CHAPITRE XIV1775-1776

CHAPITRE XIV1775-1776Correspondance du chevalier de Boufflers avec Mme de Boisgelin.

Correspondance du chevalier de Boufflers avec Mme de Boisgelin.

A partir de l'année 1775 le chevalier de Boufflers entretient avec sa sœur, Mme de Boisgelin, une correspondance des plus suivies. Nous possédons un assez grand nombre de lettres du chevalier, malheureusement nous n'avons pas pu retrouver les réponses de Mme de Boisgelin. Nous le regrettons d'autant plus que, s'il faut en croire son correspondant, c'étaient des chefs-d'œuvre d'esprit et de finesse.

Si les lettres du chevalier ne se rapportent pas directement à notre récit, elles s'y rattachent cependant par bien des points, et puis elles sont si légères, si spirituelles, d'un tour si vif et si particulier, elles donnent si bien l'idée du personnage, qu'il serait dommage de ne pas les faire connaître[112]. On a dit: «Le style c'est l'homme.» Rien n'est plus vrai en ce qui concerne Boufflers. Quand on lit ses lettres, on le connaît. Le mot plaisant se trouve sous sa plume, irrésistiblement.

Son style est le fidèle reflet de son inaltérable gaîté et de toute l'originalité de son esprit.

Le mariage de Mme de Boisgelin n'avait pas mieux tourné que la grande majorité des unions de l'époque; soit par incompatibilité d'humeur, soit pour toute autre cause, le ménage s'était vite désuni; d'assez graves soucis d'argent étaient venus contribuer encore à troubler la paix intérieure, et les époux vivaient dans des termes au moins indifférents. Pendant que M. de Boisgelin résidait la plus grande partie de l'année à Rennes ou dans sa terre de la Bretesche, la comtesse demeurait, soit en Lorraine auprès de sa mère, soit à Paris chez sa tante Mirepoix, qui lui était tendrement attachée et lui offrait une fastueuse hospitalité dans son magnifique hôtel de la rue d'Artois. Elle y voyait la meilleure société de Paris et tout ce que l'ancienne et la nouvelle Cour comptaient de plus illustre et de plus brillant.

Boufflers aimait beaucoup sa sœur, et elle a été certainement un des grands attachements de sa vie. Il lui écrivait sans cesse et souvent lui adressait des vers assez gaillards; mais on sait que le chevalier n'était pas très réservé, et que, même avec sa mère et sa sœur, il avait souvent un langage des plus risqués.

En 1774, il lui envoyait en riant cette pièce:

Vivons en famille,C'est le plaisir le plus douxDe tous.Nous serons, ma fille,Heureux sans sortir de chez nous.Les honnêtes gensDes premiers tempsAvaient de plus douces mœurs,Et sans chercher ailleurs,Ils offraient à leurs sœursLeurs cœurs.Sur ce point-là nos aïeuxN'étaient pas scrupuleux.Nous pourrions faire,Ma chère,Aussi bien qu'euxNos neveux[113].

Vivons en famille,C'est le plaisir le plus douxDe tous.Nous serons, ma fille,Heureux sans sortir de chez nous.Les honnêtes gensDes premiers tempsAvaient de plus douces mœurs,Et sans chercher ailleurs,Ils offraient à leurs sœursLeurs cœurs.Sur ce point-là nos aïeuxN'étaient pas scrupuleux.Nous pourrions faire,Ma chère,Aussi bien qu'euxNos neveux[113].

Vivons en famille,

C'est le plaisir le plus doux

De tous.

Nous serons, ma fille,

Heureux sans sortir de chez nous.

Les honnêtes gens

Des premiers temps

Avaient de plus douces mœurs,

Et sans chercher ailleurs,

Ils offraient à leurs sœurs

Leurs cœurs.

Sur ce point-là nos aïeux

N'étaient pas scrupuleux.

Nous pourrions faire,

Ma chère,

Aussi bien qu'eux

Nos neveux[113].

Jamais le chevalier ne traversait Paris sans venir voir Mme de Boisgelin; il lui arrivait même souvent de descendre chez sa tante de Mirepoix, où des appartements lui étaient également réservés. Naturellement, quand il était loin de la capitale, c'est sa sœur qu'il chargeait de ses commissions, et nous le verrons sans cesse, dans leur correspondance, recourir aux bons offices de l'aimable femme.

Les lettres que nous citons dans ce chapitre n'ont pas de lien entre elles, elles sont écrites au gré des circonstances, sous le coup des événements, importants ou futiles, mais l'auteur s'y montre au naturel, sans apprêt aucun, et c'est ce qui en fait le charme.

La première est de 1775, un peu avant le sacre de Louis XVI. Boufflers est à Montmirail avec son régiment et il s'y ennuie fort.

«Lundi.

«J'irai sûrement à Roissy, ma chère enfant; et je me réjouis de t'y voir comme si tu étais la plus grande femme de ton siècle. Je demande au comte Esterhazy une petite commission pour le maréchal de Biron qui me fasse rester un jour ou deux à Paris, car je ne suis point du tout gâté par les délices de Montmirail.

«Dis à Mme la maréchale[114]que je connais ici un petit chien charmant, peut-être encore plus délicat que la sienne, qui a eu la patte cassée il y a deux mois, et qui est complètement remis, et dis-lui que moi qui n'ai pas les grâces de son petit chien, je me casserai la patte la première fois que je la verrai, afin de rester auprès d'elle.

«J'ai ici plus à faire que je ne comptais, car il faut que je fasse huit ou dix lieues par jour, ce qui m'amuse assez, mais il faut que j'écrive par jour huit ou dix lettres, ce qui m'ennuie fort.

«Adieu, ma Boisgelin, on dit que nous allons au sacre. Je sacrerai plus que personne si je ne t'y vois pas[115].»

Mme de Boisgelin, à la suite d'une légère querelle avec son frère, étant restée quelque temps sans lui écrire, le chevalier, qui a bon caractère et déteste lesbouderies, reprend la plume le premier; il est vrai qu'il a besoin d'un habit de noce, et qu'il charge sa sœur de le lui procurer.

«Mercredi.

«Tu dis sûrement du mal de moi, mais tu n'en penses pas, et moi j'en penserais de toi que je n'en dirais pas. Je renferme mes griefs dans mon cœur vraiment royal.

«Je partirai d'ici sans avoir reçu une lettre de toi, mais point sans t'avoir écrit, quoique je dusse peut-être t'attendre. Pourquoi te traiterais-je comme une femme, tandis que tu n'es qu'une sœur; il n'y a entre nous que la différence d'âge, et de ce côté-là je paie assez cher le respect que tu devrais me porter.

«Je reviendrai à Paris le 29, attends-moi avec terreur, et en attendant ingénie-toi pour me trouver un bel habit, afin qu'à la noce de Pauline je ne brille point à mes dépens. J'ai trop bien lu mon Évangile pour me présenter au festin sans la robe nuptiale; j'ai tout ce qu'il faut pour une noce, excepté un habit. Parle à ce sujet-là à ton mari Boisgelin ou Flammarens: le premier en avait autrefois qui m'allaient fort bien, mais comme depuis quelques années, son petit machinal n'a point autant gagné que le mien, il faudra peut-être recourir ailleurs. N'y a-t-il pas de marchands qui pour un ou deux louis se chargent de métamorphoser un gueux en grand seigneur? Informe-toi de cela au loup qui sait tout, excepté son rudiment. Enfin arrange-toi comme tu voudras, je veux être beau à bon marché.

«Adieu, je t'aimerais s'il n'y avait point de lâcheté à te pardonner ton silence.

«Mille hommages à ta mère de Mirepoix et à celle de Rochefort.»

Mme de Boisgelin n'est pas toujours d'humeur accommodante, et chez elle le ressentiment dure longtemps. Elle répond au chevalier mais sur un ton si agressif qu'un instant il est sur le point de s'en irriter. Heureusement il a trop d'esprit pour se fâcher, il se borne à écrire pacifiquement:

«Samedi.

«En vérité, mon enfant, j'ai commencé par être fâché contre toi et j'ai fini par te plaindre, car il n'y a que la fièvre qui a pu te dicter la lettre que tu m'as écrite. A force de la relire, j'ai trouvé qu'il fallait que tu m'aimasses bien pour me dire autant d'injures et je me suis laissé aller à t'aimer comme auparavant...

«Adieu, méchant garnement, écris-moi d'ici à quelques jours, parce que tu as à réparer.»

La paix se conclut naturellement, et une correspondance plus paisible reprend entre le frère et la sœur. Le chevalier est ravi des lettres qu'il reçoit, ravi également du portrait que Mme de Boisgelin lui envoie.

«Fontainebleau.

«J'avais bien raison d'être aussi impatient d'avoir de tes lettres, chère enfant; je défie Mme de Sévignéet Biblis d'en écrire de plus charmantes, et je défie toute autre chose que toi de me faire plus de plaisir. Je les lis, je les relis, et ce qu'il y a de plus charmant, je les crois. Tout m'en plaît jusqu'à une petite obscurité que tu m'éclairciras à mon arrivée, mais qui, en attendant, me fera faire de bien bons rêves.

«Et tu dis qu'en te voyant on m'a encore désiré; je n'en crois rien, et j'en juge par moi, qui m'oublie toujours auprès de toi. En vérité on aurait grand tort: je ne suis que ta partie animale, et tu es ma partie spirituelle. Je sens bien souvent mon infériorité et j'en jouis toujours.

«Je suis fâché que ton portrait soit si joli, ma chère enfant; qu'il te ressemble en laid s'il veut, pourvu qu'il te ressemble parfaitement; mais je veux le grand et le petit; l'un sera dans ma chambre et l'autre dans ma poche. Tous deux seront regardés à chaque instant et tous deux me diront que tu m'aimes.

«Je m'ennuie à mourir, mon cœur. On croit que l'ennui est une maladie lente, je commence à trouver que c'est presque une douleur vive. Tes lettres sont un calmant et ta présence sera le remède.

«Mon Dieu, mon cher amour, il me semble que si j'avais eu un tête-à-tête de trois heures avec toi, il en serait résulté plus de 50 louis par mois. Je trouve que c'est bien peu, à moins qu'on n'habille tes gens, qu'on ne nourrisse tes chevaux, et qu'on ne paie tes voyages. Au reste, je ne dois pas me plaindre d'un arrangement qui te fera peut-être recourir à moi.

«Adieu, mon cher amour, je serai au plus tard pour le grand souper de la sainte Catherine, à côté de tout ce que j'aime.

«Mille adulations à Mme de Mirepoix et mille exagérations à Mme de Cambis.»

Ce tête-à-tête de trois heures qui, à la plaisante indignation de Boufflers, n'avait valu que 50 louis par mois à Mme de Boisgelin, était un tête-à-tête avec son mari! Comme les époux vivaient de plus en plus séparés, la comtesse exigeait une pension qui lui permît de faire figure dans le monde, mais les ressources pécuniaires de M. de Boisgelin étaient précaires, et par nécessité il devait se montrer fort parcimonieux.

Le chevalier, se trouvant de passage à Paris, profite de son séjour pour aller rendre visite aux parents et aux amis qui résident dans les environs de la capitale. Il va au Val, chez son oncle de Beauvau, à Sainte-Assise chez Mme de Montesson, à Montmorency chez la maréchale de Luxembourg, à Saint-Ouen chez M. de Nivernais; c'est de là qu'il écrit à sa sœur:

«Saint-Ouen, dimanche.

«J'espérais te voir demain, chère enfant, et puis je l'espérais pour après-demain; je n'espère plus que pour mercredi, car il est de toute nécessité que je passe par Sainte-Assise, d'où Mme la maréchale de Luxembourg revient jeudi, et sans cela je ne la verrai pas de longtemps.

«On me dit tant et tant que tu es aimable, et que tu m'aimes, que je finis par croire l'un et l'autre, et par t'aimer de deux manières, l'une par goût et l'autre par reconnaissance. Je me réjouis de t'embrasser comme si je revenais d'un voyage d'outre-mer. Il me semble que j'ai à te dire tout ce que je ne t'ai pas écrit, et je sens d'avance tout le plaisir que j'aurai à réparer mes torts. Le maître de la maison, son aumônier, l'abbé de Bonneval, et en général tout ce qui l'entoure, parlent de toi avec enthousiasme et veulent que je te parle d'eux. Il m'est impossible de me trouver étranger dans une maison aussi pleine de toi; aussi y suis-je comme chez moi pour la liberté et un peu mieux pour la commodité.

«Adieu, ton chat te fait bien des compliments; il est, comme moi, bien traité à cause de toi.»

Un jour, Mme de Boisgelin pendant son service à Versailles, est prise d'une rage de dents folle et, par suite, d'une fluxion qui la défigure absolument. Le chevalier lui écrit gaiement:

«Jeudi, 24 octobre.

«Je voudrais voir cette grosse joue-là, mon cher cœur, et je suis tenté de demander à M. de Monaco un cabriolet pour aller en poste à Versailles, mais je pense qu'il y a tout à parier que je n'y retrouverais ni toi ni ta joue. Ce qui me console de ta laideur, c'est qu'elle ne te fait pas souffrir.

«Tu dis que tu es bête comme un cochon; il est vrai que c'est dans une lettre charmante; ainsi vois comme on peut se fier à toi.

«Le prince italien a toujours un peu de goutte, mais cela ne l'empêche pas d'être très gai et très aimable. J'ai un vrai regret à le quitter demain, mais encore faut-il voir ma princesse italienne, tout enfluxionnée qu'elle est. Adieu, ma fille, je te baise comme un enragé.»

Les prévisions de Boufflers ne se réalisèrent pas; sa sœur, loin d'être guérie, eut un abcès qu'il fallut ouvrir, enfin elle éprouva de grandes souffrances. Dès qu'il apprend ses maux, il s'empresse de lui envoyer de fraternelles consolations. En même temps il lui raconte la visite qu'il vient de faire à une de ses tantes, Mme de Torcy:

«Verneuil, ce 4 ou 5.

«Je ne suis pas encore remis de tout ce que tu as souffert, chère enfant, et je crains bien que ton courage ne soit encore exercé, parce qu'il est presque impossible que tu n'aies pas des douleurs aiguës et une grosse fluxion. Mais je veux me distraire de ces inquiétudes-là pour ne voir que le beau côté de la chose et admirer tes belles dents et ta grande âme.

«Souviens-toi des excuses que je t'ai prié de faire à tous les gens chez qui j'aurais pu ou dû souper d'ici à mon retour. Il m'était impossible de refuser cette marque d'attention-là à Mme de Torcy; elle était malade et désirait me voir! Pour éviter l'air intéressé d'unhéritier, je ne suis arrivé que quand elle a été hors de danger et elle me paraît infiniment sensible à mes procédés. Au milieu de toute ma noblesse, je n'ai pas pu m'empêcher d'examiner curieusement la maison, les jardins et les meubles; tout cela a l'air un peu bourgeois, mais cela s'accorde assez avec mes inclinations et ma fortune, et je sens que si jamais je possédais tout ce qui est ici, j'en jouirais à merveille.

«Quoique ma tante vous connaisse peu, elle vous aime beaucoup et me charge de vous embrasser de sa part, mais il m'est bien difficile de vous embrasser pour une autre, parce que charité bien ordonnée commence par soi-même, et que celle-là, si je m'en croyais, serait toujours à recommencer.

«Adieu, moitié de moi-même, dis de ma part tout ce que tu sais dire de plus tendre à Madame la maréchale et ajoute que ce sont des brutalités en comparaison de ce que je pense.

«Baisez les yeux de ma mère s'ils vont bien, et s'ils vont mal baisez-les encore plus.»

Les indispositions de Mme de Boisgelin n'étaient pas toujours d'aussi peu d'importance. Une fois elle fut prise d'une crise cardiaque assez grave, et son état causa assez d'inquiétudes pour que Boufflers crût devoir rassurer sa mère:

«Ce 11.

«Votre grande fille se rétablit de jour en jour, mais je crains que la cause du mal ne reste après la guérison,car elle a toujours des palpitations de cœur à chaque mouvement qu'elle fait. Il me semble que vous aviez autrefois quelque remède ou secret pour cela, que vous feriez bien de lui envoyer.

«Pour moi, je suis honteux de ma graisse; cela a trop l'air de vouloir se distinguer de sa mère et de sa sœur; j'espère, malgré cela, vous voir le mois prochain et je souhaite que cela vous fasse le même plaisir qu'à moi, mais cela ne serait pas dans l'ordre; il faut vous rendre et me faire justice.

«Vos petites chansons sont aussi jolies que leurs sœurs, elles ont l'air un peu grêle sur le papier; elles ressemblent à leur auteur qui a toujours eu tant d'esprit et si peu de corps; on en peut dire autant de M. de Nivernais, dont on ne vous aura point laissé ignorer les réponses.

«Adieu, chère mère, je me réjouis de ce que je vous verrai dans un mois et je m'afflige de ce que dans deux mois je ne vous verrai plus.»

Quelquefois le chevalier n'a pas le temps de tenir la plume et il a recours à une main étrangère, mais sa prose n'en est pas moins originale et vive.

«Bonjour, ma fille, je te chéris de toute mon âme.

(De la main d'un secrétaire.)

«Je n'ai que le temps, pendant que je mets mes bottes, de prier ma chère sœur de chercher l'adresse de M. Perrein, avocat aux Conseils, et d'y envoyer sur-le-champ pour le prier de lever à l'instant l'arrêt qui m'accordela haute justice sur la Malgrange, et de me le faire parvenir sans aucun délai, parce que la chose est de la plus grande importance.

(De la main du chevalier.)

«Je t'écris par mon secrétaire,Je t'embrasse par procureur.Ce que par moi je fais, ma chère,C'est de t'aimer de tout mon cœur.»

«Je t'écris par mon secrétaire,Je t'embrasse par procureur.Ce que par moi je fais, ma chère,C'est de t'aimer de tout mon cœur.»

«Je t'écris par mon secrétaire,

Je t'embrasse par procureur.

Ce que par moi je fais, ma chère,

C'est de t'aimer de tout mon cœur.»

A l'automne de 1776, le chevalier se rendit en Lorraine pour voir sa mère et en même temps s'occuper de ses intérêts. A peine arrivé, il écrit à Mme de Boisgelin:

«Lunéville, ce jeudi.

«Enfin, après beaucoup de traverses essuyées sur les grands chemins, me voici dans la maison maternelle, où j'ai été reçu comme un bon fils par une bonne mère. Elle se porte bien, mais elle est inquiète de sa fille et de sa sœur; moi, je n'ai pas d'inquiétude, mais je suis bien empressé d'avoir des nouvelles; nous les voudrions exactes et détaillées; ce sont deux conditions embarrassantes pour vous qui êtes bornée aux parties sublimes; il n'est question à Nancy et à Lunéville que d'une lettre aussi grande, aussi légère et aussi charmante que vous. J'ai dit que vous étiez à ce sujet-là de l'avis de vos lecteurs et que je vous en avais entendu parler avec beaucoup d'éloges; au reste que vous vous êtes fait en province une réputation qui étonnerait tout Paris. Moi, je ne suis étonnéque de ce qu'elle n'est pas plus grande et plus générale.

«Adieu, vous savez si je vous aime. Mettez-moi aux pieds de Mme la maréchale et dites-lui que le moyen le plus sûr qu'elle ait de me faire sa cour est de se bien porter.»

Mais le chevalier n'est pas homme à rester longtemps en place; et puis ne doit-il pas profiter de son séjour pour surveiller ses intérêts, visiter ses abbayes, voir sa famille et ses amis. Il se met donc à courir le pays dans une jolie petite vinaigrette où il se trouve fort à son aise, même pour y passer la nuit. Partout il est accueilli à merveille, car partout il apporte la gaieté, la joie et le contentement. En route, il trouve encore le temps de tracer à sa sœur quelques lignes de souvenir et d'affection:

«Ce jeudi 3.

«Je me porte bien, ma bonne grande fille, et les deux nuits que j'ai passées sur les chemins dans la jolie petite vinaigrette que tu as honorée de ta présence ne m'ont pas fait plus de mal que si c'eût été dans mon lit.

«J'ai été reçu ici comme un petit Dieu. Veuille le grand Dieu que cela se soutienne. J'ai vu mon frère Philips avant tout; sa femme est accouchée hier au soir, je la verrai demain[116].

«Adieu, embrasse bien tendrement notre pauvre tante et ne manque pas, non seulement de m'écrire, mais même de m'avoir écrit de ses nouvelles.

«Adieu, je te baise un peu fort.»

Enfin, après bien des pérégrinations, bien des déplacements, Boufflers va s'installer dans son domaine de la Malgrange, et c'est de là qu'il écrit encore à Mme de Boisgelin:

«Ce 6 octobre.

«... Je suis triste, j'ai appris hier au soir en arrivant que le pauvre la Jeunesse s'était cassé la jambe d'une chute de cheval; elle est remise, mais il en a pour six semaines, encore ne sera-t-il sûr que dans ce temps-là s'il sera estropié ou non. J'ai été le voir ce matin; il est à Parville, chez sa femme, dans une petite maison fort propre; sa chambre était bien balayée, et bien arrangée, son lit bien fait, ses draps bien blancs; cela m'a un peu raccommodé avec la pauvreté, que je croyais toujours dégoûtante. Il me semble que rien n'empêche d'être heureux dans une maison de paysan, il suffit d'y avoir ce qu'on aime.

«Je ne me porte plus si bien depuis ton départ; si tu avais emporté ma santé, je ne me plaindrais pas. J'ai des maux de tête, des vapeurs et surtout j'aibesoin de revenir à Paris, car je m'ennuie comme un mort.

«Mille hommages à madame la maréchale. Si j'aimais Dieu autant que je l'aime, je serais une petite sainte Thérèse.

«Dis bien des choses au souverain de la Corniche. Tu sais que c'est le chemin d'Antibes à Gênes.»

De la Malgrange, le chevalier se rendait sans cesse à Nancy; il fréquentait la société, et entre temps, pour exercer ses talents, il s'amusait à peindre au pastel les plus jolies personnes de ses amies. Un jour il reproduit les traits de la comtesse d'Haussonville, et c'est la vieille marquise de Boufflers elle-même qui se charge de mettre une légende au portrait. Elle compose ce quatrain:

Le madrigal et la satireTrouveraient à la peindre un embarras égal;Il n'est pas plus aisé d'en direAssez de bien, qu'un peu de mal.

Le madrigal et la satireTrouveraient à la peindre un embarras égal;Il n'est pas plus aisé d'en direAssez de bien, qu'un peu de mal.

Le madrigal et la satire

Trouveraient à la peindre un embarras égal;

Il n'est pas plus aisé d'en dire

Assez de bien, qu'un peu de mal.

Ce n'était pas uniquement pour son plaisir que le chevalier prolongeait ainsi son séjour en Lorraine, mais aussi et surtout par raison d'économie. Ses ressources étaient fort limitées, ses dépenses considérables, et il se trouvait le plus souvent réduit aux expédients. Quand ses créanciers devenaient par trop menaçants, il prenait le grand parti, il allait faire une retraite à la Malgrange; il la prolongeait plus ou moins suivant ses nécessités pécuniaires. Lui-même plaisantait sur sa misère; ilécrivait à sa sœur en lui remboursant quelques louis qu'elle lui avait avancés:

«A Choisy.

«Fouillez dans la poche du vicomte, mon cher enfant, vous y trouverez vingt-huit louis dont vingt-cinq vous appartiennent, et prenez même les trois autres pour me les garder.

«Soyez sûre que si vous êtes jamais aussi riche qu'aimable, je vous emprunterai beaucoup et je ne vous rendrai rien.

«Ma mère vous mande de ne point oublier le contrôleur général. Elle va faire vos commissions et vous fait dire que Mlle Moutier est mieux et qu'elle fera votre domino.»

Boufflers ne faisait du reste nul mystère des motifs qui le retenaient si longtemps hors de la capitale:

«Ce 31 octobre.

«Il serait bien mal à ma grande sœur d'avoir oublié qu'elle commençait à m'aimer un peu à mon départ de Paris. Moi qui y retourne dans peu, je vais recommencer à l'aimer beaucoup.

«Je comptais revenir beaucoup plus tôt et, si je m'en étais cru, je ne serais pas même parti, mais l'année a été orageuse pour mes finances et je suis venu y mettre tout l'ordre qui peut entrer dans des coffres vides.

«Je crains bien, mon cher amour, que votre fortunene vous ait abandonnée et qu'il ne vous en reste que l'habitude du gros jeu. Je voudrais, ou que vous restassiez aussi heureuse que vous, ou que vous devinssiez aussi sage que moi. Mais nous raisonnerons mieux de cela quand je vous verrai, et surtout nous nous embrasserons mieux que je ne vous embrasse d'ici.

«Adieu, ma grande serpente. Si vous me répondez, mandez-moi pourquoi ma mère ne me répond pas et baisez-lui les pieds de ma part.»

Avant de revenir à Paris, Boufflers se rendit encore chez le vieil ami de sa mère, le prince de Bauffremont, à Scey-sur-Saône, où il fit un assez long séjour. Il annonce à sa sœur son prochain retour et la joie très grande qu'il éprouvera à la revoir:

«De Nancy.

«Mes lettres sont-elles enfin arrivées, ma chère enfant, et surtout n'y en a-t-il point trop, car je suis si porté à l'excès avec toi que j'ai peur même de te trop écrire.

«Pour mettre une fin à mes lettres, je prendrai bientôt le parti de t'aller trouver. J'avais cru d'abord que j'attendrais jusqu'à ta fête, mais il me semble qu'elle se recule tous les jours et j'espère que la vraie fête sera celle où nous nous reverrons. Si par hasard cette lettre-ci t'arrive à temps, réponds-moi à Scey-sur-Saône où je vais, pour me mander ta marche du mois prochain, parce que, indépendamment de l'intérêt que j'ai à nepas perdre un des moments que je puis te donner, c'est pour moi un plaisir de penser à toute heure où tu es, et ce que tu fais; mon imagination a besoin de s'arrêter à quelque chose et de savoir où te prendre.

«Adieu, ma chère enfant, tu ne seras jamais et tu n'as jamais été aussi bien aimée que par moi. Je me réjouis de te le dire dans quelque temps mille fois mieux que je ne puis te l'écrire.»


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