CHAPITRE XVI1778Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran.
Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran.
Depuis qu'il était revenu de Pologne après avoir si piteusement échoué dans ses rêves de conquête et de gloire, le chevalier de Boufflers, découragé, avait repris sa vie errante, sans profit et sans but. Quand il était à Paris, il fréquentait la société de sa mère, jouait sans rime ni raison, composait des vers galants, faisait la cour aux femmes, enfin «courait les filles», comme l'on disait alors. Cette vie, funeste à la fois pour son cœur, sa santé et sa bourse, ne durait pas toujours, fort heureusement. Une grande partie de l'année, le chevalier vivait en province, tantôt en Lorraine, à la Malgrange ou à Nancy, tantôt chez des amis qu'il visitait à tour de rôle, et où son esprit charmant le faisait toujours accueillir avec joie. Quelquefois, mais rarement, il se rappelait qu'il était colonel du régiment de Chartres (infanterie) et il allait passer quelques semaines à son régiment.
En 1777, le chevalier avait alors trente-neuf ans, une rencontre fortuite vient bouleverser sa vie. Lui qui n'a jamais connu que les liaisons éphémères, qui n'en ajamais compris d'autres, en un mot qui n'a jamais aimé, s'éprend d'une passion profonde qui durera jusqu'à sa dernière heure. Cette affection, comme toutes les affections humaines, hélas! ne sera exempte ni de déceptions, ni d'orages, mais les débuts en furent si exquis que trente ans après Boufflers se les rappelait encore avec délices.
Quand le chevalier était à Paris, il fréquentait assidûment chez la maréchale de Luxembourg. En 1777, un soir, il rencontra par hasard chez la noble dame une jeune veuve très intelligente, très spirituelle, Mme de Sabran; elle venait d'avoir vingt-sept ans. Née en 1749, Françoise-Éléonore de Jean de Manville avait perdu sa mère de bonne heure et elle avait été élevée par son aïeule, Mme de Montigny. On lui fit épouser un officier de marine, M. de Sabran, qui avait cinquante ans de plus qu'elle, et dont elle eut deux enfants[127]. En 1775, M. de Sabran eut l'à-propos de mourir.
Bien qu'elle ne possédât plus les attraits de la prime jeunesse et qu'elle ne fût pas précisément jolie, Mme de Sabran avait une physionomie si originale, tant de mobilité dans le regard, une grâce si piquante qu'elle séduisait au plus haut point. Et puis son esprit était comme son regard, pétillant, plein de verve, jamais en repos. Elle aimait les arts, et elle cultivait avec succès la musique, la peinture, la poésie.
Dès leur première rencontre, Boufflers attaqua galamment et déploya toutes ses séductions. Mme de Sabran lui répondit avec tant d'esprit et d'agrément, elle montra une raison si droite et des connaissances si variées, que le chevalier ébloui s'éprit pour la jeune veuve d'un amour passionné.
Bien entendu, dès le lendemain, Boufflers, comme c'était son devoir, se rendit chez elle pour lui présenter ses hommages; l'impression fut plus vive encore que la veille, et cette première visite fut suivie de beaucoup d'autres.
Le chevalier n'avait point pour habitude de s'attarder aux préliminaires et de prolonger outre mesure la période du sentiment; il aimait, il n'avait pas lieu de se croire détesté, il demanda bien vite qu'«on couronnât sa flamme». Mais il eut la surprise de trouver chez Mme de Sabran un empressement moins grand. Certes elle ne cachait pas le penchant qu'elle éprouvait pour son adorateur, mais elle se trouvait des devoirs vis-à-vis d'elle-même, vis-à-vis de ses enfants et elle opposa une résistance absolue.
Comme on ne pouvait sans crime rompre une idylle si touchante, Boufflers, qui était l'ingéniosité même et qui savait en plus que tout chemin mène à... Rome, proposa un moyen terme. Puisque le motamourchoquait et effrayait Mme de Sabran, rien n'était plus simple que de le remplacer paramitié fraternelle; on serait frère et sœur: quoi de plus pur, de plus touchant, et de quoi pouvait s'effrayer dans ces conditions l'âmela plus timorée. «Soit, répondit Mme de Sabran convaincue, ne m'aimez jamais que d'une amitié fraternelle et j'aurai toujours pour vous l'amitié d'une sœur.»
Le pacte ainsi conclu, signé, et la paix faite, les relations se poursuivirent dans la plus confiante intimité. Pas un jour ne s'écoulait sans que le chevalier ne rendît visite à son amie dans sa maison du faubourg Saint-Honoré, et là, assis tous deux sous les grands arbres ou dans les bosquets du jardin, ils devisaient à perte de vue.
Souvent Boufflers rime en l'honneur de la bien-aimée, mais, toujours original, il ne se croit pas obligé de lui décerner des louanges hyperboliques. Un jour il lui adresse cette chanson où il plaisante cette chevelure ébouriffée qui est un des traits caractéristiques de sa physionomie:
Air:Nous sommes précepteurs d'amour.Aux attraits les plus séduisants,A la beauté la plus soignée,Je préférerai constammentQui donc?... Sabran la mal peignée.Sur sa raison, les envieuxN'ont jamais pu trouver à mordre,Et ce n'est que dans ses cheveuxQu'on aperçoit quelque désordre.De l'amour, c'est un trait nouveau;Sabran, il venge son injure.N'ayant pu troubler ton cerveau,Il s'en prend à ta chevelure.
Air:Nous sommes précepteurs d'amour.
Air:Nous sommes précepteurs d'amour.
Aux attraits les plus séduisants,A la beauté la plus soignée,Je préférerai constammentQui donc?... Sabran la mal peignée.
Aux attraits les plus séduisants,
A la beauté la plus soignée,
Je préférerai constamment
Qui donc?... Sabran la mal peignée.
Sur sa raison, les envieuxN'ont jamais pu trouver à mordre,Et ce n'est que dans ses cheveuxQu'on aperçoit quelque désordre.
Sur sa raison, les envieux
N'ont jamais pu trouver à mordre,
Et ce n'est que dans ses cheveux
Qu'on aperçoit quelque désordre.
De l'amour, c'est un trait nouveau;Sabran, il venge son injure.N'ayant pu troubler ton cerveau,Il s'en prend à ta chevelure.
De l'amour, c'est un trait nouveau;
Sabran, il venge son injure.
N'ayant pu troubler ton cerveau,
Il s'en prend à ta chevelure.
Fort heureusement pour le frère et la sœur, cette touchante idylle fut brusquement interrompue, ce qui permit au pacte de durer au moins quelques mois. La France venait de promettre des secours aux insurgés américains et la guerre menaçait d'éclater entre le cabinet de Versailles et celui de Windsor.
Il était question d'un débarquement sur les côtes d'Angleterre, et dans ce but l'on décida de réunir en Bretagne toute une armée. Le régiment de Chartres, que commandait en second Boufflers, fut désigné pour se rendre à Brest et le chevalier reçut l'ordre de l'y rejoindre.
Donc Boufflers dut quitter sa sœur chérie; ce ne fut pas sans larmes, sans désespoir, le frère et la sœur s'aimaient si bien! mais il fallait obéir. L'on se promit naturellement de se garder une foi éternelle et de s'écrire souvent pour tromper les rigueurs de l'absence.
Mme de Sabran est une des plus charmantes figures du dix-huitième siècle, c'est une créature délicieuse toute de passion, de charme, de tendresse, et si sensible, si femme, si aimante! Ses lettres sont exquises. A chaque ligne tombe de sa plume sans effort, à l'improviste, les pensées délicates, originales et d'un tour si heureux!
Il semble même qu'elle ait le don d'inspirer son correspondant, car jamais le chevalier n'a l'esprit plus fin que quand il lui écrit[128].
Ses lettres respirent la passion la plus vive. On sent qu'il aime Mme de Sabran à la folie, qu'elle est tout pour lui. Son cœur déborde d'amour, et il le lui laisse voir en termes exquis: chaque mot est une caresse, chaque phrase un acte de foi et d'amour.
Ces lettres sont si jolies, d'un sentiment si profond et si vrai, que nous ne pouvons résister au désir d'en citer quelques extraits; ils ne peuvent que contribuer à mieux faire connaître le caractère du chevalier:
«...Mon Dieu, chère sœur, quand vous reverrai-je? Je suis comme un avare éloigné de son trésor: à la vérité il n'en jouissait pas, mais il le contemplait toute la journée... J'ai laissé chez vous mes connaissances et mes goûts. Tout ce qui me plaît est resté avec tout ce que j'aime...»
«Écrivez-moi un peu, chère et charmante sœur; je ne vivrai que de votre souvenir. Les prédicateurs et même les métaphysiciens ne vous ont-ils pas dit que si Dieu oubliait un moment le monde, il tomberait dans le néant? Vous êtes ce Dieu-là, et moi, je suis ce monde; ne m'oubliez pas...»
«...Adieu, ma sœur; jamais ce que je sens au dedans, en traçant ce nom de sœur, ne pourra être rendu. Adieu; souvenez-vous du besoin que j'ai devotre amitié. Elle me charme sans me suffire; elle a pour moi le prix que la sécheresse et la soif donnent à une goutte d'eau.»
«...Avant de vous connaître, j'avais souvent senti de l'ennui, mais jamais de regret. Pourquoi vous ai-je vue si tard? Pourquoi faut-il vous voir si peu? Pourquoi l'absence est-elle si longue et la vie si courte?...»
«Laissez-moi vous dire, si je puis, tout le plaisir que m'a fait votre dernière lettre... Vous êtes comme cette pauvre Médée qui veut le bien et qui fait le mal; vous charmez, vous rajeunissez tout ce qui vous entoure, il ne vous manque qu'un Jason. Pour moi, je suis tantôt le bonhomme à qui vous rendez ses premiers ans, tantôt le vieux bélier dont vous faites un agneau, tantôt ce pauvre frère que vous mettez en pièces, mais je ne suis jamais celui que je voudrais être.»
«...Mon secrétaire arrive en ce moment avec une troisième lettre de vous qui me transporte de reconnaissance. Ne vous lassez pas, ne vous dégoûtez pas de moi, mon amie; jurez-moi que jamais vous ne vous dédirez de ce que vous me dites de charmant. Ce motnécessaire, dont vous vous servez pour votre vieil ami, ne sortira jamais de sa pensée. Tous les rois de la terre se réuniraient pour me combler d'honneurs et de biens, qu'ils ne me feraient jamais goûter une joie comparableà celle que ce mot-là m'a causée. Je crois même qu'un triomphe m'en ferait moins, car la gloire ne nous vaut pas.
«Adieu, ma sœur; j'ai besoin de vous comme on a besoin d'air en été et de soleil en hiver. Adieu encore; je vous baise en bon père, en bon frère et en ami suspect.»
Si Boufflers a consenti à s'éloigner quand l'exil lui était si cruel, ce n'est pas qu'il soit poussé par l'ambition ou par un ardent désir de gloire; en vérité ce ne sont là que des prétextes, mais qui lui permettront de se montrer digne du bien suprême, de celui qu'il souhaite par-dessus tout, et que Mme de Sabran connaît mieux que personne.
Malheureusement, jusqu'à présent, il n'a guère eu l'occasion de montrer sa valeur. Toute son activité se borne à quelques déplacements; on l'envoie de Brest à Saint-Malo, de Saint-Malo à Landerneau, mais sans but, sans utilité, et il s'ennuie très fort.
«Je suis arrivé en grande hâte pour ne rien faire. Il n'est pas plus question de se battre en Bretagne qu'au couvent de la Visitation, et il paraît que nous en serons quittes, non pas pour la peur, mais pour l'ennui.»
Et il lance cette jolie boutade:
«Mourir n'est rien, se battre est assez joli, mais s'ennuyer est affreux.»
Mme de Sabran s'étant permis quelques plaisanteriessur ces guerriers qui passent leur temps dans les loisirs de la vie de garnison et se croisent les bras, son «frère» lui écrit:
«Landerneau, 2 mars.
«Vous vous égayez un peu sur notre guerre de Bretagne; on voit bien que vous n'y êtes pas. Savez-vous qu'il n'y manque que des ennemis? car d'ailleurs, nous avons un général, un maréchal des logis, un état-major, un équipage d'artillerie et de vivres, et nous nous appelons l'armée de Bretagne. Je vous prie dorénavant d'en parler avec le respect qui convient à une armée, ou bien je proposerai pour vous punir de mettre quelqu'un de mon régiment à discrétion chez vous...»
Si l'armée de Bretagne ne joue en réalité aucun rôle utile, les généraux cependant ne la laissent pas dans l'inaction; les ordres, les contre-ordres sont incessants, les régiments sont morcelés, réunis, divisés de nouveau, ils vont, reviennent, sans plan, sans but; bref la confusion est extrême et le désordre à son comble.
Boufflers n'a d'autre consolation dans sa détresse que de penser à sa «sœur», et de se rappeler les heures si douces passées près d'elle dans cette délicieuse demeure du faubourg Saint-Honoré qui a vu naître et grandir leur mutuelle tendresse:
«Les tristes colonels de Bretagne se flattent de revenir au mois de juin, lui écrit-il, mais je n'en crois rien. Il y avait bien plus de raisons de ne pas partir de Paris que pour y retourner. Mon imagination esttoute tendue de noir... Quelquefois pour me distraire, je me transporte à la maison fraternelle. Je vois d'ici des livres, des tableaux, des plumes, des couleurs, des arbres verts, un pavillon, de grandes promenades; j'aperçois entre les arbres une espèce de petite nymphe qui se promène un livre à la main, et je cours à sa rencontre. Quel bonheur que ce soit ma sœur! Quel dommage que ce ne soit que ma sœur!»
Cet éloignement de la femme qu'il aime, cette vie oisive et sans but des camps, cette activité factice qui ne mène à rien, finissent par avoir raison de la santé du chevalier; le physique et le moral sont à l'unisson, c'est-à-dire que tous deux vont fort mal.
Il avoue à son amie son triste état et elle lui répond pour le réconforter:
«8 mai 1778.
«Ne me parlez point de votre tristesse ni de vos souffrances, mon frère, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes; même votre fluxion et votre mal de dents. Si vous n'étiez jamais malade, vous ne sentiriez point le prix de votre santé; et si vous ne quittiez jamais vos amis, vous n'éprouveriez pas le plaisir qu'on a de les revoir après une longue absence. Telle est la condition humaine.
«Il n'est pas de plaisir sans peine, et souvent la somme des peines passe celle des plaisirs; mais, n'importe, il faut nous croire heureux, malgré le sort, malgré nous-mêmes, et prendre notre parti sur ce bonheurparfait qui ne peut exister. Vous me direz que j'en parle bien à mon aise, moi qui n'ai rien à désirer; il est vrai que je suis heureuse, mais je suis bien persuadée que notre bonheur est en nous-même et qu'avec de la raison et de la philosophie, on n'est point malheureux dans ce monde, ou très difficilement...»
Quelquefois la correspondance des deux amis roule sur des sujets plus intimes. Un jour Mme de Sabran avoue à son «frère» qu'elle a été s'agenouiller au tribunal de la pénitence et elle lui raconte cet événement en termes exquis:
«25 avril 1778.
«J'ai véritablement besoin aujourd'hui de causer avec vous, mon frère, pour m'égayer et me distraire d'une certaine visite que je viens de faire, et quelle visite! une visite que l'on ne fait que dans un certain temps, aux genoux d'un certain homme, pour avouer de certaines choses que je ne vous dirai pas. J'en suis encore toute lasse et toute honteuse. Je n'aime pas du tout cette cérémonie-là. On nous la dit très salutaire et je m'y soumets en femme de bien.»
Le chevalier lui répond avec non moins d'esprit et de finesse:
«Mardi.
«Comment, charmante petite Magdeleine, vous sortiez du confessionnal et vous y aviez dit beaucoup de choses que vous ne me diriez pas, à moi qui vous dirais tant de choses que mon confesseur ne saurajamais! Mon Dieu! que je suis piqué de n'avoir été pour rien dans vos propos! et que disait cet homme qui vous voyait à ses genoux? Que n'étais-je votre confesseur! Que n'ai-je été votre péché! Que ne suis-je votre pénitence!
«Adieu, ma sœur, je suis enrhumé du cerveau et de la poitrine; je tousse comme un loup et je pleure comme un veau. Si vous en aviez eu autant, cela vous aurait fait bien de l'honneur au tribunal de la pénitence.»
L'activité de sa correspondance avec Mme de Sabran n'empêchait nullement le chevalier de donner de ses nouvelles aux autres personnes de sa famille et particulièrement à Mme de Boisgelin. C'est elle également qu'il prenait pour confidente de l'ennui mortel qu'il éprouvait dans cette Bretagne où, pas plus dans le présent que dans l'avenir, il ne voyait rien à espérer. Il lui écrit en 1778[129]:
«3 mars.
«J'envie bien le vicomte de la Tour du Pin qui tourne le derrière à la Bretagne et le devant à Paris, mais il paraît par sa permission d'aller se marier, qui n'est que pour dix-sept jours, que nous pensons à l'Angleterre. On arme les gros vaisseaux sans oublier les autres et les nouvelles d'aujourd'hui sont toutes martiales.
«Malgré tout cela je n'en crois rien, nous ferons biendes semblants avant de faire rien de ressemblant à une véritable guerre.
«Mille choses de ma part à tout ce qui a la bonté de m'aimer, et ne cessez pas de vous informer si jamais les colonels de Bretagne auront la permission de revenir.
«Adieu, mon pauvre enfant, votre dernière lettre était le plus joli rêve enfanté par le plus doux sommeil, mais soyez plus éveillée une autre fois pour me mander des nouvelles.»
L'événement cependant ne tarde pas à donner tort aux pressentiments du chevalier. Il apprend tout à coup que le duc de Chartres a quitté Paris incognito et qu'il vient visiter son régiment. Il mande à sa sœur l'arrivée du prince:
«Landerneau, 15 juin 1778.
«Je suis dans les ennuis et dans les affaires jusqu'au cou, il faut que je loge et que je nourrisse M. le duc de Chartres qui arrive tout à l'heure, et je n'ai ni maison ni cuisine; tout ira à la volonté de celui qui lit dans les cœurs et dans les casseroles, car j'ai fait de mon mieux et s'il ne m'aide pas, je n'aurai fait que de l'eau claire.
«Tout le monde est effaré de notre arrivée ici; il n'y est pas plus question de guerre que de vendanges, et jamais il n'y aura eu d'armée aussi tranquille que la nôtre.
«Je vous donnerai des nouvelles au premier momentlibre que j'aurai, en attendant comptez pour moi sur beaucoup d'ennuis et fort peu de dangers.
«Adieu, ma haute sœur, je vous aime de la tête aux pieds, cela s'appelle un grand amour.»
L'arrivée du duc de Chartres à Landerneau était cependant le prélude de graves événements. Une flotte de trente-deux vaisseaux et de huit frégates était réunie à Brest sous les ordres du comte d'Orvilliers et elle se prépara à prendre la mer. Le duc reçut le commandement d'une division. Boufflers sollicita vainement du prince l'autorisation de l'accompagner, il n'éprouva qu'un refus formel.
«Je suis bien fol d'aimer la gloire, écrit-il tristement, elle ne veut pas de moi. Le plaisir va bientôt être du même avis. Il faudra me mettre à la raison pour toute nourriture.»
Quand la flotte fut sortie du port, elle ne tarda pas à se rencontrer avec l'amiral Keppel, qui était venu au-devant d'elle. La bataille fut vive et sanglante, mais aucun vaisseau ne fut pris, et chacun se retira sans qu'il y eût un résultat définitif.
La flotte française rentra à Brest pour réparer ses avaries, et le duc de Chartres partit pour Versailles porter la nouvelle de ce que nous regardions comme une victoire.
Le duc fut reçu à Paris aux acclamations du public, mais cet enthousiasme fut de courte durée. On reprocha au prince de n'avoir pas compris un signal qui devaitlui faire couper la ligne ennemie, et aux éloges succédèrent les épigrammes. Toute la campagne se borna à cet épisode assez insignifiant.
Quant à l'armée de Bretagne, elle continua son existence triste et monotone.
Enfin, au mois de septembre, Boufflers apprend avec une joie indicible que son long exil va se terminer et que son régiment est désigné pour tenir garnison à Douai. Ce n'est pas encore ce qu'il souhaiterait, mais il se rapproche de Paris, de Mme de Sabran, et sa joie est extrême.
Il obtient même un congé pour aller voir sa mère en Lorraine, et comme il doit forcément traverser la capitale, on le charge de dépêches pour la Cour.
Il écrit à sa sœur pour lui annoncer son arrivée et l'informer en même temps qu'il s'est arrêté à Rennes, chez son mari, où il a été fort apprécié.
«Samedi.
«Je suis tout près, ma fille, et j'arrive de loin avec une faim et une soif mortelles de te voir et de t'embrasser; si tu es à Versailles, fais-le-moi dire par Oblin, qui me précède pour s'en informer; ne me fais rien dire si tu n'y es pas.
«J'ai très bien réussi à Rennes, même dans la maison où tu réussis le moins; j'avais pris tant de crédit que si tu étais venue, je crois que je t'aurais fait faire un petit Boisgelin, qui aurait fait pièce à bien des petits Boisgelin. Dis à ta voisine, la dame d'honneur, que saufl'honneur, je l'aime de tout mon cœur; je me souviens que la première vue doit m'en coûter un louis et je trouve que c'est bon marché.
«Si tu avais eu de l'esprit, tu aurais pris et même mis un de mes habits pour m'attendre à Versailles, car il est possible que les dépêches d'Oblin à Lafleur ne soient pas arrivées, et que je me trouve à la Cour en habit de postillon, pour marquer mon empressement.
«Adieu, ma fille, je t'aime de bout en bout, et il y a loin, même sans la coiffure. Mon papier et mon encre ainsi que ma plume ne valent pas grand'chose, mais je me sers de ce que j'ai, encore bien heureux, car cela ne m'arrive pas souvent.»
Le séjour du chevalier à Paris fut ce qu'il devait être; il revit Mme de Sabran, et leur mutuel attachement, surexcité encore par l'absence, ne fit que croître. L'heure approchait de la chute inévitable.
Après quelques jours de bonheur, Boufflers repart pour la Lorraine. Il passe une journée chez le comte de Bercheny, à Luzancy, un vieil ami de sa famille, et c'est de là qu'il écrit à Mme de Sabran:
«Je me suis arrêté hier à Luzancy, chez le comte de Bercheny, et pour la première fois je me suis surpris un mouvement de jalousie. Je l'ai vu occupé de sa femme et de sa terre, heureux du bonheur que j'ai toujours désiré et que je n'aurai jamais. Il fait des choses charmantes; il passe sa vie à en jouir, à s'en applaudir, à en projeter de nouvelles. Sa femme a l'air de prendrepart à tout et d'aimer la campagne autant que lui. Je me demandais: quel bien cet homme-là a-t-il fait pour être aussi bien traité par le sort, et quel crime ai-je commis pour l'être aussi mal? Voilà le poison qui s'est glissé dans mes veines et qui agit encore.»
Enfin il arrive à la Malgrange, il revoit sa mère qui l'y attend et il est si heureux de la retrouver, qu'ils ne se quittent pas: «Elle est dans ma chambre quand je ne suis pas dans la sienne», écrit-il. Sa présence même fait naître dans son esprit mille rêves d'avenir qu'il ne peut se défendre de confier à la femme qu'il adore.
«De Lorraine.
«Je ne suis pas si découragé que le jour où je vous ai écrit de ma route, ma chère sœur. Mon voyage s'est mieux passé que je ne m'y attendais, et j'ai revu ma mère avec autant de plaisir que si je ne vous avais pas quittée. La Lorraine est si charmante que j'ai eu regret en la revoyant que votre neveu eût obtenu l'évêché de Laon. Vous seriez venue dans mon pays, vous auriez connu ma mère, vous l'auriez aimée comme votre mère, et elle vous aurait aimée comme sa fille. Tout cela fait naître en moi des idées bien riantes, qui font place ordinairement à des réflexions bien tristes... Si vous n'êtes pas toujours la meilleure des sœurs, je serai le plus malheureux des hommes.
«J'ai revu ma pauvre Malgrange: je n'en ai plus que la moitié, j'ai cédé la plus jolie à M. de Bauffremont,mais ce qui m'en reste me plaît encore. Ma maison est simple et pauvre, mais propre et gaie. Il y a dans ma cour un marronnier d'Inde planté par la sœur de Henri IV, sous lequel on mettrait cent cinquante hommes à couvert. J'ai un petit jardin qui est terminé par un bois d'environ cent pas de tour, où l'on peut faire une demi-lieue sans revenir sur ses pas; j'ai une figuerie, une serre, une quantité de cerisiers couverts de fleurs. Je vais avoir trois ou quatre moutons sous mes fenêtres, qui seront enfermés dans un treillage de fil d'archal si clair, qu'ils ne s'en douteront pas, et feront comme les hommes qui se croient libres, parce qu'ils ne voient pas leurs chaînes, et qui pensent faire leur volonté en suivant le cours des choses.
«Si je suis au monde quand vous ne serez plus jeune, je vous proposerai d'acheter à nous deux une maison de campagne, pour que vous connaissiez une fois tous les plaisirs qui vous auront manqué jusqu'alors. Vous ne savez pas qu'on peut avoir des sentiments maternels pour des arbres, pour des plantes, pour des fleurs; vous ne savez pas qu'un jardin est un royaume, où le prince n'est jamais haï et où il jouit de tout le bien qu'il fait.
«Votre jardin de Paris ne vous donne pas l'idée de tout ce bonheur-là. Ce n'est qu'un chemin planté qui mène à votre pavillon; vous ne connaissez aucun de vos arbres et vous leur faites couper la tête, bras et jambes sans y penser. Vous changerez bien d'avis quand vous saurez, comme moi, que les arbres ontdu sentiment et qu'ils s'aperçoivent du bien et du mal.
«Aussi je me promets bien de travailler ce soir comme un cheval, pourvu que je ne dorme pas comme une marmotte[130].»
Mme de Sabran avait un neveu, Mgr de Sabran, évêque de Laon, qui fut toujours excellent pour elle et pour ses enfants. C'était un véritable prélat de l'ancien régime, moins occupé de la messe et de son bréviaire que de ses plaisirs[131]. Il possédait près de Laon, à Anisy, un château où Mme de Sabran et ses enfants faisaient chaque année de longs séjours.
Mme de Sabran, en femme aimante, ne cherchait que les occasions de se rapprocher de son ami; elle le savait en Lorraine, elle vint donc aussitôt s'installer à Anisy et elle eut l'adresse d'obtenir de son neveu une invitation pour le chevalier.
L'isolement de la campagne, la fréquentation journalière et incessante, finirent par amener ce que n'avaient pu obtenir les plus ardentes prières. Bien que le palais épiscopal ne parût pas particulièrement désigné pour le dénouement de l'idylle, au bout de peu de jours l'amitié fraternelle avait cédé la place à l'amour, et le frère et la sœur s'adoraient le moins platoniquement du monde. Ce fut pour tous les deux un rêve sansnom, une période d'amour délicieuse; les heures s'envolaient sans qu'ils y songeâssent; un jour vint cependant où il fallut penser au retour; la famille, le régiment, les affaires, les mille nécessités de l'existence vinrent troubler les tendres amants dans leur rêve étoilé et les rappeler à la réalité.
Mme de Boisgelin était au courant de la passion si violente du chevalier, mais ne l'avait pas trop bien prise.
Mue par un sentiment de jalousie qu'elle ne pouvait surmonter, elle la blâmait même absolument. Elle aimait beaucoup son frère et elle éprouvait pour lui des sentiments très exclusifs. Quand elle vit que sa nouvelle inclination n'était pas une de ces fantaisies éphémères dont il était coutumier, mais bien un attachement des plus sérieux, elle prit en haine Mme de Sabran, et tout en ménageant les apparences, fit tout ce qui dépendait d'elle pour rompre cette liaison qui lui portait ombrage[132].
C'est en raison de ces sentiments qu'elle se garde d'écrire à son frère pendant son séjour à Anisy. Le chevalier, qui ne devine pas, s'étonne de ce long silence et il s'en plaint, en même temps qu'il lui annonce son retour prochain:
«Anisy, par Pinon, samedi 9.
«J'espère, ma bonne enfant, qu'on se tromperait beaucoup sur notre amitié si on en jugeait par notre correspondance et que, pendant que d'autres ne sentent pas un mot de ce qu'ils disent, nous ne disons pas un mot de ce que nous sentons. Je pourrais dire en ma faveur que les torts sont au moins partagés, mais je les aimerais mieux tous de mon côté, parce que je suis bien plus sûr de l'excès de ma paresse que de l'excès de la tienne.
«Quoi qu'il en soit, pardonnons-nous et aimons-nous, puisque nous ne pouvons faire autrement. J'espère te voir dans peu de jours et j'en sens d'avance le plaisir; mande-moi ici si tu seras à Paris du 16 au 17, et fais-moi préparer un excellent souper pour dimanche au plus tard, car peut-être viendrai-je le manger samedi.
«Je voudrais, en attendant, que tu m'écrivisses une lettre de mille ou douze cents pages qui m'instruisît de tout ce qui s'est passé et de tout ce qui se passe à Paris, car j'y serai aussi étranger à mon arrivée qu'un colonel chinois. Voilà près d'un mois que je suis toujours en course et que je ne reçois de nouvelles de personne; c'est à toi à suppléer à tout et même à réparer toutes mes négligences, mais ce serait une tâche au-dessus de tes forces.
«Il ne s'en est fallu de rien qu'en partant d'ici je ne tournasse du côté de la Lorraine, dont je ne sais riendepuis six semaines, mais j'ai peur que ma mère ne soit encore à Scey-sur-Saône ou ailleurs, et je remets mon voyage à l'hiver prochain, d'autant plus que les affaires de mon régiment d'une part, et de l'autre la promotion qu'on dit prête à paraître, exigent ma présence à Paris.
«Parle de moi à tes amis, parle de moi à tes parents, parle de moi à ton chat, je ne veux être oublié de personne.
«Adieu, grande Boisgelin; souviens-toi de m'aimer comme si je le méritais, et recommande à Mmes les maréchales d'en faire autant.»
Donc, forcé par les circonstances, le chevalier quitte Anisy, la mort dans l'âme; il se rend à Paris, puis à son régiment. Les deux amants n'ont plus d'autre consolation que la correspondance, et ils y ont recours presque chaque jour. Le ton naturellement est changé, il est plus intime qu'autrefois; ils s'aiment, ils s'adorent, et ils trouvent pour témoigner leur passion réciproque les expressions les plus heureuses, les plus charmantes. Les lettres de Mme de Sabran sont exquises de simplicité et de tendresse profonde.
«Non, mon enfant, je n'ai que faire de ton illusion; notre amour n'en a pas besoin; il est né sans elle et il subsistera sans elle; car ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non plus tes manières de Huron, ton air distraitet bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui m'ont fait t'aimer à la folie: c'est un certain je ne sais quoi qui met nos âmes à l'unisson, une certaine sympathie qui me fait penser et sentir comme toi. Car, sous cette enveloppe sauvage, tu caches l'esprit d'un ange et le cœur d'une femme. Tu réunis tous les contrastes, et il n'y a point d'être au ciel et sur la terre qui soit plus aimable et plus aimé que toi.»
Quelques jours plus tard, elle écrit encore:
«Je vois avec plaisir que tout ce qui m'appartient de près ou de loin t'aime, non pas autant que moi, car je t'aime pour mille. J'ai pour toi tous les sentiments; je t'aime comme ta mère, comme ta sœur, comme ta fille, comme ton amie, comme ta femme, et mieux encore, comme ta maîtresse. Je t'aime tant, que je ne pense qu'à cela, et que sur tout le reste, je suis d'une insouciance qui ressemble comme deux gouttes d'eau à la mort. Tu es l'âme qui anime mon corps; je ne peux être affectée que par toi; tu dispenses à ton gré le bien et le mal qui m'arrivent, et je ne peux plus connaître le bonheur à moins que tu ne t'en charges. Songe bien à cela, mon enfant; tu as trop de raison à présent et trop d'expérience pour ne pas sentir, comme moi, qu'il n'en existe pas dans ce monde, sans une amie, dont l'esprit, le cœur et l'âme soient en commun avec nous. Eh! dis-moi, qui est-ce qui partage mieux que moi tous tes sentiments, tous tes goûts et toutes tes opinions?D'après cela, aime-moi donc, ne fût-ce que pour ton bonheur; je te promets de le faire et d'y employer le reste de ma vie[133].»