CHAPITRE XXI1780

CHAPITRE XXI1780Goût persistant de Panpan pour la poésie.—Ses vers à Mme de Boufflers, Mme de Boisgelin, Mme de Bassompierre.—Joute poétique avec Mme Durival.

Goût persistant de Panpan pour la poésie.—Ses vers à Mme de Boufflers, Mme de Boisgelin, Mme de Bassompierre.—Joute poétique avec Mme Durival.

Panpan n'avait pas renoncé à cultiver les Muses; il semble au contraire que, la vieillesse arrivant à grands pas, il trouvait plus de plaisir encore dans ces jeux poétiques qui de tous temps avaient charmé ses loisirs. Ce n'est pas qu'avec l'âge ses vers deviennent meilleurs, hélas non! mais il éprouve tant de plaisir à les écrire qu'il lui faut pardonner. Et puis il est si modeste, et il se fait si peu d'illusion sur leur médiocre valeur. Personne ne se juge plus sévèrement que lui-même, et il plaisante sur son peu de mérite avec une franchise qui désarme la critique.

Agé de plus de soixante-dix ans, il faisait de sa vie, de ses déceptions et de ses malheurs, cette peinture moqueuse:

J'ai peu connu l'adolescence,A peine j'ai joui de la virilité;Jeune encor, je touchais à la caducité,Et, vieillard, je touche à l'enfance.Toujours contraire au sort qui me fut destiné,D'un souverain que de ma vieJe n'ai vu, ne verrai, ni n'en aurai l'envie,Je fus conseiller presque né.Interprète allemand, je n'en sus point la langue;Avocat: je n'ai fait plaidoyer ni harangue;Devenu financier, je me suis ruiné.Je fus, de notre Roi, lecteur à bouche close;Loin d'avoir pris les mœurs de ma métamorphose,Franc bourgeois, à la cour j'y fus homme de bien.Au rang de nos savants, je fus admis sans cause,Et quoiqu'en bonne forme académicien,N'ayant pas fait la moindre chose,Plus que Piron je ne fus rien.Un autre trait, qui comblerait la doseDe tant de singuliers travers,Je ne faisais que de la proseQuand je voulais faire des vers.Encore un mot, et l'histoire est finie.Prêt à mourir, quand je naquis,Pour vivre à peine un an, j'avais assez de vie...Et voilà que j'en ai plus de soixante et dix[164].

J'ai peu connu l'adolescence,A peine j'ai joui de la virilité;Jeune encor, je touchais à la caducité,Et, vieillard, je touche à l'enfance.Toujours contraire au sort qui me fut destiné,D'un souverain que de ma vieJe n'ai vu, ne verrai, ni n'en aurai l'envie,Je fus conseiller presque né.Interprète allemand, je n'en sus point la langue;Avocat: je n'ai fait plaidoyer ni harangue;Devenu financier, je me suis ruiné.Je fus, de notre Roi, lecteur à bouche close;Loin d'avoir pris les mœurs de ma métamorphose,Franc bourgeois, à la cour j'y fus homme de bien.Au rang de nos savants, je fus admis sans cause,Et quoiqu'en bonne forme académicien,N'ayant pas fait la moindre chose,Plus que Piron je ne fus rien.Un autre trait, qui comblerait la doseDe tant de singuliers travers,Je ne faisais que de la proseQuand je voulais faire des vers.Encore un mot, et l'histoire est finie.Prêt à mourir, quand je naquis,Pour vivre à peine un an, j'avais assez de vie...Et voilà que j'en ai plus de soixante et dix[164].

J'ai peu connu l'adolescence,

A peine j'ai joui de la virilité;

Jeune encor, je touchais à la caducité,

Et, vieillard, je touche à l'enfance.

Toujours contraire au sort qui me fut destiné,

D'un souverain que de ma vie

Je n'ai vu, ne verrai, ni n'en aurai l'envie,

Je fus conseiller presque né.

Interprète allemand, je n'en sus point la langue;

Avocat: je n'ai fait plaidoyer ni harangue;

Devenu financier, je me suis ruiné.

Je fus, de notre Roi, lecteur à bouche close;

Loin d'avoir pris les mœurs de ma métamorphose,

Franc bourgeois, à la cour j'y fus homme de bien.

Au rang de nos savants, je fus admis sans cause,

Et quoiqu'en bonne forme académicien,

N'ayant pas fait la moindre chose,

Plus que Piron je ne fus rien.

Un autre trait, qui comblerait la dose

De tant de singuliers travers,

Je ne faisais que de la prose

Quand je voulais faire des vers.

Encore un mot, et l'histoire est finie.

Prêt à mourir, quand je naquis,

Pour vivre à peine un an, j'avais assez de vie...

Le Veau n'a pas perdu les bonnes habitudes d'antan et c'est toujours pour la vieille et chère marquise qu'il cherche ses meilleures rimes. Jamais il n'oublie les heureux anniversaires, et chaque année il compose pour son amie quelque madrigal flatteur.

En 1780 il lui envoie «un écritoire» accompagné de ce bouquet:

Lorsqu'en un temps plus fortunéPour fêter ce beau jour, que novembre ramène,Je vous offris un vase à la Chine tourné,Dont les arts de l'Europe ont fait une fontaine;Pour fixer sur vos pas la grâce et la Beauté,Je souhaitais, du ciel implorant la puissance,Qu'elle devînt pour vous la source de Jouvence;Et je vois que des dieux je fus presque écouté.Mon présent aujourd'hui vous promet davantage;Si vous daignez en faire usage,Pour vous de l'immortalitéIl sera la source et le gage.

Lorsqu'en un temps plus fortunéPour fêter ce beau jour, que novembre ramène,Je vous offris un vase à la Chine tourné,Dont les arts de l'Europe ont fait une fontaine;Pour fixer sur vos pas la grâce et la Beauté,Je souhaitais, du ciel implorant la puissance,Qu'elle devînt pour vous la source de Jouvence;Et je vois que des dieux je fus presque écouté.Mon présent aujourd'hui vous promet davantage;Si vous daignez en faire usage,Pour vous de l'immortalitéIl sera la source et le gage.

Lorsqu'en un temps plus fortuné

Pour fêter ce beau jour, que novembre ramène,

Je vous offris un vase à la Chine tourné,

Dont les arts de l'Europe ont fait une fontaine;

Pour fixer sur vos pas la grâce et la Beauté,

Je souhaitais, du ciel implorant la puissance,

Qu'elle devînt pour vous la source de Jouvence;

Et je vois que des dieux je fus presque écouté.

Mon présent aujourd'hui vous promet davantage;

Si vous daignez en faire usage,

Pour vous de l'immortalité

Il sera la source et le gage.

Mme de Boisgelin n'est pas moins que sa mère le tendre objet des attentions du Veau. Un jour, pour lui complaire, il lui propose de jouer la comédie chez lui, sur cette terrasse d'où l'on peut contempler ce château, qui leur rappelle à tous deux de si doux souvenirs.

De votre charmante maman,Aimable Boisgelin, suivez ici les traces:Au lieu de diviser les grâces,Venez les rassembler chez votre vieux Panpan.Vous ne lui verrez pas, sous le double turbanDont il coiffe son long visage,L'air et le ton d'un courtisan;Sous son grotesque d'olimanVous lui verrez du moins quelques goûts de votre âge;De la scène en ces lieux les jeux sont en oubli,Pour vos amusements nous les ferons renaître;A nos regards charmés vous y ferez paraîtreCes talens qu'on admire aux fêtes de Chilly;Ma terrasse vous offre un théâtre champêtre,D'où vous verrez au loin ce fortuné palaisOù j'ai vu, sous les yeux de notre auguste maître,S'épanouir la fleur de vos jeunes attraits.Là vous avez reçu de votre illustre mère,Avec l'esprit et le sang des Beauvaux,Cet art, cet heureux art de régner et de plaire,Qui lui promet partout des hommages nouveaux.

De votre charmante maman,Aimable Boisgelin, suivez ici les traces:Au lieu de diviser les grâces,Venez les rassembler chez votre vieux Panpan.Vous ne lui verrez pas, sous le double turbanDont il coiffe son long visage,L'air et le ton d'un courtisan;Sous son grotesque d'olimanVous lui verrez du moins quelques goûts de votre âge;De la scène en ces lieux les jeux sont en oubli,Pour vos amusements nous les ferons renaître;A nos regards charmés vous y ferez paraîtreCes talens qu'on admire aux fêtes de Chilly;Ma terrasse vous offre un théâtre champêtre,D'où vous verrez au loin ce fortuné palaisOù j'ai vu, sous les yeux de notre auguste maître,S'épanouir la fleur de vos jeunes attraits.Là vous avez reçu de votre illustre mère,Avec l'esprit et le sang des Beauvaux,Cet art, cet heureux art de régner et de plaire,Qui lui promet partout des hommages nouveaux.

De votre charmante maman,

Aimable Boisgelin, suivez ici les traces:

Au lieu de diviser les grâces,

Venez les rassembler chez votre vieux Panpan.

Vous ne lui verrez pas, sous le double turban

Dont il coiffe son long visage,

L'air et le ton d'un courtisan;

Sous son grotesque d'oliman

Vous lui verrez du moins quelques goûts de votre âge;

De la scène en ces lieux les jeux sont en oubli,

Pour vos amusements nous les ferons renaître;

A nos regards charmés vous y ferez paraître

Ces talens qu'on admire aux fêtes de Chilly;

Ma terrasse vous offre un théâtre champêtre,

D'où vous verrez au loin ce fortuné palais

Où j'ai vu, sous les yeux de notre auguste maître,

S'épanouir la fleur de vos jeunes attraits.

Là vous avez reçu de votre illustre mère,

Avec l'esprit et le sang des Beauvaux,

Cet art, cet heureux art de régner et de plaire,

Qui lui promet partout des hommages nouveaux.

En dépit des ans Panpan est resté toujours galant, et la vue de la jeunesse paraît l'inspirer au plus haut point. Il se montre même d'autant plus audacieux dans ses propos que son âge lui permet de décliner les requêtes indiscrètes.

A Mme Héré et à sa petite-fille, Mlle de Saint-Etienne, il adresse pour leur fête ce bouquet:

Sur l'air:M. le Prévôt des marchands.1Gogo jadis eut tous mes vœux,Minon charme aujourd'hui mes yeux.Ah! plaignez ma triste fortune,Elles m'ont manqué toutes deux;Car j'étais trop jeune pour l'une,Et pour l'autre je suis trop vieux.2Toutes deux ont mal pris leur temps;Dans mon hiver, dans mon printemps,Toutes deux en vain m'ont su plaire.Ah! j'aurais autrement traitéLa petite-fille et la mèreDans les beaux jours de mon été.3De toutes deux, dit-on, c'est la fête demain.Il faut à toutes deux un bouquet de ma main.La Rose est un tribut qui plaît à tous les âges.Toutes deux ayant les mêmes droits sur mon cœur,Je dois à toutes deux offrir la même fleur:Le même sentiment doit les mêmes hommages.

Sur l'air:M. le Prévôt des marchands.

Sur l'air:M. le Prévôt des marchands.

1

1

Gogo jadis eut tous mes vœux,Minon charme aujourd'hui mes yeux.Ah! plaignez ma triste fortune,Elles m'ont manqué toutes deux;Car j'étais trop jeune pour l'une,Et pour l'autre je suis trop vieux.

Gogo jadis eut tous mes vœux,

Minon charme aujourd'hui mes yeux.

Ah! plaignez ma triste fortune,

Elles m'ont manqué toutes deux;

Car j'étais trop jeune pour l'une,

Et pour l'autre je suis trop vieux.

2

2

Toutes deux ont mal pris leur temps;Dans mon hiver, dans mon printemps,Toutes deux en vain m'ont su plaire.Ah! j'aurais autrement traitéLa petite-fille et la mèreDans les beaux jours de mon été.

Toutes deux ont mal pris leur temps;

Dans mon hiver, dans mon printemps,

Toutes deux en vain m'ont su plaire.

Ah! j'aurais autrement traité

La petite-fille et la mère

Dans les beaux jours de mon été.

3

3

De toutes deux, dit-on, c'est la fête demain.Il faut à toutes deux un bouquet de ma main.La Rose est un tribut qui plaît à tous les âges.Toutes deux ayant les mêmes droits sur mon cœur,Je dois à toutes deux offrir la même fleur:Le même sentiment doit les mêmes hommages.

De toutes deux, dit-on, c'est la fête demain.

Il faut à toutes deux un bouquet de ma main.

La Rose est un tribut qui plaît à tous les âges.

Toutes deux ayant les mêmes droits sur mon cœur,

Je dois à toutes deux offrir la même fleur:

Le même sentiment doit les mêmes hommages.

Panpan ne se montre pas moins aimable pour la jeune amie de Mme Durival, Mlle de Juvincourt. Un jour, il lui envoie ce quatrain:

Malgré mes cheveux blancs, malgré votre jeunesse,J'ai pour vous la même tendresseQue si j'avois passé sans cesse à vos genouxMes cinquante passés dans ce monde avant vous.

Malgré mes cheveux blancs, malgré votre jeunesse,J'ai pour vous la même tendresseQue si j'avois passé sans cesse à vos genouxMes cinquante passés dans ce monde avant vous.

Malgré mes cheveux blancs, malgré votre jeunesse,

J'ai pour vous la même tendresse

Que si j'avois passé sans cesse à vos genoux

Mes cinquante passés dans ce monde avant vous.

Depuis quelques années Panpan s'est lié de plus en plus avec Mme Durival, et il entretient avec elle un commerce épistolaire assez fréquent.

Mais les deux amis s'écrivent rarement en prose: l'un et l'autre trouvent plus agréable de cultiver à la fois l'amitié et les muses, et c'est presque toujours en vers qu'ils échangent leurs impressions. C'est pour eux un jeu et un plaisir.

Complètement sous le charme de l'aimable femme, Panpan ne lui ménage pas les compliments:

Pour ma charmante Durival,Je voudrais faire un madrigal;Je voudrais qu'il fût digne d'elle;Mais je ne fais rien de parfait,Je ne vois rien de si beau qu'elle,La beauté n'est que ce qui plaît.

Pour ma charmante Durival,Je voudrais faire un madrigal;Je voudrais qu'il fût digne d'elle;Mais je ne fais rien de parfait,Je ne vois rien de si beau qu'elle,La beauté n'est que ce qui plaît.

Pour ma charmante Durival,

Je voudrais faire un madrigal;

Je voudrais qu'il fût digne d'elle;

Mais je ne fais rien de parfait,

Je ne vois rien de si beau qu'elle,

La beauté n'est que ce qui plaît.

Un jour, Mme Durival demande à son ami une certaine eau qu'il ne possède pas, et elle le plaisante sur le peu d'empressement qu'il met à la lui procurer.

Le lendemain, elle reçoit ce petit mot:

De vos injustices d'hierVous aurez grande repentance;Vos reproches me coûtent cher,Ils m'ont fait envoyer un courrier à Valence.L'argent n'est pas une dépenseQui fasse voyager en l'air.J'ai fait de plus grands frais pour vous être agréable,Il m'a fallu donner au diable.Cela ne doit pas étonner;Cependant, pour jouir du bonheur de vous plaire,Ce n'est pas de cette manièreQue j'aurais voulu m'y donner.

De vos injustices d'hierVous aurez grande repentance;Vos reproches me coûtent cher,Ils m'ont fait envoyer un courrier à Valence.L'argent n'est pas une dépenseQui fasse voyager en l'air.J'ai fait de plus grands frais pour vous être agréable,Il m'a fallu donner au diable.Cela ne doit pas étonner;Cependant, pour jouir du bonheur de vous plaire,Ce n'est pas de cette manièreQue j'aurais voulu m'y donner.

De vos injustices d'hier

Vous aurez grande repentance;

Vos reproches me coûtent cher,

Ils m'ont fait envoyer un courrier à Valence.

L'argent n'est pas une dépense

Qui fasse voyager en l'air.

J'ai fait de plus grands frais pour vous être agréable,

Il m'a fallu donner au diable.

Cela ne doit pas étonner;

Cependant, pour jouir du bonheur de vous plaire,

Ce n'est pas de cette manière

Que j'aurais voulu m'y donner.

A ces galants propos, Mme Durival riposte de son mieux:

Mon généreux et tendre Veau,En me donnant un peu de votre eau de la côte,Vous vous arrachez une côte!Pour vous remercier de ce présent nouveau,Je cherche en vain dans mon cerveau.Ainsi que votre bourse, il craint toute dépense.Plus j'y réfléchis, plus j'y pense,Moins je trouve des vers qui soient dignes de vous!Si, dans votre embarras, vous vous donnez au diable,Dans le mien, je me donne à vous.Lequel des deux est le plus misérable?[165]

Mon généreux et tendre Veau,En me donnant un peu de votre eau de la côte,Vous vous arrachez une côte!Pour vous remercier de ce présent nouveau,Je cherche en vain dans mon cerveau.Ainsi que votre bourse, il craint toute dépense.Plus j'y réfléchis, plus j'y pense,Moins je trouve des vers qui soient dignes de vous!Si, dans votre embarras, vous vous donnez au diable,Dans le mien, je me donne à vous.Lequel des deux est le plus misérable?[165]

Mon généreux et tendre Veau,

En me donnant un peu de votre eau de la côte,

Vous vous arrachez une côte!

Pour vous remercier de ce présent nouveau,

Je cherche en vain dans mon cerveau.

Ainsi que votre bourse, il craint toute dépense.

Plus j'y réfléchis, plus j'y pense,

Moins je trouve des vers qui soient dignes de vous!

Si, dans votre embarras, vous vous donnez au diable,

Dans le mien, je me donne à vous.

Lequel des deux est le plus misérable?[165]

Mais Panpan se pique de purisme; s'il admire les vers de Mme Durival, il lui reproche de défigurer les plus jolies choses par les fautes les plus grossières.

Sensible à ces reproches, Mme Durival répond spirituellement:

Mes impromptus sont des bâtardsPour qui vous avez peu d'égards.Vous dédaignez de la natureLes fruits sans goûts et sans culture;Hélas, vous avez bien raison,Et je sens la comparaison.Qui n'a point d'enfant légitime,Ne peut prétendre qu'on estimeLes petits enfants clandestinsQu'il fait par hasard les matins.

Mes impromptus sont des bâtardsPour qui vous avez peu d'égards.Vous dédaignez de la natureLes fruits sans goûts et sans culture;Hélas, vous avez bien raison,Et je sens la comparaison.Qui n'a point d'enfant légitime,Ne peut prétendre qu'on estimeLes petits enfants clandestinsQu'il fait par hasard les matins.

Mes impromptus sont des bâtards

Pour qui vous avez peu d'égards.

Vous dédaignez de la nature

Les fruits sans goûts et sans culture;

Hélas, vous avez bien raison,

Et je sens la comparaison.

Qui n'a point d'enfant légitime,

Ne peut prétendre qu'on estime

Les petits enfants clandestins

Qu'il fait par hasard les matins.

Mme Durival a de la fortune, et comme elle sait combien les moyens pécuniaires de Panpan sont restreints, elle se montre très généreuse vis-à-vis de son ami; il ne peut témoigner un désir qu'elle ne s'empresse de le satisfaire. Le Veau, qui a de l'amour-propre, s'indigne d'une générosité si persistante, et il veut prendre une éclatante revanche en envoyant chaque jour, pendant une semaine, un cadeau à sa bienfaitrice. Ce sera, en outre, l'occasion d'une joute poétique. Il lui écrit:

Depuis lundi jusqu'à dimancheJe prétends prendre ma revancheDe vos abominables tours.Songez que vous avez sans cesse,Au moins depuis sept ou huit jours,Mis mon amour-propre en détresse.Prétendez-vous donner toujours?Vraiment ce n'est pas là mon compte.Il faut que chacun ait sa honte.La vôtre enfin aura son cours.Je veux la filer à mon aise,Mais la filer à peu de frais;Tous les matins, ne vous déplaise,Je vous lâche un présent tout frais.C'est aujourd'hui que je commence,Et cela durera longtemps.Je prétends mettre sur les dentsToute votre reconnaissance.Des instruments de ma vengeance,Voici d'abord le contenant.Mais vous n'aurez que pièce à pièceLe contenu de chaque espèce.Devinez le tout maintenant.C'est l'énigme que je vous offre.Vous n'aurez qu'en la devinantTout ce qui doit remplir le coffre.

Depuis lundi jusqu'à dimancheJe prétends prendre ma revancheDe vos abominables tours.Songez que vous avez sans cesse,Au moins depuis sept ou huit jours,Mis mon amour-propre en détresse.Prétendez-vous donner toujours?Vraiment ce n'est pas là mon compte.Il faut que chacun ait sa honte.La vôtre enfin aura son cours.Je veux la filer à mon aise,Mais la filer à peu de frais;Tous les matins, ne vous déplaise,Je vous lâche un présent tout frais.C'est aujourd'hui que je commence,Et cela durera longtemps.Je prétends mettre sur les dentsToute votre reconnaissance.Des instruments de ma vengeance,Voici d'abord le contenant.Mais vous n'aurez que pièce à pièceLe contenu de chaque espèce.Devinez le tout maintenant.C'est l'énigme que je vous offre.Vous n'aurez qu'en la devinantTout ce qui doit remplir le coffre.

Depuis lundi jusqu'à dimanche

Je prétends prendre ma revanche

De vos abominables tours.

Songez que vous avez sans cesse,

Au moins depuis sept ou huit jours,

Mis mon amour-propre en détresse.

Prétendez-vous donner toujours?

Vraiment ce n'est pas là mon compte.

Il faut que chacun ait sa honte.

La vôtre enfin aura son cours.

Je veux la filer à mon aise,

Mais la filer à peu de frais;

Tous les matins, ne vous déplaise,

Je vous lâche un présent tout frais.

C'est aujourd'hui que je commence,

Et cela durera longtemps.

Je prétends mettre sur les dents

Toute votre reconnaissance.

Des instruments de ma vengeance,

Voici d'abord le contenant.

Mais vous n'aurez que pièce à pièce

Le contenu de chaque espèce.

Devinez le tout maintenant.

C'est l'énigme que je vous offre.

Vous n'aurez qu'en la devinant

Tout ce qui doit remplir le coffre.

A ces vers était jointe une cassette vide avec son couvercle.

Mme Durival, amusée et charmée, riposte aussitôt; mais elle renvoie en même temps le couvercle de la boîte:

Vous avez l'art inimitableDe savoir filer le plaisir.Sans me le rendre insupportable,Vous faites croître mon désir.Je brûle d'avoir vos présents!Mais si j'obtiens à chaque pièceTous les jours des vers si charmants,Ah! faites durer ma détresse,Soyez avare de vos dons.Dans un seul jour donner la boîte,C'est là trop de profusion,Et je rends à mon poèteLe couvercle, qu'il reprendra,Et que demain il me rendra.

Vous avez l'art inimitableDe savoir filer le plaisir.Sans me le rendre insupportable,Vous faites croître mon désir.Je brûle d'avoir vos présents!Mais si j'obtiens à chaque pièceTous les jours des vers si charmants,Ah! faites durer ma détresse,Soyez avare de vos dons.Dans un seul jour donner la boîte,C'est là trop de profusion,Et je rends à mon poèteLe couvercle, qu'il reprendra,Et que demain il me rendra.

Vous avez l'art inimitable

De savoir filer le plaisir.

Sans me le rendre insupportable,

Vous faites croître mon désir.

Je brûle d'avoir vos présents!

Mais si j'obtiens à chaque pièce

Tous les jours des vers si charmants,

Ah! faites durer ma détresse,

Soyez avare de vos dons.

Dans un seul jour donner la boîte,

C'est là trop de profusion,

Et je rends à mon poète

Le couvercle, qu'il reprendra,

Et que demain il me rendra.

Le lendemain, Panpan envoie son premier cadeau: c'est un de ces menus objets dont on se sert pour faire le café.

Des présents que pour vous dans le coffre j'entasse,Le premier est le plus petit.L'un de l'autre suivra la trace,Brin à brin l'oiseau fait son nid.C'est ainsi que toujours, mettant grâce sur grâce,Dans tous les cœurs bientôt vous trouvez une place.

Des présents que pour vous dans le coffre j'entasse,Le premier est le plus petit.L'un de l'autre suivra la trace,Brin à brin l'oiseau fait son nid.C'est ainsi que toujours, mettant grâce sur grâce,Dans tous les cœurs bientôt vous trouvez une place.

Des présents que pour vous dans le coffre j'entasse,

Le premier est le plus petit.

L'un de l'autre suivra la trace,

Brin à brin l'oiseau fait son nid.

C'est ainsi que toujours, mettant grâce sur grâce,

Dans tous les cœurs bientôt vous trouvez une place.

Chaque jour, avec ponctualité, arrive un nouvel objet destiné à la préparation du café; toujours il est accompagné d'un compliment auquel la dame répond de son mieux.

Le jeudi, arrive une pièce plus importante, mais que le Veau se garde de désigner clairement:

Ceci n'est point une théière.Devinez ce que c'est. Je ne le dirai pas.Pour me venger, je veux le taire.Vous me mettez aussi dans l'embarras;Car je ne sais ce qui doit plus nous plaire,De votre esprit ou bien de vos appas.

Ceci n'est point une théière.Devinez ce que c'est. Je ne le dirai pas.Pour me venger, je veux le taire.Vous me mettez aussi dans l'embarras;Car je ne sais ce qui doit plus nous plaire,De votre esprit ou bien de vos appas.

Ceci n'est point une théière.

Devinez ce que c'est. Je ne le dirai pas.

Pour me venger, je veux le taire.

Vous me mettez aussi dans l'embarras;

Car je ne sais ce qui doit plus nous plaire,

De votre esprit ou bien de vos appas.

Mme Durival feint l'ignorance, et elle répond à son bienfaisant persécuteur:

Ah! riez de mon embarras,J'en ris moi-même la première,Si ce n'est pas une théière,Ce sera ce qu'il vous plaira...De moi-même j'avais hierJuré de ne plus vous écrire,C'était donc un serment en l'air!Mais pourquoi m'exciter à rire?Le rire, cet appas léger,Dont on ne voit pas le danger,Fait bien souvent que l'on affronteCe qu'on n'osait penser sans honte.D'autres que moi, tout en riant,Ont franchi un pas plus glissant,La raison, quoi qu'on puisse dire,N'a pas d'armes contre le rire;Mes vers le prouvent assurément.Monsieur Devau heureusementN'abuse pas des confidences.Est-ce sagesse? Est-ce impuissance?On en parle diversement.Je ne sais lequel ment;Et ce beau secret m'inquiète,Comme celui de ma cassette.

Ah! riez de mon embarras,J'en ris moi-même la première,Si ce n'est pas une théière,Ce sera ce qu'il vous plaira...De moi-même j'avais hierJuré de ne plus vous écrire,C'était donc un serment en l'air!Mais pourquoi m'exciter à rire?Le rire, cet appas léger,Dont on ne voit pas le danger,Fait bien souvent que l'on affronteCe qu'on n'osait penser sans honte.D'autres que moi, tout en riant,Ont franchi un pas plus glissant,La raison, quoi qu'on puisse dire,N'a pas d'armes contre le rire;Mes vers le prouvent assurément.Monsieur Devau heureusementN'abuse pas des confidences.Est-ce sagesse? Est-ce impuissance?On en parle diversement.Je ne sais lequel ment;Et ce beau secret m'inquiète,Comme celui de ma cassette.

Ah! riez de mon embarras,

J'en ris moi-même la première,

Si ce n'est pas une théière,

Ce sera ce qu'il vous plaira...

De moi-même j'avais hier

Juré de ne plus vous écrire,

C'était donc un serment en l'air!

Mais pourquoi m'exciter à rire?

Le rire, cet appas léger,

Dont on ne voit pas le danger,

Fait bien souvent que l'on affronte

Ce qu'on n'osait penser sans honte.

D'autres que moi, tout en riant,

Ont franchi un pas plus glissant,

La raison, quoi qu'on puisse dire,

N'a pas d'armes contre le rire;

Mes vers le prouvent assurément.

Monsieur Devau heureusement

N'abuse pas des confidences.

Est-ce sagesse? Est-ce impuissance?

On en parle diversement.

Je ne sais lequel ment;

Et ce beau secret m'inquiète,

Comme celui de ma cassette.

Dans son dernier envoi Panpan rappelle l'usage de son cadeau, puis il offre à Mme Durival d'aller lui montrer comment les divers objets se doivent ranger dans la boîte, et comment il faut s'y prendre pour préparer le café:

Quand madame Alliot me ceignit de sa mainPour ma première épée une longue rapière,Elle me dit d'un ton de Sénateur Romain:«A ma toilette il faut venir demain,Je vous apprendrai la manièreDe vous asseoir, de vous lever soudain,Malgré ce nouveau poids qui vous pend au derrière.»Si dans l'art d'arranger mes dons de tous les joursVous vous croyez aussi noviceQu'elle me le croyait dans ce noble exercice,Je vous offre comme elle un utile secours,Tout mon génie est à votre service.

Quand madame Alliot me ceignit de sa mainPour ma première épée une longue rapière,Elle me dit d'un ton de Sénateur Romain:«A ma toilette il faut venir demain,Je vous apprendrai la manièreDe vous asseoir, de vous lever soudain,Malgré ce nouveau poids qui vous pend au derrière.»Si dans l'art d'arranger mes dons de tous les joursVous vous croyez aussi noviceQu'elle me le croyait dans ce noble exercice,Je vous offre comme elle un utile secours,Tout mon génie est à votre service.

Quand madame Alliot me ceignit de sa main

Pour ma première épée une longue rapière,

Elle me dit d'un ton de Sénateur Romain:

«A ma toilette il faut venir demain,

Je vous apprendrai la manière

De vous asseoir, de vous lever soudain,

Malgré ce nouveau poids qui vous pend au derrière.»

Si dans l'art d'arranger mes dons de tous les jours

Vous vous croyez aussi novice

Qu'elle me le croyait dans ce noble exercice,

Je vous offre comme elle un utile secours,

Tout mon génie est à votre service.

Après cette joute qui a duré toute une semaine et qui lui a coûté beaucoup d'efforts, Panpan demande grâce. Pour terminer dignement la lutte, il envoie cette épître:

PAIX ET CONGÉMa vengeance s'était bornéeA vous accabler de cadeaux,Et j'ai marqué chaque journéePar des dons et des vers nouveaux.Mais c'est de mes plats madrigaux,Vous avoir trop importunée;De ma cassette et de mes potsL'histoire est enfin terminée;Je suis au bout de ma tournée,Je vais vous laisser en repos.Mais faites-moi la même grâce;De tant batailler je me lasse;A votre esprit, brillant de feu,Tout cela ne paraît qu'un jeu,Qui lui coûte fort peu sans doute;Mais moi je sais ce qu'il m'en coûtePour n'être auprès de vous qu'un sot.Mon vieil esprit n'y voit plus goutte,Je ne répondrai plus un mot.Rimez à votre suffisance,Et donnez, à tort, à travers;Faites des présents et des vers;De gratitude ou de vengeanceJe ne me donne plus les airs.Je saurai me laisser confondreDésormais, en homme avisé.De vous rendre il est malaisé,Plus malaisé de vous répondre.

PAIX ET CONGÉ

PAIX ET CONGÉ

Ma vengeance s'était bornéeA vous accabler de cadeaux,Et j'ai marqué chaque journéePar des dons et des vers nouveaux.Mais c'est de mes plats madrigaux,Vous avoir trop importunée;De ma cassette et de mes potsL'histoire est enfin terminée;Je suis au bout de ma tournée,Je vais vous laisser en repos.Mais faites-moi la même grâce;De tant batailler je me lasse;A votre esprit, brillant de feu,Tout cela ne paraît qu'un jeu,Qui lui coûte fort peu sans doute;Mais moi je sais ce qu'il m'en coûtePour n'être auprès de vous qu'un sot.Mon vieil esprit n'y voit plus goutte,Je ne répondrai plus un mot.Rimez à votre suffisance,Et donnez, à tort, à travers;Faites des présents et des vers;De gratitude ou de vengeanceJe ne me donne plus les airs.Je saurai me laisser confondreDésormais, en homme avisé.De vous rendre il est malaisé,Plus malaisé de vous répondre.

Ma vengeance s'était bornée

A vous accabler de cadeaux,

Et j'ai marqué chaque journée

Par des dons et des vers nouveaux.

Mais c'est de mes plats madrigaux,

Vous avoir trop importunée;

De ma cassette et de mes pots

L'histoire est enfin terminée;

Je suis au bout de ma tournée,

Je vais vous laisser en repos.

Mais faites-moi la même grâce;

De tant batailler je me lasse;

A votre esprit, brillant de feu,

Tout cela ne paraît qu'un jeu,

Qui lui coûte fort peu sans doute;

Mais moi je sais ce qu'il m'en coûte

Pour n'être auprès de vous qu'un sot.

Mon vieil esprit n'y voit plus goutte,

Je ne répondrai plus un mot.

Rimez à votre suffisance,

Et donnez, à tort, à travers;

Faites des présents et des vers;

De gratitude ou de vengeance

Je ne me donne plus les airs.

Je saurai me laisser confondre

Désormais, en homme avisé.

De vous rendre il est malaisé,

Plus malaisé de vous répondre.

Mme Durival riposte:

Je voulais répondre au congéQue ta muse donne à la mienne;Mais du froid qui glace la plaine,Mon esprit est trop affligé.Il est comme ces arbrisseauxDont tu vis hier les rameauxSe couronner de fleurs nouvelles,Encor plus fragiles que belles!Aujourd'hui tout est languissant,L'hiver d'un regard menaçantVient effrayer des milliers d'êtreQue le zéphyr avait fait naître;Comme eux concentrant ma chaleur,Je te la garde dans mon cœur.

Je voulais répondre au congéQue ta muse donne à la mienne;Mais du froid qui glace la plaine,Mon esprit est trop affligé.Il est comme ces arbrisseauxDont tu vis hier les rameauxSe couronner de fleurs nouvelles,Encor plus fragiles que belles!Aujourd'hui tout est languissant,L'hiver d'un regard menaçantVient effrayer des milliers d'êtreQue le zéphyr avait fait naître;Comme eux concentrant ma chaleur,Je te la garde dans mon cœur.

Je voulais répondre au congé

Que ta muse donne à la mienne;

Mais du froid qui glace la plaine,

Mon esprit est trop affligé.

Il est comme ces arbrisseaux

Dont tu vis hier les rameaux

Se couronner de fleurs nouvelles,

Encor plus fragiles que belles!

Aujourd'hui tout est languissant,

L'hiver d'un regard menaçant

Vient effrayer des milliers d'être

Que le zéphyr avait fait naître;

Comme eux concentrant ma chaleur,

Je te la garde dans mon cœur.

Ce n'est pas seulement avec Panpan que Mme Durival exerce sa muse. Souvent aussi avec Cerutti elle correspond en vers. Un jour elle lui adresse «de jolis vers en ille», mais Cerutti est malade et c'est la duchesse de Brancas qui prend la plume:

«M. Cerutti comptait vous répondre en vers en ille ou en aille, mais depuis trois semaines il a un rhume qui a mis sa poitrine et sa muse sur les dents. Je suis témoin, madame, du chagrin qu'il a de ne pas vous écrire et de son regret d'être éloigné de vous et des autres bons amis de Fléville.»

Cependant dans un moment d'accalmie, Cerutti se met à l'ouvrage et il compose ces bouts rimés en «aille» qui se ressentent assurément de l'état maladif de leur auteur:

Si j'oubliais PetronailleOu la dame qui la chamailleSitôt qu'elle métaphysicailleJe ne ferais rien qui vaille.Mais la poitrine me tiraille,Sans cesse je tressaille,Et toujours j'écrivaille.Je bâille, je bâille, je bâilleJe finis de peur qu'on me raille.

Si j'oubliais PetronailleOu la dame qui la chamailleSitôt qu'elle métaphysicailleJe ne ferais rien qui vaille.Mais la poitrine me tiraille,Sans cesse je tressaille,Et toujours j'écrivaille.Je bâille, je bâille, je bâilleJe finis de peur qu'on me raille.

Si j'oubliais Petronaille

Ou la dame qui la chamaille

Sitôt qu'elle métaphysicaille

Je ne ferais rien qui vaille.

Mais la poitrine me tiraille,

Sans cesse je tressaille,

Et toujours j'écrivaille.

Je bâille, je bâille, je bâille

Je finis de peur qu'on me raille.


Back to IndexNext