CHAPITRE XV1775-1778Difficulté de retrouver l'acte de naissance du chevalier de Boufflers.—Épidémie d'influenza à Paris.—Le remède de Tressan.—Mme de Mirepoix se casse la jambe.—Mme de Boufflers loue la Malgrange à son fils.—Le chevalier sous-loue un pavillon à M. de Bauffremont.—Le prince de Beauvau à Plombières.—Son séjour à Ferney.—Voltaire à Paris.—Sa mort.
Difficulté de retrouver l'acte de naissance du chevalier de Boufflers.—Épidémie d'influenza à Paris.—Le remède de Tressan.—Mme de Mirepoix se casse la jambe.—Mme de Boufflers loue la Malgrange à son fils.—Le chevalier sous-loue un pavillon à M. de Bauffremont.—Le prince de Beauvau à Plombières.—Son séjour à Ferney.—Voltaire à Paris.—Sa mort.
Pendant l'année 1775 notre correspondance est vide d'événements marquants.
Nous n'y relevons qu'un incident assez plaisant qui concerne le chevalier de Boufflers. Son frère, le marquis, avait obtenu autrefois le diplôme de noble génois, en raison des services éminents rendus à la République par le duc de Boufflers. Après la mort du marquis, le chevalier sollicita l'honneur d'être également inscrit au livre d'or de la noblesse génoise. La République ne se refusa pas à lui accorder cette faveur, elle lui demanda simplement de produire son extrait baptistaire. Cette formalité, si simple en apparence, souleva la plus étrange difficulté; tous les extraits obtenus portaient des prénoms différents, mais pas un seul ceux de Stanislas-Catherine, qui étaient les véritables noms du chevalier.
L'abbé Porquet, chargé de débrouiller cette affairecompliquée, ne crut pouvoir mieux faire que de s'adresser à Panpan pour obtenir enfin un extrait conforme à la réalité. Il lui écrivait:
«Paris, 24 février 1775.
«Vous savez que le chevalier croyait s'appelerStanislas-Catherine. Dans l'extrait que vous avez reçu, il s'appellesaint Jean; et il croit (à ce qu'il m'a mandé) se souvenir distinctement que dans un extrait précédent, il s'appelaitsaint Louis.
«Tous les saints du Paradis ont voulu, apparemment, être les siens. Il devient cependant indispensable de remédier à cette erreur par une sentence ou un arrêt qui valide tous les actes passés par lui jusqu'à présent. Or, je pense qu'avant toutes choses, et pour procéder avec une parfaite sûreté, il convient qu'une personne intelligente, et qui sache lire au moins, consulte et voie de ses propres yeux le registre des actes de baptême de Lunéville. Nous n'osons vous prier de vous donner vous-même cette peine; mais vous pourrez charger de cette commission quelqu'un qui vaudra mieux que vous de toute façon, notre docteur Grapin, par exemple. Mme de Boufflers ne peut pas me dire l'année de la naissance de son fils. Le curé, qui est tout frais émoulu sur la connaissance de l'Extrait, saura tout de suite où le chercher, où le trouver. Répondez-moi tout de suite de votre côté.
«Adieu, mon cher ami, nous ne nous écrivons guères, et vous en connaissez les raisons de ma part,mais qu'est-ce qui pourrait vous faire plus douter de mon amitié que je ne doute de la vôtre?»
On voit que, par une perte de mémoire au moins étrange, Mme de Boufflers ne savait même plus l'année de la naissance de son fils!
Les démarches de l'abbé Porquet ne furent pas inutiles, le chevalier put enfin produire un extrait baptistaire régulier et il eut la satisfaction d'obtenir ce qu'il demandait, c'est-à-dire d'être inscrit sur les registres de la noblesse génoise.
L'hiver de 1776 fut déplorable au point de vue de la santé publique; une violente épidémie de grippe éclata à Paris dès le mois de novembre et elle dura plusieurs mois, causant de terribles ravages.
La maladie commençait par un rhume et un grand mal de tête, puis survenait la fièvre et en peu de jours le patient était à la mort. On se perdait en conjectures sur les causes de cette bizarre épidémie, on accusait le brouillard, le mauvais air, le vent d'est, etc.; les médecins avaient baptisé la maladieInfluenza, mais à cela s'était bornée leur science, et ils essayaient de tous les remèdes sans le moindre succès. Du reste, ils étaient surmenés et ne savaient auquel entendre; il n'y avait pas une maison de la capitale qui n'eût une ou plusieurs personnes frappées; la mortalité était effrayante.
Mme de Boufflers, qui, suivant son habitude, passait quelques mois d'hiver chez sa sœur de Mirepoix,n'échappa pas à la maladie régnante; mais fort heureusement, elle ne fut que légèrement atteinte.
Tressan, qui se piquait de posséder des connaissances médicales, prétendait avoir trouvé un remède souverain contre cette terrible influenza, et il s'empressa de le recommander à la marquise:
«Faites de l'exercice, lui disait-il, sciez votre bois, s'il le faut; oubliez, s'il est possible, que vous avez de l'esprit; exercez-vous comme un montagnard du mont Jura; faites circuler votre sang; broyez les fluides, rendez-les subtils en les délayant par une boisson douce; défendez-vous des acides qui coagulent la lymphe; excitez la transpiration, et vous vous trouverez en peu de temps beaucoup mieux. Songez que l'état où vous êtes est un cercle vicieux d'où vous devez vous tirer; votre mélancolie augmente la stagnation des liquides; celle-ci augmente votre mélancolie. Il faut dissiper les engorgements, relever le diamètre des couloirs affaissés par la langueur, et tout se ranimera comme on ranime une horloge en excitant l'oscillation de son pendule[117].»
Nous ignorons si la marquise dut sa guérison au singulier remède de Tressan, toujours est-il qu'elle se rétablit assez rapidement. Mme de Boisgelin, M. et Mme de Beauvau furent beaucoup plus sérieusement atteints, et leur convalescence fut longue.
L'année, du reste, ne fut pas heureuse pour la famille de Mme de Boufflers. A peine la marquise était-elleremise de cette fâcheuse attaque d'influenza, que sa sœur, Mme de Mirepoix, glissa dans son appartement et se cassa la jambe. C'était un accident très grave pour une personne de soixante-douze ans et l'on fut un moment fort inquiet, mais la vieille maréchale en avait vu bien d'autres et ne se troublait pas pour si peu. Après quelques jours de lit, elle se fit transporter sur une chaise longue et se mit à recevoir ses amis comme si de rien n'était. Elle était si gaie, si causante, elle avait la figure si reposée, qu'on disait qu'elle avait plutôt l'air d'une femme en couches que d'une vieille de soixante-douze ans. Au bout de deux mois, elle avait bon pied bon œil comme auparavant, et elle était plus allante que jamais. Sa famille, charmée de son rétablissement inattendu, lui offrit une fête pour célébrer cet heureux événement, et le chevalier de Boufflers, que sa tante comblait de bienfaits, composa en son honneur ces jolis couplets:
Sur l'airde Gabrielle de Vergy.Venez à nous, venez vous-mêmeCombler tous nos vœux aujourd'hui;Montrez que tout ce qui vous aimeConserve son plus cher appui:Nos ennuis, nos peines cruelles,Prompts à fuir quand vous paraîtrez,S'envoleront à tire d'ailesAu premier pas que vous ferez.Avez-vous bien senti l'atteinteDu coup qui nous a tous frappés;A votre calme, à notre crainte,Tous les yeux se seraient trompés;Notre douleur, votre constance,Nos larmes et votre amitiéNous donnaient l'air de la souffrance,A vous celui de la pitié.La bonté du Ciel vous réservePour le bonheur de vos neveux.La nature avec soin conserveCe qu'elle fit jamais de mieux;Le temps, pressé de tout détruire,Vous traite avec ménagement;Le hasard seul pourrait vous nuire,On sait qu'il ne voit ni n'entend.
Sur l'airde Gabrielle de Vergy.
Sur l'airde Gabrielle de Vergy.
Venez à nous, venez vous-mêmeCombler tous nos vœux aujourd'hui;Montrez que tout ce qui vous aimeConserve son plus cher appui:Nos ennuis, nos peines cruelles,Prompts à fuir quand vous paraîtrez,S'envoleront à tire d'ailesAu premier pas que vous ferez.
Venez à nous, venez vous-même
Combler tous nos vœux aujourd'hui;
Montrez que tout ce qui vous aime
Conserve son plus cher appui:
Nos ennuis, nos peines cruelles,
Prompts à fuir quand vous paraîtrez,
S'envoleront à tire d'ailes
Au premier pas que vous ferez.
Avez-vous bien senti l'atteinteDu coup qui nous a tous frappés;A votre calme, à notre crainte,Tous les yeux se seraient trompés;Notre douleur, votre constance,Nos larmes et votre amitiéNous donnaient l'air de la souffrance,A vous celui de la pitié.
Avez-vous bien senti l'atteinte
Du coup qui nous a tous frappés;
A votre calme, à notre crainte,
Tous les yeux se seraient trompés;
Notre douleur, votre constance,
Nos larmes et votre amitié
Nous donnaient l'air de la souffrance,
A vous celui de la pitié.
La bonté du Ciel vous réservePour le bonheur de vos neveux.La nature avec soin conserveCe qu'elle fit jamais de mieux;Le temps, pressé de tout détruire,Vous traite avec ménagement;Le hasard seul pourrait vous nuire,On sait qu'il ne voit ni n'entend.
La bonté du Ciel vous réserve
Pour le bonheur de vos neveux.
La nature avec soin conserve
Ce qu'elle fit jamais de mieux;
Le temps, pressé de tout détruire,
Vous traite avec ménagement;
Le hasard seul pourrait vous nuire,
On sait qu'il ne voit ni n'entend.
La vieille maréchale était si bien guérie que l'année suivante elle figurait dans un bal costumé à la Cour déguisée en Huronne, et qu'elle dansa un menuet avec le maréchal de Richelieu, habillé en Céphale. Ils déployèrent tant de grâce et de légèretés qu'ils soulevèrent des applaudissements unanimes: «Que les jeunes gens fassent mieux que nous s'ils le peuvent,» s'écria le duc en baisant la main de la maréchale et en la reconduisant.
Dès qu'elle fut complètement rassurée sur le sort de sa sœur, Mme de Boufflers partit pour la Lorraine, où tous ses amis la réclamaient à grands cris et où de graves questions d'intérêt exigeaient impérieusement sa présence.
A peine de retour, en effet, la marquise dut prendre des mesures au sujet de la Malgrange, dont l'administration, assez délicate et difficile, la fatiguait et l'ennuyait. D'un autre côté, le chevalier de Boufflers s'étaitbeaucoup attaché à cette terre, il ne voulut pas la voir passer en des mains étrangères, et il proposa à sa mère de la lui louer moyennant une redevance annuelle de 1,500 livres de Lorraine. C'était plus qu'elle n'avait jamais produit. Mme de Boufflers qui, de cette façon, se trouvait débarrassée de tout souci, accepta avec joie la proposition.
Boufflers aurait fait une fort mauvaise opération s'il n'avait eu l'occasion de louer un pavillon et un jardin qui faisaient partie de la propriété, au grand ami de sa mère, le prince de Bauffremont.
Ce dernier cherchait depuis longtemps à posséder un petit pied-à-terre près de Nancy pour se rapprocher de Mme de Boufflers pendant les longs mois d'été. Il proposa donc au chevalier de lui louer le pavillon de la Malgrange et le traité fut conclu moyennant une somme de 100 écus. C'était le plus clair des revenus de la propriété.
A partir de ce moment le prince vient faire de fréquents séjours en Lorraine, si fréquents même qu'il se trouve bientôt trop à l'étroit, et qu'il commence la construction d'un nouveau pavillon, destiné à lui donner plus de place. Comme il voit grand, il fait élever, à la stupéfaction générale, un salon et une salle à manger pour quatre-vingts personnes, avec des cuisines et des offices en proportion. C'était à croire qu'il voulait recevoir toute la province, ce à quoi il ne songeait guère.
Aussitôt en Lorraine, Mme de Boufflers a repris sa vie nomade, tantôt à Nancy, tantôt à Lunéville,tantôt à Sommerviller, tantôt à Fléville, s'attachant de plus en plus à Mme de Brancas, à sa chère Durival, à Panpan quand il consent à se laisser voir; car, à mesure que les années arrivent, le vieux philosophe se montre de moins en moins sociable, il résiste aux plus séduisantes invitations, aux plus pressantes prières.
Peu de lettres qui ne contiennent des reproches sur son absence et sur la difficulté qu'on éprouve à le voir; tout le monde se plaint de lui, mais on l'aime quand même et Mme de Boufflers plus que tout autre: elle le lui dit en termes charmants, en lui racontant les nouvelles et les menus incidents de sa vie.
«Nancy, juin 1775.
«Je n'ai jamais songé à être modeste et vous m'avez certainement bien entendu. Il y a longtemps que je vous aime; mais ces trois dernières années, par-dessus une amitié de trente ans, l'ont bien fortifiée, je t'assure. J'ai beau dire à la duchesse[118], elle est si piquée qu'elle ne répond pas; elle ne t'aime pas encore assez pour te pardonner l'absence; mais moi, je t'aime trop et j'aime assez le prince[119]pour avoir une volonté très décidée. Je ne crains que le chevalier, qui aura de la peine à renoncer à sa seule propriété. Mais jeudi, en allant souper chez la comtesse de Stainville avec M. de Stainville, je compte le mener chez Cagnon[120].
«Vous ai-je dit que ma belle G. venait avec Mme de Grammont? Mme la duchesse de Bourbon va à Plombières; il y aura une multitude de belles dames de Paris. Mme de Grammont sera ici le 12. M. de Beauvau me mande qu'il se porte fort bien.
«Mme de Praslin me mande que les femmes de ministre sont parvenues à manger avec le Roi et la Reine à Marly. Elles y mangeaient sous le feu Roi; mais celui-ci ne voulait pas, et même Mme de Maurepas n'y a mangé que de ce voyage-ci. Les ministres ne mangent pas non plus.
«Il faut qu'il y ait des officiers généraux nommés,
(De la main de Mme de Boisgelin.)
car M. de Choiseul la Baume revient commander en second. Maman dit qu'elle attend encore que Mme de Clermont lui dise des nouvelles pour vous en mander. Elle est bien fâchée de vous écrire sur de si vilain papier. Adieu, le Veau, je t'embrasse bien tendrement. Le mari te fait mille compliments et ses respects.
(De la main de Mme de Boufflers.)
«Envoyez bien vite chez le pauvre Viller pour lui dire combien je suis aise de sa croix. C'est par avarice pour vous que je me suis servie de cette feuille[121].
«Adieu, mon cher et bien-aimé Veau. Dites comment se porte Marianne.»
En 1777, M. de Beauvau réside quelque temps dans ses terres de Lorraine, puis il se rend avec la princesseà Plombières pour y prendre les eaux. Bientôt, Mme de Boufflers, sa sœur de Bassompierre, M. de Bauffremont viennent les retrouver, et cette aimable visite les aide à passer plus facilement le temps de la saison.
Comme d'habitude, de nombreux baigneurs se pressent dans l'agréable ville d'eaux.
Pendant son séjour, Mme de Boufflers assiste à la procession commémorative de l'inondation de 1770, de celle que l'on a surnomméele déluge, et qui a emporté la moitié de la ville. Cette cérémonie se célèbre en grande pompe. Après les vêpres, le clergé suivi de tous les habitants parcourt la ville processionnellement, puis a lieu à l'église une bénédiction solennelle[122].
Mme de Boufflers assiste aussi à l'inauguration du «nouveau bain». La ville de Plombières, désireuse de justifier la vogue dont elle jouit et de procurer à ses visiteurs tout le «confort moderne», vient de faire construire un nouvel établissement qui passe pour un prodige de luxe. On peut en juger par cette description de Durival:
«Le nouveau bain, ou bain tempéré, a quatre croisées au levant et au couchant, cinq des deux autres faces, un billard, un café et de petits logements au-dessus. Il est voûté et soutenu par onze pilastres. L'évaporation est à la place du 12e. Il y a douze cabinets où on baigne dans des cuves, avec des robinets à chaque,pour se donner soi-même de l'eau à différents degrés. Un bassin carré au milieu et un bain commun; il a environ 2 pieds 8 p. d'eau et 4 degrés. Tout autour, des cabinets pour l'étuve et la douche. Dans un, on peut être douché de bas en haut, par un jet d'eau![123]»
Pendant leur séjour à Plombières et les longues promenades sous les ombrages des environs, M. et Mme de Beauvau ont longuement parlé de Voltaire avec la marquise. L'idée leur vient, avant de rentrer à Paris, de reprendre le projet si fâcheusement avorté quelques années auparavant et d'aller faire une visite au vieux philosophe; ils s'efforcent d'entraîner Mme de Boufflers avec eux. Mais la marquise qui, plus jeune, n'a pas osé affronter les précipices de la Suisse, ne se sent nullement disposée à un si lointain voyage; cependant elle accepte d'abord, donne même rendez-vous aux voyageurs à l'Hôtel des Trois Roisà Bâle, puis au dernier moment, le courage lui manque ou une autre idée lui traverse la tête, et elle part pour Scey-sur-Saône, sans même prévenir son frère du changement de ses projets.
Après avoir vainement attendu leur sœur pendant deux jours, et l'avoir cherchée sur la route «de cabaret en cabaret», M. et Mme de Beauvau se rendent à Genève. A peine arrivé le prince envoie un message à Voltaire pour lui annoncer sa visite. Le patriarche ravi lui répond:
«1777.
«C'est donc le héros d'Homère qui descend chez les ombres. Il ne passe pas debout comme l'Empereur[124]. Je ne suis pas sur les bords du lac, mais du Styx. Sans cela je volerais à vos pieds; mais l'état où je suis ne me permet que d'attendre vos ordres, et de remercier ma destinée.»
Si l'on veut avoir un portrait saisissant de Voltaire à cette époque, on n'a qu'à lire ce joli crayon du prince de Ligne. Après un séjour chez le philosophe, il écrivait:
«Voltaire était toujours en souliers gris, bas gris de fer, roulés, grande veste de basin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue perruque, et petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il mettait quelquefois un bel habit mordoré, uni, veste et culotte de même, mais la veste à grandes basques, et galonnée en or, à la Bourgogne, galons festonnés et à lames, avec de grandes manchettes en dentelles jusqu'au bout des doigts, caravec cela, disait-il,on a l'air noble...
«Il fallait le voir animé par sa belle et brillante imagination, distribuant, jetant l'esprit, la saillie à pleines mains, en prêtant à tout le monde, porté à voir et à croire le beau et le bien, abondant dans son sens, y faisant abonder les autres;... faisant parler et penser ceux qui en étaient capables, donnant des secours àtous les malheureux, bâtissant pour de pauvres familles, et bon homme dans la sienne; bon homme dans son village, bon homme et grand homme tout à la fois...»
M. et Mme de Beauvau furent reçus à Ferney avec les démonstrations de la joie la plus extrême.
Voltaire, ravi de posséder cet illustre couple, se mit en frais de grâce et d'esprit. Il fut étourdissant, incomparable. Que de souvenirs furent évoqués! Et la Cour de Lunéville, et la Cour de Louis XV! On ne se borna pas au passé; le prince raconta avec esprit des anecdotes du nouveau règne, Voltaire jeta des vues profondes sur l'avenir; les heures s'enfuirent. De part et d'autre on fit assaut de séduction et l'on se plut extrêmement.
M. et Mme de Beauvau partirent dans le ravissement de cet homme extraordinaire et sous le charme de son accueil; ils voulurent même lui faire promettre de leur rendre leur visite à Paris et le plus tôt possible, mais il objecta qu'il redoutait quelques tracasseries du côté de la Cour; M. de Beauvau se porta garant qu'il n'éprouverait aucun ennui.
A peine rentré dans la capitale, le prince recevait de son hôte cette lettre enthousiaste où des regrets sincères se mêlaient agréablement aux plus douces flatteries.
«Auprès de ce prince les autres étaient peuples. C'est ce qu'on disait autrefois de je ne sais plus qui, et c'est ce que je dis des deux voyageurs qui ont daigné passer de la fontaine de Plombières au lac de Genève.
«Le vieux pénitent retiré dans sa montagne noire a presque repris un moment de vie à cette belle apparition. Il en a plus appris dans un quart d'heure auprès des deux illustres voyageurs qu'il n'en avait mal deviné en plusieurs années de temps. Il est comme Épiménide qui, en se réveillant dans sa caverne, trouve le monde tout changé, mais quand les deux êtres supérieurs qui avaient illuminé le pauvre homme furent partis, il retomba à l'instant dans sa misère et dans ses regrets. Il sent bien qu'il n'en sera que plus malheureux le reste de sa vie, pour avoir été si heureux un moment.
«Le solitaire, le mourant, le détrompé, le pénitent, ne parlera pas aux deux voyageurs de leurs amis et de leur situation; il ne leur dira pas un mot de cette singulière enfant et de cette brillante imagination de Mme du Deffant; il ne leur dira rien desSaisons, qu'il relit, malgré M. Clément; il ne peut parler aux deux voyageurs que d'eux-mêmes, et leur présente du fond de son antre ou de son tombeau son respect, ses regrets, son enchantement et sa reconnaissance.»
L'année suivante, en 1778, Voltaire tint la promesse qu'il avait faite à M. de Beauvau; il vint à Paris pour assister à la première représentation d'Irène. A la barrière, quand les commis lui demandèrent s'il n'avait rien contre les ordres du Roi: «Ma foi, messieurs, leur répondit le patriarche gaiement, je crois qu'il n'y a ici de contrebande que moi.»
Il descendit rue de Beaune, chez M. de Villette.
Le lendemain de son arrivée, il reçut en robe de chambre la moitié de Paris. L'Académie lui envoya une députation de trois membres, le prince de Beauvau, Saint-Lambert et Marmontel, pour le féliciter sur son retour. La députation était accompagnée de tous les académiciens qui avaient assisté à la séance.
Une foule immense accourut pour rendre hommage à l'illustre voyageur; l'hôtel de M. de Villette ne désemplissait pas: «Il vit hier plus de trois cents personnes, écrit Mme du Deffant. Je me garderai bien de me jeter dans cette foule. Tout le Parnasse s'y trouve depuis le bourbier jusqu'au sommet; il ne résistera pas à cette fatigue; il se pourrait bien qu'il mourût avant que je l'aie vu.»
Le lendemain, cependant, M. de Beauvau se présentait au couvent de Saint-Joseph et il emmenait Mme du Deffant rendre visite au patriarche; il y avait trente ans qu'ils ne s'étaient vus. La réunion fut des plus touchantes. «Il m'a marqué la plus grande amitié, écrit la marquise, et la joie la plus vive de me revoir. Elle a été réciproque.»
Mise en goût par cet accueil charmant, Mme du Deffant retourne encore deux jours après rue de Beaune:
«Je lui fis hier ma seconde visite, encore avec M. de Beauvau... Nous fûmes reçus par la nièce Denis qui est la meilleure femme du monde, mais certainement la plus gaupe... Après avoir attendu un bon quart d'heure,Voltaire arriva disant qu'il était mort, qu'il ne pouvait pas ouvrir la bouche, etc., etc.»
A part une courte visite de Voltaire deux mois après, les relations des deux amis en restèrent là.
Cependant la présence du philosophe avait causé un indescriptible émoi dans certains cercles de la Cour et Voltaire fut prévenu qu'il serait peut-être obligé de fuir la capitale. Il rappela alors à M. de Beauvau la promesse qu'il lui avait faite à Ferney, et le prince, par l'influence de la comtesse Jules de Polignac, obtint qu'on laisserait le patriarche jouir en paix de son triomphe.
A la fameuse représentation d'Irèneau Théâtre-Français, c'est encore M. de Beauvau qui, aux acclamations d'une foule en délire, déposa sur la tête du poète une couronne de lauriers.
En apprenant l'arrivée du philosophe à Paris, Boufflers, qui se morfondait avec son régiment sur les côtes de Bretagne, écrivait à Mme de Sabran:
«Brest.
«J'espère que vous avez vu Voltaire. Je crains que son séjour ne soit trop long; Paris est trop jeune pour lui. La première curiosité une fois passée, on le laissera là. D'ailleurs, il doit avoir de la peine à sanctifier la maison qu'il habite. On dit que ses pièces ne seront pas reçues ou qu'elles tomberont; de manière ou d'autre, je prévois avec peine que son triomphe sera suivi de chagrins.»
Peu de temps après il écrivait encore:
«Landerneau, 11 mars.
«Je crains bien pour ce pauvre Voltaire. Vous ne me mandez pas qu'il s'est confessé; je le sais par M. de Beauvau. Je souhaite que son âme aille en Paradis, mais je voudrais que son esprit restât sur terre; ce sont deux choses bien difficiles. S'il se porte bien, tâchez de le voir encore; il finira par vous aimer à la folie. Si ma vanité n'y était pas trop intéressée, je serais tenté de croire qu'on vous aime en proportion de l'esprit qu'on a...»
Boufflers, apprenant par Mme de Sabran que l'enthousiasme du public pour le philosophe, loin de se calmer, ne faisait que croître et qu'il en devenait la victime, répondait spirituellement:
«1erjuin.
«Dites de ma part à Voltaire de vivre de sa gloire; il en a une provision pour plusieurs siècles. Qu'il laisse là le travail et le café; jamais les veilles des autres ne vaudront son repos. En vérité, si vous en avez l'occasion, parlez-lui de moi; dites-lui que votre frère le chérit comme un fils, que je lui écrirais si je ne trouvais pas cela de trop bon air; qu'il me semble d'ailleurs que ce serait faire comme les gueux qui font de petits présents aux riches pour en avoir de gros, ou comme les filles qui donnent des cordons de cheveux pour avoir des colliers de diamants. Dans monsilence, je l'aime mieux que les gens qui l'ennuient le plus[125].»
Quand Boufflers écrivait cette lettre, Voltaire depuis deux jours déjà n'était plus de ce monde:
Surmené par les émotions, la fatigue, les visites, le philosophe n'avait pas tardé à tomber malade; en peu de jours, son état fut des plus inquiétants. Après quelques alternatives de mieux et de pire, il succomba le 30 mai 1778.
Mme du Deffant, froissée de l'oubli relatif de son ancien ami, se borne à mentionner cet événement à la fin d'une lettre à Walpole, en post-scriptum, comme le plus vulgaire fait divers: «Vraiment j'oubliais un fait important, c'est que Voltaire est mort; on ne sait ni l'heure ni le jour.» Et c'est tout. Et voilà l'épilogue de trente ans d'amitié.
L'on connaît les scènes qui précédèrent et suivirent la mort du philosophe et le refus de l'Église de lui accorder la sépulture.
Le chevalier de Boufflers aimait tendrement Voltaire, il éprouvait pour lui, il le dit lui-même, une affection presque filiale, sa perte lui fut profondément douloureuse.
Son indignation n'eut pas de bornes quand il apprit qu'on avait refusé la sépulture aux cendres de ce grand homme. Il écrivait tristement:
«Ce n'est pas la peine de recourir à la philosophiepour juger les persécuteurs de son cadavre, écrit-il, la théologie seule les condamne. Il avait été baptisé dans notre religion, il en avait fait plusieurs actes, il l'avait un peu ridiculisée, mais jamais désavouée publiquement, et on lui refuse la sépulture que les lois n'interdisent qu'aux criminels; quelle règle a-t-on pour le juger damné? Un instant trop court pour s'exprimer suffit pour se repentir, et un instant de repentir efface un siècle de crimes; au milieu du dérangement des organes et de l'abattement de tous les sens, Dieu peut lire le mouvement de contrition dans le cœur du mourant, il peut voir ce que les hommes ne peuvent pas entendre; on ne doit donc jamais présumer de la damnation de personne. Ce n'est pas la religion qui a fermé les portes des églises aux restes de ce grand homme. Je ne veux pas en dire davantage, car je finirais, moi chétif, par me faire aussi refuser la sépulture.»
Mme de Boufflers fut indignée de la conduite du clergé; en souvenir d'une ancienne intimité, elle composa sur la mort du patriarche une ode qui eut le plus grand succès:
Dieu fait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit.Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre,Voltaire eût conservé ses sens et son esprit;Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.Celui que dans Athènes eût adoré la Grèce,Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas daigné le voir,Et Monsieur de Beaumont lui refuse une messe.Oui, vous avez raison, Monsieur de Saint-Sulpice,Eh! pourquoi l'enterrer? N'est-il pas immortel!A ce divin génie, on peut sans injustice,Refuser un tombeau,... mais non pas un autel[126].
Dieu fait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit.Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre,Voltaire eût conservé ses sens et son esprit;Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.
Dieu fait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit.
Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre,
Voltaire eût conservé ses sens et son esprit;
Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.
Celui que dans Athènes eût adoré la Grèce,Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas daigné le voir,Et Monsieur de Beaumont lui refuse une messe.
Celui que dans Athènes eût adoré la Grèce,
Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,
Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas daigné le voir,
Et Monsieur de Beaumont lui refuse une messe.
Oui, vous avez raison, Monsieur de Saint-Sulpice,Eh! pourquoi l'enterrer? N'est-il pas immortel!A ce divin génie, on peut sans injustice,Refuser un tombeau,... mais non pas un autel[126].
Oui, vous avez raison, Monsieur de Saint-Sulpice,
Eh! pourquoi l'enterrer? N'est-il pas immortel!
A ce divin génie, on peut sans injustice,
Refuser un tombeau,... mais non pas un autel[126].