CHAPITRE VII1770La marquise de Lenoncourt quitte Paris.—Mme de Boufflers songe à suivre son exemple.
La marquise de Lenoncourt quitte Paris.—Mme de Boufflers songe à suivre son exemple.
La vie de Mme de Lenoncourt dans la capitale devenait de jour en jour moins agréable, elle souffrait de sa pauvreté, de son isolement, l'ennui la gagnait et aussi la misanthropie.
«J'ai trouvé dans la vie tant de gens qui ne voulaient pas m'aimer, écrit-elle tristement, et qui ne voulaient pas que je les aimasse, tant de sots, tant de gueux, qu'ils m'ont enfin dégoûté d'eux.»
Cependant à la fin de 1769, elle eut tout à coup l'espoir d'une meilleure fortune. Des parents bienveillants s'étaient occupés d'elle et ils l'assuraient qu'ils allaient lui faire obtenir 8,000 livres de rente. Comme elle en possédait déjà 8,000, son revenu se trouverait doublé, et elle serait ainsi complètement à l'abri du besoin. Dans son ravissement, elle écrit à son ami Panpan ces lignes touchantes:
«Quand cela sera bien constaté, je vous en ferai part, et j'espère qu'alors rien ne troublera notre paix intérieure, car vous m'avez promis que quand je serairiche, tout ce qui m'appartiendrait serait à vous. Si vous ne me tenez pas cette parole, mon Veau, nous nous brouillerons irrémissiblement.»
Pendant que les négociations continuent, Mme de Lenoncourt fait agir toutes les influences dont elle dispose: «Je me démène comme une possédée pour avoir mes picaillons,» écrit-elle. C'est pendant Fontainebleau que la chose doit se décider, et naturellement la pauvre femme est dans une anxiété terrible qui trouble complètement sa vie. On la tourmente avec toutes ces espérances, qui peut-être ne se réaliseront pas; ne vaudrait-il pas mieux lui dire: «N'y pensez plus». Plus le moment décisif approche, plus son angoisse augmente et sa philosophie ordinaire est impuissante à lui faire envisager l'avenir avec calme.
Hélas! la mauvaise chance poursuit sans pitié la marquise. Au moment où elle va toucher le but, où elle se croit déjà au comble du bonheur, elle reçoit une désastreuse nouvelle: rien de ce qu'on lui a fait espérer ne peut se réaliser.
Le premier coup fut rude, mais la pauvre femme avait l'habitude du malheur et elle se remit assez vite. Elle écrivait philosophiquement quelques jours après:
«A Paris, le 16 janvier 1770.
«Adieu châteaux, grandeurs, richesse, mon pot au lait est culbuté, mon Veau; je reçus avant-hier une lettre charmante quoique bien affligeante; mes parents sont plus fâchés que moi, et moi je leur suis plus obligéeque s'ils avaient pu faire ce qu'ils m'ont promis. Je suis bien convaincue qu'il n'y a point de puissance soit céleste, soit terrestre, qui puisse vaincre le malheur qui me poursuit. Il y a vingt ans que je me noie, et que lorsque j'aperçois une planche pour me sauver, il arrive un coup de massue pour me replonger au fond de l'eau. Je ne veux plus lutter; cette année qui vient, vient de m'amener ma quarantième année, je médite une retraite paisible et conforme à ma santé et à ma fortune.
«Adieu, mon Veau, je voudrais bien vous avoir là au coin de mon feu, pour que vous me disiez si je suis courageuse ou insensible. Je ne suis point émue du tremblement de terre qui a renversé mes châteaux; je voudrais bien croire que c'est parce que je suis un grand homme, car je suis bien ennuyée de n'être qu'une petite femme.»
Cette déception cruelle décida Mme de Lenoncourt à prendre un parti auquel elle songeait depuis quelque temps. Elle résolut de quitter Paris. Bien entendu, une fois sa résolution annoncée, elle fut entourée d'amis qui cherchaient à lui persuader que le souverain malheur était de vivre en province et qui mettaient toute leur éloquence à lui démontrer tout ce que sa résolution avait d'affreux: «Si j'étais faible et crédule, écrivait-elle, on me tournerait la tête.»
Son premier soin est de raconter à Panpan ses nouveaux projets; il y est plus intéressé que qui que ce soit, puisqu'elle va venir habiter la Lorraine.
Panpan, ravi de revoir une amie très chère, lui conseillede prendre une maison à Lunéville, ce qui établira entre eux les plus douces relations de voisinage. Si Lunéville ne lui convient pas, que ne s'installe-t-elle à Nancy? Pourquoi ne cherche-t-elle pas à amener Mme de Boufflers avec elle; elle lui rendra le plus grand des services en l'arrachant à Paris et elles vivront ensemble le plus agréablement du monde.
Le Veau en parle à son aise! Enlever Mme de Boufflers à la vie de Paris, mais c'est tenter l'impossible! Et puis Mme de Lenoncourt y réussirait-elle qu'il ne lui plairait pas de vivre avec son amie:
«J'ai autant de stabilité qu'elle en a peu, dit-elle. Je l'aime de tout mon cœur, mais je crois que nous nous brouillerions si nous étions dans la dépendance l'une de l'autre.»
Du reste, la marquise ne veut entendre parler ni de Lunéville ni de Nancy où elle pourrait être exposée aux mauvais procédés de son mari. Elle ira habiter au mois d'octobre Remiremont, où on lui prête une des plus jolies maisons de la ville; elle aura là une retraite honnête, décente, et surtout inaccessible à M. de Lenoncourt.
«10 février 1770.
«N'allez pas vous récrier, comme Mme de Boufflers, sur la tristesse du séjour que j'ai choisi; je ne veux pas que l'on m'en dise du mal; j'y trouverai de la tranquillité et de l'aisance, voilà ce que je cherche, et ce qu'il me faut.
«... Il me paraît impossible que dans quarante filles, je n'en rencontre pas quelques-unes de bonne conversation. Je ne suis pas difficile, je le serai encore moins quand j'aurai perdu l'amertume et l'aigreur que ce pays-ci commençait à me donner. J'aime à écrire, j'aime à lire, j'aime à travailler, je me ferai des occupations et je crois que je me défendrai de l'ennui. Enfin, mon Veau, je suis tout accoutumée à cette idée-là, qui, je l'avoue, m'a d'abord effrayée. Il me semblait que le feu était à la maison, que je me jetais par la fenêtre, et je ne savais où j'allais tomber. Cependant je n'ai pas balancé, parce que je crois qu'il ne faut pas résister à la raison, à moins qu'une heureuse étoile ne nous ait habitué à tout donner au hasard.
«N'êtes-vous pas persuadé qu'on peut être heureuse partout à bon marché excepté ici où tout s'achète bien cher. Plaisir, amis, considération, tout se paie et mille fois au delà de sa valeur...»
Si Panpan avait un grain de bon sens il viendrait habiter avec elle à Remiremont:
«Je vous donnerai, lui dit-elle, tout le haut de ma maison; je serai votre ménagère; vous seriez caressé par quarante chanoinesses qui se trouveraient trop heureuses d'être vos commères[59], et nous serions tous deux riches comme M. de la Borde et M. de Montmartel.
«Laprincesse Boursoufflée[60]ne me fait pas peur. Je ne lui dois que parce qu'elle est une plus grande dame que moi. Cela ne peut pas être bien gênant. Elle fait bonne chère, elle a des chevaux; cela peut même être une ressource...»
Les projets de la marquise sont déjà complètement arrêtés. Elle fera ses paquets pendant le carême, puis elle quittera Paris à Pâques. Elle se rendra d'abord à la Neuveville, de là elle ira à Haroué voir la vieille princesse de Craon, et son été se passera ainsi fort paisiblement.
Le séjour à Haroué n'attire pas irrésistiblement Mme de Lenoncourt. D'abord tout le monde dit que la princesse est fort baissée, qu'elle a souvent des absences, enfin qu'elle est plus difficile à vivre que jamais. Puis plusieurs de ses filles parlent de venir s'installer chez elle: Mme de Mirepoix pour cacher la honte qu'inspire à tous sa conduite; Mme de Bassompierre pour y faire des économies parce qu'elle a perdu au jeu plus de 4,000 louis. La visite probable de ces deux dames n'enthousiasme pas particulièrement la marquise, mais il faut bien s'y résigner. Si au moins Mme de Boufflers annonçait son arrivée; elle en a parlé, mais elle est si incertaine dans ses projets, si changeante. Qu'adviendra-t-il au dernier moment?
Enfin Pâques approchant, la marquise, toujours gracieuse et bonne amie, écrit à son Veau pour luidemander ce qu'elle peut lui rapporter de Paris, quel souvenir de la capitale lui sera le plus agréable. Panpan, modeste dans ses prétentions, exprime le désir certes le plus étrange qui se puisse imaginer: il demande à son amie de lui rapporter des poissons rouges! Ainsi fut fait, à la plus grande satisfaction du Veau.
Conformément au programme qu'elle s'est tracé, Mme de Lenoncourt se rend d'abord à la Neuveville, mais elle n'y fait qu'un court séjour, elle doit se rendre à Craon, où elle est attendue. En juin, elle écrit à Panpan:
«Le 11.
«Je m'en vais à Craon, mon Veau, il faut bien à la finsauter le bâton. J'y serai quinze jours tête à tête avec la princesse. Si Dieu voulait que Mme de Boufflers arrive! Mais jamais il ne veut qu'elle soit raisonnable, ni que je sois heureuse. Du moins il ne l'a pas encore voulu et sa volonté est, dit-on, immuable.
«A mon retour, il faudra bien qu'il permette que je vous voie ou bien je me passerai de la permission, car c'est assurément ma plus forte volonté.»
P.-S.—Mettez toujours sur mon adresse: Mme de Lenoncourt-Haussonville, parce que ma belle-mère reçoit et décachète mes lettres.»
Ainsi qu'elle le prévoyait, Mme de Lenoncourt ne se plaît que fort médiocrement à Craon où les distractions ne sont pas nombreuses. Elle prend patience en se disant que tout a une fin, même les pires ennuis, etpuis, il est sérieusement question d'un voyage de Mme de Boufflers en Lorraine, d'une visite que l'on ferait au Veau à Lunéville, et cette perspective est si délicieuse qu'elle aide Mme de Lenoncourt à prendre son mal en patience.
«A Craon, le 19.
«Cette marquise vous a donc aussi mandé, mon Veau, qu'elle partait. Je me flatte qu'elle mettra ce projet à exécution, excepté, toutefois, qu'elle ne se soit pas abîmée à cette belle fête de M. de Fuentès, ambassadeur d'Espagne, où l'on me mande que l'on jouait encore le lendemain à quatre heures après midi. Dieu veuille qu'il lui reste de quoi payer la poste. Si elle est tout à fait ruinée, nous ne la verrons pas; si elle a gagné nous la verrons encore moins. Au reste, je me lamente et je m'inquiète à plaisir, car je ne sais pas même si elle était à cette fête. Mais, comme vous dites, elle est sujette à péter dans la main.
«Moi, mon Veau, je reste ici jusqu'au 27, et je vous jure que c'est tout ce que je puis faire, car cela est mortel. La levrette arrive à la Neuveville le 29 et n'y reste que vingt-quatre heures. Après son passage je serai libre et très pressée de vous aller voir. Si la mère Boufflers est de ce voyage nous nous arrangerons très bien dans votre petite maison. Vous lui donnerez la belle chambre parce qu'elle est la plus vieille et que je suis pour elle une manière de nièce, et moi je me trouverai mille fois mieux quelque part où vous me mettiez,fût-ce dans le lit de votre cuisinière, que je ne pourrais être dans le plus bel appartement, s'il était hors de chez vous.
«Rien n'arrive ici; je n'y reçois point de lettres et je ne sais pas de nouvelles plus fraîches que celles du sacre du Roi, que la princesse me raconte toutes les après-dîners avant de s'endormir. Je trouve que la santé se soutient, mais que la tête baisse; elle est lourde, elle n'a plus de mémoire; en vérité, mon Veau, il ne faut pas vieillir; il ne faut pas non plus mourir jeune. Dites-moi donc ce qu'il faut faire, car pour moi je ne le sais pas et me voilà pourtant dans ma quarantième année.
«Adieu, ma vache, je suis moult bête ici, je m'y sens une espèce d'engourdissement fort nuisible à l'esprit. Le chevalier est pourtant venu me faire une visite, mais si courte, si courte que c'est comme si j'avais vu son ombre.»
Comme il fallait s'y attendre, tous ces beaux projets de réunion s'écroulent, Mme de Boufflers, sous des prétextes plus ou moins futiles, renonce à son voyage, et Mme de Lenoncourt, assez découragée, va s'installer à Remiremont. A peine a-t-elle fini ses derniers arrangements qu'elle écrit à Panpan pour le supplier de la venir voir:
«Si vous pouviez venir passer quelques jours avec moi, vous me feriez un plaisir extrême. Ce sont vos maudites commères qui vous retiennent. Vous seriez bien ici, et je vous assure que vous ne vous y ennuieriezpas. Nous y jouerions au (je ne sais pas écrire ce nom-là), vous auriez des légumes, je sentirais bon la religieuse, nous causerions, nous nous promènerions. Venez, mon Veau.»
Mais Panpan, en bon et franc égoïste qu'il est, reste insensible aux plus pressantes sollicitations. Son indifférence est d'autant plus fâcheuse que Mme de Lenoncourt éprouve de grandes déceptions; sa nouvelle installation est moins agréable, qu'elle ne l'imaginait, les chanoinesses moins aimables qu'elle ne l'espérait; bref, au bout de peu de temps, la marquise sent venir l'ennui, aussi est-elle trop heureuse d'accepter les invitations qu'elle reçoit de ses amis. Elle retourne passer quelque temps à Craon, puis elle va s'établir à la Neuveville où elle compte passer l'hiver. Mais là non plus, elle ne trouve pas le bonheur.
C'est encore à Panpan qu'elle confie ses doléances:
«La Neuveville.
«Me voilà, mon Veau, je suis comme un porte-balle, courant de château en château.
«Je suis ici très doucement, très commodément, mais il faut convenir que ce n'est point amusant.
«Nous sommes à la cloche, comme dans un couvent; mes voisins les Chartreux ne sont pas plus solitaires que moi. Je supporte cette solitude assez gaîment. On dit que l'hiver sera bien long; moi je dis que je me chaufferai, que je lirai, et qu'enfin il se passera comme un autre.»
Mme de Lenoncourt ne tarde pas à se fatiguer de cette vie errante. Remiremont, la Neuveville, Haroué étaient des ressources momentanées, mais qui ne pouvaient être durables. «Il faut être chez soi, écrit-elle, commander son dîner, son souper, voir qui l'on veut; le contraire, à la longue, est très insupportable.» Et elle se décide enfin à chercher une demeure à Nancy, au risque de ce qui pourra arriver.
Justement, à cette époque, Mme Alliot venait de se résoudre à quitter la Lorraine; elle fut trop heureuse de louer à Mme de Lenoncourt la maison qu'elle occupait place de l'Alliance.
Panpan ayant demandé s'il y serait bien accueilli, la marquise lui offre une hospitalité vraiment écossaise. «Oui, sans doute, mon cher Veau, vous y aurez un appartement, et s'il n'y avait qu'un lit, je le partagerais avec vous.»
A peine est-elle installée qu'elle réclame son ami à grands cris: «Venez, mon Veau, venez admirer ma charmante maison; jamais je n'ai été meublée et logée comme je le suis; je serai ravie de vous montrer tout cela. J'en suis si occupée et si contente que je ne pense pas au voisinage.»
Si Mme de Boufflers n'avait pas mis à exécution son projet de voyage à Lunéville, il n'en est pas moins certain qu'elle y avait songé. Elle commençait à parler sérieusement de retourner vivre en Lorraine. Il est vrai que la plupart du temps c'étaient propos en l'air et bien vite oubliés.
Sa vie devenait de jour en jour plus difficile; le jeu avait vite eu raison de sa petite fortune et bien qu'elle s'efforçât de vivre avec la plus stricte économie, elle n'arrivait plus «à joindre les deux bouts». Il faut dire à sa louange qu'elle s'accommodait des privations avec la plus surprenante facilité et qu'elle montrait dans sa misère relative une philosophie tout à fait méritoire.
Depuis longtemps son frère de Beauvau, ses meilleurs amis, Mme de Lenoncourt et Panpan, la suppliaient de renoncer à l'existence de Paris qui causait sa perte et de retourner vivre en Lorraine. Hélas! la pauvre marquise promettait toujours et au dernier moment elle trouvait quelque prétexte pour ne pas quitter la capitale.
Le départ de Mme de Lenoncourt lui fit cependant une certaine impression; elle comprit qu'elle serait un jour ou l'autre réduite elle-même à une semblable nécessité et elle commença à parler plus sérieusement de son retour en Lorraine. Mais où fixerait-elle ses pénates? Habiterait-elle Nancy, où depuis longtemps déjà elle possédait une demeure? Résiderait-elle à la Malgrange, qu'elle devait à la libéralité de Stanislas? Son goût l'entraînait plutôt vers Lunéville, mais depuis qu'elle avait dû quitter les appartements du château, elle n'y avait plus d'abri; elle songea un instant à louer un assez grand appartement qu'elle connaissait et qui, à ses yeux, avait le très grand avantage d'être situé tout proche de la demeure de Panpan.
Mais sa famille, au courant de son intention, souleva mille objections.
Elle eut alors l'idée de proposer à Panpan de lui louer une partie de la maison qu'il occupait; de cette façon ils vivraient ensemble, sous le même toit, dans une charmante intimité.
Elle lui écrit en mars 1770.
«Paris, 5 mars.
«Il s'en faut bien, mon cher cœur, que je vous croie un tort, mais j'ai été fâchée de la publicité de mon projet, à cause des importunités que cela m'attire. Il faut renoncer à cet appartement dont l'idée m'enchantait. Tout le monde dit que ce serait loger dans des casernes. Ainsi, il faut se retourner et songer à votre maison. Acheter à vie, est-ce payer tous les ans le loyer comme mon frère fait de la maison qu'on lui bâtit actuellement[61]? Autrement je ne pourrais pas payer, n'ayant pas d'argent. Voyez comment vous pouvez arranger cela. Il ne faut pas songer à l'hôtel de Craon que mon frère compte vendre à la première occasion[62].
«Adieu et bonjour, mon cher ami, je vous embrasse mille fois.
(D'une main étrangère.)
«Le remède qu'on applique à l'œil de Mme la marquise lui fait quelque bien et on lui fait espérer qu'avec le temps, il guérira tout à fait. L'oculiste est de Lyon; il est à Paris pour affaires. Il est connu par des cures extraordinaires.»
Cette proposition, qui aurait dû combler de joie le vieux Panpan, ne parut pas le séduire le moins du monde.
Il reçut avec beaucoup de froideur les offres de son amie et il souleva plusieurs objections: la principale était que sa modeste demeure ne pouvait convenir à une grande dame, qu'elle n'y trouverait pas l'élégance et le faste auquel elle était habituée, enfin il s'étendait sur des considérations de décence, de convenance, qui, sous sa plume, étaient au moins assez singulières.
Mme de Boufflers réfute ses objections avec autant d'esprit que de cœur:
«Paris, ce 9 avril 1770.
«J'ai répondu à la lettre du 1erfévrier et à celle du 5. D'abord il est question de votre maison que je voulais louer ou acheter. Croyez-vous, mon Veau, qu'en prenant le parti de renoncer à ceci pour jamais, et en ne songeant qu'à finir doucement ma vie loin d'ici, je me croie obligée à mettre beaucoup de faste ou de décence, comme vous l'appelez, dans une retraite, où,comme je le désire, je serai bientôt oubliée, et où ne devantjamais voir les gens qui mettent toute leur vertu et tout leur esprit à trouver de l'importance à ces choses-là, je doive seulement songer à ce qu'ils en penseront. Je n'ai en vérité pensé qu'à me procurer la consolation de vivre avec vous, et dans le seul pays que j'aime, parce que c'est le seul où j'ai été heureuse.
«Croyez, mon Veau, que les choses qui vous paraissent indécentes, parce que vous en jugez d'après les idées de certaines personnes, perdront toute leur importance, dès que nous serons bien sûrs de ne jamais les revoir.
«Je conclus donc à louer la partie de votre maison que vous n'habitez pas, ou quelque chose qui en soit tout près.
«Voilà mes conditions, voyez si vous me voulez à ce prix-là.»
Où Panpan a-t-il pris que Mme de Boufflers voulait mener grand train et faire du faste? Elle le voudrait qu'elle ne le pourrait pas, puisqu'elle est à peu près ruinée par les impôts nouveaux; du reste, elle n'y songe pas un instant:
«Quant à ma manière de vivre, elle sera fort bourgeoise, de quelque manière que les choses tournent, c'est-à-dire soit qu'on paie ou non. Je compte dans les deux cas ne pas dépenser au delà de ce que j'ai sur M. de Beauvau, le chevalier et le marquis de Boufflers, et la Malgrange. Du reste, si l'on paie, nous tâcherons d'en faire du bien à tous ces pauvres gens qui m'ont, presque tous, marqué de l'attachement. Je perds à peuprès 5,200 livres aux troisièmes[63], mais si l'on est payé, comme on le croit, j'y gagnerai.»
La marquise termine sa lettre en citant un trait charmant du duc de Choiseul, à propos de La Harpe et de sa fameuse pièceMélanieoula Religieuse malgré elle.
La Harpe s'était plu à retracer les vertus de son bienfaiteur, M. Legier, curé de Saint-André-des-Arts; il dépeignait l'intérieur d'un couvent, les vertus d'un pasteur vénérable, les souffrances d'une jeune novice. La pièce ne pouvant être jouée, parce qu'on ne l'aurait pas permis, La Harpe en faisait des lectures dans les salons de Paris; ses tirades, qui correspondaient si bien aux idées de l'époque, soulevaient l'enthousiasme général et faisaient «couler bien des larmes». La pièce fut même représentée trois fois sur le théâtre de M. d'Argental: La Harpe y jouait le rôle du curé, aux applaudissements de tous[64].
«Vous serez bien aise d'apprendre ceci de M. de Choiseul. Nous avons, ou plutôt Saint-Lambert a parlé à Mme de Beauvau d'une pièce de La Harpe que nous avons entendue et qu'il ne connaissait pas. Mme de Beauvau l'a fait venir et a été contente de la pièce quis'appelleMélanieoula Religieuse malgré elle. La pièce a été lue chez Mme de Grammont où était M. de Choiseul. On a demandé à l'auteur s'il ne la ferait pas imprimer en Hollande. Il a dit qu'il croyait qu'il faudrait finir par là, parce qu'on lui disait qu'il se ferait des affaires en la faisant imprimer ici; qu'il en était d'autant plus fâché qu'il avait trouvé deux libraires qui lui en offraient mille écus. Le lendemain M. de Choiseul lui a mandé qu'il voulait être son troisième libraire et il lui a envoyé mille écus[65].»
Au mois de septembre 1770, Mme de Boufflers a complètement oublié ses projets de départ, elle est toujours à Paris.
L'abbé Terray a remplacé M. d'Invaut au contrôle général depuis le mois de décembre 1769, mais ses procédés financiers ont soulevé de grandes clameurs, et il y a une fermentation générale. Le crédit est absolument perdu et pour le relever l'abbé ne voit d'autre moyen que de faire une banqueroute totale. On est accablé de remontrances, de représentations, de réquisitoires, d'arrêts, de lettres patentes, etc. Mme de Boufflers envisage avec calme tout ce bouleversement; si ses pensions sont payées, elle se tient pour satisfaite.
La marquise narre à son Veau les incidents de la capitale:
«Paris, 28 septembre 1770.
«Bonjour, mon Veau. Voilà la première fois de la vie que vous ayez été un peu content de moi! aussi vous verrez comme la louange me donne de l'émulation.
«Hier matin, M. le Dauphin se trouva mal, il eut de la fièvre, mal aux reins et à la tête. On vient de dire qu'il était mieux en ce moment.[66]
«Savez-vous que le contrôleur général a envoyé chercher l'abbé Morellet et lui a défendu de faire paraître son Dictionnaire. L'abbé lui a dit que comme il l'avait fait par ordre de M. d'Invaut, qui lui avait dit qu'il se chargeait des frais, il espérait au moins que M. l'abbé Terray voudrait bien s'en charger aussi. Le contrôleur général lui a répondu: «Que ceux qui vous ont fait travailler vous payent; ce n'est pas mon affaire.» Il y a pour 2,000 livres de frais[67].
«Savez-vous que le chancelier a fait venir M. Thomas pour le menacer de la Bastille, au cas que son discours courût, et qu'en même temps il le lui a gardé huitjours, si bien qu'il est possible qu'on en ait pris copie chez lui[68].
«L'archevêque de Toulouse a dit que, puisque le discours de M. Thomas n'était pas imprimé, le sien ne le serait pas non plus. On dit aussi que l'Académie a dit à M. Séguier que, sans le respect de son nom, on l'aurait rayé de l'Académie, à cause de son réquisitoire.
«M. de Choiseul est à Chanteloup jusqu'à Fontainebleau, avec beaucoup de monde. Il y aura beaucoup de fêtes et de plaisirs. On ne parle de rien. Je vis hier une maison énorme qu'il fait bâtir à l'arsenal pour lui; elle n'a que vingt-six croisées de face.
«Je passai hier la journée à Port-à-l'Anglais, dans une maison que la maréchale de Mirepoix a louée à vie, qui est charmante. En vérité, cela dégoûte de tout. C'est sur les bords de la rivière Marne-Seine; la vue et les jardins sont charmants.
«Adieu donc, Cœur, je m'adonne aux nouvelles.»