CHAPITRE VIII1770-1771Départ du chevalier de Boufflers pour la Hongrie.—Son séjour au camp des Confédérés.—Ses déceptions.—Son retour à Vienne.
Départ du chevalier de Boufflers pour la Hongrie.—Son séjour au camp des Confédérés.—Ses déceptions.—Son retour à Vienne.
Nous avons vu que le chevalier de Boufflers consacrait la meilleure partie de son temps à rimer en l'honneur des dames et à courir les grandes routes. Mais il ne se bornait pas à ces deux occupations, en somme inoffensives; pour son malheur il était, comme sa mère, possédé de la passion du jeu, et la fortune ne lui était guère favorable. Un soir, au Palais-Royal, il perdit plus de mille louis dont il n'avait pas le premier sol. Il ne put payer naturellement, ce qui causa «de grandes criailleries». Paris était sa perdition, tout le monde le lui disait et il le sentait très bien lui-même, si bien qu'il recherchait toutes les occasions de fuir la capitale.
En 1770, ayant appris que le Roi projetait d'envoyer un ambassadeur extraordinaire auprès de l'infante de Parme, à l'occasion de ses couches, il s'imagina que nul n'était plus apte que lui à remplir cette mission de confiance et il écrivit à Choiseul pour lui demander la préférence. Il rappelait plaisamment les missions dont Stanislas l'avait autrefois chargé etqu'il avait, assurait-il, remplies à son entière satisfaction.
«Monsieur le duc,
«On dit que l'infante de Parme va bientôt accoucher, et vous êtes trop poli pour ne pas lui faire un petit compliment. Je m'empresse de m'offrir, parce que j'ai pensé que vous dépêcheriez peut-être un courrier extraordinaire, et, assurément, vous ne pouvez pas en trouver un plus extraordinaire que moi. Je ne suis pas neuf en politique; j'ai fait mes premières armes avec la princesse Christine; de là, j'ai été à Francfort boire à la santé du Roi des Romains, et, quelque temps après, je suis venu à la mort de M. le Dauphin, faire compliment sur sa guérison. Je me sens tout l'acquit et tous les talents nécessaires pour haranguer dans cette occasion-ci le père, la mère, et même l'enfant sans qu'il y trouve un mot à redire; mais ce qui me plaira le plus, ce sera de parcourir ensuite toute l'Italie avec les profits de mon ambassade, et de voyager sur le velours.
«Je crois que mon projet sera fort goûté de mes créanciers; je souhaite qu'il le soit autant de vous, et, en attendant votre réponse, je suis avec respect, monsieur le duc...»[69].
Bien qu'il fût on ne peut mieux disposé pour son jeune ami, le duc n'acquiesça pas cependant à sa demande. Ce que voyant, Boufflers imagina une autrecombinaison. Les Polonais venaient de se soulever contre la Russie. Il résolut d'aller rejoindre les Confédérés de Bar et de leur prêter l'appui de son épée; ce projet flattait son goût pour la locomotion et en même temps lui faisait espérer force combats où il trouverait sûrement l'occasion de se distinguer, voire même de se couvrir de gloire. C'était un moyen de montrer ce dont il était capable et de donner à son besoin d'activité un but honorable.
La détermination était grave et pouvait avoir pour son avenir une importance considérable. Aussi, avant de prendre un parti irrévocable, Boufflers, ainsi qu'il convenait à un neveu respectueux, se rendit-il chez son oncle de Beauvau pour lui soumettre ses projets; M. de Beauvau, estimant probablement que tout valait mieux pour le jeune homme que l'oisiveté de la capitale, l'encouragea beaucoup, et il lui promit tout son appui.
Avant de s'éloigner, le chevalier crut de son devoir d'aller dire adieu à Mme de Choiseul à Chanteloup. Après un assez long séjour chez la duchesse, il lui écrivait cette jolie lettre:
«8 auguste 1770.
«Madame la duchesse,
«Vous avez eu bien tort de vous laisser enlever de Chanteloup, car vous ne serez nulle part aussi aimable. Je serais bien tenté d'en dire autant de votre ravisseur; mais il serait mal à moi d'oublier le bonheur de tous,pour celui d'un seul, et votre ravisseur est le seul qu'il ne faut pas aimer pour lui-même.
«Moi qui ne connaissais de plaisir que dans le changement de lieux, je commence à changer de goûts. J'aurais bien béni une attaque de goutte ou une lettre de cachet qui m'aurait obligé de rester à Chanteloup, et je sens à cette heure qu'il ne faut courir que jusqu'à ce qu'on vous trouve.
«En vous quittant j'ai été pour trois jours aux Ormes où M. de Voyer abat du nouveau pour élever du vieux et prétend soutenir son château, qui est déjà presque tout tombé, par une douzaine de tours qui ne sont point encore élevées.
«De là, j'ai été passer trois autres jours à Turny. J'ai vu des gens très gais, ce qui m'a fait penser que la peine du Dante en enfer, dont les prédicateurs font tant de cancans, n'est pas aussi affreuse, et en vérité il tient à bien peu que je vous dise que c'est ce que je vous souhaite.
«Madame la duchesse, n'oubliez pas le sabre que vous m'aviez promis. Je veux être armé de votre main victorieuse et je serai charmé d'être votre chevalier, parce qu'il ne faut pas vous défendre contre beaucoup de monde et que c'est un état fort tranquille.
«Souvenez-vous surtout, madame la duchesse, de mon respect, de mon attachement, de mon admiration pour vous. Ce seront toujours là mes premiers sentiments jusqu'à ce que je trouve en Hongrie, ou enValachie, ou en Esclavonie quelqu'un qui vaille mieux que vous[70].»
Avant de partir pour son expédition aventureuse, le chevalier vint passer quelques jours en Lorraine où il visita tous ses amis.
«Le chevalier est arrivé avant-hier de Chanteloup aussi fou que sa mère, écrit Mme de Lenoncourt, il part pour Vienne, l'Allemagne, la Bohême et n'a pas le premier sol... Il va servir dans l'armée des Confédérés en Pologne, il y sera ou haché ou pendu. Pourquoi faire le chevalier errant? Cela me fâche tout à fait.»
Après un séjour à Nancy et à Lunéville, après avoir dit adieu à Panpan et à Mme de Lenoncourt, à laquelle il promet d'envoyer de ses nouvelles, le chevalier se met en route.
Fidèle à sa promesse, à peine arrivé à Munich, il prend la plume pour narrer ses impressions à la marquise:
«Ce mercredi 26, à Munich.
«Bonjour, chère et charmante mère[71], je vous ai déjà portée dans mon cœur pendant 150 lieues et je suis résolu, quelque fatigant que soit cet exercice-là, à vous y porter jusqu'au bout du monde. Mon voyage jusqu'ici a été charmant, je me suis fort amusé à Strasbourget de là j'ai été m'amuser encore mieux à mon cher Carlsruhe. On invita tous les soirs les princes et tous les hommes à aller faire une petite visite pour leur instruction et pour leur plaisir. De là j'ai été passer deux jours assez tristes à Ulm; d'Ulm encore de l'ennui pendant deux jours à Augsbourg, mais ici je me dédommage de tout; c'est ici un lieu de délices, tout y est beau, tout y est gai; il y a de belles chasses, de bonne musique, des gens très polis et des femmes en abondance, belles comme des anges et douces comme des moutons. Sur ma parole, c'est ici le paradis de Mahomet; c'est dommage que je ne sois pas meilleur turc que chrétien.
«Adieu, ma bonne petite chère mère. Je vous écrirai encore malgré ma paresse, pour bien vous prouver qu'il n'y a pas une sorte de paresse chez moi dont vous ne puissiez triompher, et que vous réussissez où toutes les dames de Munich auraient échoué.
«La conquête de ma petite personne est à présent attachée à une espèce de nœud gordien qu'il faut défaire, mais seulement je prie les dames de ne pas s'y prendre tout à fait comme Alexandre.
«Adieu, mille compliments et mille respects chez vous.
«Je ne voulais pas absolument tourner cette page, mais je me souviens que le résident de France, très honnête et très aimable homme, m'a beaucoup parlé de vous, il faut que vous ne soyiez pas indifférente par vous-même, car tout ce qui vous connaît vous aime ouvous hait. Pour moi, je suis le seul qui ait trouvé l'équilibre. Non, ma chère maman, vous savez que je l'ai perdu pour jamais et vous savez aussi de quel côté. Adieu, vieux sage de la Grèce.
le Chevalierde Boufflers.»[72]
Après un voyage rempli de péripéties, Boufflers arrive à Vienne, mais il n'y reste que quelques jours, juste le temps de se mettre en rapports avec M. Durand, agent secret de Louis XV. Enfin, après force dangers et fatigues de tous genres, le voilà sur les confins de la Pologne! Il a aussitôt une entrevue avec les chefs des Confédérés et il peut les entretenir de ses projets.
C'est à son oncle de Beauvau qu'il confie ses premières impressions:
«Carchau, ce 10 janvier 1771.
«Me voici à mon périhélie, mon prince, s'il est aussi permis de comparer un hussard à une planète qu'un capucin. Je ne compte pas pousser dans ce moment-ci ma pointe plus loin, parce qu'on parle de peste à six lieues d'ici et que d'un moment à l'autre je pourrais me trouver arrêté par un cordon de santé derrière lequel je mourrais d'ennui.
«Je viens de passer deux ou trois jours à Kapères, sur la frontière de Pologne, avec la généralité de la République, qui s'est retirée à l'ombre des ailes del'aigle autrichienne, et qui forme une confédération générale dans laquelle toutes les autres viennent se perdre. Depuis quelque temps je m'étais mis au fait des affaires tant civiles que militaires de la Pologne et j'en ai raisonné avec ces messieurs, d'une manière générale qui leur a plu. Ils ont fini par me proposer le commandement des troupes qui vont être levées avec les subsides de la France. Je leur ai répondu que je ne pourrais pas disposer de moi sans la permission et même l'ordre de M. de Choiseul, et sur-le-champ ils ont écrit en France pour lui en faire la demande. Si par hasard il vous en parle, je vous supplie, mon prince, de vouloir bien favoriser mes projets et mon désir extrême d'apprendre et de faire la guerre. C'est une occasion unique pour moi d'acquérir et de développer des talents; si j'ai des succès je deviendrai utile à la France, sans qu'il lui en ait rien coûté; si je suis battu, tout le mal sera pour la Pologne. Je sais d'avance toutes les traverses et tous les obstacles que j'essuierai, mais je ne désespère de rien.»
Après avoir développé longuement à son oncle tout son plan de campagne et les ingénieuses combinaisons qu'il a imaginées pour battre les Russes, Boufflers termine ainsi:
«Je vous demande bien pardon, mon cher oncle, de la longueur et de la cochonnerie de ma lettre, mais je suis au fond de la Hongrie que je parcours à cheval, je n'ai que du papier, des plumes et de l'encre de cabaret, et quel cabaret! D'ailleurs, je me porte comme le Pont-Neuf,quoique j'en sois à 500 lieues et je retourne à Vienne où j'attendrai votre réponse[73].»
En attendant l'autorisation de la cour de France, Boufflers revient à Vienne en effet pour organiser les derniers préparatifs de son expédition. A peine y est-il arrivé qu'il apprend une nouvelle stupéfiante: la chute du duc de Choiseul. Saisi de douleur du malheur de ses amis, il leur écrit sa profonde sympathie et leur adresse en même temps les louanges les plus délicates, celles qui pouvaient le mieux leur toucher le cœur.
«Vienne, 29 janvier 1771.
«C'est à mon retour de Hongrie, madame la duchesse, que j'apprends la nouvelle la plus étonnante, que j'aurai jamais entendue de ma vie. Je n'ai pu me défendre d'un saisissement que je me suis reproché après, mais j'ai fini par penser que ce serait peut-être là l'époque de votre bonheur. Vous allez y gagner tout ce que l'État perd: le plus aimable des hommes est rendu à vous et à lui. Il a suffi à tout, il se suffira à lui-même; il a surpassé tant de grands hommes quand il était en place, il les surpassera dans sa retraite. Son destin est d'effacer toutes les gloires.
«Si vous daignez me nommer à lui, madame la duchesse, peignez-lui avec toute votre éloquence, mon respect, mon attachement, mon admiration et l'espèced'attendrissement involontaire avec lequel je pense toujours à lui.
«J'espère être compris dans le nombre de ceux à qui il sera permis de vous rendre hommage. Le plus heureux moment de ma vie sera celui où je le reverrai, où je lui dirai tout ce que je sens pour lui, où je le remercierai de tout le bien qu'il m'a fait et où je pourrai jouir plus à mon aise que jamais du bonheur qu'il répand autour de lui.
«Pardonnez-moi ma liberté, madame la duchesse, et croyez que rien ne peut égaler au fond de mon cœur le respect et l'attachement que je vous ai voués.»
Ce ne fut que deux mois plus tard que Boufflers reçut l'autorisation si ardemment sollicitée, mais depuis le mois de janvier la situation politique s'était bien modifiée et le pauvre chevalier écrit tristement à son oncle, le 6 mars 1771.
«6 mars.
«Je viens de recevoir, mon prince, l'agrément du Roi pour aller servir en Pologne à la tête d'une partie des troupes de la Confédération. Je pars dans trois jours au plus tard.
«Je vous avouerai qu'il y a une fâcheuse différence pour moi entre le temps où j'ai fait la demande et celui où j'ai obtenu le consentement... Je sens tout le danger de ma situation, mais comme je vois quelque honte à reculer, je me sacrifie sans délibérer... Quelque chose qui arrive, j'acquerrai au moins de l'expérience.»
Il termine sa lettre par des félicitations au sujet de l'heureuse délivrance de sa cousine Mme de Poix, qu'il aimait beaucoup:
«Recevez, mon prince, tous mes compliments sur le glorieux grade de grand-père que vous venez d'acquérir. J'aime bien tendrement Mme de Poix, mais elle me vieillit trop, je ne m'accoutume pas à voir enfanter ce que j'ai vu naître et je ne lui pardonnerai qu'à condition que ses enfants lui ressembleront[74].»
Boufflers part de Vienne le 10 mars, mais quand il arrive à la frontière de Pologne, il s'aperçoit avec douleur que rien n'est prêt, qu'on n'a réuni aucun des hommes qu'on s'est engagé à lui fournir, qu'aucune des promesses qu'on lui a faites n'a été tenue et que le «gâchis» est à son comble. «Les maréchaux polonais se moquent de la Confédération, écrit-il, ils prennent l'argent de tout le monde et les ordres de personne.»
Naturellement l'argent manque complètement; aussi la guerre «qu'ils feront ne sera pas la guerre des esclaves, mais celle des gueux. Il leur faut apprendre à se passer de tout et prendre Épictète pour président de leur conseil de guerre».
Boufflers attend quelque temps sur la frontière dans l'espoir que les choses s'arrangeront dans un sens favorable, mais il ne trouve de la part des Confédérés que froideur, chicane et mauvaise volonté:
«Cela m'a appris, dit-il, que les Polonais étaient des fripons, ce que je savais déjà très bien, et que j'étais un sot, ce que je ne savais pas encore assez.»
Le pauvre chevalier trouve tout simple d'avoir été «trompé et architrompé» par les Polonais et leurs adjudants, mais il est furieux contre M. Durand qui connaissait le fond des choses et qui aurait pu lui épargner un voyage de 400 lieues, «coûteux, pénible, ennuyeux et ridicule.»
Il s'ennuie à périr, il est plein d'inquiétude et de chagrin:
«La peine n'est rien, écrit-il, mais l'ennui des contradictions, le sentiment perpétuel de sa propre faiblesse, l'ingratitude des gens qu'on sert, la mauvaise volonté de ceux dont on dépend, sont des tortures pour l'âme.
«Je reviendrai en France me consoler avec toutes les filles de la rue Saint-Honoré, car ce sont les seules avec qui les négociations et les entreprises soient sûres du succès; il est vrai qu'on s'en repent quelquefois, mais j'aime mieux le repentir que les contradictions, parce que le mal vaut mieux après qu'avant.»
Dumouriez, qu'il a retrouvé au camp des Confédérés, n'a pas été plus heureux que lui ni mieux traité: «C'est un homme de beaucoup d'esprit, dit-il, et une très forte tête, quoique très chaude.»
Voltaire, mis au courant de l'escapade du chevalier, ne l'approuvait guère, mais dans sa correspondanceavec Catherine il en parlait sur un ton badin qui dissimulait mal les inquiétudes très vives qu'il éprouvait pour son jeune ami:
«Si je questionnais le chevalier de Boufflers, je lui demanderais comment il avait été assez follet pour aller chez ces malheureux confédérés qui manquent de tout, et surtout de raison, plutôt que d'aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison; je supplie Sa Majesté de le prendre prisonnier de guerre; il vous amusera beaucoup; rien n'est si singulier que lui, et quelquefois si aimable. Il vous fera des chansons, il vous dessinera, il vous peindra, etc.[75].»
Mais Catherine n'entendait pas raillerie sur la politique et elle écrit d'un ton bien peu rassurant pour le chevalier, si les hasards de la guerre le font tomber entre ses mains:
«J'ai un remède, pour les petits-maîtres sans aveu qui abandonneraient Paris pour servir de précepteurs à des brigands. Ce remède vient en Sibérie, ils le prendront sur les lieux.»
Désolé de la vie inactive qu'il mène, furieux d'avoir été joué, Boufflers, qui ne voit pas d'issue favorable et prochaine, se décide à retourner à Vienne.
En route il s'arrête à Presbourg et c'est de là qu'il écrit à Mme de Choiseul en lui expédiant un souvenir du pays:
«Presbourg, 21 avril 1771.
«J'ai l'honneur de vous envoyer, madame la duchesse, une caisse de vins de Tokay bien proportionnée à votre ivrognerie. Il y en a de quatre espèces différentes, parce que je ne sais pas si vous aimez à boire tous les jours le même vin. Je voudrais bien arriver à Chanteloup en même temps que mon magnifique présent, mais il faut que je reste encore quelque temps dans ce pays-ci... (Il lui raconte ses déconvenues.)
«Je suis à présent en chemin pour Vienne, où je vais attendre plus commodément qu'en Hongrie l'issue de mon entreprise. Vous voyez par là, madame la duchesse, que si je ne me bats pas comme un César, au moins j'attends comme un Fabius. Mais ce que j'attends le plus impatiemment, c'est le moment de vous aller faire ma cour et de prendre ma part du bonheur dont vous jouissez et dont vous faites jouir chez vous. Je me fais une fête d'y voir Curius à sa charrue. Il doit être bien content de n'avoir plus que celle-là à mener. Celle qu'il quitte est bien mal attelée. Ce ne sont pourtant pas les bêtes qui manquent.
«Je voudrais bien vous mander des nouvelles, mais je n'en sais pas. C'est ici comme chez vous, tout le monde ment à qui mieux mieux. Les uns ne savent ce qu'ils disent, et les autres ne savent ce qu'ils feront. Le grand défaut de l'univers, c'est de n'avoir pas le sens commun; mais dans le fond, il n'est pas aussi nécessaire qu'on le croit. On parle ici de guerre lematin et de paix le soir. Je voudrais que cela prît ce train-là, parce qu'on ferait de l'exercice le jour et qu'on se reposerait la nuit.
«On m'avait assuré dans la haute Hongrie qu'il y avait 400 pièces de gros canons à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé dans l'arsenal qu'une centaine de vieux mousquets. On dit depuis plus de deux mois qu'il est parti grand nombre de troupes d'Italie et de Flandre pour se rassembler à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé que 5 à 600 invalides. J'avais entendu qu'on avait exigé des différents comitats de Hongrie plusieurs milliers de bœufs et qu'on les avait envoyés à Bude. J'ai passé à Bude et à peine ai-je trouvé du bœuf pour mon dîner. Vous jugerez par là, madame la duchesse, que la vérité, bannie de la terre, ne s'est point retirée à Bude.
«Ce qui est très vrai, c'est l'estime et l'amitié avec lesquelles l'Impératrice parle de M. de Choiseul et de vous; elle m'en a parlé à plusieurs reprises et a fini par me dire qu'elle supposait du mérite à tout ce qui vous était attaché. Vous jugez bien tous les deux quel amour-propre cela m'a donné...
«Recevez tous mes respects, madame la duchesse, et partagez-les avec celui avec qui vous partagez tout.
«Je m'aperçois que ma lettre est fort longue et qu'elle n'est pas très propre; mais j'aurais beau la laver, elle ne le serait pas davantage.»
Une fois réinstallé à Vienne, Boufflers juge convenable de mettre son oncle au courant de ses mésaventures et de ses déceptions; il lui écrit donc le 14 mai:
«Le 14 mai 1771.
«Je suis déjà depuis longtemps à Vienne, mon prince, et vous imaginez bien combien je suis fâché d'y être. J'ai manqué une affaire dont j'attendais mon instruction, ma réputation et mon avancement. Je ne puis m'en prendre qu'au peu de probité des Confédérés et au peu de bonne volonté de notre agent auprès d'eux, et je me replonge dans l'obscurité dont j'essayais de sortir.»
Dumouriez s'est très mal conduit avec lui, mais il a été sévèrement puni des tours qu'il lui a joués, et il est déjà revenu de Pologne «après une défaite complète, avec l'oreille bien basse et bien heureuse de n'être pas coupée.»
Malgré ses ennuis et des tracas sans nom, malgré des fatigues et une chaleur extrême, le chevalier se porte bien:
«Le printemps ici est de toute beauté et de toute chaleur; nous avons passé subitement des frimas à la canicule, aussi y a-t-il bien des gens malades dans la traversée. Pour moi, j'ai le corps aussi cosmopolite que l'esprit et tout me convient comme à père Cyprien... il y a une sécheresse terrible à laquelle des milliers de processions ne font rien.»
Il termine gaiement sa lettre: «Je me prosterne aux pieds de ma très chère tante et de ma très bonne cousine; elle est bénie entre toutes les femmes et le fruit de son ventre est bénit... Voilà ce qui s'appelle parler comme un ange.
«Baccio le mani del mio carissimo nono.»
Le chevalier se plaît du reste beaucoup à Vienne où tout le monde le traite singulièrement bien. L'empereur lui-même, qui avait commencé très froidement avec lui, lui parle maintenant «avec la plus grande bonté».
Cependant, M. Durand, qui a des remords d'avoir si mal agi avec le chevalier, lui offre de remplacer Dumouriez auprès des Confédérés; Boufflers, écœuré des déboires qu'il vient récemment d'éprouver, refuse d'abord, puis à la réflexion il se ravise, mais il est trop tard, la place n'est plus libre. Il écrit, découragé, à son oncle, en lui racontant cette nouvelle déception:
«13 août 1771.
«Vous voyez, mon prince, que je suis fait pour être toujours dupe, tantôt des autres, tantôt de moi-même. Je ne vaux rien pour les affaires, surtout pour les miennes. Ce n'est, à ce que j'espère, ni le courage de corps, ni le courage d'esprit qui me manque absolument, mais le courage de conscience, et celui-là je ne l'acquerrai jamais.»
Il ajoute tristement cette prédiction qui devait se réaliser beaucoup plus exactement qu'il ne le supposait lui-même:
«J'ai beau faire, la fortune ne me rira jamais; je suis né pour l'inaction et peut-être est-ce pour moi un bonheur de n'avoir jamais rien à faire, parce que j'aurai toujours la ressource de penser que j'aurais peut-être bien fait.....»
«J'avais lu dans une gazette que mon frère était exilé, mais la nouvelle ne s'est pas confirmée et une lettre que je viens de recevoir de la duchesse de Choiseul ne me donne aucun lieu de le croire.
«Jamais la roue de la fortune n'a tourné aussi vite chez nous qu'à cette heure, je souhaite que tous les roués s'en trouvent bien, mais il me semble qu'on paie un peu cher la petite fantaisie de jouer un rôle dans le monde.
«Je salue profondément la princesse jolie mère et la princesse jolie fille.»
Avec la permission de l'empereur, Boufflers, qui commence à trouver le temps long à Vienne, part pour visiter le camp de Hongrie. De là, il ira en Transylvanie, puis il reviendra par la Silésie et la Bohême, où il est invité dans tous les châteaux.
Son séjour en Hongrie ne paraît pas lui avoir donné une haute idée des habitants. Il écrit en effet à son oncle:
«Le 11 septembre 1771.
«Quelque gentillesse qu'on attribue à MM. les Hongrois, croyez que ce sont les plus tristes drilles de l'Europe, paresseux, lâches, intéressés, vains et sots. Joignez à cela qu'ils sont grossiers, sales et fripons,—et puis aimez-les.
«Ma ressource ici, c'est un cardinal qui a son château à quatre milles et chez qui je vais souvent. Il a été autrefois dans la plus brillante faveur, il en a gardé l'archevêché de Vienne, l'évêché de Veitzen et environ200,000 florins faisant 500,000 livres de revenu, mais ce pauvre homme s'ennuie parce que les richesses ne consolent pas les ambitieux disgraciés.
«J'ai souvent réfléchi comme beaucoup d'autres à tout ce que l'homme désire et au peu qu'il lui faut, et j'ai pensé que tout calculé, tout rabattu, il n'y a pas un gueux qui, sans le savoir, n'aspire à la monarchie universelle. Cette idée-là ne me sortira de la tête que quand je verrai un homme content. Je dis content, non point parce que ses désirs seront modérés par la philosophie, car j'espère être un jour avec vous de ce nombre-là, mais parce que ses désirs auront été rassasiés par la fortune.
«J'ai ensuite réfléchi à cette monarchie universelle, et j'ai cru trouver qu'on ne la désirait pas tant pour maîtriser tout l'univers que pour le faire contribuer à nos besoins physiques. Le superflu ne nous plaît que parce qu'il est un supplément au nécessaire et nous avons tant de besoin de ce nécessaire que notre esprit est toujours vaguement occupé des moyens de n'en pas manquer. Les richesses, l'autorité, la considération, sont en effet des moyens pour cela, et nous avons beau les avoir en notre possession, un degré de plus paraît encore un moyen de plus, et il devient, à cause de cela, l'objet d'un nouveau désir. C'est pour cela que jamais les désirs ne finiront et jamais le bonheur n'arrivera dans la demeure des hommes.
«Je me suis embarqué dans un océan de morale, mais je crois que je ferai bien de carguer les voiles, parce que j'entends sonner la cloche du dîner et que cequ'il y a de mieux à faire avec ces gens-ci, c'est de boire et de manger.
«Je salue profondément mon prince et ma princesse, je compte toujours sur leurs bontés et j'espère d'ici à quelque temps les aller cultiver, ainsi que mon petit jardin.
«Voudrez-vous bien vous charger de dire à ma mère que je suis toujours au monde depuis qu'elle m'y a mis et que je n'en sortirai pas, s'il plaît à Dieu, sans avoir eu auparavant l'honneur de lui faire ma cour.»
Enfin, après une année perdue, Boufflers se décide à regagner la France, très triste, très déçu, ayant perdu toute confiance en lui-même, et tout espoir pour l'avenir.