CHAPITRE V1789-1800Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran pendant la Révolution.—Leur séjour à Wimislow.—Leur retour à Paris en 1800.
Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran pendant la Révolution.—Leur séjour à Wimislow.—Leur retour à Paris en 1800.
Qu'étaient devenus le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran depuis que la Révolution s'était déchaînée sur la France?
Le chevalier, retenu par le mandat de ses électeurs et aussi par le souci de ses intérêts personnels, était resté à Paris; la comtesse, que les troubles de la rue effrayaient et qui ne partageait pas les illusions de son ami sur la douceur de la populace, avait préféré s'installer en Suisse d'abord, puis en Lorraine, en attendant des jours plus calmes.
En 1789, Boufflers, que les événements se sont rapidement chargés d'éclairer, envoie de Paris à Mme de Sabran ces lignes découragées:
«Il me faut sortir d'ici, et quand je dis d'ici, c'est de Paris, c'est des villes, c'est des lieux habités par ces méchants animaux qu'on appelle si improprement des hommes... Il semble à mon âme qu'elle est un voyageur, naturellement sain et délicat, qui se trouve obligé à passer une longue nuit dans un caravansérail avec des pestiférés et des lépreux. J'espère bien ne gagner nila peste ni la lèpre, mais n'est-ce rien que le dégoût?»
Quelques mois plus tard, il écrit encore:
«Nous vivons dans ces temps orageux d'inquiétudes et de soupçons que Tacite dépeint si bien sous le règne de Tibère, mais qu'il dépeint encore moins bien que nous ne le sentons, car il ne parlait que d'un Tibère et nous en avons par milliers, et nous sommes comme le possédé de l'Évangile dont le démon s'appelait légion.»
Mme de Sabran raille avec bon sens et esprit les illusions si longtemps persistantes de son ami et elle jette sur l'avenir un regard prophétique:
«Tu commences donc à t'apercevoir que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et à te douter qu'il y a des monstres dans les villes comme dans les forêts. Nous ne sommes pas au bout, mon enfant, et tout ce que nous avons lu dans l'histoire des temps les plus barbares n'approchera jamais de ce que nous sommes destinés à éprouver. Tous les freins qui devaient contenir la multitude sont brisés maintenant, elle profitera de la liberté dont on veut la faire jouir pour nous égorger tous, non pas dans une Saint-Barthélemy, mais dans dix mille[207].»
Au mois de mai 1791, Boufflers, convaincu qu'il n'y a plus aucun espoir de pouvoir vivre paisiblement en France, conseille à Mme de Sabran de partir pour l'Allemagneet d'aller l'attendre au château de Rheinsberg, chez le prince Henri, avec lequel il entretenait depuis longtemps des relations très amicales. Il lui promettait d'aller la rejoindre, dès que cela lui serait possible.
Mme de Sabran, se conformant aux désirs de son ami, partit le 15 mai pour Rheinsberg; elle y fut accueillie avec grande joie. Le chevalier ne put aller l'y retrouver qu'à la fin de l'année.
Grâce à la protection du prince Henri, le roi de Prusse, Frédéric Guillaume, accorda aux deux fugitifs un vaste domaine sur les confins de la Pologne, le domaine de Wimislow; il était convenu qu'ils y établiraient une colonie agricole d'émigrés français.
Laissant Mme de Sabran à Berlin pour y faire les achats indispensables, Boufflers partit seul pour la Silésie. Avant de laisser venir son aimable compagne dans leur nouvelle résidence, il voulait l'aménager convenablement, de façon à lui adoucir les tristesses de l'exil. A peine à Wimislow il lui envoie ses premières impressions:
«Je suis arrivé à neuf heures, allègre et dispos, mais embarrassé de choisir entre dormir et manger. Il est vrai que pour m'éviter la peine d'opter, je ne trouve ni souper, ni lit. «Allons toujours, disait un bonhomme, à qui on allait couper la tête, à son bourreau, un peu embarrassé de faire cette petite opération pour la première fois, allons toujours, nous ferons comme nous pourrons.» Je dis aussi: Tout cela finira par bien souper, bien dormir et regretter de souper sans celleque je veux désormais avoir toujours à ma table. Adieu.»
Il est ravi du pays, du domaine, de l'installation qui leur est destinée:
«Je suis ici dans le plus joli ou, pour mieux dire, dans le plus beau lieu du monde. L'Oder coule au bas de la cour et des jardins, et de ma chambre je puis voir passer cinq ou six gros bateaux par heure. Il y a un parc rempli de bâtiments presque tous utiles et en même temps agréables. Les points de vue sont parfaitement ménagés, les sites sont aussi variés qu'on peut le désirer dans une plaine. C'est un mélange assez bien entendu de l'ancien genre et du nouveau, qui fait qu'après s'être promené sous de belles allées françaises on peut ensuite s'égarer dans des sinuosités anglaises. Cela prouve une chose déjà bien prouvée que les voies des Français sont droites et celles des Anglais tortueuses.
«Je ne t'ai pas encore parlé de ce dont tu me parles si joliment, pauvre petite chère épouse. Après toi, qui oserait toucher cette corde-là? Ce serait chanter après un rossignol ou jouer de la lyre après le Dieu qui la portait. Mais si la voix me manque, je n'en ai pas moins un cœur qui entend le tien et qui lui répond.»
Quand Mme de Sabran fut à son tour installée à Wimislow, elle fit tous ses efforts pour aider le chevalier dans la gestion difficile de cette terre. Souvent elle faisait pour lui des voyages lointains, qui motivaient quelquefois de longues absences; alors il lui écrivait et l'on verra que ses lettres, tantôt gaies, tantôt mélancoliquesn'avaient rien perdu de leur charme et de leur esprit.
«Ma fille, il me semble que, voyant les variations et les incertitudes s'accumuler à chaque instant, tu aurais dû penser à moi, à ma peine, à mes ennuis, à ma misère, et remettre à des temps moins malheureux et surtout moins dangereux un voyage qu'alors j'aurais eu tant de plaisir à faire avec toi. Enfin, le sort en est jeté; puissent mes noirs pressentiments avorter comme il est si souvent arrivé à mes plus douces espérances, et puisse la maudite chouette, qui s'égosille à nous prédire malheur, être aussi menteuse que l'horoscope qui m'avait annoncé une heureuse vieillesse!
«Du reste, tout va passablement ici, hors le nouveau jardin qui, à quelques arbres près, ne donne pas signe de vie. Les oies, les dindons et les cochons ne manqueront pas; nous aurons aussi des canards. Si tu touches quelque argent, il faudra de toute nécessité songer à monter une bergerie, d'abord parce que cela est d'un bon rapport, et puis parce que c'est le seul moyen d'avoir assez de fumier pour mettre la terre en valeur. Viendront ensuite la brasserie, et s'il se peut le moulin; alors nous pourrons compter sur cinq ou six cents écus au delà de notre consommation.
«Ils pourront même dans la suite aller toujours en croissant et faire de ceci un petit domaine assez joli pour ceux qui m'y remplaceront.
«La maison avance, mais doucement. On travaille à cette heure à crépir ton petit appartement. Si leschoses vont toujours le même train, nous en serons à peu près quittes à la Pentecôte ou, comme le pauvre Marlborough, à la Trinité. La multiplication des portes et des fenêtres rendra les chambres incommodes, mais on y remédiera en condamnant les ouvertures inutiles.
«J'ai écrit plusieurs fois, mais tu ne réponds à aucune de mes questions. Que faire avec des postes qui choisissent les lettres les plus intéressantes pour les égarer?
«T'ai-je mandé que j'avais reçu de cette pauvre Mme de Villers de Nancy une lettre sur de la gaze transparente, au travers de laquelle j'ai vu (à la vérité sans étonnement) que je ne reverrais rien de l'argenterie, des livres, des estampes, des tableaux que je lui avais confiés? Ma sœur les avait retirés quelques mois après mon départ de France, et tout cela est tombé avec elle dans l'abîme. Je ne sais comment font les gens qui retrouvent encore quelques paillettes dans les cendres de leurs habitations brûlées. Pour moi, je n'ai encore pu avoir de France depuis sept ans qu'un Dante, un Cicéron, la Maison rustique, le Dictionnaire économique, et la collection des poètes latins, ce qui compose à peu près l'inventaire d'un poète crotté.»
Mme de Sabran quitte un jour Wimislow pour aller à Berlin faire quelques démarches indispensables. Pendant son séjour, elle prend part aux fêtes qui ont lieu à la Cour; Boufflers, tout en raillant ses goûts mondains, lui écrit de façon charmante:
«Ta lettre se sent visiblement de tous les chiffons debal, de noce, de fête, de comédies, etc., au milieu desquels elle a été écrite, et d'après le fameux adage: «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es,» elle n'est elle-même qu'un chiffon. Cependant ce titre de mari que tu me donnes, cet aveu de tes défauts que tu me fais, cette assurance que tu m'aimes, ce besoin que tu te sens de Wimislow et par conséquent de moi, tout cela me touche jusqu'au fond de l'âme et donne à ton petit chiffon un prix que M. de la Borde et M. de Beaujon et tous les heureux du siècle n'auraient jamais pu donner à toutes leurs lettres de change.
«D'ailleurs, cette jolie comparaison du petit oiseau déplumé qui sur sa petite branche incertaine recommence à chanter au premier rayon de soleil, et ferme son pauvre petit bec et le cache dans sa pauvre petite poitrine demi-nue à l'approche de l'orage, cette charmante miniature de tes malheurs, de tes chagrins, de tes espérances et de tes craintes, me reste dans la pensée et te rend encore plus chère à mon cœur[208]...»
Nous avons vu qu'après avoir passionnément aimé Mme de Sabran, le chevalier, par nature léger et infidèle, s'était laissé reprendre à ses anciennes habitudes et qu'il avait causé à la malheureuse femme les plus cruels chagrins. Heureusement pour lui, il n'avait pu lasser sa tendresse.
L'exil, les soucis cruels, les pertes douloureuses amènent chez le chevalier un revirement complet. Lasdes déboires de la vie, il comprend enfin où sont le bonheur et la vérité, et il s'attache désormais sans réserve à l'adorable créature qui lui a consacré son existence; il trouve près d'elle un attachement sans bornes, une intimité délicieuse et un repos de cœur incomparable.
Puis son esprit s'est calmé, assagi, et nous allons le voir pendant les dernières années de sa vie montrer, au milieu d'une existence précaire et souvent bien pénible, un calme admirable et une philosophie sereine qui lui font le plus grand honneur.
La dureté des temps, la pauvreté, l'exil, rien ne put venir à bout de sa philosophie et son heureuse gaieté survécut à toutes ses illusions. Comme on lui reprochait un jour de n'avoir pas la gravité qui convenait à son âge, il répondait plaisamment:
«Comprenez-vous l'obligation qu'on impose aux pauvres vieillards d'être ce qu'on appelle graves, comme si la gravité n'était pas une imitation de la vieillesse et comme si ce n'était pas assez d'avoir l'original sans y ajouter la copie. Pour moi qui commence à être vieux, j'attends pour être grave que je sois mort.»
C'est pendant leur long séjour en Silésie, que Boufflers, touché de l'attachement si constant de Mme de Sabran, lui proposa de régulariser leur liaison; la proposition fut acceptée avec joie et le mariage fut célébré à Breslau, en 1797.
L'existence des exilés n'était pas toujours heureuse; Boufflers éprouvait bien des déboires dans son exploitation agricole. Il avait sur les bras plusieurs procès quile préoccupaient. Il se plaignait amèrement d'être entouré de «compatriotes ingrats et d'étrangers malveillants», de vivre «dans le tourbillon des affaires et dans le gouffre des procès».
Toutes ces tracasseries, auxquelles le poète n'était pas habitué et pour lesquelles il n'était pas né, le dégoûtèrent de Wimislow. Il distribua sa terre à des émigrés français et en 1800 il demanda à rentrer dans sa patrie.
Bonaparte ne fit pas de difficulté pour le rayer de la liste des émigrés: «Qu'on le fasse revenir, dit-il, il nous fera des chansons.»
Il s'agissait bien de chansons, il fallait vivre d'abord, et le pauvre chevalier, sans abbayes, sans bénéfices, ruiné par la révolution, n'avait plus un sou vaillant. Mais que lui importait! «J'aime mieux mourir de faim en France que de vivre en Prusse!» disait-il. A peine apprend-il, de source sûre, qu'il est rayé de la liste fatale, qu'aucune considération ne le peut retenir, et il part seul pour Paris, laissant sa femme au milieu d'affaires inextricables; elle ne put le rejoindre que sept mois plus tard.
Le ménage se trouvait dans une situation pécuniaire désastreuse. Fort heureusement pour eux, le gouvernement vint à leur aide et il accorda au chevalier une modique pension qui lui permit de ne pas mourir de faim.
«Le gouvernement, écrivait-il, s'est contenté de me donner le nécessaire que je n'aurais pas sans lui et m'a fait l'honneur de croire que je ne désirais rien au delà.»
Boufflers et sa femme s'étaient du reste franchementralliés à Bonaparte et ils professaient même pour lui une admiration sans bornes.
En 1801, Mme de Sabran écrivait à une de ses amies à Wimislow:
«Je veux un peu vous parler de notre Buonaparte. J'ai été le voir, je l'ai vu et le cœur me battait en le regardant et en pensant combien de destinées reposaient sur sa tête, ou pour mieux dire celle de la France entière.
«Je suis arrivée après le lendemain de l'explosion complotée pour le faire périr[209]; tout le monde en était encore dans la stupeur. Il s'est sauvé de ce piège infernal comme par miracle, et dans ce moment l'on instruit le procès de tous les monstres impliqués dans cette déplorable affaire.
«Pour vous donner l'idée de la froide bravoure de ce héros vraiment au-dessus de l'humanité, il venait d'échapper à la mort par le rempart d'une maison au coin d'une rue où la voiture venait de tourner. Le général Lanne, qui était avec lui, met la tête à la portière au moment de l'explosion: «Que faites-vous donc? lui dit Bonaparte.—Mais n'entendez-vous pas, dit l'autre, comme ils vous mitraillent?—Ma foi, dit-il, je ne sais pas ce qu'ils font, mais à coup sûr, ils visent bien mal.»
«Que dites-vous de ce sang-froid, quand c'est à lui qu'on en voulait? Du reste, il a une figure douce etagréable, il parle peu aux femmes, et en général dans la société, mais ses manières sont obligeantes, et sa femme est la plus aimable personne qu'il y ait. Elle est bonne et agréable. On dit qu'il n'y a point de services qu'elle ne se soit plu à rendre dans les temps passés et que bien des gens lui doivent la vie.
«Je me plais à les aller voir souvent et à leur témoigner une partie de ce que j'éprouve en les voyant au milieu de la foule qui les environne. Je ne peux pas trop me flatter que mon hommage soit distingué, mais c'est de bon cœur que je leur rends et que je fais des vœux pour leur sécurité et prospérité.
«C'est en courant que je vous écris, c'est en courant que je vous aime. Je n'ai pas un moment ici. La distraction de Paris n'est pas croyable; il y a tant et tant de nouvelles connaissances à faire pour moi et puis la paix qui nous donne de belles fêtes que je veux voir, car toute vieille que je suis, je ne cède pas ma part aux jeunes gens. Par d'autres motifs à la vérité, mais chacun jouit à sa manière. Elles y sont actrices et moi spectatrices et ce rôle est bien plus commode que l'autre.»
Quelque temps après, Mme de Sabran écrivait encore à propos de Buonaparte, qu'on disait malade:
«Dieu nous le conserve, c'est le vœu de tous les bons Français, car on peut le regarder comme le palladium de la France et même comme le palliatif à tous les maux généraux et particuliers.[210]»
Boufflers et sa femme, dès leur retour à Paris s'étaient logés rue du faubourg Saint-Honoré, no114, dans un appartement plus que modeste et ils y vivaient très chichement.
Le chevalier chercha tout de suite une place pour améliorer sa situation, mais il était vieux, ne savait pas grand'chose, et ses efforts furent stériles; alors il reprit sa plume et publia des articles, des poésies dans différents recueils; il en tirait ainsi quelque argent.
Bientôt il eut des ressources suffisantes pour louer une petite propriété, nommée Saint-Léger, dans le voisinage de Saint-Germain; il y passait l'été et il s'y faisait agriculteur.
«Voilà mon dictionnaire de rimes, disait-il en montrant sa charrue et sa herse.»
«Voilà mes poésies, disait-il en montrant ses blés, ses luzernes et ses avoines. Ici je suis toujours en belle inspiration, je communie avec la nature; c'est là une œuvre pie qui me fera pardonner toutes mes œuvres légères.»
Est-ce le poète ou l'agriculteur que Napoléon nomma membre de la Légion d'honneur, nous l'ignorons. Toujours est-il que Boufflers fut décoré, et il portait avec orgueil le ruban rouge.