CHAPITRE XIX1779-1780L'abbé Porquet.—Visite de Mme de Boufflers à Franconville.—Tressan, Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.—Tressan est nommé à l'Académie.—Mmes de Boufflers et de Mirepoix chez le duc de Nivernais.—Maladie de Manon.—Départ de Mme de Boufflers et de Panpan pour la Lorraine.
L'abbé Porquet.—Visite de Mme de Boufflers à Franconville.—Tressan, Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.—Tressan est nommé à l'Académie.—Mmes de Boufflers et de Mirepoix chez le duc de Nivernais.—Maladie de Manon.—Départ de Mme de Boufflers et de Panpan pour la Lorraine.
Nous avons dit que Mme de Boufflers et Panpan avaient retrouvé dans la capitale l'abbé Porquet; Panpan surtout avait été dans le ravissement de revoir, après une si longue séparation, l'ami de sa jeunesse, et tous deux passaient ensemble des heures délicieuses.
L'abbé, par ses relations et ses talents, s'était créé à Paris une situation fort agréable, et s'il fréquentait avec plaisir la mauvaise société, on le rencontrait aussi quelquefois dans le meilleur monde. On le voyait souvent chez Mme du Deffant à laquelle, de temps à autre, il adressait des vers galants:
Adoptons sans regret la sagesse moderne;Dépouillant son orgueil et son sale manteau,Diogène, aujourd'hui, ne prendrait sa lanterneQue pour chercher votre tonneau.
Adoptons sans regret la sagesse moderne;Dépouillant son orgueil et son sale manteau,Diogène, aujourd'hui, ne prendrait sa lanterneQue pour chercher votre tonneau.
Adoptons sans regret la sagesse moderne;
Dépouillant son orgueil et son sale manteau,
Diogène, aujourd'hui, ne prendrait sa lanterne
Que pour chercher votre tonneau.
Il n'était pas moins intime chez M. de Beauvau, avec lequel il discutait volontiers. Comme le prince sepiquait d'un purisme exagéré, Porquet, plus indulgent, lui écrivait:
Au prince de Beauvau, argument sans réplique.De bonne foi longtemps on ne dispute guère,Et de même, tous deux, nous pensons en effet.Non, Prince, dans le style une faute légèreNe peut passer pour un forfait;Et le premier mérite est d'instruire ou de plaire.Mais sans vouloir qu'on soit parfait,Faire aussi bien que l'on peut faireEst, à mon gré, toujours bien fait.
Au prince de Beauvau, argument sans réplique.
Au prince de Beauvau, argument sans réplique.
De bonne foi longtemps on ne dispute guère,Et de même, tous deux, nous pensons en effet.Non, Prince, dans le style une faute légèreNe peut passer pour un forfait;Et le premier mérite est d'instruire ou de plaire.Mais sans vouloir qu'on soit parfait,Faire aussi bien que l'on peut faireEst, à mon gré, toujours bien fait.
De bonne foi longtemps on ne dispute guère,
Et de même, tous deux, nous pensons en effet.
Non, Prince, dans le style une faute légère
Ne peut passer pour un forfait;
Et le premier mérite est d'instruire ou de plaire.
Mais sans vouloir qu'on soit parfait,
Faire aussi bien que l'on peut faire
Est, à mon gré, toujours bien fait.
L'abbé affectionnait tout particulièrement le commerce des dames, et s'il était souvent en butte aux plaisanteries de ses belles amies, il ne manquait pas avec elles d'esprit de repartie.
Trois dames ayant eu l'imprudence de lui proposer des bouts-rimés, il leur répond gaillardement:
Mesdames, j'aime encor; je suis donc encorejeune.Sans cesse après vos cœurs, mon cœur court augalop.Depuis le temps que ce cœurjeûne,Trois cœurs pour lui ne sont pastrop.
Mesdames, j'aime encor; je suis donc encorejeune.Sans cesse après vos cœurs, mon cœur court augalop.Depuis le temps que ce cœurjeûne,Trois cœurs pour lui ne sont pastrop.
Mesdames, j'aime encor; je suis donc encorejeune.
Sans cesse après vos cœurs, mon cœur court augalop.
Depuis le temps que ce cœurjeûne,
Trois cœurs pour lui ne sont pastrop.
Une autre fois, une dame l'ayant accusé, sous le voile de l'anonyme, de se livrer au péché de gourmandise, Porquet riposte:
Je suis un peu gourmand, vous me le reprochez.Par un vice plus gai, j'obtiendrais votre estime.Est vicieux qui peut, ô mon cher anonyme!Mais je n'ai plus, hélas! le choix de mes péchés.
Je suis un peu gourmand, vous me le reprochez.Par un vice plus gai, j'obtiendrais votre estime.Est vicieux qui peut, ô mon cher anonyme!Mais je n'ai plus, hélas! le choix de mes péchés.
Je suis un peu gourmand, vous me le reprochez.
Par un vice plus gai, j'obtiendrais votre estime.
Est vicieux qui peut, ô mon cher anonyme!
Mais je n'ai plus, hélas! le choix de mes péchés.
Le bon abbé, dans les sociétés fort libres qu'il fréquentait,se prêtait volontiers à toutes les plaisanteries. Un soir, chez une charmante actrice, on veut jouer un proverbe; mais il manque une perruque, l'abbé s'empresse d'offrir la sienne, et il lui adresse ces adieux qui font la joie de l'assistance:
Respectable perruque, ornement de mon chef,Puisses-tu, dans mes mains, revenir saine et sauve!N'est-ce donc pas assez d'être Porquet le Bref!Sans être encor Porquet le Chauve.
Respectable perruque, ornement de mon chef,Puisses-tu, dans mes mains, revenir saine et sauve!N'est-ce donc pas assez d'être Porquet le Bref!Sans être encor Porquet le Chauve.
Respectable perruque, ornement de mon chef,
Puisses-tu, dans mes mains, revenir saine et sauve!
N'est-ce donc pas assez d'être Porquet le Bref!
Sans être encor Porquet le Chauve.
Porquet, on s'en doute aisément, n'était pas possédé d'une foi ardente; il était même nettement matérialiste, et il résumait en ces quelques vers toute sa conception de la vie:
M'amuser n'importe comment,Voilà toute ma philosophie.Je crois ne perdre aucun moment,Hors le moment où je m'ennuie:Et je tiens ma tâche finie,Pourvu qu'ainsi tout doucementJe me défasse de la vie.
M'amuser n'importe comment,Voilà toute ma philosophie.Je crois ne perdre aucun moment,Hors le moment où je m'ennuie:Et je tiens ma tâche finie,Pourvu qu'ainsi tout doucementJe me défasse de la vie.
M'amuser n'importe comment,
Voilà toute ma philosophie.
Je crois ne perdre aucun moment,
Hors le moment où je m'ennuie:
Et je tiens ma tâche finie,
Pourvu qu'ainsi tout doucement
Je me défasse de la vie.
Mme de Boufflers et Panpan ne se contentaient pas de fréquenter le plus souvent possible le cher abbé, ils profitèrent encore de leur séjour dans la capitale pour aller visiter leurs anciens amis Saint-Lambert et Tressan; tous deux continuaient à résider dans la vallée de Montmorency; mais alors que le premier n'y séjournait que pendant la belle saison, le second y demeurait toute l'année. Ils y vivaient relativement heureux, malgré leurs infirmités, voisinaient beaucoup, causant du passé et de cette délicieuse cour de Lunéville quileur avait laissé à tous deux de si précieux souvenirs. C'est bien d'eux que l'on pouvait dire:
Et ces deux vieux débris se consolaient entre eux.
Mme d'Houdetot contribuait beaucoup à augmenter la douceur de cette intimité[153].
«Vous avez entendu dire quel était pour nous l'agrément de vivre avec M. de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot, écrit Marmontel, et quel était le charme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes les qualités du cœur les plus essentielles et les plus désirables, nous attiraient, nous attachaient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans l'agréable retraite de la Sévigné de Sannois. Jamais deux espritset deux âmes n'ont fourni un plus parfait accord de sentiments et de pensées. Mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à bien recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre, aisée, attentive, politesse d'un goût exquis, qui vient du cœur, qui va au cœur, et qui n'est bien connue que des âmes sensibles.»
Il y avait un échange incessant de petits billets entre Sannois et Franconville. On se décochait mutuellement force compliments et gracieusetés.
«Je commence à croire que l'esprit ne vieillit plus, écrit un jour la charmante marquise à son voisin; vous êtes et vous serez une des preuves de cette vérité, si jamais elle peut s'établir.»
L'été, pour ces aimables vieillards, était la saison délicieuse, la saison des visites quotidiennes, mais comme cet heureux temps passait vite! Dès la fin de novembre, Saint-Lambert, qui souffrait de cruels rhumatismes, et qui redoutait la rigueur du climat, quittait Sannois pour regagner Paris, et le pauvre Tressan restait bien seul. La correspondance remplaçait alors les douces causeries de chaque jour. L'affectueuse cordialité de leurs lettres montre bien l'intimité très grande des relations.
En janvier 1779, Saint-Lambert écrit à son ami:
«Que faites-vous cet hiver? Rendez-vous agréable quelque vieux roman qui ne l'était guère? Faites-vous quelques jolis vers pour Fanchon? Grondez-vous un peu? Buvez-vous du bon vin? Avez-vous quelque petitmouvement de goutte? Aimez-vous vos amis? Car il faut de tout cela dans la vieillesse...»
Comme Tressan dans sa réponse se plaint d'avoir la goutte, Saint-Lambert l'en félicite comme d'un bienfait de la Providence qui lui assure la longévité et il ajoute aimablement: «D'ailleurs, la goutte vous laisse tant de liberté d'esprit, tant de facilité, tant de grâces, qu'en vérité je doute qu'elle soit un mal...»
Lors de la visite que Mme de Boufflers fit à ses amis, Tressan lui confia qu'il s'était enfin décidé à se présenter à l'Académie française et il sollicita son appui auprès du prince de Beauvau.
Depuis près de trente ans, la grande ambition de Tressan était de figurer au nombre des Immortels, mais tant que Louis XV avait vécu, il n'avait jamais osé se présenter; il savait que le Roi ne lui avait pas pardonné certains couplets satiriques, et il craignait, s'il était nommé, de se heurter à une exclusion formelle, qui eût été des plus blessantes.
Sous Louis XVI, il en était tout différemment et rien ne l'empêchait plus de briguer les suffrages académiques. Après la mort de l'abbé de Condillac, le comte se mit sur les rangs; il avait pour concurrents Bailly, Lemierre et Chamfort. Mais il possédait sur eux un grand avantage, son âge, qui devait l'empêcher d'occuper longtemps le fauteuil qu'il sollicitait.
Tressan naturellement fit les visites d'usage. Il y en eut une qui lui fut particulièrement pénible, celle qu'il dut faire au duc de Nivernais; il était en fortmauvais termes avec lui depuis un certain couplet assez mordant qu'il lui avait autrefois décoché. Le duc le reçut très froidement, il se borna à lui dire: «Je vous félicite, monsieur le comte, de votre bonne santé, de vos nouvelles espérances et surtoutde vos œuvres d'autrefois.»
Cet accueil désespéra le candidat et il crut son élection d'autant plus compromise que M. de Nivernais, qui siégeait à l'Académie depuis près de cinquante ans, y jouissait de la plus grande influence[154].
Fort heureusement il se rappela l'amitié qui unissait le duc et Mme de Boufflers, et il supplia la marquise de plaider sa cause. Elle y consentit bien volontiers, et Tressan eut la joie d'être nommé.
Quand il alla remercier M. de Nivernais, ce dernier lui dit spirituellement en le reconduisant: «Vous voyez, monsieur le comte, qu'en vieillissant on perd la mémoire[155].»
Mme de Boufflers avait toujours entretenu avecM. de Nivernais les relations les plus amicales et l'âge n'avait fait que resserrer des liens fondés sur une estime réciproque.
Le duc avait tout ce qu'il fallait pour plaire à la marquise, beaucoup d'aménité, un ton excellent, une grande finesse d'esprit, des manières nobles et douces, sans aucune afféterie, enfin une extrême galanterie avec les femmes de tout âge.
Il n'était pas dépourvu de prétentions littéraires et volontiers il taquinait la muse dans ses moments perdus; on a de lui des pièces fugitives d'un tour fort élégant et qui ne manquent pas d'esprit.
Mme de Mirepoix n'était pas moins liée que sa sœur avec le spirituel vieillard et toutes deux profitèrent de leur réunion pour céder à ses instances et aller faire un assez long séjour dans la magnifique résidence qu'il avait fait élever à Saint-Ouen et où il se plaisait infiniment.
Il y avait devant le château une immense terrasse dominant la Seine et tout autour s'étendaient à perte de vue des pelouses verdoyantes qu'égayaient la présence de petits moutons de Lorraine, plus ou moins enrubannés. C'était un don de Mme de Boufflers qui, en 1771, les avait envoyés au duc avec ce quatrain:
Petits moutons, votre fortune est faite,Pour vous ce pré vaut le sacré vallon.N'enviez pas l'heureux troupeau d'Admète,Car vous paissez sous les yeux d'Apollon[156].
Petits moutons, votre fortune est faite,Pour vous ce pré vaut le sacré vallon.N'enviez pas l'heureux troupeau d'Admète,Car vous paissez sous les yeux d'Apollon[156].
Petits moutons, votre fortune est faite,
Pour vous ce pré vaut le sacré vallon.
N'enviez pas l'heureux troupeau d'Admète,
Car vous paissez sous les yeux d'Apollon[156].
Le vieux duc, ravi de posséder sous son toit ce couple qui évoque tous les souvenirs des cours de France et de Lorraine, l'accueille avec de grandes démonstrations de joie. Dans la journée on se consacre à la promenade; le châtelain et ses hôtes visitent en carrosse les bords de la Seine, les forêts des environs, les plus jolis sites du pays; le soir on joue au trictrac, l'on se livre aux douceurs de la conversation ou l'on cultive les muses; les heures s'envolent.
Un soir Mme de Mirepoix offre à son ami une mèche de cheveux blancs avec ces vers délicieux:
Les voilà ces cheveux depuis longtemps blanchis:D'une longue union qu'ils soient pour nous le gage.Je ne m'afflige point sur les pertes de l'âge;Il m'a laissé de vrais amis.On m'aime presque autant, j'ose aimer davantage.L'amitié, fruit du goût, de l'estime, et du Temps,Mûrit encor dans l'hiver de nos ans,On ne s'y méprend plus, on cède à son empire:Et l'on joint, sous les cheveux blancs,Au charme de s'aimer, le droit de se le dire.
Les voilà ces cheveux depuis longtemps blanchis:D'une longue union qu'ils soient pour nous le gage.Je ne m'afflige point sur les pertes de l'âge;Il m'a laissé de vrais amis.On m'aime presque autant, j'ose aimer davantage.L'amitié, fruit du goût, de l'estime, et du Temps,Mûrit encor dans l'hiver de nos ans,On ne s'y méprend plus, on cède à son empire:Et l'on joint, sous les cheveux blancs,Au charme de s'aimer, le droit de se le dire.
Les voilà ces cheveux depuis longtemps blanchis:
D'une longue union qu'ils soient pour nous le gage.
Je ne m'afflige point sur les pertes de l'âge;
Il m'a laissé de vrais amis.
On m'aime presque autant, j'ose aimer davantage.
L'amitié, fruit du goût, de l'estime, et du Temps,
Mûrit encor dans l'hiver de nos ans,
On ne s'y méprend plus, on cède à son empire:
Et l'on joint, sous les cheveux blancs,
Au charme de s'aimer, le droit de se le dire.
Le lendemain le duc compose cette jolie réponse:
Quoi! vous parlez de cheveux blancs!Laissons, laissons courir le Temps.Que vous importe son ravage?Les Amours sont toujours enfants,Et les Grâces sont de tout âge.Pour moi, Thémire, je le sens,Je suis toujours dans mon printempsQuand je vous offre mon hommage.Si je n'avais que dix-huit ans,Je pourrais aimer plus longtemps,Mais non pas aimer davantage.
Quoi! vous parlez de cheveux blancs!Laissons, laissons courir le Temps.Que vous importe son ravage?Les Amours sont toujours enfants,Et les Grâces sont de tout âge.Pour moi, Thémire, je le sens,Je suis toujours dans mon printempsQuand je vous offre mon hommage.Si je n'avais que dix-huit ans,Je pourrais aimer plus longtemps,Mais non pas aimer davantage.
Quoi! vous parlez de cheveux blancs!
Laissons, laissons courir le Temps.
Que vous importe son ravage?
Les Amours sont toujours enfants,
Et les Grâces sont de tout âge.
Pour moi, Thémire, je le sens,
Je suis toujours dans mon printemps
Quand je vous offre mon hommage.
Si je n'avais que dix-huit ans,
Je pourrais aimer plus longtemps,
Mais non pas aimer davantage.
Mais il n'est pas juste que la maréchale soit seule l'objet des attentions du châtelain; Mme de Boufflers a droit également à des galanteries particulières. Un soir le vieillard, après souper, lit à ses amies cette chanson qui a tout le succès que l'on peut supposer.
Sur l'air:de la pantoufle.Il est un trésor,Dans le fond de la Lorraine,Il est un trésor,Quoiqu'il ne soit pas de l'or.Il n'est pas de l'or,Ce trésor de la Lorraine;Il n'est pas de l'or,Mais il vaut bien mieux encor.Il est d'un beau blanc,Des pieds jusques à la tête;Il est d'un beau blanc,Quoiqu'il ne soit pas d'argent.S'il était d'argent,Il tournerait moins la tête;S'il était d'argent,Il ne serait point si blanc.Il a de l'esprit,Il n'aime pas la louange;Il a de l'esprit,Quand il parle et qu'il écrit.Il a de l'esprit,Il fait des vers comme un ange;Il a de l'espritQuand il parle et qu'il écrit.Il fait peur aux sots,Quand il veut ouvrir la bouche,Il fait peur aux sotsQui n'aiment pas ses bons mots.Laissons là les sotsQue son esprit effarouche:Laissons là les sots,Jouissons de ses bons mots.Il a deux enfantsQui sont dignes de leur mère,Il a deux enfantsDistingués par leurs talents;Mais les deux enfantsNe vaudront jamais leur mère,Mais les deux enfantsN'ont point d'aussi beaux talents.Il n'a qu'un défaut,C'est d'aimer trop sa Lorraine;Il n'a qu'un défaut,D'y rester plus qu'il ne faut.Disons-lui qu'il fautRenoncer à sa Lorraine,Disons-lui qu'il fautCorriger son seul défaut.Enfin, grâce à Dieu,Je le tiens dans ma retraite;Enfin, grâce à Dieu,Il est au coin de mon feu.Je demande à DieuQu'il se plaise en ma retraite;Je demande à DieuQu'il reste au coin de mon feu.
Sur l'air:de la pantoufle.
Sur l'air:de la pantoufle.
Il est un trésor,Dans le fond de la Lorraine,Il est un trésor,Quoiqu'il ne soit pas de l'or.Il n'est pas de l'or,Ce trésor de la Lorraine;Il n'est pas de l'or,Mais il vaut bien mieux encor.
Il est un trésor,
Dans le fond de la Lorraine,
Il est un trésor,
Quoiqu'il ne soit pas de l'or.
Il n'est pas de l'or,
Ce trésor de la Lorraine;
Il n'est pas de l'or,
Mais il vaut bien mieux encor.
Il est d'un beau blanc,Des pieds jusques à la tête;Il est d'un beau blanc,Quoiqu'il ne soit pas d'argent.S'il était d'argent,Il tournerait moins la tête;S'il était d'argent,Il ne serait point si blanc.
Il est d'un beau blanc,
Des pieds jusques à la tête;
Il est d'un beau blanc,
Quoiqu'il ne soit pas d'argent.
S'il était d'argent,
Il tournerait moins la tête;
S'il était d'argent,
Il ne serait point si blanc.
Il a de l'esprit,Il n'aime pas la louange;Il a de l'esprit,Quand il parle et qu'il écrit.Il a de l'esprit,Il fait des vers comme un ange;Il a de l'espritQuand il parle et qu'il écrit.
Il a de l'esprit,
Il n'aime pas la louange;
Il a de l'esprit,
Quand il parle et qu'il écrit.
Il a de l'esprit,
Il fait des vers comme un ange;
Il a de l'esprit
Quand il parle et qu'il écrit.
Il fait peur aux sots,Quand il veut ouvrir la bouche,Il fait peur aux sotsQui n'aiment pas ses bons mots.Laissons là les sotsQue son esprit effarouche:Laissons là les sots,Jouissons de ses bons mots.
Il fait peur aux sots,
Quand il veut ouvrir la bouche,
Il fait peur aux sots
Qui n'aiment pas ses bons mots.
Laissons là les sots
Que son esprit effarouche:
Laissons là les sots,
Jouissons de ses bons mots.
Il a deux enfantsQui sont dignes de leur mère,Il a deux enfantsDistingués par leurs talents;Mais les deux enfantsNe vaudront jamais leur mère,Mais les deux enfantsN'ont point d'aussi beaux talents.
Il a deux enfants
Qui sont dignes de leur mère,
Il a deux enfants
Distingués par leurs talents;
Mais les deux enfants
Ne vaudront jamais leur mère,
Mais les deux enfants
N'ont point d'aussi beaux talents.
Il n'a qu'un défaut,C'est d'aimer trop sa Lorraine;Il n'a qu'un défaut,D'y rester plus qu'il ne faut.Disons-lui qu'il fautRenoncer à sa Lorraine,Disons-lui qu'il fautCorriger son seul défaut.
Il n'a qu'un défaut,
C'est d'aimer trop sa Lorraine;
Il n'a qu'un défaut,
D'y rester plus qu'il ne faut.
Disons-lui qu'il faut
Renoncer à sa Lorraine,
Disons-lui qu'il faut
Corriger son seul défaut.
Enfin, grâce à Dieu,Je le tiens dans ma retraite;Enfin, grâce à Dieu,Il est au coin de mon feu.Je demande à DieuQu'il se plaise en ma retraite;Je demande à DieuQu'il reste au coin de mon feu.
Enfin, grâce à Dieu,
Je le tiens dans ma retraite;
Enfin, grâce à Dieu,
Il est au coin de mon feu.
Je demande à Dieu
Qu'il se plaise en ma retraite;
Je demande à Dieu
Qu'il reste au coin de mon feu.
Le duc ne se borne pas à réciter à ses amies des chansons composées à leur seule intention; les soirées sont longues, et quelquefois il choisit dans ses œuvres inédites celles qui peuvent le mieux intéresser ses hôtes; les plus légères ne sont pas les moins appréciées.
CHANSONJe ne veux pas me presserL'amour est-il une folie?Maman me le dit tout le jour;Mais quand on est jeune et jolie,Comment se passe-t-on d'amour?Je jurerais bien qu'à mon âge,Maman n'a pas su s'en passer;Chaque saison a son partage,Un jour aussi je serai sage;Mais je ne veux pas me presser.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .J'ai vu la tendre tourterelleAux jours de son premier printemps,A l'amant qui tourne autour d'elleSe refuser assez longtemps:L'oiseau n'en est que plus fidèle,Plus ardent à la caresser;J'imiterai la tourterelle;Je veux bien m'engager comme elle,Mais je ne veux pas me presser.
CHANSONJe ne veux pas me presser
CHANSON
Je ne veux pas me presser
L'amour est-il une folie?Maman me le dit tout le jour;Mais quand on est jeune et jolie,Comment se passe-t-on d'amour?Je jurerais bien qu'à mon âge,Maman n'a pas su s'en passer;Chaque saison a son partage,Un jour aussi je serai sage;Mais je ne veux pas me presser.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .J'ai vu la tendre tourterelleAux jours de son premier printemps,A l'amant qui tourne autour d'elleSe refuser assez longtemps:L'oiseau n'en est que plus fidèle,Plus ardent à la caresser;J'imiterai la tourterelle;Je veux bien m'engager comme elle,Mais je ne veux pas me presser.
L'amour est-il une folie?
Maman me le dit tout le jour;
Mais quand on est jeune et jolie,
Comment se passe-t-on d'amour?
Je jurerais bien qu'à mon âge,
Maman n'a pas su s'en passer;
Chaque saison a son partage,
Un jour aussi je serai sage;
Mais je ne veux pas me presser.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai vu la tendre tourterelle
Aux jours de son premier printemps,
A l'amant qui tourne autour d'elle
Se refuser assez longtemps:
L'oiseau n'en est que plus fidèle,
Plus ardent à la caresser;
J'imiterai la tourterelle;
Je veux bien m'engager comme elle,
Mais je ne veux pas me presser.
FABLEUn paysan grondait sa femme:«Notre fille est grosse d'enfant,Lui disait-il, à toi le blâme.Ne sais-tu pas comme on s'y prendPour tenir close une fillette?—Vraiment, répliqua la pauvrette,J'avais tout fait bien calfeutrer,Et je croyais être bien sûre;Mais au diable soit la serrureOù toute clef peut se fourrer.»
FABLE
FABLE
Un paysan grondait sa femme:«Notre fille est grosse d'enfant,Lui disait-il, à toi le blâme.Ne sais-tu pas comme on s'y prendPour tenir close une fillette?—Vraiment, répliqua la pauvrette,J'avais tout fait bien calfeutrer,Et je croyais être bien sûre;Mais au diable soit la serrureOù toute clef peut se fourrer.»
Un paysan grondait sa femme:
«Notre fille est grosse d'enfant,
Lui disait-il, à toi le blâme.
Ne sais-tu pas comme on s'y prend
Pour tenir close une fillette?
—Vraiment, répliqua la pauvrette,
J'avais tout fait bien calfeutrer,
Et je croyais être bien sûre;
Mais au diable soit la serrure
Où toute clef peut se fourrer.»
Les deux vieilles dames se pâment d'aise à la lecture de ces pièces plus ou moins grivoises, et elles ne cessent de s'extasier sur l'esprit de leur amphytrion.
Un soir, le duc lit encore à ses hôtes charmées cette chanson composée autrefois dans un souper joyeux:
Que l'on goûte ici de plaisirs!Où pourrions-nous mieux être,Tout y satisfait nos désirs,Et tout les fait renaître.N'est-ce pas ici le jardin,Où notre premier pèreTrouvait, sans cesse sous sa main,De quoi se satisfaire?Ne sommes-nous pas encor mieuxQu'Adam dans son bocage?Il n'y voyait que deux beaux yeux,J'en vois bien davantage.Dans ce jardin délicieux,On voit aussi des pommesFaites pour charmer tous les dieuxEt damner tous les hommes.Amis, en voyant tant d'appas,Quels plaisirs sont les nôtres?Sans le péché d'Adam, hélas!Nous en verrions bien d'autres.Il n'eut qu'une femme avec lui,Encor c'était la sienne;Je vois ici celle d'autruiEt n'y vois pas la mienne.Il buvait de l'eau tristementAuprès de sa compagne.Nous autres nous chantons gaiementEn sablant le champagne.Si l'on eût fait dans un repasCette chère au bonhomme,Le gourmand ne nous aurait pasDamnés pour une pomme[157].
Que l'on goûte ici de plaisirs!Où pourrions-nous mieux être,Tout y satisfait nos désirs,Et tout les fait renaître.
Que l'on goûte ici de plaisirs!
Où pourrions-nous mieux être,
Tout y satisfait nos désirs,
Et tout les fait renaître.
N'est-ce pas ici le jardin,Où notre premier pèreTrouvait, sans cesse sous sa main,De quoi se satisfaire?
N'est-ce pas ici le jardin,
Où notre premier père
Trouvait, sans cesse sous sa main,
De quoi se satisfaire?
Ne sommes-nous pas encor mieuxQu'Adam dans son bocage?Il n'y voyait que deux beaux yeux,J'en vois bien davantage.
Ne sommes-nous pas encor mieux
Qu'Adam dans son bocage?
Il n'y voyait que deux beaux yeux,
J'en vois bien davantage.
Dans ce jardin délicieux,On voit aussi des pommesFaites pour charmer tous les dieuxEt damner tous les hommes.
Dans ce jardin délicieux,
On voit aussi des pommes
Faites pour charmer tous les dieux
Et damner tous les hommes.
Amis, en voyant tant d'appas,Quels plaisirs sont les nôtres?Sans le péché d'Adam, hélas!Nous en verrions bien d'autres.
Amis, en voyant tant d'appas,
Quels plaisirs sont les nôtres?
Sans le péché d'Adam, hélas!
Nous en verrions bien d'autres.
Il n'eut qu'une femme avec lui,Encor c'était la sienne;Je vois ici celle d'autruiEt n'y vois pas la mienne.
Il n'eut qu'une femme avec lui,
Encor c'était la sienne;
Je vois ici celle d'autrui
Et n'y vois pas la mienne.
Il buvait de l'eau tristementAuprès de sa compagne.Nous autres nous chantons gaiementEn sablant le champagne.
Il buvait de l'eau tristement
Auprès de sa compagne.
Nous autres nous chantons gaiement
En sablant le champagne.
Si l'on eût fait dans un repasCette chère au bonhomme,Le gourmand ne nous aurait pasDamnés pour une pomme[157].
Si l'on eût fait dans un repas
Cette chère au bonhomme,
Le gourmand ne nous aurait pas
Damnés pour une pomme[157].
La fin du séjour à Paris de Mme de Boufflers fut attristée par une assez grave indisposition de Manon, de cette femme de chambre qu'elle avait près d'elle depuis fort longtemps et à laquelle elle était si vivement attachée. La veille même du jour où la marquise allait repartir pour la Lorraine, en compagnie du fidèle Panpan, la pauvre Manon fut prise subitement de crachements de sang, et ce fâcheux incident retarda forcément le départ.
Mme de Boufflers en fut d'autant plus contrariée que Panpan trépignait d'impatience et depuis quelque temps demandait à cor et à cris à regagner Lunéville; ce n'était pas pur caprice de sa part, ni que la vie de Paris lui parût moins agréable, mais ses ressources financières avaient été vite épuisées, et il ne savait plus à quel saint se vouer pour subvenir aux indispensables dépenses.
La marquise, au courant de sa détresse, lui offre généreusement sa bourse, et elle l'invite à y puiser sans scrupule. Tout n'est-il pas commun entre eux? Elle lui exprime ses sentiments d'affection en termes vraiment touchants:
«Saint-Germain,samedi 4 novembre 1780.
«Vous allez me maudire, mon cher Veau, mais je suis plus affligée que vous ne le savez, parce que j'en souffre davantage. Ma pauvre Manon crache le sang depuis hier; elle me dit que jamais elle n'a été aussi mal. Elle s'afflige d'autant plus que, devant partir demain, pour ne plus revenir, tout est emballé et qu'elle sait que je manque non seulement d'elle, mais encore de toutes mes affaires. Je ne sais, comme vous croyez bien, quand cela finira, mais je n'en ai que plus d'envie de partir, et cette envie redouble, quand je pense à votre situation et surtout à votre impatience, car si vous êtes aussi raisonnable que vous l'êtes effectivement, nous, c'est-à-dire moi, pouvons remédier à toutes les choses qui vous manquent, avec de l'argent.
«Il me reste près de 200 livres, toutes mes dépenses payées. J'espère donc que vous ne refuserez pas d'en user comme s'il vous appartenait, puisque vous et moi c'est la même chose, au sexe près, qui ne vaut pas la peine d'en parler.
«J'irai donc à Paris dès que je le pourrai, et j'aimerai toujours mon cœur de Veau.
P.-S.—Empruntez de mes chemises à Mme Mongot.»
Deux jours après il n'y a aucune amélioration et la marquise désolée explique à son ami l'impossibilité où elle est de s'éloigner.
«Saint-Germain,lundi 6 novembre 1780.
«Ma pauvre Manon vient encore d'être saignée, c'est la quatrième fois, et M. du Breuil s'étonne que la dureté du pouls n'en soit guère diminuée. Elle a dormi cette nuit; les crachats sont fort diminués, et j'espère que la maladie tire à sa fin. Mais vous pouvez juger de l'état où la malade restera, et du temps auquel nous pouvons partir.
«Je vous assure, mon cher ami, que je me reproche ce contretemps comme si j'en étais la cause. Cependant presque tous les paquets étant faits, et ne voulant pas y toucher, il se trouve que je manque un peu de tout; mais comme vous avez l'avantage de savoir mieux jouir que moi, j'ai aussi celui de savoir mieux me passer que vous.
«Ainsi, ce que j'éprouve ne peut me rassurer survos privations, et je vous conjure, au nom de la sainte amitié, d'acheter sur mon compte tout ce qui vous manque et de faire en sorte que la fin de votre voyage n'en gâte pas le commencement. Maintenez-vous, tant que vous pourrez, dans l'état d'enchantement où nous vous avons vu.
«Une réflexion qu'il faut faire, c'est que les choses dont vous pourrez avoir besoin présentement ne seront pas perdues pour la suite. Enfin, si vous n'acceptez pas mes offres, j'en souffrirai plus que vous, parce que, non seulement le refus n'est pas une marque d'amitié, mais qu'il est impossible que vous souffriez par ma faute sans m'en aimer moins.»
Enfin, au bout de quelques jours, l'état de Manon s'étant sensiblement amélioré, Mme de Boufflers put donner suite à ses projets de départ et regagner la Lorraine avec Panpan.