XXILA MAITRESSE SANS AMOUR

— Ainsi, se répétait-elle dans la voiture qui la ramenait rue de l'Université, je n'avais jamais songé à tromper mon mari ; et voilà que, non contente de l'avoir trompé avant, je le trompe après. Ma vie ne sera donc qu'un perpétuel supplice!

Gérald, ne se rendant qu'un compte approximatif des sentiments compliqués qui la lui avaient jetée dans les bras, lui avait donné rendez-vous pour le surlendemain. Il gardait d'elle un souvenir délicieux, et passant l'éponge sur les années disparues, il ne la voyait plus que sous les traits et l'état civil de MmeDalombre, femme d'un député très écouté à la Chambre. Pour un artiste qui logeait aussi haut et ne vendait ses toiles que par intermittence, une telle conquête était quasi glorieuse. En outre, il était impressionné par l'existence romanesque de cette séduisante créature, dont les splendeurs et les misères visaient tout un côté de la question sociale, dont s'occupent ceux mêmes qui prétendent qu'elle n'existe pas.

Enfin et surtout, il l'avait tenue dans ses bras, cette grande dame, dont les yeux l'avaient si fort troublé pendant les quadrilles du bal de l'ambassade de Suède. Elle était à lui : il n'y avait pas à dire. Peut-être était-ce plutôt un holocauste qu'un adultère ; mais, ma foi, la passion ne connaît pas ces distinctions psychologiques.

Pendant les deux jours qui le séparaient d'une nouvelle entrevue, il resta incapable de prendre une palette. Il eut cependant l'idée de la portraiturer, mais il se dit orgueilleusement :

— J'aime bien mieux la peindre d'après nature.

Elle avait promis ou semblé promettre qu'elle serait chez lui le jeudi, à deux heures. Dès midi, il avait donné à son atelier un air particulièrement décoratif. On touchait alors au printemps, et il avait inondé ses meubles de fleurs nouvelles qui, ayant besoin de jour et de soleil, duraient d'ordinaire très longtemps sous le vitrail clair et chaud où il travaillait son « plein air ».

Deux heures sonnèrent, elle ne vint pas. A trois heures, il commença à s'éponger le front qui ruisselait d'inquiétude. Vers trois heures et demie, il n'y tint plus. Il dégringola jusque chez son concierge, à qui il laissa sa clef en lui recommandant de la remettre à une dame qui descendrait de voiture et, selon toute vraisemblance, aurait le bas du visage enfoncé dans le collet d'un grand manteau de fourrure. Il lui confierait la clef en la priant de l'attendre.

Il traita avec un cocher pour une course vertigineuse de la rue Condorcet à la rue de l'Université et, un quart d'heure plus tard, il atterrit devant la seule maison où pouvait être Emmeline, puisqu'elle n'était pas chez lui. Il se promena sur le trottoir faisant face à la porte cochère, tantôt marchant vite pour donner le change, tantôt allant à pas comptés ou s'arrêtant comme pour lire un journal, mais lançant constamment de bas en haut un œil scrutateur.

Une des fenêtres de l'appartement des Dalombre était précisément ouverte. Il réfléchit :

— Elle aura eu des visites. Justement, je crois me rappeler qu'elle reçoit le jeudi. Pourtant elle ne m'aurait pas donné rendez-vous ce jour-là si elle avait été d'avance absolument sûre d'y manquer.

La désillusion et le doute faisaient déjà leur petite trouée dans son cœur lorsqu'il aperçut Emmeline qui, s'approchant de la croisée comme par mégarde, jeta un regard rapide des deux côtés de la rue.

En passant du côté droit au côté gauche, elle distingua Gérald, qui se tenait au milieu. Elle avait exprès manqué l'heure afin de s'assurer si elle était quitte avec une seule demi-journée d'égarement ou si le contrat tenait toujours.

L'appel muet, mais désespéré que lui lança Gérald la convainquit qu'elle était loin d'en avoir fini avec lui. Elle pensa :

— Il est là. Il n'a qu'à monter, tout raconter, et je suis perdue!

Elle lui fit donc un signe de tête qui signifiait :

— Je suis à vous. Patientez seulement quelques minutes.

Il comprit, car elle le vit remonter dans la voiture et repartir à fond de train. Il n'y avait plus à s'y tromper : c'était une intrigue qu'elle avait nouée, dont les liens se resserreraient sans doute plus étroitement tous les jours et qu'il deviendrait à peu près impossible de rompre. A l'encontre de la plupart des femmes, mariées ou non, qui se font spécialement belles pour aller voir leur amant, elle coiffa le premier chapeau venu, endossa son manteau dissimulateur et se jeta à son tour dans une voiture qui, sans qu'elle eût rien fait pour en hâter la marche, la déposa rue Condorcet.

La chaîne était désormais rivée. Deux et souvent trois fois par semaine, elle se rendait aux ordres, sans élan, sans amour, même sans coquetterie, presque comme une demoiselle de magasin va à son comptoir. La tendresse, parfois délirante, que lui témoignait Gérald lui inspirait tout au plus une certaine curiosité. Elle lui savait un gré infini d'avoir si vite oublié ses projets de vengeance et de lui payer ainsi en dévouement et en caresses le mal dont il avait souffert par elle. Il en était arrivé à l'adorer, à ne vivre que d'elle, pour elle, et elle avait à peine suivi de ses yeux surpris les progrès de cet envahissement de tout un être.

De temps en temps il avait comme un soupçon de l'abîme qui séparait cette docilité de l'amour qu'il rêvait ; mais comme il était pris jusqu'aux moelles, il lui était impossible de s'imaginer que l'atmosphère céleste dans laquelle il vivait ne l'eût pas pénétrée un peu, elle aussi.

Cependant, il lui soumit un jour cette proposition :

— Si je savais que tu vinsses à nos rendez-vous par peur d'une dénonciation ou d'un scandale de ma part, j'aimerais mieux me tuer tout de suite. De cette façon, tu n'auras plus rien à craindre de moi.

Elle lui répondit en l'embrassant : ce qui la dispensa de toute autre explication.

Mais chaque fois qu'elle revenait au domicile légal, elle enlevait sa robe comme une tunique de Déjanire et revêtait un peignoir dont la fraîcheur la purifiait. Elle se jetait alors sur la petite Albertine et l'enlevait dans ses bras, comme si ce talisman eût le pouvoir de la protéger.

Au retour de son mari, elle se multipliait pour qu'il trouvât, après ses prétendues fatigues oratoires, de bonnes pantoufles bien chaudes, son fauteuil tout avancé devant le feu, ou près de la fenêtre, selon les variations du thermomètre.

Parfois, elle lui posait sa tête sur l'épaule — comme à l'autre — et le dorlotait dans ses bras comme pour lui faire comprendre qu'elle n'était, en réalité, qu'à lui et qu'entre les deux son cœur n'avait jamais balancé.

Elle savait cent fois plus gré à Albert d'un froid baiser sur le front qu'à Gérald de tous les emportements de frénésie amoureuse qu'il lui prodiguait sans compter. Celui qui a monté sur les planches, fût-ce une fois dans sa vie, garde éternellement, quoi qu'il fasse, l'estampille du cabotinage. Celle qui a été courtisane attitrée, fût-ce l'espace d'une semaine, conserve de l'amour une formule spéciale qu'aucune circonstance ne peut modifier. Gérald était et restait l'homme à qui elle se livrait par nécessité, presque par état. Albert était celui à qui elle se donnait librement et à qui elle avait toujours le droit de se refuser, car elle le savait trop généreux pour la contraindre.

D'ordinaire, c'est pour son amant qu'une adultère conserve les élans qui l'ont poussée au mal. C'était à son mari que celle-là les réservait, de sorte qu'elle trompait moins Albert avec Gérald que Gérald avec Albert.

Cette aberration du cœur et des sens dura quatre longs mois. On aurait dit au peintre que la passion aveuglait :

« Cette femme qui apparaît toujours à l'heure convenue et qui, pour ne pas retarder le moment du rendez-vous, conte à ses domestiques les histoires les plus invraisemblables : eh bien! elle ne vous a jamais aimé une minute », qu'il aurait souri en haussant les épaules et en retroussant sa moustache. Il se reposait sur l'attachement de sa belle maîtresse, dont les manières et le langage s'étaient si bien identifiés avec ceux du plus grand monde. Il n'était presque plus sûr que cette MmeDalombre, dont il avait fait peu à peu son idole, fût réellement la même que cette petite fillette effarouchée qu'il avait aperçue dans les bas-fonds d'un mauvais lieu. Il n'y avait pourtant aucun doute, puisqu'il ne l'aurait pas tenue ainsi à sa discrétion chez lui, si elle n'avait pas été préalablement chez les autres ; mais l'optique de l'amour est pleine de ces aveuglements.

Un jour que la Chambre venait d'apprendre la mort subite d'un parlementaire célèbre, la séance avait été levée en signe de deuil. Albert rentra chez lui, heureux, non de ce décès imprévu, mais du congé que ce douloureux événement lui procurait. On était en juillet, et il venait chercher Emmeline pour une promenade au Bois. Elle était déjà sortie, quoiqu'il fût à peine trois heures et qu'elle lui racontât volontiers qu'elle mettait un temps infini à sa toilette si bien qu'elle n'était jamais prête avant quatre heures, quatre heures et demie.

Cette absence le contraria sans que l'aile noire du soupçon effleurât le moins du monde sa quiétude ; mais, par un de ces hasards que la destinée semble tirer tout exprès de son sac, il trouva, dans le courrier que le valet de chambre venait de déposer sur sa table de travail, une lettre dont l'écriture contournée le frappa à première vue.

Ce billet était court, mais catégorique :

Monsieur le député,Serait-il possible que l'ambition fût plus forte que l'amour? Vos yeux sont tellement occupés à suivre les divers portefeuilles auxquels vous aspirez que vous oubliez de regarder ce qui se passe chez vous. Il est vrai que c'est surtout quand le loup n'y est pas qu'on se promène dans le bois.Dès que vous avez tourné les talons, monsieur et cher député, la jolie MmeDalombre se jette non dans sa voiture, mais dans une voiture et, par une de ces intuitions dont les femmes sont généralement douées, elle rentre au logis quelques instants avant que vous y rentriez vous-même. Revenez donc un jour un peu plus tôt que d'habitude, et demandez-lui d'où elle sort. Mieux encore : faites-la suivre ou suivez-la vous-même. Je vous assure que vous en aurez pour votre argent.

Monsieur le député,

Serait-il possible que l'ambition fût plus forte que l'amour? Vos yeux sont tellement occupés à suivre les divers portefeuilles auxquels vous aspirez que vous oubliez de regarder ce qui se passe chez vous. Il est vrai que c'est surtout quand le loup n'y est pas qu'on se promène dans le bois.

Dès que vous avez tourné les talons, monsieur et cher député, la jolie MmeDalombre se jette non dans sa voiture, mais dans une voiture et, par une de ces intuitions dont les femmes sont généralement douées, elle rentre au logis quelques instants avant que vous y rentriez vous-même. Revenez donc un jour un peu plus tôt que d'habitude, et demandez-lui d'où elle sort. Mieux encore : faites-la suivre ou suivez-la vous-même. Je vous assure que vous en aurez pour votre argent.

Comme de juste, aucune signature. Malgré d'évidents efforts calligraphiques pour dérouter le destinataire, Albert démêla un air de famille entre la forme des majuscules de cet avertissement et celle des deux dénonciations anonymes reçues autrefois, à l'hôtel de la rue de Berlin, quelque temps après qu'Emmeline y avait été admise comme l'enfant de la maison.

Rien ne reste dans la tête comme l'aspect d'une lettre qui nous a préoccupé. Albert se sentit tout à fait rassuré en constatant que celle qu'il venait de recevoir provenait certainement de la main qui avait écrit les deux premières.

— Décidément, pensa-t-il, cette pauvre Emmeline a quelque part une ennemie qui ne la lâche pas. Et il faut qu'on n'ait pas grand'chose à lui reprocher pour que, depuis plus de huit ans, cet avis soit le seul qu'on ait cru devoir m'adresser.

Il venait de rejeter le papier sur la table lorsque sa femme rentra.

— Il n'est venu personne? demanda-t-elle à la servante qui lui ouvrit la porte, car Emmeline était toujours en arrêt.

— Non, madame, mais monsieur est là.

— Depuis longtemps.

— Depuis une demi-heure. Il paraît que la séance a été levée tout de suite.

Elle pénétra délibérément dans le cabinet de travail d'Albert et lui dit, comme tout étonnée de l'y trouver :

— Tiens, tu es là! Figure-toi que je viens de passer à la Chambre pour te prendre ; j'ai trouvé visage de bois. On m'a dit que la séance avait été levée un quart d'heure après qu'elle avait été ouverte. Je revenais duBon Marché, où je suis restée une heure à fouiller dans les dentelles. Rien de meilleur marché, en effet. C'était tout un solde de Chantilly.

— J'étais précisément revenu au galop pour t'emmener faire un tour! répondit Albert en l'embrassant.

— Il n'est que quatre heures et demie, fit-elle. Nous avons encore le temps. Prends ton chapeau. Je vais seulement changer de robe. Celle-là est d'un lourd!

— Non, à cette heure-ci, il y a trop de monde au Bois, répondit Albert. Et, reprenant le papier, il ajouta : « Lis-moi un peu la bête de lettre que je viens de recevoir. »

Emmeline la dévora d'un seul coup d'œil. Elle aussi reconnut tout de suite l'écriture, mais elle eut l'air de l'étudier quelques minutes pour se donner le loisir de se remettre.

— Est-ce que cette infamie-là ne te fait pas l'effet de venir de la même source que les autres? dit-elle simplement.

— C'est ce que j'ai pensé immédiatement, répliqua-t-il. Mais qui diable peut te poursuivre encore après tant d'années? Nous n'habitons plus le même quartier. Nous menons une tout autre existence.

— Il y a des gens si désœuvrés et si méchants! fit observer Emmeline. D'autant que, huit fois sur dix, quand je sors sans toi, j'emmène Albertine. L'individu qui a écrit ces niaiseries ne connaît même pas notre façon de vivre. D'ailleurs, s'il sait si bien où je vais, pourquoi ne te l'indique-t-il pas? Il me semble qu'il serait bien plus ingénieux d'attendre que j'y sois pour t'inviter à aller m'y surprendre.

— Si cet imbécile a cru me mettre la puce à l'oreille, il s'est bien trompé! riposta Albert, en haussant les épaules. Et il déchira la lettre en une douzaine de morceaux, qu'il lança dans sa corbeille aux papiers inutiles.

Emmeline avait triomphé momentanément de la terrible commotion qu'elle avait ressentie à la vue de ce document inattendu. C'était par son sang-froid qu'elle s'était sauvée ; mais elle avait instantanément compris que les révélations encore incomplètes arrivées jusqu'à son mari mettaient fin pour jamais aux promenades sur les hauteurs cythéréennes de la rue Condorcet.

Du moment où elle était surveillée, elle était prise, et toute la confiance dont elle avait saturé Albert n'empêcherait pas le fait brutal de s'imposer un jour irréfutablement.

Elle était encore relativement heureuse que la lettre anonyme n'eût pas donné d'adresse précise ni fourni de ces détails qu'on n'invente pas et qui ouvrent une voie aux plus incrédules. Si même son mari prenait la peine de commencer une enquête, il acquerrait bien vite la preuve qu'elle n'emmenait jamais Albertine avec elle dans ses sorties, et que c'était avec la femme de chambre que la petite allait s'amuser sous les arbres des Tuileries ou dans la voiture à chèvres de l'avenue des Champs-Élysées.

Mais le péril, d'autant plus inquiétant qu'il lui était impossible d'en mesurer l'étendue, résidait dans ce coefficient inconnu qui s'appelait l'amour de Gérald. Combien de temps l'attendrait-il sans se manifester plus ou moins violemment en constatant qu'elle s'obstinait à ne pas revenir? Il l'adorait : elle n'en doutait guère. Mourrait-il de chagrin ou provoquerait-il un scandale? La première hypothèse était certainement douloureuse. Elle la préférait cependant à la seconde. Car, si l'auteur encore ignoré de la lettre que lui avait lue en souriant le candide Albert possédait le quart ou même la moitié d'un des secrets de sa vie, Gérald les tenait tous, et sa passion exaspérée les laisserait peut-être échapper les uns après les autres.

Puis d'où provenait cette dénonciation, qui différait des précédentes en ce qu'elle était parfaitement exacte? Elle avait cru remarquer les tournures de phrases ironiques et les déguisements dans l'écriture qui l'avaient déjà frappée autrefois : mais elle n'était pourtant pas tout à fait sûre que les trois lettres partissent d'une seule et même personne.

Ce ne pouvait être de Gustave qui, heureux et maintenant presque riche, avait déserté son ancien quartier et n'avait aucun intérêt à troubler par quelque algarade le repos qu'il s'était acquis à force d'intelligence et de docilité.

Toutes ses questions, restées sans réponse, lui torturaient le cerveau, lui serraient l'estomac et la prédisposaient peu à peu à cette maladie nerveuse, dont elle s'était vantée vis-à-vis de Gérald pour excuser l'étrange attitude qu'elle avait prise à son égard dans les salons de l'ambassade de Suède.

Au premier rendez-vous qu'elle manqua, elle passa la moitié de son après-midi l'œil aux carreaux de la rue, tremblant de voir se profiler sur le trottoir la silhouette de Gérald affolé. Elle songea à lui écrire, mais c'était l'inviter à répondre ; et si une déposition orale est compromettante, l'exhibition d'une correspondance l'est cent fois plus.

Peut-être y avait-il pour elle avantage à lui laisser supposer qu'elle avait assez de lui ; qu'elle lui en préférait un autre. L'indignation et le mépris finiraient par le dégoûter d'elle. Lui annoncer qu'Albert savait tout ou était sur le point de tout savoir, rien ne pouvait être plus dangereux. Il l'aurait immédiatement clouée par cette proposition magnanime :

— Partons ensemble pour l'étranger!

Or, comme elle n'avait aucune envie de quitter ceux qu'elle aimait pour cet amant qu'elle n'aimait pas, elle lui opposerait un « non! » accentué, qui le pousserait probablement aux dernières catastrophes.


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