CHAPITRE XX1779-1780Séjours du chevalier de Boufflers à Douai et à Boulogne.
Séjours du chevalier de Boufflers à Douai et à Boulogne.
Pendant l'hiver de 1779, Boufflers abandonne son régiment, ainsi qu'il est d'usage pour tous les officiers, et il vient passer à Paris quelques mois délicieux auprès de Mme de Sabran qu'il aime plus que jamais. Les deux amants reprennent donc sans plus tarder leur douce vie de tendresse et d'amour, ils ne se quittent pour ainsi dire pas. C'est à peine si l'on aperçoit le chevalier chez ses parents et chez ses amis; c'est à peine s'il prend le temps de faire un voyage en Lorraine pour voir sa mère et surveiller ses intérêts.
Mme de Sabran tient d'autant plus à ne pas perdre de vue son fervent adorateur qu'elle connaît sa passion malheureuse pour le jeu, et qu'elle redoute de le voir retomber dans le péché, bien qu'elle lui ait fait jurer de ne jamais jouer:
«8 mai 1778.
«Ne jouez jamais, mon frère, vous me feriez un véritable chagrin; c'est une passion horrible que celle du jeu, elle endurcit le cœur, elle salit l'âme; elle n'estpas faite pour vous. Songez d'ailleurs que vous m'avez donné votre parole d'honneur, et que je ne vous pardonnerais pas d'y manquer.»
Mais Boufflers est faible, et quand son amie le quitte un jour, il ne sait pas résister à l'entraînement. Un soir, chez Mme de Montesson, il joue malgré ses promesses. Son premier soin est d'avouer sa faute, et il le fait en termes bien amusants:
«Votre absence est déjà longue et funeste, chère et jolie sœur, et j'ai eu le temps de faire de petites sottises chez Mme de Montesson, dont votre présence ou le plaisir de souper chez vous m'aurait défendu. Au reste, ce qu'il y a de plus perdu à cette partie-là, c'est l'honneur, parce que j'avais donné ma parole de ne pas jouer. Mais l'honneur n'est qu'un mot, et l'argent est une bien jolie chose dans le siècle où nous vivons.»
L'hiver s'écoule comme un rêve, puis le printemps arrive et avec lui l'heure cruelle de la séparation. Mais il faut bien se résigner à l'inévitable!
Pendant que Boufflers retourne tristement à son régiment, Mme de Sabran, qui a perdu l'habitude de la solitude, et qui est restée sous le charme de leur long tête-à-tête, tombe dans une mélancolie si profonde, qu'elle inquiète son entourage. Elle n'en dit rien à son «frère» pour ne pas le troubler, mais il l'apprend par un ami commun, et il lui écrit alors une lettre de reproche, qui est un modèle de sensibilité et de tendresse. Il s'efforce de la rassurer et de lui persuader qu'elle n'a que des maux imaginaires:
«Vous n'êtes point malade... vous souffrez parce que tout ce qui vit souffre du plus au moins...
«... Pourquoi ne m'avez-vous point encore écrit? Quand vous êtes en proie à vos idées noires, je dois être votre seul confident. Je suis jaloux de vous voir écrire autre chose que des compliments et des nouvelles à d'autres que moi. Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à aucune des règles de l'art d'écrire, ne craignez ni de vous répéter, ni de manquer de suite, soyez tantôt triste, tantôt gaie, tantôt philosophe, tantôt folle, suivant que vos nerfs, vos remèdes, votre raison, votre caractère, votre humeur vous domineront. Vous n'avez pas besoin de me plaire, il faut m'aimer et me le prouver encore plus que me le dire; il faut, pour notre bien commun, que vos idées passent continuellement en moi et les miennes en vous, comme de l'eau qui s'épure et qui s'éclaircit quand on la transvase souvent...[158]»
Sur le conseil du chevalier, Mme de Sabran quitte Paris et elle se rend chez son amie la comtesse Diane de Polignac; tout le monde l'entoure d'affection et de tendresse, mais elle n'en reste pas moins triste à mourir.
Le chevalier, désolé des nouvelles qu'il reçoit, cherche par sa tendresse à remonter le moral de son amie:
«Roissy, ce mardi.
«Je comptais sur le changement d'air, de lieu, de société, de train de vie; je comptais sur la distraction que vous aurait donnée une amie de votre âge. J'osais même croire que je vous serais bon à quelque chose, qu'à force de partager vos maux, si vous en souffrez, je les diminuerais, que je vous tirerais par mes soins, par mon occupation perpétuelle, de la langueur où vous êtes plongée depuis mon départ, enfin, que mes vœux, mes désirs, ma tendresse vous soutiendraient. Je crois qu'on doit se sentir plus forte contre tous les maux de la vie quand on se sent aimée, et quand on voit auprès de soi quelqu'un qui voudrait très sincèrement souffrir et mourir à notre place.»
Enfin peu à peu sous l'influence du temps et de l'affection, Mme de Sabran se rétablit complètement.
Boufflers, pendant ce temps, s'est réinstallé à Douai et a repris sa vie de garnison. Comme les maux passés nous paraissent toujours moindres que les maux présents, il en arrive à regretter la Bretagne, et les camps de Brest et de Landerneau. La vie est chaque jour plus dépourvue d'agrément.
L'instabilité, le changement incessant paraissaient être la règle de conduite des autorités militaires de l'époque; aussi le séjour du chevalier à Douai ne se prolongea-t-il pas fort longtemps. En juin 1779, ilannonce à Mme de Boisgelin qu'il va partir pour la Flandre.
Pendant qu'il gagne Saint-Omer avec son régiment, il apprend avec regret que sa sœur a eu des ennuis, des soucis d'argent; elle ne lui en a rien dit et il la gronde doucement de ce manque de confiance.
«Ce 11 juillet.
«La première chose à faire, ma grande enfant, quand tu as du chagrin, c'est de me le dire, et la seconde, c'est de me dire de quoi, ce sont là presque les seules occasions où les frères soient bons à quelque chose; ils sont comme les médecins et les curés, qui attendent qu'on soit malade pour être recherchés. Mais je vois que le nuage est dissipé et qu'au lieu de t'offrir mes services, j'ai besoin des tiens.»
Ce que le chevalier demande par-dessus tout, c'est qu'on lui envoie des nouvelles; ils vivent dans une ignorance incroyable, rien ne parvient jusqu'à eux, il faut que Mme de Boisgelin le tienne au courant de tout ce qu'elle peut apprendre.
«Tu te défends d'être ma gazetière sous différents prétextes dont aucuns ne sont recevables. Nous avons besoin de nouvelles comme de pain, et tu ne me refuserais pas du pain sous prétexte que tu n'es point boulangère. Tu vois beaucoup de gens, et entre autres, un, bien instruit de tout, et même de tout ce qui se passe. Il faut questionner sans cesse, ramasser tout ce que tu trouves, et croire que tu es pour moi ce que la colombe étaitpour mon grand-papa Noé, qui s'en servait pour sonder le terrain et savoir ce qui se passait au dehors.
«Regarde-toi aussi comme mon ministre dans les Cours étrangères, le Luxembourg, l'Italie, la Bavière; voilà un vaste champ pour tes négociations, ne me laisse oublier de personne, sans quoi je croirais que tu m'oublies toi-même, et j'aurais le chagrin de ne pas te le rendre.
«Réponds-moi à Saint-Omer[159].»
Mme de Sabran, à laquelle Boufflers reprochait sans cesse d'être trop réservée, de ne pas l'aimer avec assez de violence, cite à son ami l'exemple de la comtesse Auguste de Polignac, qui, elle, est calme et prudente, et elle lui conseille de prendre modèle sur elle. Le chevalier lui riposte spirituellement:
«Raismes, ce 16 juillet 1779.
«Si toutes les femmes vieillissaient comme celle-là, ce ne serait pour personne la peine d'être jeune. Voilà comme je voudrais que vous pussiez vieillir, après ma mort, après avoir vécu comme elle pendant ma vie, car pour conserver du sentiment sous vos cheveux blancs, il faudrait en avoir montré sous vos cheveux blonds.
«On dit, mais je ne le crois pas absolument, que le cœur va toujours en se refroidissant. Si cela est, prenez garde au vôtre. Songez, vous qui faites profession detiédeur, que vous deviendrez un glaçon. Vous plairez peut-être encore comme un vieux livre bien écrit, mais vous ne serez plus aimée parce que vous n'aurez jamais aimé. Vous pourriez me dire à cela qu'on vous aime à cette heure bien follement, tandis que vous n'aimez que bien raisonnablement. Mais d'abord, cela ne durera qu'autant que moi; et puis en cela vous êtes traitée comme le maréchal de Saxe pour le cordon bleu; on le lui a offert quoiqu'il fût hérétique, en lui donnant cent ans pour se convertir.»
Enfin le chevalier arrive à Boulogne, et il s'y installe en attendant une nouvelle destination.
A-t-il quelque idée nette et précise de l'avenir qui leur est destiné? En aucune façon. Personne ne s'en doute:
«Nous marchons tous avec un bandeau sur les yeux, écrit-il philosophiquement, bien heureux si ceux qui nous mènent n'en ont point autant.»
Tantôt on assure qu'ils vont partir pour Gibraltar et que c'est là qu'ils porteront à l'Angleterre le coup mortel, tantôt on prétend que c'est à Douvres qu'ils sont appelés à débarquer, et que c'est pour les y transporter qu'on a réuni à Boulogne des «cabriolets de mer» en si grand nombre. Du reste comment des projets ainsi criés sur les toits pourraient-ils avoir quelque chance de réussir?
«Ma seule consolation, ce n'est pas la foi comme chez les vrais chrétiens, mais l'incrédulité, car je n'imagine pas qu'aucun projet aussi divulgué puisse être exécuté;c'est du vin de champagne qui a pris l'air et qui ne peut plus faire sauter le bouchon.»
L'isolement de sa nouvelle résidence inspire au chevalier des réflexions pour lui très inattendues et fort salutaires; il semble qu'il soit un homme nouveau devant lequel s'ouvrent des horizons qu'il ne soupçonnait pas. Il découvre la nature qu'il ignorait, il découvre l'amour, car ce qu'il prenait jusqu'alors pour l'amour, n'en était que la caricature. C'est à Mme de Sabran qu'il fait l'aveu de sa découverte.
«Boulogne, ce 3 août.
«Je serais bien aise d'avoir pu vous rendre une partie de l'effet que ce charmant chemin de Lille à Saint-Omer a fait sur mon imagination. Cela m'a fait connaître qu'il y a d'autres plaisirs que ceux que j'ai uniquement recherchés jusqu'à l'âge de trente ans. Cette observation, qui paraît tardive à quarante ans, beaucoup d'hommes sont morts de vieillesse sans l'avoir pu faire. Car il faut que je vous l'avoue, ma jolie sœur, nous sommes tous de grands libertins. Je ne connais que deux remèdes à cette maladie-là, c'est la retraite et l'amour. Mais, pour que la retraite corrige, il faut qu'elle soit volontaire, agréable par mille occupations toujours faciles et toujours renaissantes, que mille soins, mille calculs, mille espérances viennent prendre la place de ce qui régnait dans notre imagination, et que notre cœur s'épure pour ainsi dire avec l'air que nous respirons.
«L'amour heureux ou malheureux, pourvu qu'il soit véritable, est encore un bon antidote contre le libertinage, en rassemblant toutes nos affections, en les tournant vers les perfections réelles ou supposées de l'objet qu'on aime, en nous persuadant que le plaisir et le bonheur ne sont pas partout où nous les cherchions auparavant, et il produit au fond du cœur une grande révolution. Ne le haïssez pas, cet amour, ma bonne fille, et jugez par celui des hommes qui aime le mieux, que plus on aime, et meilleur on devient.[160]»
Entre temps, Boufflers poursuit sa correspondance avec Mme de Boisgelin, mais au lieu des grâces ordinaires, il lui reproche tantôt son silence, tantôt la banalité de ses lettres. Que ne lui donne-t-elle des nouvelles, que ne lui raconte-t-elle les événements de la Cour et de la capitale, ce qui se passe, ce qui se dit, ce qu'on augure de l'avenir? Il lui écrit plaisamment:
«Que voulez-vous que je vous mande de ce pays-ci où l'on ne fait que de la bière, tandis que vous ne mandez rien du pays où l'on fait les événements. Si vous valiez quelque chose, vous vous transformeriez en Renommée pour tout savoir et pour me tout apprendre. Mais vous n'auriez pas même l'esprit de prier un secrétaire de M. de Beauvau, ou d'un de ses confrères, de m'envoyer, deux fois par semaine, tout ce qui se fait, se dit ou se médite d'intéressant.
«Adieu, mon cœur, je t'aimerai bien si tu m'écris etsi tu parles honorablement de moi à Mme la maréchale.
«Si tu vois Mme d'Hautefort, embrasse-la de ma part bien serré.»
L'inutilité de ses fonctions militaires et l'oisiveté de sa vie ne sont pas le seul souci du chevalier; il a de cruels embarras d'argent, il les confie naturellement à sa sœur, et il lui demande même au besoin d'intervenir pour l'aider à sortir d'une situation tous les jours plus inextricable.
Boufflers, depuis qu'il a quitté le séminaire, a mené joyeusement la vie, dépensant sans compter, faisant des dettes, ainsi qu'il convient à un jeune seigneur de l'époque. Cette existence insouciante a duré sans encombre pendant quelques années, puis les difficultés sont arrivées, les créanciers se sont montrés moins accommodants; il a fallu emprunter pour apaiser les plus exigeants; bref, le pauvre chevalier en est arrivé à une situation des plus précaires.
La bonté de son cœur y a également contribué. N'a-t-il pas avancé 60,000 francs à son frère, le marquis? Il n'en a jamais reçu d'intérêt et, à sa mort, il n'a pas même retrouvé un sol du capital.
Il charge Mme de Boisgelin d'intercéder auprès de M. de Maurepas pour qu'il l'autorise à emprunter 40,000 livres sur ses bénéfices; de cette façon il pourra payer ses dettes et s'équiper convenablement.
Comme le ton lugubre de sa lettre ne lui est pas ordinaire, il craint d'inquiéter sa sœur, et il termine gaiement:
«Boulogne, 30 juillet.
«... Il ne faut pas t'attrister de me voir sérieux, ma chère enfant. Selon toute apparence, si je l'avais toujours été un peu davantage, j'aurais moins de sujets d'être triste à présent, mais quelque sujet que j'en puisse avoir, je ne le serai jamais au point d'inquiéter personne.
«Adieu, ma longue enfant, je t'embrasse bien délicatement au point de te casser. Si tu es à Versailles, cours bien vite baiser les pieds, les mains, etc., de ta blanche voisine. Ce n'est pas la comtesse de Grammont.»
A force de chercher à tirer le chevalier du mauvais pas dans lequel il est engagé, Mme de Boisgelin et Mme de Mirepoix finissent par imaginer une combinaison qui, si elle réussit, sauvera la situation. Il s'agit tout simplement de trouver quelqu'un qui consente à échanger les abbayes de Boufflers contre des terres; de cette façon les dettes du chevalier seront garanties sur quelque chose de tangible, tandis qu'actuellement elles ne le sont sur rien.
Boufflers trouve l'idée merveilleuse, il l'approuve des deux mains.
«14 août 1779.
«Vous êtes une aimable enfant, ma grande fille, et avez cela de commun avec notre mère commune, la maréchale de Mirepoix. Je jouis de tous les soins que l'onveut bien prendre de mes affaires; elles ont bien besoin que quelqu'un s'en mêle, car je m'en suis si peu mêlé en ma vie que je ne sais à présent par où m'y prendre. Mais la lettre de ma tante me paraît un moyen victorieux;
Il me semble déjàQue je vois tout cela.
«Ajoutez à mes mérites et à mes dépenses que l'avant dernière année j'ai passé sept mois à mon régiment, la dernière année j'en ai passé huit et peut être celle-ci en passerai-je quinze, comme ce hussard qui était trente six heures par jour à cheval.
«Enfin, mon grand cœur, il me semble que mes intérêts n'ont jamais été en aussi bonnes mains, et si notre plan réussit, je vous ferai chanter unTe Deumpar mes créanciers, sans quoi il faudrait pour eux unLibera...
«Adieu, mille choses à tous les grands de la Cour, ducs et princes, comtes et marquis, et donnez de ma part une tête de lapin à votre chat.»
Mme de Boisgelin ne cherche pas seulement à améliorer la situation pécuniaire de son frère, elle s'occupe aussi et très activement de son avancement. Boufflers a quarante et un ans et il n'est encore que lieutenant-colonel! c'est, avec son nom, un pitoyable avancement. Comment sa mère, sa famille si influente, ses amis, n'ont-ils pas pu lui obtenir un meilleur sort!
C'est que Boufflers est fort mal en Cour; d'abord onne l'y voit jamais, pour des raisons que nous savons déjà, mais son originalité, sa liberté d'écrire et de penser ne passent pas inaperçues.
Déjà en 1776, M. de Saint-Germain a mis le chevalier sur la liste des colonels, mais quand on l'a soumis au Roi, il a dit simplement: «Je n'aime ni les épigrammes ni les vers,» et il a rayé de ses propres mains le malheureux officier.
En 1779, Mme de Boisgelin et les membres influents de la famille crurent le moment opportun de frapper un grand coup; il fut décidé que l'on ferait agir toutes les influences dont on disposait.
Boufflers, très touché de ce zèle, remercie tendrement sa sœur, mais il ne se fait pas de grandes illusions sur le résultat, il écrit philosophiquement:
«Au camp.
«Je te remercie mille fois, chère enfant, de toute ton avidité pour moi; j'ai bien peur pour toi qu'elle ne soit point assouvie. J'ai, à la vérité, bien des brigadiers au-dessous de moi, mais j'ai bien des maréchaux de camp au-dessus, et ces messieurs ne répugnent point à ce qui convient à leurs inférieurs. C'est une espèce de modestie bien connue à la Cour et à l'armée. Tu prévois aisément que je n'aurai peut-être pas le dessus avec les brigadiers et que j'aurai peut-être le dessous avec les maréchaux de camp. Consolons-nous d'avance et remercions la nature de nous avoir donné de quoi pardonner à la fortune.
«Mme de Luxembourg va faire la demande avec un feu auprès duquel le mien ne serait que de la glace. Mme de Ségur et la comtesse Diane vont être prévenues. Voilà mes batteries bien dressées, mais j'en serai pour ma poudre.
«Adieu, ma fille, je t'embrasse et je t'aime de tout mon cœur.»
Malheureusement si, à Paris et à Versailles, tous les amis et les parents étaient en mouvement pour Boufflers, lui-même, avec son insouciance habituelle, ne faisait aucune des démarches nécessaires. Ce peu de confiance dans le succès lui valait de sa sœur une lettre assez vive à laquelle il répond:
«Valenciennes, ce 22.
«N'ai-je pas eu la bêtise d'être un peu fâché contre toi en lisant ta dernière lettre; j'y ai pensé depuis et j'en ai été honteux. J'aurais dû ne prendre garde qu'à ce que tu fais et point à ce que tu dis. Il faut convenir que personne n'a jamais su mêler aussi bien les injures aux services. Tu es un composé de Juvénal et de Titus. Tu écris comme l'un et tu règnes comme l'autre; non pas que je veuille dire que tu fasses tous les jours un heureux, mais au moins tu veux mon bonheur, et tu y travailles, et tu y réussiras si jamais nous passons notre vie ensemble, car tu as beau dire et beau m'accuser, je n'ai jamais eu de sœur plus chère que toi.
«Je vois par tout ce que tu m'as mandé que les choses vont mieux que je n'osais l'espérer. Toutes lesfois que tu parleras, sois sûre du succès, parce que de plaire à triompher, il n'y a qu'un pas. Il est clair que tu n'as pas eu besoin d'être poussée dans les démarches que tu as faites, mais il est clair aussi que tu as été conduite et que tu l'as été de main de maître; embrasse-le, ce maître[161]que j'aime tant à regarder comme le mien dans tous les genres, et dis-lui que, malgré mon horreur pour la Simonie, je lui offre une abbaye en échange de la maison de l'Ermite dans le sacré vallon de Saint-Ouen.
«Adieu, aime-moi comme tu me grondes, au lieu de me gronder comme tu m'aimes.»
Mme de Boisgelin croyait toucher au but de ses efforts, toute la famille estimait le succès certain, assuré, seul Boufflers doutait encore. En effet, la nomination espérée se faisait attendre; et Mme de Boisgelin en éprouvait un énervement qu'elle ne pouvait dissimuler.
Son frère montrait plus de calme et de possession de soi-même; il ne cessait de remercier ses amis de leur bonne volonté à son égard, mais quant à lui, il s'armait de philosophie en prévision d'un échec; c'est lui-même qui remontait le moral de Mme de Boisgelin.
«Morbeck, par Aire, du camp.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .«M. de Nivernais a bien raison de dire que j'ai bien tort de ne pas lui écrire; il serait bien plus fondé àm'en faire le reproche s'il savait combien je l'aime. Je crois que c'est encore plus qu'il n'est aimable, car je sens que s'il n'était point aimable du tout, il faudrait encore l'aimer. Remercie-le du bien qu'il a osé dire de moi à quelqu'un dont je n'en pense point du tout.
«On me mande de partout, que mon affaire est prête, qu'elle va passer, et je vois qu'elle ne presse pas, et qu'on parle du premier ou du second conseil, ce qui annonce, vu le train des choses, que ce sera à peine pour le troisième, et ces lenteurs-là, pour une chose aussi aisée et aussi préparée, annoncent au moins un défaut total de bonne volonté...
«Prends courage, mon enfant. Soumets-toi aux circonstances, fais en sorte, à force de modération, de n'être point contrariée par les contrariétés. J'ai une fois ouvert par hasard un tome de Shakespeare où j'ai vu un roi dépouillé, emprisonné et condamné, qui dit à sa fille: «Ne me plains point, rien de ce qui doit m'arriver ne me déplaît, car j'ai fait divorce avec ma volonté et j'ai épousé la fatalité.» Il faut convenir que c'est là un mariage de raison plus que de fantaisie.»
Bien entendu, le séjour du chevalier à Boulogne ne se prolonge guère; il y est à peine depuis trois semaines, qu'il reçoit de nouveaux ordres: il doit se rendre à Eu avec son régiment. Le déplacement qui le rapproche du Havre n'aurait pour lui rien que d'agréable, s'il n'était désastreux pour ses finances, déjà si mal en point.
Le chevalier fait la route par étapes avec son régiment,non sans gémir, car la chaleur est affreuse et l'on ne peut goûter un instant de repos. Aux étapes, le régiment est dispersé à quatre lieues à la ronde; à trois heures du matin, il faut le réunir, car l'on part à quatre, et malgré cela l'on est rôti, les troupes sont harassées de fatigue; depuis le colonel jusqu'à la dernière recrue, tout le monde est sur les dents; après huit jours de ce régime, presque tout le régiment est malade.
En cours de route, et malgré la fatigue et les ennuis qui l'accablent, Boufflers trouve encore le temps d'écrire à Mme de Boisgelin pour la charger de quelques commissions; comme il n'a pas d'argent, c'est elle qui fera les avances, et sans espoir de les revoir jamais, il le lui avoue bien simplement:
«Montreuil, 21 août 1779.
«Je compte sur un petit mot de ma grande fille en arrivant à la ville d'Eu. J'ai besoin d'avoir des nouvelles des affaires de l'Europe et des miennes. Je voudrais que ceux qui se mêlent des unes se mêlassent aussi des autres. Je serais sûr, après m'être embarqué un peu légèrement, d'arriver à bon port.
«Je marche avec mon régiment, ce qui me fatigue cent fois plus que de courir sans lui. Je suis abattu comme si j'avais fait cinquante lieues en poste, et j'ai la poitrine démontée d'un rhume horrible qui dure depuis un quart d'heure, et qui durera peut-être encore autant. Ce qui me console, c'est que M. de Beauvau ne m'entend pas tousser.
«Si vous avez de l'argent, envoyez-moi deux bridons rouges tressés en or; cela se trouve sur le quai de la Ferraille, àLa Levrette, et se vend 18 livres. En suivant le quai, on arrive au pont Saint-Michel, on trouve un marchand de couleurs nommé Vernezèbre, et on lui demande un assortiment de pastels fermes pour peindre le paysage et la figure en petit. Ces deux commissions-là vous coûteront 60 livres longtemps avant de me coûter un sol, mais si l'argent vous manque, empruntez-en à Mme la maréchale ou à Lucile.
«Adieu, je sens que je n'ai pas le style vraiment naturel, car si j'écrivais comme je parle, ma lettre serait très enrouée.»
Enfin le régiment arrive à Eu. Boufflers se rappelle tout à coup les commissions qu'il a données à sa sœur et, à la réflexion, il juge utile de lui fournir de l'argent pour les payer.
«Août 1779.
«Mes cartes sont arrivées à bon port et à temps, mon aimable chat maigre. J'attends de jour à autre de nouvelles marques de ta bonté, mais je ne sais pas où tu trouveras les fonds que mes commissions exigent. Je prends le parti de t'envoyer un billet sur mon homme d'affaires, dont tu prendras le montant chez Mme de Mirepoix ou M. de Beauvau, qui se feront payer quand ils le jugeront à propos.
«Je suis ici depuis hier, ignorant si j'y serai encoredemain. Je vais demain au soir à Abbeville voir le régiment d'Esterhazy, que je n'ai point revu depuis que je l'ai quitté; je m'en fais un plaisir, mais en même temps j'ai bien peur d'être obligé de faire leur partie à table et de répondre à toutes les santés, car la mienne n'y tiendra pas.
«M. de Thianges est ici; il m'a enlevé comme de raison le seul bon logement de la ville; il est d'ailleurs de la plus grande honnêteté et fait très bonne chère. J'en profite d'autant plus qu'il est cause que je n'ai pas de cuisine.
«On n'a de nouvelles de rien, sinon que le mois d'août se passe et qu'il sera suivi du mois de septembre. On appelle celui-là le balai de la mer, parce qu'il y laisse le moins de vaisseaux qu'il peut.
«Parle de moi à Mme la maréchale de Luxembourg et à Mme de Lauzun, et mande-moi si effectivement la maréchale est fâchée.
«Adieu, mon enfant, j'ai la tête d'une pesanteur horrible et j'ai peur que mon style ne s'en ressente.»
En même temps le chevalier prévient Mme de Sabran de sa nouvelle résidence, et il lui conte spirituellement l'état d'incertitude dans lequel il continue de vivre, à son grand désespoir:
«A Eu, ce 2 septembre 1779.
«Je suis ici dans une pauvre petite ville bien éloignée de tous les points intéressants, à trente lieues duHavre, à trente lieues de Dunkerque, sous les ordres d'un général plein d'honneur, de bonté et de zèle, mais que les autres généraux semblent avoir relégué à dessein. Il paraît que nous sommes destinés à remplacer les gens qui s'embarqueraient, et à passer par le second envoi, c'est-à-dire à trouver la besogne faite ou manquée. Vous imaginez sûrement le plaisir que me fait ma position. Je suis entre la philosophie et l'ambition, comme serait un pauvre diable entre son honnête femme, dont il ne se soucierait guère, et une coquine de maîtresse qui écouterait tout le monde excepté lui, mais qui pourtant lui paraîtrait toujours jolie et ne lui ôterait pas toute espérance. L'une m'attend et me promet le bonheur quand je serai revenu à elle; je me tourne de son côté, mais aussitôt l'autre me fait un petit signe et renverse tous mes projets.[162]»
En 1780, Boufflers est toujours errant sur la côte; cette fois, il est en garnison à Dunkerque, et c'est de là qu'il écrit à Mme de Boisgelin:
«Dunkerque, ce 18 juillet 1780.
«La voix intérieure parle toujours et ta lettre la fait parler plus haut que jamais, mon enfant, car jamais je n'en ai lu d'aussi charmante, pas même de l'écriture de Mme de Sévigné. Je me porte mieux qu'avant d'être malade; l'air de ce pays me convient d'autant plus queje le respire moins que personne; je délaie celui de la ville dans celui de toute la province; c'est comme de mauvais vin où je mettrais beaucoup d'eau.
«Baise de ma part l'œil de ma tante, et s'il ne se porte pas absolument bien, contente-toi de le bassiner, parce que j'aurais peur que mes baisers ne fussent trop chauds, si j'enjuge d'après le monde.
«Adieu, enfant chérie, je t'aimerai de quelque couleur que tu sois, je t'aimerai en perte ou en gain, mais je n'aimerai et ne bénirai la cause de tout que quand tu auras lieu d'en être parfaitement contente. Adieu, baise maman des Cars de ma part et dis-lui que je l'aime comme un enragé[163].»