CHAPITRE XVIII1779-1781

CHAPITRE XVIII1779-1781Maladie du prince de Beauvau.—Il demande à Mme de Boufflers de venir le voir.—Panpan accompagne la marquise à Paris.—Agréable séjour dans la capitale.—Guérison de M. de Beauvau.—Réconciliation de Panpan et de Saint-Lambert.

Maladie du prince de Beauvau.—Il demande à Mme de Boufflers de venir le voir.—Panpan accompagne la marquise à Paris.—Agréable séjour dans la capitale.—Guérison de M. de Beauvau.—Réconciliation de Panpan et de Saint-Lambert.

En 1779 et 1781, les relations continuent à être incessantes entre Nancy, Lunéville, Fléville, Sommerviller. A la petite mais charmante société que nous connaissons se sont joints quelques nouveaux venus, M. de la Porte, intendant de Nancy, sa femme, Mme d'Hautefort, M. de Maulevrier, etc., etc.

L'intimité est extrême, on se voit presque journellement; les dîners, les soupers, les parties de comète, de trictrac, autant d'occasions de se réunir et de passer ensemble de douces heures. La distance n'est pas un obstacle; n'a-t-on pas des chevaux? Quant à l'ennui du déplacement, à la fatigue inévitable par le mauvais temps et les routes détestables, personne n'y songe. Tous sont vieux, surmenés, plus ou moins cacochymes, mais qu'importe quand il s'agit de se distraire et de se retrouver avec des amis chers!

Panpan est le seul qui continue à se montrer récalcitrant; certes, il accueille avec grand plaisir les amis quile viennent voir, mais dès qu'il est question de quitter sa modeste retraite, il ne veut rien entendre, il reste insensible à toutes les séductions; Mme de Boufflers elle-même n'arrive pas à l'arracher à sa vie monotone et réglée.

La marquise, au contraire, a conservé vivaces et profonds tous les souvenirs du passé; elle est restée attachée à son vieil ami par toutes les fibres de son cœur. On sent dans sa correspondance combien elle l'aime, combien il est indispensable à sa vie; elle n'est jamais plus heureuse que quand il est auprès d'elle, et elle le lui avoue naïvement. Elle lui écrit sans cesse et lui confie ses joies, ses peines, tous les événements de sa vie.

«2 juin 1780.

«Il faut encore vous dire que cette journée que j'ai passée avec ma Durival aurait été une des plus agréables de ma vie, si, comme nous le répétions sans cesse, le Veau, que nous aimons tous, y avait été. J'allais vous dire tout cela, quand j'ai reçu votre lettre.

«Je ne veux plus parler de Fléville que pour approuver le parti que vous prenez.

«Vous auriez bien mal fait de ne pas me faire le récit des folies touchantes de cette bonne Marianne. N'allez pas la dégoûter de m'aimer, moi ou mon portrait. Il faut qu'il ne me ressemble guère pour qu'on soit tenté de le baiser.

«Mais en vous prenant par les paroles de votre lettre, et point par les plaintes que vous nous faitesquelquefois, vous êtes l'homme le plus heureux qui existe; tous vos jours sont comme ceux de Lucile, pleins de douceur, s'il est vrai qu'être aimé en soit une.»

Quelques jours après nouvelle lettre:

«Nancy, 9 juin 1780, à midi.

«Est-ce que je ne vous aurais pas écrit aussi, mon Veau bien-aimé, si le chevalier ne me proposait pas depuis mercredi d'aller dîner chez vous. Je ne vous dirai qu'en vous voyant les différents obstacles qui nous ont retenus. Je pense que s'il ne partait pas le 12, rien ne nous retiendrait. Mais si d'abord nous avons craint le mauvais temps, à présent nous craignons qu'il ne nous manque.

«Je ne saurais prendre aucune part à la joie que vous avez ou que vous aurez, d'être dans votre cloaque; moi qui n'aspire, ne désire, ne respire que vous voir habiter un lieu propre et sain où je puisse jouir du bonheur ineffable de vous voir dans les moments où il vous conviendra de vous communiquer à moi.

«Je n'ai aperçu Mme Durival que par la fenêtre, depuis son retour. Elle était pourtant convenue de dîner mardi chez nous avec sa compagne. J'ai envoyé hier savoir de ses nouvelles. Elle m'a fait dire qu'elle viendrait et je ne l'ai pas vue.

«Pour moi qui ai bien senti à quoi je m'engageais en retournant tous les jours à Fléville, pour vous voir, j'ai été en chemin il y a deux jours pour y dîner, mais lecabriolet s'est si mal conduit qu'il a fallu revenir de Jarville au hasard de ne point dîner. Les Philips étant à Nancy, j'y vais dans le moment avec le chevalier et le cabriolet raccommodé.

«Je vais faire ma démission de la chapelle entre les mains de M. de Beauvau, en insinuant le plus délicatement possible le désir que j'aurais de la voir donner à mon Porquet.

(De la main de Mme de Boisgelin).

«Mon cher Panpan, le chien devient un peu incommode, parce qu'il est sevré. M. de Chateaubodot n'est pas venu. Maman vous fait dire qu'elle va faire votre commission.»

Le Veau se montre bien souvent grognon et susceptible; l'âge, les infirmités ont peu à peu aigri son caractère, mais Mme de Boufflers n'en a cure, le Veau a tous les droits, même celui d'être désagréable; elle répond à ses rebuffades, en redoublant d'amabilités, de grâces, de bonne humeur:

«Nancy, samedi 24 juin 1780.

«Mais, mon cher Veau, vous me grondez comme si j'avais tort. Dans quel moment vous aurais-je écrit? Je n'ai vu Mme d'Hautefort que mercredi à une heure, que nous sommes parties pour Fléville, où il a seulement été question de vous, mais point du tout de dîner chez vous. Tout au contraire, elle a dit qu'elle vous avait donné à déjeuner, et qu'elle vous en prierait encore. Sur cela, j'ai fait vos honneurs; j'ai dit quevous seriez enchanté qu'elle vous demandât à dîner. Elle a toujours dit qu'elle voulait vous voir chez M. Vincent, et point dîner. Que pouvais-je faire? Et par où vous écrire, et que vous écrire sur ce dîner? Je ne sais pas sur quoi M. de Maulevrier a pu vous dire que Mme d'Hautefort dînerait chez vous, car je lui ai toujours entendu dire le contraire. En tout cas, de quoi vous plaignez-vous, puisque vous avez été averti?

«A présent, il est question d'avertir M. de Maulevrier, que M. et Mme de la Porte, Mme Durival et moi, nous irons mardi 27 juin 1780, sur les midi, dîner chez lui avec notre bien-aimé Veau, que Mme de la Porte jouera au trictrac avec lui, et que je ferai la chouette à M. de Saisseval et à M. de Nédonchel, et que les trictracs soient propres.

«Je suis à la quatrième plume, les doigts tout barbouillés et d'une humeur horrible de votre injustice; mais pour M. Martel, je le remercie, et je le demanderais si nous dînions chez vous.

«A présent que j'ai une plume passable, il me semble que je t'aime bien, mon cher Veau, et que j'ai déjà du plaisir en pensant à mardi.

«Moi, j'espère quelque chose de l'activité du duc.»

Au mois de septembre 1780, M. de Beauvau étant tombé assez sérieusement malade, il fit dire à sa sœur tout le plaisir qu'il éprouverait à la voir auprès de lui. Bien que l'état du prince ne fut nullement inquiétant et que la demande fût plutôt un caprice de malade, Mme de Boufflers n'hésita pas à partir sans délai;M. de Bauffremont s'offrit à l'accompagner, ce qu'elle accepta avec joie. La marquise fit ses préparatifs avec une telle précipitation qu'elle n'eut pas le temps d'aller dire adieu à Mme Durival. C'est Mme Petitdemange qui se charge d'aviser la «céleste», mais au dernier moment la marquise prend la plume et c'est elle-même qui achève la lettre:

(De la main de Mme Petitdemange.)

«Mme de Boufflers, qui part dimanche pour Paris, aurait désiré bien vivement de voir sa «céleste» avant, mais elle n'a pas de voiture, parce qu'on arrange la sienne pour le voyage.

«M. de Bauffremont est obligé de partir sans avoir vu Mme Durival et il charge le gros secrétaire de le lui dire.

«M. le prince de Beauvau n'est pas plus malade, mais il a tant pressé Mme de Boufflers de venir au Val qu'il ne lui a pas été possible de le refuser. Dans un mois elle revient.

«Si Mme Durival a des commissions, Thérèse demande d'en être chargée, car cette fois-ci son corps ne quittera pas son âme.

(De la main de Mme de Boufflers.)

«Il ne m'est guère possible d'écrire, mais il m'est absolument impossible de partir sans avoir un petit moment de conversation avec la plus chaude de mes amies.

«D'abord, il faut que je lui dise mon regret de partir sans avoir au moins la satisfaction de l'embrasser. Jem'étais flattée de passer cette journée-ci avec vous; M. Devau vous dira ce qui m'en empêche. Il vous dira quel plaisir je me faisais de passer l'hiver entre vous deux, car je me flattais que vous me rendriez une partie du temps que j'ai passé et perdu sans vous cet automne. Les instants qu'on passe avec vous, ma céleste amie, allongent cruellement ceux où l'on ne vous voit pas. Voilà ma profession de foi et le fond de mon âme.

«Mme Petitdemange ne vous dit pas que nous avions écrit à M. Marcel pour l'engager à venir passer l'hiver ici sans en prévenir le Veau et dans l'espérance que la compagnie de cet ami qu'il aime beaucoup nous le retiendrait plus longtemps. Nous en avons reçu hier une lettre par laquelle il nous mande qu'il est en chemin: il a fallu le dire à Panpan qui en a été charmé et qui va l'emmener à Lunéville jusqu'à mon retour.

«J'aurais eu bien du plaisir à voir la bonne compagnie qui a le bonheur de vivre avec vous. C'est un de ceux que j'envie le plus. M. de Bauffremont dit qu'il en est presque aussi fâché que moi. La biche qui vient avec nous vous embrasse[147].»

Au dernier moment, Panpan, dont le cœur était bon, si la surface était quelquefois un peu rugueuse, ne put se décider à abandonner Mme de Boufflers dans des circonstances aussi pénibles. M. de Bauffremont donnait à la marquise, en l'accompagnant, une grande preuved'attachement; comment lui Panpan, son plus vieil ami, pouvait-il demeurer calme et indifférent dans sa paisible retraite de Lunéville? Vraiment ce n'était pas possible; il le comprit si bien qu'il boucla à la hâte sa valise et partit lui aussi dans le carrosse qui emportait Mme de Boufflers, M. de Bauffremont et la fidèle Manon.

Après un voyage rapide et sans incidents, le trio arrive dans la capitale. Mme de Boufflers, sans même reprendre haleine, repart pour Saint-Germain. Panpan reste à Paris, et comme il n'a d'autre gîte que l'auberge, il accepte l'hospitalité que le prince de Bauffremont lui offre dans sa petite maison de la barrière de Vaugirard.

Avant de s'éloigner de Lunéville, Panpan avait écrit à Mme de Lenoncourt pour la prévenir de son départ et des motifs qui le rendaient indispensable; en même temps il agitait les idées les plus sombres et prévoyait pour lui-même les pires catastrophes.

A peine dans la capitale, il recevait de la marquise cette spirituelle réponse:

«Nancy, le 29 juillet 1780.

«Non, Panpan, je n'ai pas été étonnée de votre départ, je connais votre attachement pour Mme de Boufflers, je sais que vous êtes capable de toutes sortes de bons procédés et j'ai imaginé que vous vous étiez senti un peu d'attrait pour Paris, qu'il faut revoir de temps en temps. Mais ce qui m'étonne, ce sont vosterreurs; à quel propos? Vous vous amusez, vous vous portez bien, vous êtes accueilli; où trouverez-vous de meilleurs augures? Pourquoi ne pas juger de l'avenir par le présent, ou plutôt pourquoi songer à l'avenir? Il n'y a rien de si extravagant que vos prévoyances. Depuis que petit Jean nous a dit:

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera,

vous n'osez plus vous divertir; jouissez tant que vous pourrez, Panpan, et ne pensez pas à ce qui doit suivre. Je suis parfaitement tranquille sur ce qui vous regarde, et je ne crains pour vous que trop de plaisir qu'il faudra quitter. C'est pour le pauvre prince que je tremble et par conséquent pour Mme de Boufflers. Qu'est-ce que c'est que le mieux quand le dépérissement va son train. Il faut qu'il y ait un grand vice intérieur pour qu'un homme beau, grand et fort ait quatre-vingt-dix ans avant d'en avoir soixante. Je pensais pour lui tout ce qu'il y a de pis et je n'ose m'arrêter à cette idée ni penser que cet événement peut empoisonner le reste des jours de la marquise. Elle m'a écrit un petit mot bien honnête dont je lui sais beaucoup de gré.

«Je l'ai toujours dit, mon cher Panpan, les amis de Paris valent leur pesant d'or; on les retrouve comme on les a laissés, empressés, caressants, obligeants; il faut convenir, si amis il y a, que ceux de province sont tout le contraire.

«J'espère que dans votre première lettre vous me parlerez de l'abbé Porquet.

«Mais, mon cher Veau, je crois que voilà une trop longue lettre pour un beau monsieur bien fêté et bien amusé[148].»

Mme de Boufflers eut l'agréable surprise de trouver son frère beaucoup mieux qu'elle n'osait l'espérer, presque en convalescence.

Le lendemain même elle écrit à Panpan pour lui faire part de l'accueil qu'elle a reçu et surtout de l'invitation pressante dont elle est chargée pour lui et qui la comble de joie:

«Mardi, 18 juillet 1780.

«J'espère que vous trouverez M. de Beauvau un peu mieux que vous ne vous y attendiez.

«J'ai été reçue avec ce que Mme de Lenoncourt appelle de la bonne et franche amitié. Ceci serait pour moi le séjour du bonheur sans la cause qui fait que j'y suis. Ce que vous ignorez et qui met le comble à ma reconnaissance, c'est que dès que j'ai nommé mon cher Veau, M. et Mme de Beauvau se sont écriés:

«Comment, M. de Vaux est ici et nous n'en savons rien! Pour cela, madame de Boufflers, vous êtes étonnante.»

«Et puis Mme de Beauvau: «Mais comme elle dit cela, il semble ce ne soit rien.» Et puis: «Il faut l'engager à venir tout de suite. Mais voudra-t-il bienvenir? Ne s'ennuiera-t-il pas? En tout cas, madame, votre affaire sera de l'amuser.»

«Voilà, mon bon Veau, comme j'ai été accueillie là, et pointaceilliecomme je disais autrefois.»

Mme de Boufflers, on le voit par cette dernière remarque, tire quelque vanité de son orthographe; depuis deux ans, en effet, elle étudie avec M. Petitdemange cette science toute nouvelle pour elle, et elle est ravie des progrès accomplis en si peu de temps.

La marquise a trouvé installé au Val son ancien adorateur Saint-Lambert; elle en prévient Panpan, car les deux amis d'autrefois, pour une cause que nous ignorons, sont devenus ennemis jurés, mais le poète cependant ne demande qu'à se réconcilier:

«M. de Saint-Lambert m'a parlé du désir ardent de vous retrouver; que je n'avais qu'à lui prescrire la conduite qu'il devait tenir pour vous contenter; qu'il ferait tout pour regagner votre amitié. J'ai répondu à tout cela que je croyais que le mieux serait d'être ensemble très honnêtement, mais sans aucune explication; que je comptais en user de même avec Mme de... qui peut-être aurait oublié aussi qu'elle m'avait offensée; ce que j'ai dit, parce qu'il a tout à fait perdu le souvenir de ses torts.

«Adieu, aimable Veau; vous ne sauriez vous dispenser de venir, tout intérêt à part.

«Je ne vous parle pas de la maison, parce que vous la verrez, et qu'il ne faut pas empiéter sur la surprise avec vous.»

Mais Panpan n'est pas homme à céder à une première demande, et puis il se trouve si bien dans la capitale! il en apprécie si bien les plaisirs! il est si joyeux de retrouver tous ses anciens amis! et le premier de tous, le cher abbé Porquet, qui ne le quitte plus. Chaque soir il assiste avec lui à quelque spectacle, tantôt à la Comédie-Italienne, tantôt à l'Opéra, tantôt à la Comédie-Française, dont il raffole; sous la conduite du bon abbé, on ne voit plus que lui dans les coulisses! il est intime avec les comédiens; il visite les gens de lettres; il rend ses devoirs aux nobles dames de sa connaissance; on le voit sans cesse chez Mme de Mirepoix, chez Mme de Grammont, chez Mme de Choiseul, chez Mme de Brancas; partout il est accueilli comme un ami très cher. Il devient presque l'homme à la mode. Quelle différence avec la vie morne et solitaire de Lunéville! Panpan en oublie ses maux, son vieil ennemi la goutte, il a rajeuni de dix ans. Quand on lui parle de quitter Paris pour quelques jours, même pour quelques heures, il ne veut rien entendre; il se contente d'écrire à Mme de Boufflers qu'il se trouve fort bien à Paris et qu'il est parfaitement heureux avec M. de Bauffremont. La marquise lui répond:

«Saint-Germain,jeudi 20 juillet 1780.

«Je ne donne pas ordinairement dans les flagorneries des veaux, mais je suis bien aise d'apprendre par elles que le mien est heureux. C'est une juste récompense de sa piété envers moi.

«S'il m'arrive, comme à tout le monde, de dire quelquefois un peu plus que je ne sens, il m'arrive encore plus souvent de dire moins, et c'est ce que j'ai fait pour vous en ne vous disant pas combien j'étais touchée de la proposition du voyage.

«En voici une autre de la part de M. et de Mme de Beauvau. C'est de venir ici dimanche au soir avec Mme de Grammont, d'y rester si vous voulez et tant que vous voudrez, ou bien de vous en aller après souper dans son carrosse qui s'en retournera.

«J'irai samedi dîner chez M. de Praslin. Je courrai toute la journée et je dînerai dimanche chez Mme de la Reynière. Nous verrons s'il y aura quelque moyen de nous voir.

«M. de Beauvau est toujours un peu mieux.

«Voilà le cinquième jour passé!»

Il y aurait mauvaise grâce cependant à méconnaître plus longtemps une si persistante amabilité. Panpan se décide donc à accepter un dîner au Val et à partir pour Saint-Germain; il y est reçu à bras ouverts, il est accablé de politesses, de compliments auxquels il répond de son mieux: Mme de Boufflers, qui jouit du succès de son Veau, s'ingénie de toutes façons à le faire valoir et elle y réussit parfaitement: Panpan est fort apprécié de tous.

La rencontre avec Saint-Lambert, qui inspirait des inquiétudes, se passe à merveille; le prince de Beauvau et la marquise y assistent et leur présence met entreles deux ennemis le liant nécessaire; en quelques minutes tous les souvenirs d'une fâcheuse querelle sont à peu près effacés.

La journée se passe délicieusement, si bien que les Beauvau souhaiteraient garder pendant quelques jours l'aimable lecteur, et Mme de Boufflers se fait l'interprète de leurs désirs; mais Panpan, quelques instances qu'on lui fasse, n'entend pas se laisser détourner des plaisirs de la capitale, et le soir même il rentre à Paris.

Au bout de peu de jours la grave indisposition qui avait tant alarmé la famille de M. de Beauvau était en pleine voie de guérison et le prince pouvait reprendre son existence ordinaire.

A partir de ce moment Mme de Boufflers mène une vie délicieuse; elle est rassurée sur l'état de son frère et elle peut sans arrière-pensée se consacrer aux plaisirs de la société. Elle n'a même pas besoin de quitter le Val, elle y voit défiler tout Paris, tous ses amis, tous les gens qu'elle aime. Mme de Beauvau tient table ouverte et l'on rencontre dans son salon l'élite de la noblesse et des gens de lettres.

Si elle est très absorbée par la vie mondaine, Mme de Boufflers, cependant, n'oublie pas ses amies de Lorraine, et surtout la chère, la «céleste» Durival. Elle lui écrit le 30 juillet:

«Au Val, 30 juillet.

«Je voudrais bien qu'on m'explique comment et pourquoi, aimant ma céleste amie de préférence, comptantsur son amitié comme je me flatte qu'elle compte sur la mienne, désirant d'en recevoir et d'en donner de nouvelles assurances, aimant particulièrement tout ce qui vient d'elle, ne fût-ce que son écriture, il arrive pourtant qu'elle est la seule, je ne dis pas de mes amies, mais des personnes avec lesquelles je vis, à qui je n'aie pas encore écrit. Cela me confirme dans l'opinion qu'on aime surtout la bonté pour en abuser, ou au moins pour se mettre à son aise.

«J'ai trouvé ici M. de Saint-Lambert. Après avoir bien parlé de vous, avec un plaisir sensible de ma part, nous avons parlé du Veau, et l'entrevue s'est passée simplement et poliment, sans aucune mention du passé. Vous et moi avions tout dit. Le Veau a été comme de raison le plus à son aise. Les choses sont comme nous les désirions pour la suite, sans intimité et sans embarras. Vous seriez touchée et enchantée de la réception qu'on a faite au Veau. Des personnes même, qui ne le connaissent que de réputation, se sont empressées de lui procurer des amusements. Les loges lui sont ouvertes à tous les spectacles, on le mène partout, mais il vous a sûrement écrit. Où êtes-vous? Je le saurais par lui, si je le voyais, mais depuis que nous sommes arrivés, je l'ai vu deux fois à Paris, le temps du dîner, et il est venu une seule fois dîner ici.

«Voilà M. de Bauffremont qui veut que je vous dise qu'il ne vous enveloppe pas dans l'opinion presque générale que soixante-sept ans d'expérience lui ont donnée des hommes. Je n'ai encore vu que M. Gaillard desgens de lettres, et c'est un de ceux que j'aime le mieux. Je ne sors presque pas d'ici, il y passe tant de monde et je m'y amuse si bien que je ne pense seulement pas à Paris. M. de Beauvau est beaucoup mieux[149].»

Panpan a la tête si bien tournée par les flatteries et les grâces dont on l'accable à Paris, qu'il en oublie Mme de Boufflers. On ne le voit presque jamais au Val. C'est l'aimable femme qui vient lui reprocher doucement son absence et le rappeler à son devoir, non sans une pointe d'ironie. Elle lui écrit:

«Saint-Germain, lundi 21 août.

«Je sais que vous faites vos volontés avec une complaisance infinie, et comme les propositions de M. de Beauvau vous conviennent assez, je ne doute pas que vous ne les acceptiez et que nous ne vous voyons bientôt.

«Convenez, mon bon Veau, que vous vous passez aisément des gens que vous aimez et que la Comédie-Française vous tient lieu de tout. Il faut pourtant venir remplacer M. de Saint-Lambert qui s'en va jeudi pour longtemps.

«Adieu jusqu'à jeudi[150].»

Les petits billets tendres partent journellement de Saint-Germain; la marquise organise sans cesse des parties dont le Veau est toujours le héros.

«Août 1780.

«Mandez-moi ce que fait cette aimable maréchale. Je voudrais la voir et je voudrais aller à la Comédie-Française. Mandez-moi quelque chose. Comment te portes-tu? Si cette maréchale n'était pas ici, je te proposerais de dîner ensemble[151].»

«Août.

«Encore une proposition, mon Veau, quoique vous n'ayez pas répondu à la première. Mme de Grammont vous prie à dîner demain lundi avec MM. du Châtelet et de Liancourt. Elle vous donnera une loge à la Comédie-Française et une à l'Italienne. J'aurai l'honneur de vous y suivre.»

Grisé par les plaisirs de la capitale, Panpan ne songeait guère à ses amis de Lorraine. Il recevait d'eux cependant de fréquentes nouvelles et Mme de Lenoncourt en particulier, qui s'était réfugiée à Fléville pour tromper les longueurs de l'absence, lui racontait volontiers la vie du château.

«Fléville, le 21.

«Votre Durival, qui fait nos délices, vous aime et vous embrasse plus fort que moi, mais pas plus tendrement. Elle court le matin, malgré la chaleur, et ce n'est que quand elle est excédée que nous en jouissons. L'après-dîner elle lit et cause tant que nous voulons; le soir elle joue et veille plus qu'elle ne veut, mais si gaiement qu'il faut l'aimer tous les jours davantage. Mme de Brancas, M. Cerutti, l'abbé Quénard parlent tous ensemble pour m'engager à vous parler d'eux séparément; ils vous regrettent et vous désirent, et se réjouissent cependant de vos plaisirs présents et à venir. Je suis bien aussi généreuse qu'eux, mais je voudrais que rien ne prolonge votre voyage. Nancy n'a ni vie ni mouvement quand Mme de Boufflers n'y est pas, et je me sens dans un abandon que je ne peux pas supporter plus d'un mois.»

Cependant on se désolait à Fléville de l'éloignement prolongée de Panpan; on trouvait qu'il abusait vraiment du droit d'accompagner Mme de Boufflers. Un beau jour les hôtes du château n'y tiennent plus et chacun écrit à l'ingrat ce qu'il pense de son absence.

C'est Mme de Lenoncourt qui débute; elle se défend tout d'abord d'une plaisanterie innocente dont Panpan a montré quelque mauvaise humeur:

«Fléville, le 23.

«Je jure, je proteste sur mon honneur que je ne me suis jamais moquée des lettres de mon Veau, que j'aipartagé tous ses triomphes, et que c'est sans aucun prétexte qu'on lui a fait une plaisanterie que j'ai désapprouvée et qui m'afflige maintenant, puisqu'il a pu douter pendant si longtemps du sensible plaisir que me font les marques de son souvenir...

«J'espère que Mme de Boufflers ne vous retiendra pas. Que feriez-vous l'hiver à Paris, presque aussi séparé d'elle que si vous étiez ici. Revenez, ma vache; c'est autant pour vous que pour moi que je vous en prie.

«Mme de Brancas et M. Cerutti vont achever ma lettre. Adieu, mon Veau!

«Notre Céleste est à Sommerviller; il y a six semaines que je ne l'ai vue; je lui manderai de vos nouvelles.

(De la main de Mme de Brancas.)

«Je vous suis trop attachée, Panpan, pour ne vous pas conseiller de ne pas passer l'hiver à Paris et de revenir ici le mois prochain. Je ne sais si je resterai ici cet hiver ou si j'irai à Paris. J'ai de bonnes raisons pour et contre, et votre décision influera beaucoup sur la mienne. Il est important et convenable que vous arriviez ici le mois prochain. Je ferai tuer le veau gras, qui ne sera pas vous, pour vous recevoir. J'irai vous chercher à Nancy au moment où vous y arriverez. Je vous amènerai ici d'où nous négocierons avec les compères de Lunéville, avec qui je me suis laissé dire que vous aviez beaucoup perdu. Votre Céleste vous fera sa cour le matin quand vous serez dans votre lit; votreLenoncourt sera à vos ordres toute la journée et votre Cerutti mettra tout son esprit hors du coffre pour vous amuser. Quant à moi, je serai votre très humble servante et je perdrai mon argent contre vous au trictrac tant que vous voudrez; je laisse le papier à votre Cerutti.

(De la main de Cerutti.)

«Que dire après deux si grands écrivains qui, pourtant, ne savent pas l'orthographe. Je n'ai qu'à répéter d'après tout Fléville que vous êtes regretté, mon Panpan, que vous êtes désiré, que vous manquez à tous vos amis le jour et à toutes vos amies la nuit. O merveilleuses Tuileries, que de jalouses vous faites! Que de biens perdus! Tâchez, mon Panpan, de ne pas vous épuiser en pure perte. Conservez-vous pour les grandes duchesses, pour les belles marquises et pour les jolis garçons de toute la Lorraine. On m'a chargé de vous écrire des bêtises; j'obéis de mon mieux; mon amitié voudrait vous dire mille tendresses. Venez et vous entendrez et vous verrez combien on vous aime.

(De la main de Mme de Brancas.)

«Sans lire les griffonnages de M. Cerutti, je reprends la plume pour vous prier de dire à Mme de Boufflers combien je la regrette ici. Cent mille choses pour moi à Mlle Quinault.[152]»


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