CHAPITRE XI1771-1772Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.
Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.
Pendant les premiers temps de son séjour en Lorraine, soit changement de climat, soit changement d'habitudes, Mme de Boufflers est assez éprouvée; elle a des crampes d'estomac qui la font cruellement souffrir et pour lesquelles la médecine est à peu près impuissante. Heureusement pour la marquise, elle a auprès d'elle sa fille Mme de Boisgelin, et ses deux servantes Thérèse et Manon; toutes l'entourent des plus tendres soins. Comme la marquise craint que Panpan ne s'inquiète inutilement, elle lui écrit presque chaque jour pour le tenir au courant des différentes phases de la maladie.
«Nancy, jeudi 15 juillet.
«Je ne saurais, mon bon ami, répondre à votre lettre parce qu'elle est dans la chambre où Thérèse dort. Mais en revanche, je vous dirai une vérité que j'espère que vous ne croirez pas, parce qu'elle est contre nature, c'est qu'il y a eu un jour de ma vie où j'aurais été au désespoir de vous voir, et ce jour était hier.
«D'abord vous devez croire que je me porte bien, puisque je vous dis assez que j'étais bien malade hier, c'est-à-dire que j'ai eu la grande crampe depuis quatre heures du matin jusqu'à deux heures après midi. Elle a été moins longue et moins forte que celle que j'ai eue il y a trois ans, parce qu'il y avait quelques moments d'intervalle. Je crois que M. Quessens l'a fort abrégée par toutes sortes de petits remèdes.
«Je ne saurais vous donner une idée du zèle et des soins de Thérèse et de la pauvre Manon. La foire et le mal de cœur accompagnaient la crampe, comme à l'ordinaire. Aujourd'hui, il n'y paraît pas. Le prince de Beauvau convient du mieux.»
Trois jours après la marquise reprend la plume:
«Nancy, 18 juillet.
«Je voulais vous écrire hier, dès le matin, pensant que vous seriez peut-être encore un peu inquiet des suites de cette crampe qui n'en a aucune. Il me semble même que je me suis mieux portée depuis.
«Notre amie est à Sommerviller depuis jeudi, ce qui m'ennuie un peu. J'imagine qu'elle vous y verra. Les Philips qui devaient arriver hier ne le sont pas, et l'on dit que le mari est fort malade. Je vais tâcher d'en savoir des nouvelles[88].
«Je ne sais si le prince ira à Plombières. Il le dit, mais comme il est sûrement mieux, je crois qu'il restera.
«Je ne vois plus que la consultation du Majault[89]qui vous retienne, car j'espère bien que la bonne Marianne ne vous quittera pas.
«Pour l'argent, comme nous ruinons le Chalabre, M. Dumast et moi, je suis bien en état de faire d'autres avances, et la médecine qu'il ne faudrait prendre nulle part peut se prendre partout.»
Quelques jours plus tard Mme de Boufflers est à Fléville; elle doit se retrouver avec Panpan dans les premiers jours de septembre et elle prend d'avance toutes ses dispositions pour que ce rendez-vous tant désiré ne manque pas.
«Fléville, ce 25 juillet.
«Pourriez-vous, cher Veau, vous prêter à un de ces arrangements-ci?
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Il ne faut pas, comme vous le dites, faire deux voyages, parce que cela coûte de l'argent, mais puisque vous avez l'extrême bonté de venir pour tout à fait, les premiers jours de septembre, il faudrait que vous vinssiez avec armes et bagages, c'est-à-dire avec la bonne Marianne, dîner à Sommerviller, où nous nous trouverions, et d'où nous vous ramènerions ici et Marianne viendrait ici avec votre voiture. Vous voyez que vous auriez tout le temps de donner votre dîner.
(De la main de Mme de Boufflers.)
«Cette Thérèse n'écoute pas.
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Ma seconde proposition était pour avancer de quelques jours mon bonheur. Je voulais en jouir le samedi 31, ce qui aurait fort convenu à Mme Durival.
«Je me charge de porter à dîner, car elle n'a personne pour en faire.
«M. de Nédonchel, qui vient d'envoyer chez moi, vous portera ma lettre, s'il part aujourd'hui.
(De la main de Mme de Boufflers.)
car Thérèse a si bien fait qu'elle ne partira pas ce matin.
«Finis donc avec ce Majault, que nous soyons sans inquiétudes.
«Je me porte à merveille. Ce qui te donnera de l'humeur tournera peut-être à bien.»
P.-S.—M. de Nédonchel n'est pas venu.
Enfin, le mois de septembre arrive et la réunion si ardemment souhaitée va avoir lieu; mais Mme de Brancas est assez pointilleuse sur les bienséances; avec elle il faut user de grands ménagements. Mme de Boufflers aurait voulu que Panpan vienne la chercher et l'on serait parti de compagnie pour se rendre à Fléville. Mais le Veau craint de choquer la duchesse. Mme de Boufflers n'en est pas moins radieuse de revoir son ami et elle lui écrit gaîment:
«Nancy, samedi matin.
«Mais vous êtes donc une grosse bête de venir me proposer le 2 septembre comme une nouveauté, tandisque c'est ma première proposition et que je n'ai parlé du 31 août qu'en second. Dites-moi aussi comment vous entendez qu'en partant de Lunéville avec la bonne Marianne, et tout le bataclan, vous ne descendriez pas à Sommerviller tout seul, et votre équipage continuerait par la route, sans s'arrêter. Cependant, comme ceci n'est fondé que sur le désir de vous voir deux heures plus tôt, si vous continuez à y trouver de la difficulté, je me rends.
«Vous irez fort bien d'ici à Fléville sans moi, et j'irai fort bien vous y rejoindre quand vous trouverez que notre comédie aura assez duré.
«Je pense que c'est demain la fête du château et qu'il serait décent d'y faire une visite. Cependant j'ai des Dumast et des Chalabre qui s'y opposent, sans compter que tant qu'elle aura Mme Zulm à demeure et Mmes de Lenoncourt et d'Haussonville presque tous les jours, elle ne se souciera pas plus de nous que dePiétre Mazarin. Je suis même d'avis qu'après le départ de Mme Zulm, il faudra lui faire tâter de la solitude pendant quelques jours pour donner plus de prix à votre jouissance.»
Panpan persistant dans ses idées, la marquise lui répond:
«Nancy, lundi.
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Mme de Boufflers cède à la délicatesse de son Veau et, pour que son voyage à Fléville ne perde rien de sonmérite, elle le dispense du dîner de Sommerviller et lui conseille d'aller, le jour qui lui conviendra le mieux, directement de Lunéville à Fléville. Bien entendu que ce sera toujours le plus tôt possible, et qu'il me sera permis d'aller vous y voir au bout de quelques jours sous prétexte d'une visite à la duchesse. Ensuite vous déciderez de la durée de mon exil.
«Ne pourrions-nous pas aussi nous donner rendez-vous à Sommerviller sans offenser la duchesse qui ne saurait pas seulement si j'y étais.
«Vous me manderez la réponse de M. Cerutti qui sera plus sienne que celle de la duchesse.»
Donc Panpan se rend directement à Fléville et quelques jours après Mme de Boufflers vient l'y rejoindre.
La réunion fut ce qu'elle devait être, charmante pour tous ces vieux amis ravis de se retrouver. Mais les meilleures choses ont une fin, il fallut encore une fois se quitter.
Mme de Boufflers, qui ne veut pas abuser de la province, va passer les mois d'automne auprès de ses amis de Paris, mais elle se montre raisonnable et ne s'attarde pas dans ce séjour dangereux.
A peine est-elle de retour à Nancy que survient un événement qui bouleverse toute cette petite société. Mme de Neuvron succombe presque subitement. Mme Durival, qui perd en elle une de ses plus chères amies, est dans un véritable désespoir, mais elle a du moins la consolation de recevoir de tout son entourage les marques du plus tendre attachement. Ils sont tousamis si bons, si dévoués, si pleins de compassion pour le malheur d'autrui.
Dès qu'elle apprend le coup qui vient de frapper Mme Durival, Mme de Boufflers lui écrit:
«Jeudi.
«J'ai été déjà bien pénétrée de votre douleur, mais il n'appartient qu'à vous, ma meilleure amie, de sentir ce que j'ai dû éprouver en apprenant que vous aviez pensé à moi, que vous aviez voulu me le dire, ce mouvement si tendre, si touchant, m'a d'abord arraché des larmes et je sens que j'en conserverai toute ma vie l'impression; elle me rendra l'amitié de ma céleste amie encore plus précieuse, elle rendra la mienne encore plus tendre[90].»
La marquise écrit également à Panpan, qui, lui aussi, a besoin de consolations, car Mme de Neuvron était pour lui une amie très sûre et très fidèle:
«Fléville.
«Mon Dieu, que je suis fâchée de la manière dont vous avez appris cette mauvaise nouvelle. Quoiqu'il n'y en ait pas de bonnes, il me semble que celle-là est la pire.
«J'ai été hier chez les Durival avec la duchesse. Mme Durival avait eu un peu de fièvre la nuit, mais elle était fort bien. Elle a même fait tout ce qu'elle a pupour être gaie et Mlle de Juvincourt était très bien aussi. Je pense que la crainte qu'elles ont de s'affliger l'une l'autre les sert toutes deux, et qu'on se distrait en voulant distraire les autres. Enfin, il faut en revenir à se dire que, quand on a des amis, il faut ou les pleurer ou en être pleuré.»
«J'ai dit et lu à cette touchante Durival tout ce que vous me dites pour elle. Il me semble qu'on ne saurait trop montrer aux personnes qui perdent un ami qu'il leur en reste encore; c'est la vraie consolation. Quelque affligée qu'elle soit, je crains encore plus votre affliction que la sienne, parce que vous êtes plus faible qu'elle. Cependant sa perte est plus grande que la vôtre, car elle jouissait bien plus souvent. Je me disais hier en la voyant, qu'on ne sait ce qu'on admire le plus, de son courage ou de sa sensibilité; mais je vous assure que tout cela est bien touchant. Elle ira vous voir bientôt, peut-être irons-nous ensemble.»
Mme de Lenoncourt n'a pas pris moins de part à la perte qui les frappe tous, et elle exprime son chagrin à Panpan en termes charmants:
«Lundi.
«Je suis bien persuadée, mon Veau, que le plus grand malheur de la vie, le plus sensible et le plus irréparable, est la mort de nos amis et l'isolement dans lequel ils nous laissent. Et vous joignez à cela un retour sur nous-même qui ajoute à votre chagrin. Et moi, en pareil cas, c'est la vue de ma fin qui me console. Dansmes moments de bonheur, je ne crains pas la mort; dans mes moments de peine, je la désire. Je suis bien aise qu'à cet égard nous ne pensions pas de même, parce que cela me prouve que vous êtes plus heureux que moi.»
Au mois de décembre, nous retrouvons Mme de Boufflers à Fléville; elle n'est pas encore consolée d'une séparation qui lui pèse d'autant plus lourdement qu'elle a été plus heureuse. Elle écrit tristement à Panpan:
«Fléville, mardi, 10 décembre 1771.
«Bonjour, cher Veau, mes jours s'écoulent sans vous voir. La maudite bienséance me coûte cher.
«Le prince est parti avant-hier après avoir bien dîné et se portant bien, du moins en apparence.
«Je profite tant que je puis du séjour de Chalabre pour lui gagner de l'argent. C'est une sorte de plaisir que je mets à la place de celui que je regrette, mais qui ne le remplace pas, car mon Veau ne peut être ni remplacé, ni évalué, ni compensé.
«Je gagne toujours un peu.
«Ce n'est pas que je n'aie toujours pensé tristement à vous, mon cher Veau, depuis que je vous ai perdu, mais comme j'ai moins pensé à la poste, j'ai perdu de vue celle de dimanche.
«Je n'envisage pas cette porte fermée, ces persiennes qui ne s'ouvriront plus pour moi jusqu'au mois de septembre, sans un serrement de cœur bien triste.N'est-ce pas le plus long séjour que nous ayons fait ensemble, et n'est-ce pas parce que j'ai été plus longtemps heureuse que je sens plus tristement la séparation...»
En décembre, Mme de Boufflers est toujours à Nancy; mais elle regrette Panpan et elle a la faiblesse de le lui dire. Elle s'efforce de le persuader de venir la rejoindre, et pour l'allécher elle lui promet la société de Mme de Brancas, de Mme Durival, de tous les amis qui lui sont le plus agréables. Mais Panpan a des accès de misanthropie, et toute idée de déplacement lui est insupportable. C'est donc d'assez méchante humeur qu'il reçoit les aimables propositions de son amie. Elle lui répond avec douceur:
«Nancy, 1erjanvier 1772.
«Vous ne me laissez pas même douter un instant, mon cher Veau, que mes sollicitations pour venir nous voir ne vous sont point agréables; et il me semble que vous tâchiez de nous ôter jusqu'au désir de vivre avec vous. Je suis quelquefois tentée de répondre comme cet Athénien: «Je me réjouis en pensant que Lunéville vous fournit des amis que vous aimez et qui vous aiment plus que Mme de Brancas, Mme Durival et moi.»
«C'est un M. Belpré qui a eu l'audace de dire qu'il croyait avoir entendu dire dans votre charmante société que vous viendriez après les Rois. Comment voulez-vous que je vous sauve les cruelles persécutions de Fléville,moi qui depuis plus d'un mois n'y ai pas mis le pied. Vous ne vous contentez pas de nous affliger au présent, vous menacez encore de plus grands malheurs à l'avenir. Je crois que j'aimerais mieux être traitée comme Mme de Lenoncourt, qui dit que vous lui avez fait une scène, parce qu'elle ne vous avait pas pressé de revenir. Au moins cela marque-t-il qu'on ne prend pas les sollicitations de l'amitié pour des importunités.
«Ne soyez pas inquiet de moi, mon bon Veau, j'ai pris la robe d'hiver le matin, et je ne sors pas.
«Je ne gagne point, mais j'ai de l'argent à votre service, parce que j'en ai touché, et que cela ne vous engage pas.»
Ces offres d'argent sont incessantes dans les lettres de Mme de Boufflers; elles étaient d'autant plus méritoires qu'elle était elle-même moins fortunée. Comme tous les gens de cette époque, elle avait le mépris de l'argent; dès qu'elle en avait, elle le dépensait sans compter et en faisait des libéralités aux amis dans le besoin.
Ce n'est pas seulement la marquise que néglige l'ingrat Panpan, il paraît oublier également Mme Durival, et son tort est d'autant plus grand qu'elle vient d'éprouver un grand chagrin. Mme de Boufflers lui reproche sa négligence en termes d'une rare délicatesse:
«Nancy, 15 janvier.
«Bonjour, cher Veau. J'ai reçu avant-hier l'almanach et M. Benoit. J'attends une occasion pour vous renvoyer le dernier qui m'a fort amusée.
«Il n'est plus question de maladie ici et la gelée a sûrement purifié l'air.
«Permettez-moi, mon cher Veau, de vous faire observer que vous négligez trop notre Durival. Quoiqu'elle soit bien sûre de vous et qu'elle ne se plaigne pas, je suis sûre que l'apparence seule de votre oubli lui fait de la peine, au moins si j'en juge d'après mon cœur. Ne me mettez pas à cette épreuve, mon bon Veau, j'ai besoin non seulement que vous m'aimiez, mais que vous me le disiez, parce que vous le dites fort bien, etc., etc.»
Certes la marquise est une correspondante fidèle, cependant Panpan, qui est fort exigeant, se plaint d'être abandonné. Elle lui répond doucement et se défend de l'oublier:
«10 février.
«Je vous assure, mon tendre Veau, que je n'ai pas encore passé trois jours sans vous écrire, bien à la hâte, à la vérité, ne disant rien de ce que je voulais dire, en commençant et étranglant le peu de mots inutiles que je dis. Telles sont ce que vous appelez poliment mes lettres.
«La dernière a dû vous être remise mercredi par un M. Louis, fils de Mme Philips, auquel on a donné douzesols et qui a dit que vous l'auriez à six heures du soir. Je vous parlais du désir que Mme Durival a de vous voir, parce qu'elle m'avait priée de vous le dire comme de moi, pour ne pas vous gêner. Elle a déjà envoyé deux fois savoir votre réponse.
«Elle est bien touchante par sa douleur et par son courage. J'aimerais Mlle de Juvincourt de sa conduite avec elle, quand elle n'aurait pas d'autre mérite.»
En 1772, Mme de Boufflers passe l'hiver à Nancy avec sa fille. Elle voit beaucoup de monde, reçoit ses amis et donne à souper fréquemment; mais si elle réside officiellement dans la capitale de la Lorraine, elle va fréquemment à Fléville voir la duchesse de Brancas, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, etc. Panpan fait très souvent partie de ces aimables réunions. Quand il part pour retourner à Lunéville, c'est une désolation générale.
Le 6 mars, Mme de Boufflers lui écrit:
«Nancy, 6 mars.
«Vous auriez dû rester, mon cher Veau, ne fût-ce que pour être témoin des cris que la duchesse a faits sur votre départ. Pour moi qui ne criais pas, j'étais, sans mon Veau, comme ce perruquier de Paris qui disait à M. de Craon:Monsieur, avec cette perruque, vous avez l'air de ces gens qui sont tout seuls au monde. Voilà ce qui m'arrive toujours quand vous me quittez.
«J'ai persisté à ne pas augmenter la table de dix couverts, et cela était d'autant plus à propos que nousn'étions que neuf, le baron de Lu... et l'abbé, ainsi que Mme de Lenoncourt ayant manqué. Le dîner était excellent, on a beaucoup mangé et gaiement. La duchesse a dit qu'elle voulait faire une satire contre vous.
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Maman est on ne peut plus touchée de l'état de Mme Marcel, et elle voudrait bien que la part qu'elle y prend pût lui donner quelques moments de consolation. Maman voudrait bien qu'elle se mît au lait pour toute nourriture.
«Dis-lui aussi un mot de ma part, mon cher Veau.
«Maman a trouvé hier Mme de Lenoncourt fort inquiète de son état et du genre de sa maladie.
«Adieu, Panpan, je vous embrasse.»
On voit que Panpan, assez peu sociable d'ordinaire, s'est laissé prendre aux flatteuses avances de la duchesse de Brancas, et qu'il vient assez fréquemment faire des séjours à Fléville; il est même si intimement lié avec la châtelaine qu'il la reçoit de temps à autre dans sa petite maison de Lunéville.
Un jour il lui adresse une invitation pressante, mais la duchesse lui répond qu'elle ne viendra pas, s'il ne lui donne un écu pour ses pauvres.
Le galant lecteur riposte aussitôt en envoyant l'écu demandé accompagné de ce madrigal:
Rien qu'un écu pour vous avoir!Ce n'est pas trop, madame la duchesse!Je me hâte de me pourvoir:Je crains qu'il ne s'y trouve presse.Je ne veux pas vraiment manquer un tel hasard;Car, si de Lenoncourt on me tient la promesse,Par-dessus ce marché d'une nouvelle espèce,Avec le Cerutti, j'aurai l'ami Guénard.Pour jouir d'une telle aubaineJe ne dois point marquer de jour certainDe tous les jours de la semaineLe meilleur est le plus prochain.
Rien qu'un écu pour vous avoir!Ce n'est pas trop, madame la duchesse!Je me hâte de me pourvoir:Je crains qu'il ne s'y trouve presse.Je ne veux pas vraiment manquer un tel hasard;Car, si de Lenoncourt on me tient la promesse,Par-dessus ce marché d'une nouvelle espèce,Avec le Cerutti, j'aurai l'ami Guénard.Pour jouir d'une telle aubaineJe ne dois point marquer de jour certainDe tous les jours de la semaineLe meilleur est le plus prochain.
Rien qu'un écu pour vous avoir!
Ce n'est pas trop, madame la duchesse!
Je me hâte de me pourvoir:
Je crains qu'il ne s'y trouve presse.
Je ne veux pas vraiment manquer un tel hasard;
Car, si de Lenoncourt on me tient la promesse,
Par-dessus ce marché d'une nouvelle espèce,
Avec le Cerutti, j'aurai l'ami Guénard.
Pour jouir d'une telle aubaine
Je ne dois point marquer de jour certain
De tous les jours de la semaine
Le meilleur est le plus prochain.
Fidèle à sa promesse, la duchesse vient dîner chez Panpan qui, usant de ses droits de maître de maison, lui offre la main pour la mener dans la salle du festin. En même temps il la régale de ce quatrain:
Pour la conduire à table, en vain chacun s'empresse;Cet honneur m'appartient en cet heureux instant,Elle est à moi madame la duchesseJe l'ai payée, un bel écu comptant.
Pour la conduire à table, en vain chacun s'empresse;Cet honneur m'appartient en cet heureux instant,Elle est à moi madame la duchesseJe l'ai payée, un bel écu comptant.
Pour la conduire à table, en vain chacun s'empresse;
Cet honneur m'appartient en cet heureux instant,
Elle est à moi madame la duchesse
Je l'ai payée, un bel écu comptant.
Dans son manuscrit, le galant mais irrévérencieux Panpan ajoute ce vers, dont il ne pense certes pas un mot:
Pour la conduire ailleurs j'en paierais plus de cent[91].
Bien qu'ils habitent à peu de distance l'un de l'autre et qu'ils se voient fréquemment, Mme de Boufflers et Panpan continuent à entretenir une correspondance très active; pas un incident de sa vie, si petit soit-il, pas une pensée que la marquise n'éprouve le besoin de confier à son Veau. Elle lui écrit en avril 1772:
«Nancy.
«Je suis touchée de l'état de Marianne pour vous et pour elle. Vous ne me dites pas combien il y a qu'elle est dans cet état.
«Je suis assez en argent pour vous en prêter quand vous voudrez.
«Vous ne me dites pas ce qui a empêché de jouer la pièce de Palissot[92].
«M. de Cerutti a perdu nos bouts rimés et je ne sais pas un mot des miens.
«Mme Durival vint l'autre jour en femme et le lendemain elle vint en homme; sur quoi je lui envoyai ce couplet
Sur l'air:Du haut en bas.Pour Durival,Je ne ferai plus de poèmePour Durival,Car hier elle eut un rival.D'ailleurs par un malheur extrême,Quand je veux chanter ce que j'aime,Je chante mal.
Sur l'air:Du haut en bas.
Sur l'air:Du haut en bas.
Pour Durival,Je ne ferai plus de poèmePour Durival,Car hier elle eut un rival.D'ailleurs par un malheur extrême,Quand je veux chanter ce que j'aime,Je chante mal.
Pour Durival,
Je ne ferai plus de poème
Pour Durival,
Car hier elle eut un rival.
D'ailleurs par un malheur extrême,
Quand je veux chanter ce que j'aime,
Je chante mal.
«M. Cerutti dit qu'il a changé un des vers qui disait en parlant de vous
Et du bien que l'on fait, il jouit le premier.
et qu'il a mis:
De tout le mal qu'on dit, il jouit le premier.
«Je vivrai et mourrai en Lorraine, mon cher Veau. J'aime mieux mes amis que mes robes, et quand je n'aurai point d'habit pour voir les premiers, ils me souffriront en veste.»
Mme de Boisgelin ajoute en marge de la lettre:
«Bonjour, le Veau, tu ne me dis jamais un mot; mais, quoique je ne t'aime plus, je prends part à ton chagrin.»
Quand Panpan a regagné son ermitage de Lunéville, on ne peut plus l'en arracher; quand il parle de revenir, c'est d'une façon si vague, si peu précise que Mme de Boufflers s'en chagrine et le lui reproche tendrement:
«Nancy, avril.
«En vous relisant, mon bon Veau, je trouve que je me suis réjouie et que je vous ai remercié à trop bon marché, même pour rien du tout. Je savais déjà que vous viendriez un jour, et comme en faisant semblant de me dire quelque chose, vous ne me dites pasquand, c'est toutcomme si vous ne disiez rien. Seulement vous me donnez le droit de vous demander cequand, qui est le mot important.
«On dit que nous n'aurons Henri que pour la semaine de la Passion; cela ne me plaît guère,(De la main de Mme de Boisgelin.)mais si cela me procure le plaisir de voir mon Veau une heure plus tôt, je le préfererai à Clairval.
(Mme de Boisgelin écrit de son chef:)
«Bonjour, Veau; je t'avertis que tu m'ennuies encore plus de loin que de près. La Biche dit qu'elle te grondera si tu ne viens pas bientôt.
(De la main de Mme de Boufflers.)
«Tu crois donc qu'on fait du cochon secrétaire ce qu'on veut? c'est là chose impossible[93].»
Puis survient une discussion très grave, la première peut-être entre Mme de Boufflers et son vieil ami; elle se termine par un raccommodement, mais la marquise en garde un sentiment de tristesse et elle ne le peut cacher.
«Nancy, lundi 24 mai.
«Ce mot éteint toute ma colère, mais mon chagrin ne diminuera jamais, et toutes vos raisons me paraissent si mauvaises qu'il faut bien de la patience pour les écouter; au moins permettez-moi de croire que celles qui me regardent sont de la dernière fausseté. Les autres ont été cent fois réfutées.
«Les Ang. disent qu'elles iront vendredi 28 dîner chez vous. Elles seront en tout six, hommes et femmes. Je ne sais si Mme Durival voudra en être. Je vais le lui proposer. Je porterai du saumon et un plat de gibier.
«Croyez donc que j'ai dit à M. de Beauvau tout ce qui convenait. Je voudrais bien me dire aussi d'être comme vous voudriez que je fusse; mais j'ai un poids sur le cœur qui s'y oppose.
«Adieu, mon Veau; je dirais comme M. de Chimay si j'étais dévote:Je vais demander à Dieu qu'il me fasse la grâce de ne plus t'aimer.»
En juillet 1772, Mme de Boufflers eut la douleur de perdre sa mère, la princesse douairière de Craon.
Déjà depuis quelque temps la santé de la princesse, qui jusqu'alors s'était maintenue excellente, donnait quelques inquiétudes. Son petit-fils le chevalier de Boufflers vint la voir au mois de juin, il la trouva assez souffrante et il écrivit à son oncle de Beauvau, qui était à ce moment à Chanteloup, pour le prévenir de l'état de sa mère. Bien que le chevalier ne renonce pas au style plaisant qui lui est familier, on sent qu'il n'est pas sans éprouver d'assez vives inquiétudes:
«Juin.
«J'ai été il y a deux jours à Craon, j'ai trouvé ma grand-mère absolument comme je l'avais laissée pour le visage et pour la tête, mais elle souffrait horriblement d'une colique d'estomac; elle m'a fait appeler enparticulier pour m'ordonner de vous faire part de son état, de vous dire que, quoi qu'elle crût son tempérament assez fort, cependant un accès de colique pouvait l'emporter d'un moment à l'autre, qu'elle voudrait avoir la consolation de vous voir encore avant votre quartier, qu'elle vous priait de venir faire dans Craon tous les arrangements que vous jugeriez convenable, que c'était vos affaires plus que les siennes, etc. Je lui ai récité le plus beau chapitre de mon traité des consolations et cela s'est terminé par une petite contestation au sujet de beaucoup de treillage que j'avais fait faire à Craon pour mes jardins de la Malgrange; je voulais le payer, elle n'a pas voulu le souffrir, et je me suis soumis comme un héros chrétien et comme un enfant respectueux.
«Agréez tous mes hommages, mon cher oncle, et daignez les présenter à mesdames vos épouse, fille et sœur; ayez aussi la bonté de ne pas m'oublier auprès de tout Chanteloup.»
La princesse de Craon n'avait que trop raison de désirer revoir son fils; ses jours étaient comptés. Le prince, sensible aux instances dont son neveu s'était fait l'interprète, se préparait à quitter Chanteloup pour aller voir sa mère, lorsqu'il apprit qu'elle était dangereusement malade. Il partit sur-le-champ, mais la maladie fit des progrès si rapides qu'il eut la douleur de ne pouvoir assister aux derniers moments de la princesse.
Elle s'éteignit le 12 juillet 1772, âgée de quatre-vingt-six ans, après avoir scrupuleusement remplitous les devoirs de la religion; elle n'avait auprès d'elle que son fils le chevalier de Beauvau et sa fille Mme de Bassompierre.
Son extrait mortuaire édifiera le lecteur, mieux que nous ne pourrions le faire, sur sa fin et les sentiments dans lesquels elle mourut, au dire de ses contemporains[94].
La princesse fut ensevelie auprès de son mari, quidepuis dix-huit ans déjà reposait dans la modeste petite église d'Haroué[95].
On raconte qu'à son lit de mort, la vieille princesse fit venir un jeune paysan du village nommé Voinot[96], auquel elle avait toujours témoigné beaucoup d'intérêt et qui, aux yeux de tous, passait pour un fils naturel du chevalier de Beauvau. Après lui avoir donné les meilleurs conseils, elle termina son allocution par ces mots: «Voinot, tu seras curé d'Haroué.» C'est ce qui arriva en effet; le jeune paysan embrassa la profession ecclésiastique et il passa sa vie curé d'Haroué, où il ne mourut qu'en 1854.
Un mois après la mort de Mme de Craon, son fils le chevalier, celui que nous venons de voir assister aux derniers moments de sa mère et qui avait si fâcheusement mis à mal Mlle Alliot et tant d'autres vraisemblablement, se décidait à faire une fin; il épousait discrètement à Paris une veuve appelée Mme Bonnet; à partir de ce jour il prit le titre de prince de Craon.