite de garder un silence inviolable. Mais après s'être moralement livrée tout entière à la discrétion de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si impardonnables, comment aurait-elle fait pour le prier de lui rattacher son corset et de l'aider à effacer de ses yeux et de ses joues les traces de larmes?

Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend à soi-même et d'où l'on ne parvient pas à sortir sans y laisser un peu de sa chair.


Back to IndexNext