CHAPITRE XXIV1782-1784

CHAPITRE XXIV1782-1784Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.—Mort de Tressan.—Le magnétisme.—Mesmer.—Les ballons.—Mort de Mme de Brancas.

Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.—Mort de Tressan.—Le magnétisme.—Mesmer.—Les ballons.—Mort de Mme de Brancas.

En novembre 1782 Mme de Boufflers, malgré la rigueur de la saison, s'est encore décidée à faire le voyage de Paris; elle est installée au Val chez son frère; c'est de là qu'elle écrit à Panpan:

«Saint-Germain, 14 novembre.

«Je m'afflige tous les jours, mon cher ami, de ne vous point assez écrire, et surtout de ne pas vous dire un mot de ce que je pense et de ce que je sens à tous les instants pour vous. Il semble, depuis que je suis ici, que je sois forcée de ne parler que de ce que je vois et de ce que j'entends. Cependant je ne vois et je n'entends rien qui vaille mon bon Veau.

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Voici une proposition à laquelle je te prie de donner toute ton attention. Il faut me dire le temps que vous pouvez me donner à mon retour en Lorraine, pour que j'y arrive au moment où vous pourrez venir chez moi, et que je n'aie pas le mortel chagrin d'en perdre unmoment; car c'est non seulement mon bonheur, mais c'est ma vie. Mon espérance est que vous viendrez d'abord après votre réveillon.

«Voici toutes les nouvelles qui ne sont que tristes:

«D'abord la pauvre Mlle Quinault est tombée en apoplexie[171].

«La comtesse du Nord se meurt à dix lieues de Vienne. On dit que la Czarine l'a fait empoisonner, ainsi que la première[172].

«La charmante vicomtesse du Barry, devenue Mme de Tournon, est morte[173].

«Mme Ducrest, femme de celui avec lequel vous avez dîné chez Tressan, est morte aussi.

«Il y a eu un avantage des Espagnols sur les Anglais.

(Mme de Boisgelin continue pour son compte.)

«Maman court pour le dîner et moi je courrai pour la coiffure quand je t'aurai parlé de moi. Je m'ennuie à mourir et je ne m'amuserai que quand nous serons chez nous avec mon cher Veau et notre Marcel que je me réjouis bien d'embrasser.

(Mme de Boufflers reprend la plume.)

«Charge-toi, mon Veau, de faire dire à M. Petitdemange que je lui suis bien obligé de ce qu'il m'a envoyé. Fais-lui mes compliments et dis-lui qu'il m'envoie parle courrier, port payé, une douzaine de fromages de Void. S'il pouvait y joindre une paire de sabots bruns tout unis que Catherine lui remettrait, il me ferait plaisir.

«Mme de Grammont croyait que les prunes venaient de moi. Elle m'a bien priée, ainsi que Mme de Mirepoix et M. de Nivernais de vous en remercier.

«Je n'ai pas entendu parler de ma charmante Durival; en attendant je parle d'elle, et je vois avec plaisir que M. et Mme de Beauvau la croient telle qu'elle est.

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Tu remettras ou feras remettre à Catherine le petit mot ci-joint.

«M. de Nivernais a déjà fait quatre chansons pour moi. Je vous en envoie deux pour que vous voyez que les gens d'esprit font également des choses spirituelles et des bêtises.

«Quand nous serons à Paris je t'achèterai toutes les nouveautés qui pourront t'amuser.

«Mme de Grammont a dit hier devant moi toutes sortes de choses agréables de vous. Elle paraît aimer maman à la folie.»

Le mois suivant la marquise a regagné sa chère Lorraine, et elle passe les fêtes de Noël à Fléville, chez la duchesse de Brancas. C'est de là qu'elle écrit encore à Panpan le 24 décembre:

«Fléville, 24 décembre 1782.

«Mais, vilain Cœur de moi, est-ce qu'être triste et affligée s'appelle bouder? Est-ce que je pouvais voussavoir mauvais gré de partir après m'avoir si généreusement offert de rester? Est-ce que je ne distingue plus le bien du mal, moi qui travaille toute ma vie à me rendre juste en tâchant de voir les choses comme elles sont, sans exiger qu'elles soient comme je les désirerais? Ce n'est pas tout à fait cela; mais ce petit abbé est là qui me parle de messe.

«J'allais vous écrire avec toute la tendresse de mon cœur avant de recevoir votre lettre, car je vous aime autant que si vous étiez ici, mais j'aimerais mieux que vous y fussiez. Entends-tu?

«La duchesse m'a dit qu'elle me priait d'engager Mme Durival et mademoiselle, à ne pas manquer de venir ici quand nous y serions.

«On dit Linguet mort et qu'il s'est tué dans sa prison[174].

«M. le duc d'Orléans vit.

«Grand merci des confitures excellentes.

«Envoyez le logo...

(De la main de Mme de Boisgelin.)et puis renvoyez celui que je vous envoie.

«Bonjour, petit Veau, je vous adore toujours; venez bien vite nous voir et amenez avec vous ma Marianne; j'ai beaucoup de jolis romans à lui lire et elle n'a plus rien à faire à Lunéville.»

«Je vais dîner chez Mme de Lenoncourt avec cette charmante d'Haussonville, et de là j'irai voir notre amie.

«Les Philips arrivent demain pour arranger leurs affaires et partir tout de suite et pour toujours. Penser qu'on ne reverra jamais des personnes qu'on aime, avec lesquelles on a vécu longtemps dans l'intimité est bien affligeant. Je crains presque autant la vue des Philips que celle de notre amie.»

La fin de la lettre est de la main de Mme de Boisgelin:

«Maman dit que voir partir pour jamais les gens qu'on aime, et ne jamais voir ceux qu'on aime encore mieux et qui ne partent pas, est de la tristesse sur du chagrin. Et moi je dis:

Le prince se porte mieux;J'en suis bien contente.Mais il nous dit: je suis vieux.De peur qu'il ne tente,Moi je dis les plus grands mauxSont de ne plus voir les veaux,Et de partir pour les eaux.Oh! ça le tourmente.

Le prince se porte mieux;J'en suis bien contente.Mais il nous dit: je suis vieux.De peur qu'il ne tente,Moi je dis les plus grands mauxSont de ne plus voir les veaux,Et de partir pour les eaux.Oh! ça le tourmente.

Le prince se porte mieux;

J'en suis bien contente.

Mais il nous dit: je suis vieux.

De peur qu'il ne tente,

Moi je dis les plus grands maux

Sont de ne plus voir les veaux,

Et de partir pour les eaux.

Oh! ça le tourmente.

«C'est sur un petit air nouveau dont je ne sais pas le nom. Je te baise et prendrai pour enseigne:A la pareille.

«Mille et mille choses à la cousine et à Marie-Anne.»

En juillet 1783, arrivent de fâcheuses nouvelles de Paris. Mme de Boufflers apprend avec regret qu'un accident grave est arrivé à son vieil adorateur, le comte de Tressan.

Mme de Genlis résidait alors à Saint Leu avec lesenfants du duc d'Orléans; elle avait l'habitude d'inviter Tressan tous les ans à la fête que lui donnaient ses élèves le jour desainte Félicité, sa patronne; c'était le 10 juillet. Elle ne manqua pas à l'usage en 1783, et Tressan arriva avec un bouquet et quelques vers. Le soir elle lui offrit l'hospitalité parce que les chemins étaient détrempés par la pluie; mais il s'y refusa et il partit après le souper. Sa voiture versa et il reçut un violent coup à la tête. On crut d'abord à une simple contusion, malheureusement un abcès se forma et la situation fut bientôt des plus graves.

Quand on crut sa mort prochaine, Condorcet et quelques autres philosophes accoururent pour empêcher leur ami «de faire le plongeon», mais la famille et surtout l'abbé de Tressan intervinrent, ils firent fermer la porte aux intrus et, volontairement ou non, Tressan mourut chrétiennement, c'est-à-dire dans les sentiments dans lesquels il n'avait jamais vécu. Il s'éteignit le 1ernovembre 1783, âgé de soixante-dix-neuf ans[175].

Bien que ses relations avec Tressan se fussent fort refroidies depuis quelques années, la marquise éprouva une assez vive émotion de la disparition du vieux paladin; ce n'est jamais sans tristesse et sans un fâcheux retour sur soi-même que l'on voit se rétrécir le cercle de ses amitiés et disparaître les gens avec lesquels on a passé une partie de sa vie.

En octobre 1783, Mme de Boufflers est encore à Paris auprès de son frère de Beauvau.

Pendant son séjour dans la capitale, elle assiste à toutes les extravagances du magnétisme. C'est Cerutti qui l'initie aux merveilles du Mesmérisme et qui l'entraîne à ces séances extraordinaires qui bouleversent tout Paris.

L'oisiveté des gens du monde avait eu pour résultat un état nerveux des plus singuliers. Nos pères étaient obsédés par une maladie qu'ils appelaient des vapeurs et que nous nommons aujourd'hui neurasthénie. Les femmes y étaient plus sujettes encore que les hommes, et vers la fin du dix-huitième siècle, beaucoup d'entre elles souffraient de maux de nerfs périodiques, qui dégénéraient en véritables convulsions. On était obligé de matelasser leurs chambres pour éviter les accidents.

Cette société était mûre pour accueillir tous les prodiges, toutes les absurdités. La manie de l'engouement gagnait toutes les classes; on se passionnait successivement pour les sujets les plus divers; en un mot, toutes les têtes se détraquaient.

Après les querelles sur la grâce efficace et sur leformulaire, on abandonna la théologie et on se mit à discuter sur la musique; Lullistes, Ramistes, Glückistes, Piccinistes se prenaient aux cheveux dans les cafés, dans les rues, jusqu'au parterre de l'Opéra. Bientôt personne ne songea plus à la musique, mais on se passionna pour la stratégie; les pires bourgeois disputaient avec rage sur l'ordre mince ou l'ordre profond, sur le plus ou moins d'épaisseur qu'il fallait donner aux bataillons.

Puis vinrent les folies scientifiques.

Un oculiste, chimiste en même temps, découvrit une poudre, qui, jetée au milieu des odeurs les plus infectes, anéantissait toute odeur; tout le monde acheta de la poudre merveilleuse, mais l'infection resta la même. Un minéralogiste, M. Sage, prétendait ressusciter les morts avec de l'alcali volatil et faire de l'or en barres avec de la terre glaise; il eut beaucoup d'adeptes. Puis M. Dufour, chirurgien major à l'école militaire, inventa un remède qui était la panacée universelle. Dès qu'on se sentait malade, on devait se frotter la peau des jambes avec des orties, puis s'enivrer avec de l'absinthe; on se réveillait parfaitement guéri. Quelques patients ne se réveillèrent pas; on répondit à leurs parents qui se plaignaient que l'exception confirmait la règle, et on donna à M. Dufour la croix de Saint-Michel. Enfin, un physicien empirique arriva avec un secret plus miraculeux que tous ceux qui avaient excité jusqu'alors une enthousiaste curiosité; il promettait de faire naître des hommes et des animauxde toutes espèces sans le secours des femmes. C'était une vieille idée égyptienne analogue à ces fours artificiels où l'on faisait éclore les poulets. Tout Paris se moqua du nouveau charlatan et finit par y croire.

Enfin arrivèrent Mesmer et Cagliostro.

On peut supposer l'effet produit par les théories de Mesmer sur des tempéraments nerveux et détraqués. Sa prétention de guérir toutes les souffrances, tous les maux physiques parut toute simple. Il ne trouva pas seulement des adeptes parmi les faibles d'esprit; les gens les plus distingués vinrent le trouver et assister aux séances du baquet mesmérique.

Cerutti, qui suivait avec intérêt toutes ces insanités, écrivait à Mme Durival:

«La folie de Mesmer embellit tous les jours; ses adeptes sont les plus grands enthousiastes que le charlatanisme ait produit. Rien n'égale l'audace des magnétistes, si ce n'est la crédulité des magnétisés. Les convulsions de saint Paris, l'astrologie judiciaire, les enchantements, les manies, les extravagances de toutes espèces vont revenir. On pourra dire: «Les monstres reparurent de tous côtés à la mort «d'Hercule et les sottises à la mort de Voltaire».

«Je plaide inutilement la cause de la raison, j'essaye en vain d'opposer ma faible voix aux clameurs mesmériques; la folie semble s'arrêter quelques instants pour courir mieux ensuite. Elle gagne bien du terrain et Mesmer bien de l'argent.

«Les convulsionnaires jansénistes étaient des paralytiquesen comparaison de ceux que produit le magnétisme: les uns bondissent comme des chevreuils, les autres aboient comme des chiens; malades et médecins se roulent ensemble par terre. Mais le spectacle le plus rare est celui qui se passe dans la chambre des crises. Molière serait stupéfait, et il avouerait que la sottise humaine donne des comédies meilleures que les siennes. Toutes les fureurs des nerfs, toutes les attitudes de la démence, les cris, les sanglots, les larmes, les syncopes, font de cette chambre un enfer ridicule. Pour égayer la scène, Mesmer y joue de l'harmonica; un de ses adeptes les plus fameux y joue de la harpe. Au bruit de leurs accords les tourments d'Ixion, de Sisyphe et de Tantale sont suspendus; quelques malades s'écrient: «Assez! assez!» D'autres s'écrient au contraire; «Encore! encore!» Les deux Orphées ne savent qui exaucer.»

L'ancien jésuite se moque spirituellement des diverses transformations des folies humaines, qu'il résume sous cette forme plaisante:

Autrefois Moliniste,Ensuite Janséniste,Puis Encyclopédiste,Et puis Économiste,A présent Mesmériste,Attendant qu'un autre isteEnfle bientôt ma liste...

Autrefois Moliniste,Ensuite Janséniste,Puis Encyclopédiste,Et puis Économiste,A présent Mesmériste,Attendant qu'un autre isteEnfle bientôt ma liste...

Autrefois Moliniste,

Ensuite Janséniste,

Puis Encyclopédiste,

Et puis Économiste,

A présent Mesmériste,

Attendant qu'un autre iste

Enfle bientôt ma liste...

Les gens du monde n'avaient pas seuls été frappés d'une véritable folie; les gens de maison n'avaient pastardé à partager la démence de leurs maîtres. Cochers, palefreniers, marmitons, garçons de cuisine, laquais, tous abandonnaient leurs occupations pour courir chez un thaumaturge, venu d'Alsace, et qui guérissait toutes les maladies par la simple imposition des mains. Il s'était établi dans une maison de la rue des Moineaux, sur la butte Saint-Roch. Le désordre occasionné par sa présence devint tel que l'autorité le fit enlever discrètement et qu'on lui défendit de rentrer à Paris.

Ce n'est pas seulement aux folies de Mesmer que Mme de Boufflers assiste avec surprise, Cerutti, qui s'est fait son cicerone, lui montre successivement tous les phénomènes qui passionnent la capitale.

En 1783 la mode est aux ballons. La nouvelle invention a été accueillie avec enthousiasme et tout le monde est convaincu que l'on va pouvoir voyager dans les airs; il n'est plus question dans les conversations que des «bateaux aériens», c'est le terme consacré. Paris en délire se précipite aux expériences de MM. Charles et Robert, de Pilâtre des Roziers, de Montgolfier.

Cerutti écrivait à Mme Durival:

«A Paris, ce 12 décembre 1783.

«C'était à vous, madame, d'inventer les bateaux aériens. Vous vous seriez ouvert par là de nouvelles promenades et vous auriez forcé Mlle de Juvincourt de vous suivre. Sa métaphysique se serait perfectionnée encore dans la région des nuages. Je vous ai bienregretté l'une et l'autre au spectacle du globe. Vous savez qu'il se prépare un spectacle non moins étonnant. Le 7 de janvier on verra sur la rivière un homme passer et repasser à pied cinquante fois. On a cru d'abord que cette annonce était une attrape et que l'on voulait tourner en ridicule la crédulité parisienne. Mais on assure que l'homme est réel et sa découverte éprouvée. Monsieur, frère du Roi, a envoyé quarante louis et en même temps il a fait insérer dans le journal de Paris une lettre de sa façon pleine de bonnes plaisanteries.

«Arrivez donc, madame, arrivez donc, mademoiselle, venez toutes deux être témoins des miracles. La physique va devenir une sorte de religion. MM. de Montgolfier sont les premiers thaumaturges de la science. M. Thouvenel va se mettre du nombre. Il a trouvé, dit-on, une boussole nouvelle qui se dirige vers le couchant avec autant de justesse que l'aiguille aimantée se dirige vers le Nord. Le grand problème des longitudes serait presque résolu par là.»

La province ne se montre pas moins enthousiaste que la capitale pour la nouvelle invention. Mme de Brancas est à ce point ravie qu'elle demande à Pilâtre des Roziers de venir à Fléville et de faire en sa présence des expériences sur les aérostats; bien entendu, tous les amis de Lorraine sont convoqués en grande cérémonie. La séance a lieu au jour fixé et l'aérostat s'élève dans les airs au milieu des cris d'admiration de l'assistance. Mme Durival regrette que les ballons nesoient pas encore dirigeables et qu'un de ces «bateaux aériens» n'emporte pas «son corps aussi vite que sa pensée s'envole».

Les lauriers de la duchesse empêchent Mme de Boufflers de dormir; elle aussi veut montrer son goût pour les sciences et, au mois d'avril, elle donne à la Malgrange une fête magnifique en l'honneur de la nouvelle découverte. C'est son fils, le chevalier, qui est chargé d'initier les populations aux charmes des aérostats. Après un grand repas présidé par la marquise et auquel assiste Mme de Boisgelin et nombre d'invités de Nancy, Boufflers donne les ordres nécessaires et aussitôt l'opération commence. Tout se passe à merveille; et quand le ballon s'élève majestueusement dans les airs, la foule, qui est énorme, le salue par de frénétiques acclamations. Malheureusement à peine est-il passé par-dessus la maison qu'un coup de vent le renverse et il s'effondre piteusement sur les invités qui remplissent les jardins. En un instant il est mis en pièces, chacun voulant emporter un morceau du phénomène.

La fête eut un tel succès que le chevalier n'hésita pas à la renouveler plusieurs fois. Le 9 mai en particulier il lança successivement trois ballons. Tout Nancy et les villages environnants étaient accourus pour assister à l'expérience; le régiment du Roi, en promenade militaire, s'était arrêté dans l'avenue de la Malgrange pour prendre sa part du divertissement. La fête fut charmante et réussit à merveille.

Au moment même où la Lorraine s'enthousiasmaitpour les ballons, on donnait à Paris, à la Comédie-Française, en dépit de la censure, leMariage de Figaro, et la ville entière, la Cour comme la bourgeoisie, accueillait la nouvelle pièce avec un véritable délire. La foule fut si grande à la première représentation qu'il fallait risquer sa vie pour pénétrer dans le théâtre. Cerutti, malgré sa santé chancelante, ne craignit pas d'affronter la presse pour tenir ses amis de Lorraine au courant de ce mémorable événement:

«3 mai 1784.

«LeMariage de Figaroest la comédie la plus folle, le plus gaie, la plus impertinente, la plus ingénieuse chose du monde. Si je n'étais pas malade, j'y retournerais pour rire, pour siffler, pour applaudir. Le prodigieux mouvement causé par cette pièce ne fait point tomber celui du magnétisme: la folie est au comble.»

La fête donnée par Mme de Brancas en l'honneur de Pilâtre des Roziers ne devait pas avoir de lendemain.

En effet, dès les premiers mois de l'année 1784 la santé de la duchesse s'altéra sensiblement. L'hiver fut terrible, une épaisse couche de neige couvrait la terre et à la fin de février il gelait encore à pierre fendre. Mme de Brancas prit un gros rhume et Cerutti en fut très alarmé. Son médecin, M. Thouvenel, la rétablit cependant assez vite, mais elle resta fort délicate.

Elle espérait pouvoir partir en mars pour Fléville et y achever sa guérison, mais l'hiver durait toujours et il fallut y renoncer.

Cerutti chercha longtemps à se faire illusion sur l'état de sa bienfaitrice; il se berçait de l'espoir que le séjour de Fléville lui rendrait ses forces, mais cet espoir s'évanouit bientôt; au mois de juin l'état de la pauvre duchesse était tel qu'on ne put songer à lui faire faire le voyage.

Tous les amis de Lorraine demandaient instamment des nouvelles. Cerutti répond à Mme Durival:

«Paris, 29 juillet 1784.

«Que je suis touché, madame, des tendres expressions, des vives inquiétudes pour Mme la duchesse de Brancas. Votre amitié a tous les avantages de la vérité et tous les charmes du sentiment.

«O malheureux été! comme il m'aurait paru doux de le passer à côté de vous; la seule année que vous auriez pu donner à Fléville est celle que nous sommes condamnés à passer ici!

«Mme la duchesse de Brancas est assez rétablie pour ne pas s'alarmer sur elle, mais elle ne l'est pas assez pour espérer qu'elle soit en état de voyager bientôt, elle en a cependant un vif désir. Elle soupire véritablement après le séjour de Fléville. Elle parle souvent de vous et de Mlle de Juvincourt avec un regret qui augmente les miens. Elle ne peut se résoudre à quitter l'espérance de revoir ce bon, ce paisible Fléville qui semblait avoir été fait exprès pour elle. Ses amis de Paris sont tous ligués contre ceux de la Lorraine et ils voudraient qu'elle achetât ou louât une jolie maison de campagneau voisinage. Ils s'occupent à chercher quelque chose qui lui convienne; moi, j'abandonne tout cela au destin, et je préfère l'intérêt de sa santé à toutes les raisons personnelles qui m'éloigneraient de ce pays-ci. L'air de la capitale est presque mortel pour moi: ses mœurs, ses folies me divertissent un instant, mais, à la longue, on s'ennuie d'être hors de son naturel. Rien d'ailleurs ne me dédommagera des journées charmantes que j'employais à courir les champs ou à disputailler avec vous.

«Soyez heureuse à Sommerviller, le fond de votre bonheur ne peut vous manquer, il est dans votre caractère, dans votre esprit et dans l'amie que votre cœur a choisie. Songez quelquefois toutes deux à moi et soyez persuadées l'une et l'autre que votre souvenir m'accompagnera et m'attendrira en tous temps et en tous lieux.

«Si vous voyez notre Panpan, dites-lui de ma part mille choses. Mme de Brancas vous fait de tendres compliments.»

Les espérances de Cerutti ne devaient pas se réaliser; Mme de Brancas traîna encore pendant un mois et à la fin d'août elle succomba. La douleur de son protégé fut profonde et il exprime en termes touchants à quel point il ressent le coup qui le frappe dans sa plus chère affection. Il écrit à Mme Durival:

«Paris, 4 septembre 1784.

«Nulle expression, madame, ne peut rendre la douleur que je sens; nulle consolation ne peut la calmer.En devenant moins violente, elle devient plus amère. Le poids des réflexions m'accable. Le présent ne m'offre qu'un tombeau et l'avenir qu'un abîme. Sans cesse je vois devant moi la tête mourante de ma bienfaitrice. Sans cesse je l'appelle. Hélas! ses grands yeux qui s'ouvraient sur moi avec une tendresse si maternelle sont fermés pour jamais. Hélas! je n'entendrai plus mon nom prononcé par elle! Je voudrais fuir au bout du monde...

«Je me sens dans le cœur une répugnance universelle. Ses amis et amies de Fléville sont les seuls où j'attache mes dernières espérances. La pitié généreuse me comble ici de soins. J'ai peine à y répondre. Les larmes de l'affliction ne m'en laissent pas pour la reconnaissance.

«Dès que je peux m'échapper, je cours sur les hauteurs de Montmartre, et de là je contemple avec un saisissement terrible les tours de Saint-Sulpice. Je pleure, j'invoque celle qui repose sous ces imposants édifices. Plongé dans les plus noires méditations, je voudrais m'abîmer dans le néant.

«Pardonnez, madame, si j'afflige votre sensibilité. Je ne voulais pas vous parler de mon désespoir. Je ne voulais que vous remercier de la lettre touchante que vous m'avez écrite.»

Mme Durival, amie dévouée et compatissante, fit tous ses efforts pour relever le courage du malheureux Cerutti; ce dernier, reconnaissant, lui répondait:

«Paris, 21 septembre 1784.

«Vous êtes bien bonne, madame, de chercher à raffermir mon courage. La douleur brise les caractères les plus forts, elle écrase les caractères faibles comme le mien. Si j'avais été dans les lieux que vous habitez, vous auriez soutenu un pauvre orphelin qui en perdant une mère tendre est tombé sans appui. Ma chute a été si sensible que je m'en ressentirai toute ma vie. La gloire dont vous avez la bonté de me parler n'aura de longtemps pour moi aucun attrait. Elle tient au goût du monde et je suis détaché du monde tout à fait.

«Si je tourne encore quelquefois les yeux vers la Lorraine, c'est l'amitié qui m'y attire, l'amitié seule. Je croirais retrouver par instants les douceurs de Fléville si j'entendais vos regrets se mêler aux miens.[176]»

La mort de Mme de Brancas fut douloureusement ressentie par toute sa société. Mme de Boufflers particulièrement en fut très vivement affectée. Non seulement elle perdait une amie intime à laquelle elle était tendrement attachée, mais c'était encore un salon charmant, le plus agréable assurément de tous ceux qu'elle fréquentait, qui se fermait à jamais.


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