CHAPITRE VI1800-1825

CHAPITRE VI1800-1825Correspondance du chevalier avec Mme Durival.—Arrestation d'Elzéar de Sabran.—Mort du chevalier.—Mort de Mme de Boufflers.—Mort de Mme Durival.

Correspondance du chevalier avec Mme Durival.—Arrestation d'Elzéar de Sabran.—Mort du chevalier.—Mort de Mme de Boufflers.—Mort de Mme Durival.

Dès qu'elle apprit le retour du chevalier en France, Mme Durival, qui n'avait pas bougé de Sommerviller pendant la révolution, s'empressa de lui écrire.

Touché aux larmes de ce fidèle souvenir, il lui répond cette page superbe, où il parle en termes émus d'un passé qui lui était si cher et qui lui est devenu si douloureux.

«Paris, 26 messidor an 8Rue Martel,faubourg Saint-Denis, no9.

«J'ai senti mon cœur battre des battements de sa jeunesse en lisant cette charmante lettre que la philosophie, la grâce et surtout l'amitié, vous ont dictée, aimable solitaire, et je vois avec bien du plaisir que vous êtes toujours la même, bien différente, en cela comme en tout le reste, de presque tout ce que je revois.

«Personne plus que vous n'était fait pour abhorrer le délire infernal qui a versé tant de sang sur notreterre et laissé tant de taches sur notre nation, et personne sûrement ne savait mieux que vous que ce n'était point la philosophie qu'il fallait en accuser, car d'absurdes conséquences ne prouvent qu'une mauvaise logique et non de faux principes...

«Ne jetons pas nos pensées en arrière, chère amie, ou du moins franchissons sans y regarder les dix dernières années comme un fleuve de sang où notre imagination se souillerait. Au delà de cet effrayant espace, l'esprit trouve à se reposer; c'est un Élysée où vous et moi nous chercherons surtout ma mère, que vous avez tant aimée et qui vous l'a si bien rendu, et tout en regrettant les qualités et un charme dont peut-être on ne reverra pas un second exemple, nous jouirons tous les deux en pensant qu'au moins elle est morte de sa mort naturelle et que ses yeux n'ont point vu des horreurs qui m'ont plus d'une fois fait rougir d'être homme.

«J'ai mené une vie assez tranquille dans mon exil, ou plutôt j'y suis resté dans une léthargie assez douce, troublée seulement par des cris confus qu'il me semblait entendre se lever de ma triste patrie, et parmi lesquels je distinguais les voix les plus chères. Mais encore une fois, essayons bien sincèrement de n'y plus penser; la vieillesse jusqu'à ces derniers temps ne vivait, dit-on, que de souvenirs, il faut que la nôtre vive d'oubli...

«Je vous vois dans votre solitude, telle que je vous y ai vue, et telle que j'espère encore vous y voir, faisant du bien et puis encore du bien, sans en avoir ni en désirer, charmant tout ce qui vous approche,aidant tout ce qui vous invoque, et enseignant à vos frais le secret d'être heureux à bon marché.

«Je vois votre humanité s'étendre, comme dit Panpan, sur tout être qui vit, je vous vois remercier vos bœufs de leur travail, vos vaches de leur lait, vos poules de leurs œufs, vos moutons de leur laine, et surtout vos amis de leur bonheur et vos paysans de leur reconnaissance. J'aime surtout ce que vous me dites des agneaux qui circulent chez vous à la place des écus; ce n'est point de la fausse monnaie; aussi je vous en crois beaucoup moins prodigue que vous ne l'étiez de l'autre.

«Pourquoi y a-t-il si peu de créatures humaines qui vous ressemblent, les fondateurs de religion n'auraient pas eu la peine d'imaginer un paradis.»

Mme Durival, fidèle à la mémoire de Panpan, se demandait si le temps n'était pas venu de tenir la promesse qu'elle avait faite à son ami mourant et de publier ses œuvres[211]. Persuadé que le chevalier avait gardé pieusement le souvenir de l'ami de sa mère, elle lui écrivit pour lui faire part de son projet et solliciter sa collaboration:

«Il serait plus que temps de vous parler d'une chose qui nous intéresse tous les deux, c'est la mémoire du bon Panpan. M. d'Estournel, qui est un des plus dignes et des meilleurs hommes que je connaisse, s'est adressé à moi pour examiner les ouvrages, ou pour mieux direles jeux de notre vieil ami, afin de les mettre, s'il est possible, en état d'être imprimés au profit des deux personnes à qui le pauvre homme les avait légués. Je doute (entre nous soit dit) que, vu la négligence que j'ai connue à l'auteur et la sévérité que je remarque en ce moment parmi les lecteurs, l'édition de ces soi-disant œuvres puisse être d'un grand rapport. Mais enfin nous le tenterons et nous obtiendrons peut-être, d'Estournel et moi, que l'édition se fasse aux frais du gouvernement.

«Je compte faire quelques avertissements qui me paraissent nécessaires pour transporter de temps en temps le lecteur à Lunéville, car c'est là qu'il faut se placer pour voir Panpan dans son jour, mais cela ne suffira point, et il faudrait une petite notice du caractère, de la conduite et de la vie de ce bon épicurien, qui réunissait tant de contraires, qui montrait tant de petitesses, et qui cachait tant de grandeurs; qui était l'égal de tous ses amis, sans jamais s'élever ni s'abaisser; qui, sous les dehors d'un sujet respectueux, voilait l'âme noble d'un républicain; qui dans la faiblesse qu'il affectait a montré plus de suite et de constance que beaucoup d'hommes qui aspiraient à la force de caractère; qui aimait le monde en bon philosophe, sa patrie en bon citoyen, et sa ville en bon bourgeois; qui estimait de la fortune ce qu'il lui en fallait et méprisait le reste; enfin un homme qui se croyait égoïste en remplissant tous ses devoirs; qui avait plus d'esprit qu'il ne s'en trouvait, et qui, au lieu de s'enorgueillir de son mérite, s'amusait de ses ridicules...»

Mais Boufflers est vieux, fatigué, aussi la proposition de Mme Durival le laisse-t-elle très froid. Il répond cependant, parce qu'il ne peut pas faire autrement; mais sous des prétextes plus ou moins habiles, il se dérobe et se déclare indigne d'élever un monument à la mémoire de Panpan. Mme Durival, qui l'a si bien connu, qui l'a si bien apprécié, n'est-elle pas toute désignée pour ce rôle flatteur?

«Je l'ai beaucoup vu, comme vous savez, ma bonne amie, répond le chevalier, mais dans un temps où je n'étais rien moins qu'observateur, dans un temps où la servante de Molière m'aurait distrait de son maître; je connais très peu des événements de sa vie... tout ce que j'en dirais ne serait point assez détaillé ni assez ressemblant.

«C'est à vous que je voudrais confier le soin de le peindre et de le raconter; votre esprit prématuré vous a mise à portée, dès votre première jeunesse, de juger de son âge mûr; vous ne l'avez presque pas quitté, vous pourriez mieux que personne, tant d'après ses récits que d'après ceux des autres, le suivre dans tout le cours de sa vie, qui ressemble à une longue navigation à petit vent sur une eau tranquille; et, présenté par vous dans ses véritables traits, cet homme, si souvent offert à la risée de ses contemporains, pourrait prétendre aux applaudissements de la postérité.»

Le résultat fut qu'on ne donna aucune suite aux idées de Mme Durival et que les œuvres littéraires de Panpan demeurèrent dans l'éternel oubli.

Quand l'Institut fut constitué, Boufflers fut appelé à en faire partie. En 1805 il prononça l'éloge de son oncle le maréchal de Beauvau et aussi celui de l'abbé Barthélemy. Il s'empressa d'envoyer ses discours à Mme Durival et il lui disait en même temps les attaques injustes et violentes auxquelles ses opinions l'exposaient. Il lui écrivait très noblement:

«Vous avez paru contente de l'éloge de M. Barthélemy?. J'aime bien mieux que vous en jugiez d'après vous que d'après quelques journalistes, qui pourraient ou trop l'exalter ou trop le dépriser, selon qu'ils auront le noble courage de soutenir les hommes accusés de philosophie, ou l'audace honteuse de les insulter; ce n'est pas que je sois d'aucun parti, car tout parti a un projet, et je n'en ai point d'autre que de vieillir tranquillement; mais, dût-il m'en coûter le repos de ma vie, je m'en tiens à penser selon ma raison et à parler selon ma pensée, également éloigné de vouloir maîtriser l'opinion d'autrui, ou asservir la mienne; du reste, je ne me mêle d'aucune querelle, quoiqu'on m'en fasse beaucoup, et je n'y réponds que par le mépris qui est dû à des ennemis qu'on ne connaît pas. Souvent même je jouis intérieurement de l'absurdité de presque toutes les injures que je reçois et je me persuade au moins que ceux de qui elles me viennent n'en pensent rien.»

Jamais le chevalier ne laisse parler son cœur comme avec Mme Durival. Elle était la grande amie de sa mère, elle est pour lui la dernière survivante d'uneépoque adorable à jamais disparue. Il aime à lui raconter sa vie, à lui parler de son intérieur, de sa femme, et il le fait en termes délicieux:

«Cet intérieur est plus heureux que s'il était plus brillant. En perdant mes avantages, mes biens et mes espérances, j'ai vu que je n'avais perdu que des apparences et que la réalité me restait. Tout notre véritable avoir consiste dans la pensée et le sentiment, et à cet égard chaque homme est au dedans de lui une vraie mine, plus ou moins riche...

«Toutes mes affections sont à peu près concentrées dans une personne que vous feriez l'héritière de votre passion pour ma mère, comme j'en ai fait l'héritière de son nom. Vous retrouveriez presque à chaque instant la même âme, les mêmes goûts, le même esprit, la même égalité dans le fonds, la même variété dans la forme, et ces caprices innocents, et ces traits inattendus, et cette grâce indéfinissable, et en même temps cette simplicité incorruptible que nous avons admirée dans votre ancienne amie jusque dans les dernières années...

«En disant, en vérité, que notre fortune nous suffit, c'est lui faire honneur et à nous encore davantage. Cependant Horace ne nous a pas trompés en nous disant tant de bien de la médiocrité; il n'y a que manière de s'y prendre avec elle pour en tirer parti; elle ressemble à un instrument borné, mais qui suffit à un virtuose, et qui a le mérite de garder mieux l'accord parce qu'il a moins de cordes. Une grande fortune a trop de tenants et d'aboutissants, elle exige encore plus de vous qu'ellene vous donne... enfin un grand vaisseau est toujours plus difficile à gouverner qu'une chaloupe.

«Vous parlerai-je à présent de ma demeure? J'en ai deux, l'une à la campagne, mais c'est à peu près comme celles du rat de ville et du rat des champs, c'est-à-dire deux trous. Dans notre appartement de ville nous remplaçons un commissaire de quartier que l'humidité en avait chassé. Quant à notre maison de campagne, elle conviendrait mieux à un vicaire qu'à un curé, mais elle a du moins, à nos yeux, le mérite de nous appartenir.

«Tout notre domaine consiste dans un assez grand jardin fruitier et potager qui promet beaucoup au printemps, et qui, selon la triste coutume de la nature, tient peu en automne. Mais ce jardin, tantôt béni, tantôt maudit, nourrit ses maîtres et même il les abreuve, car j'y ai une petite vigne avec un petit pressoir, et nous avons le bon esprit, et peut-être la bonne bêtise, de trouver notre vin le meilleur des environs de Paris à plus de vingt lieues à la ronde; et nous trouvons du moins qu'il n'y a point de plus douce ivresse que de s'enivrer à son tonneau.»

Il achève de peindre sa situation morale par cette phrase exquise et d'une si charmante philosophie:

«Voilà ma situation: si je n'ai pas davantage, c'est la faute du sort; si je n'ai point assez, c'est la mienne.»

Pas une lettre du chevalier où il ne couvre d'éloges la vieille amie de sa mère, où il ne rende justice pleine et entière aux rares qualités de son esprit et de son cœur. En 1806 il lui écrit encore:

«Paris, 4 octobre 1806,rue Verte Saint-Honoré, no36.

«... Vous vous ressemblerez donc toujours, chère et brave amie, c'est-à-dire que vous serez toujours nouvelle et que personne autre ne vous ressemblera jamais. Le temps a beau faire, il n'a pas plus de prise sur votre esprit que le fer sur le diamant, et s'il y touche, c'est pour le brillanter... Tâchez, si jamais le sort me permet de revoir ma patrie, que j'y retrouve au moins celle qui, avec ma mère, en faisait l'ornement. Je vous vois d'ici comme je vous ai vue pendant les deux charmants jours que j'ai passés à Sommerviller, vous mettant tout naturellement à la portée de chacun, et au-dessus de tous par la simplicité de vos manières et la hauteur de vos sentiments; montrant sans affectation et sans effort comment il faut supporter les coups de la fortune, les peines de la vie et même l'injustice des hommes; aidant les uns de vos conseils, les autres de vos bienfaits, répandant, pour le bonheur de tout ce qui vous entoure, votre âme, votre esprit et le peu qui vous reste d'argent, car on a pu vous empêcher d'être riche, mais non pas d'être généreuse.»

A partir de 1807, Mme de Boufflers commença à souffrir de rhumatismes très douloureux et elle se trouvait souvent dans l'impossibilité de marcher. On lui conseilla les eaux de Plombières et elle s'y rendait chaque année dans l'espoir de trouver un soulagement à ses maux. Le chevalier l'y accompagnait toujours etil était impossible de voir mari plus tendre, plus attentif pour sa vieille compagne; il ne la quittait jamais; tantôt on le voyait lui donnant le bras pour l'aider à marcher; tantôt, quand les souffrances étaient trop vives, il la traînait dans une petite voiture en l'entourant de soins maternels.

Touchée d'une si persistante affection, Mme de Boufflers écrivait à son fils le 31 juillet 1809:

«J'ai pu aujourd'hui monter sur les montagnes avec ce bon petit père qui me portait un peu, non sur son dos, mais sur son bras, car il est d'une complaisance extrême pour moi et l'édification de tout Plombières. Tout le monde dit qu'on n'a jamais vu un aussi bon mari.»

En 1810, pendant son séjour annuel à Plombières, Boufflers apprit que Mme Durival venait d'être frappée de paralysie et que la marche lui était devenue impossible; c'est la malade elle-même qui s'était chargée d'annoncer la triste nouvelle. Le chevalier lui écrit pour la consoler ces lignes touchantes:

«Plombières, ce 1erseptembre 1810.

«Ne vous plaignez ni du sort ni du temps, ma trop aimable amie. Je m'attristerais pour toute autre de ce que vous me dites de vous et des échecs que l'âge vous a portés, parce que je la croirais malheureuse; mais vous, si vous l'étiez, vous pécheriez contre vous-même et contre je ne sais quel bienfaiteur invisible qui, depuis que nous ne sommes plus jeunes, se plaît à vousdédommager au centuple de tout ce que vous perdez, et remplace pour vous des fleurs par des diamants.

«Le don de penser vaut mieux cent fois que jeunesse et richesse ensemble, mais le don d'aimer le surpasse encore, et je vois, et je lis avec délices, que ce vilain monstre invisible, qui rogne tout en attendant qu'il abîme tout, vous a laissé votre cœur tout entier. La paralysie n'a pas été jusque-là.»

On se rappelle qu'en 1786, après la mort de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau avait envoyé à Mme Durival, en souvenir de la fidèle amie qu'elle venait de perdre, une boîte enrichie de diamants, précieux souvenir de famille.

En 1810, peu après son attaque de paralysie, Mme Durival, croyant sa fin prochaine, voulut restituer cette relique au chevalier, comme un nouveau gage d'amitié et d'intérêt. Elle chargea son amie, Mme Noël, qui se rendait à Paris, de la remettre à Boufflers. Ce dernier, touché d'une si délicate attention, répond à Mme Durival:

«Ce 24 septembre 1810.

«Il faut que vous ayez presque autant d'esprit que de bonté, chère amie: je dispresque, parce que ce qui vaut le mieux est sûrement ce dont vous avez le plus. Vous avez deviné ce qui me charmerait, ce qui me toucherait de préférence à tout le reste dans les souvenirs de notre ancienne félicité, et vous m'envoyez ce que j'ai vu cent fois, mille fois dans les mains de ma (j'ai pensé dire denotre) pauvre mère, et qui a toujours l'air de m'annoncer qu'elle va reparaître d'un moment à l'autre dans ma chambre. Je cherche des paroles pour vous exprimer ce que je sens, vous seule pourriez me les fournir...»

«Nous avons vu, Mme de Boufflers et moi, Mme Noël avec un vrai plaisir. Elle m'a paru digne de la fée qui a présidé à son éducation, et la manière dont elle m'a parlé de vous m'a prouvé que son esprit s'était élevé jusqu'à vous juger, c'est-à-dire à vous admirer, ce qui est synonyme[212].»

Il ajoute:

«Je vous envoie mon essaiSur le libre arbitre, dont on a dit plus de mal que je n'en pense, avec deux pauvres petits contes qui m'ont paru avoir assez de succès. Le métier d'écrire, même pour vivre, serait fort joli, si on n'avait pas d'ordinaire encore plusd'ennemisécrivains qued'amislecteurs... mais c'est l'armée de Cadmus et ces braves gens-là voudraient s'entretuer jusqu'au dernier.»

«Portez-vous de votre mieux, chère amie; conservez soigneusement la moitié de votre personne et tâchez de retrouver l'autre. Et pourquoi ne viendriez-vous pas pour cela à Bourbonne, où ma femme compte aller l'année prochaine pour mettre la dernière main à sa guérison que les eaux de Plombières n'ont fait qu'ébaucher. Mais dans tous les cas, nous faisons leferme propos d'aller à Sommerviller respirer l'air de l'amitié, que je regarde comme la médecine universelle.»

A la lettre de son mari Mme de Boufflers avait ajouté ces quelques lignes:

«Je suis trop accoutumée à partager les sentiments de M. de Boufflers pour ne pas me réjouir d'avance du plaisir qu'il se promet et qu'il veut me procurer. Et comment ne pas aimer une personne qui lui conserve une si douce amitié, et qui met tant de grâce et de délicatesse dans sa manière de le lui prouver? Permettez-moi, madame, de joindre ma reconnaissance à la sienne et de vous demander une petite part dans des sentiments qui font son bonheur.»

En 1813 Mme de Boufflers éprouva une des plus douloureuses émotions de sa vie. Elle avait pour son fils Elzéar une affection profonde et elle souffrait cruellement quand il n'était pas auprès d'elle. Or le malheureux jeune homme s'était épris pour Mme de Staël d'une passion si violente qu'il passait sa vie à Coppet, aux pieds de l'enchanteresse. Boufflers, ému de la douleur de sa femme, ne craignit pas de s'adresser à Mme de Staël elle-même pour la supplier de renvoyer ce jeune homme à une mère désespérée. Enfin on put arracher Elzéar aux charmes de Coppet et le ramener sous le toit maternel. Mais une correspondance ardente trompait les rigueurs de la séparation. Quelle fut la douleur de Mme de Boufflers quand un matin, à cinq heures, la police fit irruption dans son domicile, etqu'elle vit son fils arrêté et enfermé à Vincennes. Il était accusé de correspondance avec les ennemis de l'État.

Mme de Boufflers mit en mouvement tous ses amis pour obtenir la liberté du prisonnier.

Le chevalier, de son côté, fit les démarches les plus actives en faveur de son beau-fils; certes il ne pouvait cacher qu'il avait été en relation avec la «pernicieuse» Mme de Staël, mais il «engageait sa tête» (ce n'est point, disait-il, une manière de parler) que de sa vie on n'aurait plus un reproche à lui faire[213].

Grâce à ces démarches, le jeune homme finit, après plusieurs mois de détention, par être rendu à sa mère.

Le 15 juin 1814, Boufflers fut nommé par le roi administrateur adjoint de la bibliothèque Mazarine. Il ne devait pas jouir longtemps de ces nouvelles fonctions. Sa santé devenait de jour en jour plus critique, bientôt il lui fut impossible de quitter sa chambre; après avoir langui quelques jours, celui qui appelait plaisamment la vie «une maladie mortelle», et qui avait été un des hommes les plus spirituels et les plus brillants de son temps, s'éteignait tristement et obscurément, le 19 janvier 1815, dans son modeste logis de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Il était âgé de 77 ans[214].

Occupé des autres jusqu'à ses derniers moments, il disait qu'il préférait laisser à ceux qu'il aimait un doux souvenir plutôt que des regrets douloureux et il avait demandé qu'on inscrivît sur sa tombe ces seuls mots: «Mes amis, croyez que je dors[215].»

Ses volontés furent respectées et ces quelques mots furent gravés sur la petite colonne qu'on éleva sur sa sépulture au Père-Lachaise, entre les tombeaux de Delille et de Saint-Lambert.

Mme de Boufflers survécut douze ans à son mari. «Ses malheurs et ses infirmités n'avaient pu altérer son égalité d'humeur: toujours bonne, toujours aimable, elle conservait ce charme qui plaît et qui attire, a écrit d'elle Mme Vigée-Lebrun.»

Elle eut la douleur, en 1826, de perdre sa fille Delphine de Custine, minée par son amour pour Chateaubriand.

Elle la suivit de près dans la tombe, car elle succomba le 27 février 1827.

Elle avait composé pour elle-même cette épitaphe:

A la fin, je suis dans le port,Qui fut de tout temps mon envie;Car j'avais besoin de la mortPour me reposer de la vie.

A la fin, je suis dans le port,Qui fut de tout temps mon envie;Car j'avais besoin de la mortPour me reposer de la vie.

A la fin, je suis dans le port,

Qui fut de tout temps mon envie;

Car j'avais besoin de la mort

Pour me reposer de la vie.

Mme Durival mourut en 1819 dans sa petite campagne de Sommerviller, où se trouve encore sa tombe.

Avec elle s'éteignait la dernière représentante de toute cette brillante pléiade, qui avait fait autrefois l'éclat et le charme de la cour de Lunéville, de tous ces aimables Épicuriens que nous avons suivis à travers leur existence, et que nous avons vus peu à peu vieillir, s'attrister et disparaître dans l'éternel repos.

En cherchant à reconstituer les gracieuses figures de Mmes de Boufflers, de Boisgelin, de Sabran, de Lenoncourt, de Brancas, de Durival, etc., les spirituelles physionomies du chevalier, de Panpan, de Saint-Lambert, de Cerutti, etc., nous avons eu particulièrement pour but de faire un tableau de la vie intime d'une certaine classe de la société au dix-huitième siècle, et pour lui donner un cachet de sincérité indiscutable, nous avons voulu que tous nos personnages fussent «peints par eux-mêmes». Nous nous sommes donc volontairement effacé et nous leur avons laissé la parole le plus souvent possible. Mais en pénétrant dans leur vie de chaque jour, en prenant part à leurs joies, à leurs peines, à leurs faiblesses, nous avons fini par croire que nous vivions nous aussi dans leur intimité, et nous les avonsbientôt considérés comme des amis, des amis très chers, très attachants.

C'est avec une mélancolie profonde que nous disons un éternel adieu à toute cette petite société que nous avons eu tant de charme à évoquer et dont la fréquentation, depuis quelques années, a fait toute la douceur et tout l'agrément de notre vie.

Puissions-nous l'avoir sauvée de l'oubli et avoir inspiré pour elle à nos lecteurs quelque sympathie!

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