CHAPITRE XXV1783-1786

CHAPITRE XXV1783-1786Difficultés entre Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers.—Mme de Boufflers et le prince Henri.—Dernière lettre de Mme de Boufflers.—Départ du chevalier pour le Sénégal.—Son séjour.—Mort de Mme de Boufflers.

Difficultés entre Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers.—Mme de Boufflers et le prince Henri.—Dernière lettre de Mme de Boufflers.—Départ du chevalier pour le Sénégal.—Son séjour.—Mort de Mme de Boufflers.

La liaison de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers, dont nous avons conté les délicieux débuts, avait subi le sort ordinaire des affections humaines et elle n'avait échappé ni aux atteintes du temps ni à celles de la satiété; les deux amants, après avoir vécu pendant quelques années dans le plus pur bonheur, avaient vu peu à peu les discussions et les orages troubler leur mutuel attachement. Toute la faute en était au chevalier et à sa nature qu'il ne pouvait dominer. Certes il aimait toujours profondément celle qui depuis cinq ans avait subjugué son cœur, mais il détestait les chaînes, si charmantes fussent-elles, et il n'éprouvait plus pour sa chère maîtresse cet amour exclusif qui leur avait donné de si grandes joies.

Mme de Sabran soupçonnait les infidélités de son amant; elle ne pouvait dissimuler son chagrin, sa jalousie, et il en résultait quelquefois entre eux des scènes douloureuses.

Elles se terminaient toujours par des attendrissements, des larmes, un généreux pardon et des serments éternels auxquels le pauvre chevalier s'empressait de manquer à la première occasion.

Un jour, après une scène plus pénible que d'ordinaire, le chevalier est parti pour Bruxelles; c'est de là qu'il écrit à son amie, mais naturellement en plaidant l'innocence et en se posant en victime:

«Ce 27 au soir 1773.

«... Tu m'as laissé la mort dans le cœur. Je ne vois point d'espoir de bonheur dans l'avenir; toutes mes illusions me quittent comme on voit tomber les feuilles dans les tristes frimas d'automne, où chaque jour annonce un plus fâcheux lendemain. Le courage me manque entièrement; j'éprouve un chagrin également au-dessus de mes forces et au-dessus de mon âge, car à quarante-cinq ans l'amour devrait presque avoir perdu son nom et se fondre dans une douce et paisible amitié. Que nous sommes loin de cela!

«Je ne veux point te faire de reproches, mais mon cœur est navré. Ces peines-là sont trop cuisantes pour lui. Tu as eu avec moi l'injustice d'une enfant de quinze ans. Tu n'as rien vu de ce qui était, tu n'as rien entendu de ce que je t'ai dit, et je demeure dans la crainte de voir toujours renaître ces horribles moments-là, parce qu'il n'y a pas moyen d'empêcher ce qui est sans objet. Quoi qu'il en soit, chère enfant, tu m'es encore plus nécessaire que le repos et le bonheur dont tu me prives.

«Aussi je te pardonne mes chagrins passés, présents et futurs, et même je te demande pardon de te les montrer.»

Quelques jours après il lui écrit encore:

«Charleroi, ce 30.

«Je t'annonce avec grand plaisir, chère et méchante enfant, que je commence à être un peu plus sain de corps et d'esprit. J'ai fait de sages réflexions qui m'ont dit que j'étais un fol, que tu étais une folle, mais que je t'aime et que tu m'aimes, et qu'ainsi il en résultera toujours pour l'un comme pour l'autre plus de bien que de mal. N'en parlons plus; tu aurais dû m'embrasser autant que tu m'as querellé, et moi, j'aurais dû rire autant que je me suis affligé; mais le passé ne reviendra plus, et le chagrin restera avec lui.»

Du reste Boufflers n'est pas homme à s'éterniser sur des tristesses sentimentales; malgré lui sa gaîté reprend le dessus, et puis, n'est-ce pas le meilleur moyen de changer le cours des idées de l'amie blessée? Il termine sa lettre par l'amusante description de son souper:

«Je viens de faire un excellent petit souper apprêté par deux grandes demoiselles en Polonaises. La cuisine était aussi recherchée que les cuisinières. D'abord paraissaient deux grives, grasses comme tu ne le seras jamais, et nonchalamment couchées sur une tranche de brioche qui leur servait de rôtie. Arrivait ensuite une saucisse repliée sur elle-même comme le serpent Python et entourée de tranches de pommes de rainette.Des choux rouges couronnaient l'œuvre, décorés d'une petite branche de laurier, emblème ingénieux qui indique qu'on ne moissonne les lauriers qu'en allant à travers les choux. Je m'attendais toujours qu'une de ces beautés en Polonaises viendrait me faire les honneurs de ma table, mais je leur en ai plus imposé que je n'aurais voulu, et elles se sont bornées modestement à la société de mes gens.

«A propos de choux rouges, ne voilà-t-il pas qu'ils me donnent encore la colique d'estomac! Il est vrai que j'en ai mangé de verts à dîner; cela fait que je ne sais entre les deux à qui m'en prendre, mais je vais essayer un remède pour mon rhume, qui, à ce que j'espère, voudra bien en passant guérir aussi ma colique: c'est de l'eau-de-vie brûlée avec du sucre. Je t'en rendrai compte demain matin, car pour ce soir je n'ai rien de mieux à faire que de me coucher, bien content de m'être débarrassé du fardeau qui accablait mon âme, et me souciant fort peu de tout ce qui peut arriver à mon corps d'ici au 5. Alors, s'il n'est pas guéri de tous ses maux, je suis au moins sûr qu'il les oubliera. Adieu, mon enfant; fais comme moi, écarte tous les nuages qui t'offusqueront, et sois sûre que plus tu verras clair, et plus tu seras contente de moi.»

«Ce 31 au matin.

«Je viens de faire un coup bien rare qui m'est arrivé autrefois à la chasse où, en manquant une caille, je tuai un lièvre. Cette fois-ci le remède destiné à monrhume n'a guéri que ma colique. Mais c'est toujours beaucoup, d'autant plus que mon rhume lui-même est fort adouci.»

Mme de Sabran après avoir longtemps lutté et combattu, finit, devant la tâche impossible, par se résigner. Elle-même l'écrit à son ami en termes charmants et lui donne «la clef des champs» le plus aimablement du monde:

«Oui, mon enfant, je te pardonne tes maussaderies passées, présentes et futures. Je souffre trop quand il faut te bouder, et je trouve bien mieux mon compte à t'aimer et à te le dire. Quelque chose que tu fasses, il faut toujours en venir là; ainsi je prends une bonne fois la résolution de m'y tenir. Je te donne indulgence plénière pour toutes tes distractions, et je sens mieux que jamais que la meilleure manière de te conserver est de te donner la clef des champs. Il y a dans l'homme une inquiétude vague qui fait qu'il ne se trouve bien qu'où il n'est pas. Tu ne seras pas plus tôt loin de moi, que tu désireras y revenir, et je te promets d'avance que tu seras toujours bien reçu[177].»

En octobre 1784, Mme de Boufflers apprend que le prince Henry de Prusse, qu'elle connaissait depuis longtemps et dont elle appréciait le mérite, a manifesté l'intention de venir à Nancy pour lui rendre visite. Flattée d'une attention si particulière, la vieille marquise, qui sait ce que l'on doit aux grands de ce monde,n'hésite pas une seconde, elle fait atteler son carrosse et elle part pour Paris pour présenter ses devoirs au prince. Elle a avec lui plusieurs entrevues, puis elle regagne la Lorraine.

Le prince très galamment, et qui ne veut pas être en reste de politesse, vient en novembre passer quelques jours à Nancy et à Lunéville pour rendre à Mme de Boufflers sa visite.

En juin 1785, Mme de Boufflers écrit encore à son cher Panpan; c'est la dernière lettre d'elle que nous possédions.

«Nancy, 16 juin 1785.

«M. de Nédonchel vous aura dit que Mmes de Lenoncourt, Durival et moi nous irions lundi 20 vous demander à dîner, si cela vous convenait, mon cher Veau, car vous auriez eu le temps de nous contremander.

«Nous n'irons point à Spa, au moins pendant la première saison. C'est l'avis de M. du Tillot. Point de prince jusqu'au mois d'août et du Veau à lèche-doigts; plus de Fléville, ce qu'il faut encore compter; enfin une privation absolue de tout ce que j'aime. Et puis, qu'est-ce que la vie?

«Je pense que tout le monde et même Mme de Lenoncourt sera bien aise de voir votre rose.

«Voyez si l'on peut écrire avec ces plumes! voilà quatre fois que j'en change. Mais quand vous n'y êtes pas, tout me manque.

«Il faut que vous disiez à M. de la Tyssonière, quim'a écrit, que je ne lui réponds pas, faute de plume, et parce que j'espère et me réjouis de le voir lundi.

«C'est assez labourer ce maudit papier gras. Je sens déjà un mélange de joie et de tristesse en pensant que je vous verrai et quitterai.»

Dans les derniers jours de l'année 1785, le chevalier de Boufflers, toujours tourmenté de mouvement et aussi désireux d'échapper à ses créanciers, qui ne lui laissaient ni trêve, ni répit, prit la résolution de quitter la France. Il s'imagina qu'au Sénégal, colonie nouvelle que venait de conquérir le duc de Lauzun[178], il trouverait un emploi glorieux pour son activité et peut-être aussi quelques profits. Il sollicita donc le gouvernement de la colonie et, par l'influence de son oncle de Beauvau, il l'obtint assez aisément. On crut dans le public à une disgrâce motivée par quelques vers indiscrets, mais il n'en était rien[179].

Avant de s'éloigner, le chevalier se rendit à Anizy et il y fit un assez long séjour avec Mme de Sabran, puis à la fin d'octobre il regagna Paris, et c'est de là qu'il écrivait à Mme de Boisgelin:

«Ce 3 novembre 1785.

«Je n'ai point été en Lorraine, chère et bonne sœur, parce que je me suis trouvé si souffrant de fluxion et de colique et de mal aux dents que je suis revenu d'Anizy.Je comptais aller t'embrasser aujourd'hui, mais je reçois un mot de mon oncle qui a arrangé un dîner pour demain, où il doit me faire faire connaissance avec un homme dont les lumières me seront très utiles.

«Si tu reviens demain, comme je l'espère, Mme de Sabran t'attend à dîner samedi, et moi je t'attends pour te serrer contre mon cœur dont tu ne sortiras jamais et moins que jamais, car tu es la meilleure et la plus aimable des enfants des hommes, et tu réunis surtout toutes les qualités fraternelles dans le degré le plus éminent.

«Je sais tout ce que tu essuies de désagréable pour moi; j'en souffre plus que toi. Il faut dissimuler et poursuivre et ne pas quitter la chasse parce qu'on a rencontré des ronces.

«J'envoie mon laquais avec une lettre pour le secrétaire de M. de Calonne; peut-être sera-t-il mieux accueilli. Dis à tes gens de les guider, car mon ambassadeur a deux qualités que j'ai vu souvent employer: c'est d'être fripon et imbécile.

«Adieu, chère et tendre sœur, je t'aime comme tu le mérites, et si cela se pouvait je t'aimerais davantage.»

Ses préparatifs terminés, le chevalier s'éloigne gaîment pendant que Mme de Sabran reste plongée dans les larmes et les regrets.

Le 13 janvier, Boufflers mouille devant le Sénégal, mais le raz de marée est si violent qu'il ne peut passer la barre que le 15. Il prend immédiatement possessionde son gouvernement et il est reconnu «avec tout l'éclat dû à sa place, à son grade et à sa naissance».

Sa première impression n'est pas heureuse, et il éprouve à l'aspect de la colonie confiée à sa vigilance une cruelle déception; elle se trouve en effet dans la plus déplorable situation et il n'y a aucun espoir de pouvoir l'améliorer; il n'y a plus de farine que pour deux mois et encore elle est gâtée; les fortifications n'existent pour ainsi dire plus, les casernements, le matériel de guerre, tous les bâtiments tombent en ruines.

Le personnel n'est pas dans un moindre état de délabrement:

«Le cœur du ministre saignerait s'il voyait dans quelles mains il a mis la troupe et l'hôpital, écrit le gouverneur. C'est comme si l'on avait chargé des éperviers du soin d'une volière.»

Cependant, à part la déception assez naturelle qu'il a éprouvée en arrivant, le chevalier ne se déplaît nullement dans ce pays nouveau, et il est loin de se plaindre de son sort:

«Je m'applaudis à chaque instant de la ressemblance que je trouve entre ceci et l'idée que je m'en étais faite. C'est au point que rien ne m'a étonné et que je ne suis pas plus embarrassé ici qu'en Lorraine... Si le ministre me donne, comme il me l'a promis, une dictature et quelques bras pour m'aider, je promets de faire de la bonne besogne et à bon marché.

«L'air d'ici me convient jusqu'à présent parfaitement.Il n'y a que trois ou quatre heures par jour de grandes chaleurs. Il faut alors éviter le soleil et le mouvement. Tout le reste du temps est plus frais que chaud; quelquefois même cette fraîcheur-là est au point de se chauffer avec plaisir.»

Les premiers actes du chevalier comme gouverneur sont tout à son honneur. Ses prédécesseurs s'étaient enrichis dans la traite des noirs, il s'empressa de l'interdire de façon rigoureuse. Les malheureux nègres étaient malmenés d'une manière abominable, il exigea qu'ils fussent traités avec humanité. Les habitants avaient pour habitude d'enterrer leurs morts près des habitations, ce qui provoquait des épidémies continuelles; Boufflers fit établir les cimetières dans des lieux écartés. Aussi les nègres chantaient-ils cette chanson: «Boufflers, Boufflers, tu es bien bon pour les vivants, mais tu ne vaux rien pour les morts, puisque tu exposes nos pères à être mangés par les bouquis[180].»

Le 6 mars, il écrivait à son oncle, le prince de Beauvau, en lui donnant quelques détails sur sa vie et sur ses fonctions de gouverneur:

«Vos bontés me consolent, mon cher oncle, et vos conseils me soutiennent comme la voix invisible que Télémaque entendit en gardant les troupeaux à quelques lieues d'ici.

«Tout est à faire dans ce pays-ci et même à défaire.Jamais la tâche et les moyens n'ont été si disproportionnés entre eux.

«Depuis six semaines que je suis ici, je me suis toujours assez bien porté, mais j'ai senti que le climat exigeait des ménagements auxquels je ne suis point accoutumé; il faut peu manger, peu boire, peu marcher, peu dormir, peu s'occuper, etc., de tout un peu, mais peu de tout; le pain est mauvais, l'eau aussi.

«Les ouvriers sont rares, il n'y en a pas de bons; le temps du travail est court, la journée commence et finit à six heures. Dans les douze heures il y a environ deux heures pour le déjeuner et cinq heures pour le dîner et le goûter, de sorte qu'on peut à peine compter sur cinq heures d'ouvrage, et ces cinq heures-là n'en valent pas trois des ouvriers de France.

«Ma vie est simple, je me lève avec le soleil, et après avoir fait toutes les petites affaires qui tiennent au service militaire et à la police de l'île, ainsi qu'aux audiences à donner aux habitants et aux étrangers, je vais visiter mes travaux, et je reviens entre onze heures et midi lire et écrire jusqu'à une heure ou une heure et demie. Alors nous nous mettons à table.

«Après dîner, je vais me promener sur la rivière pour connaître les lieux, les sites, les habitants et les productions des environs...

«Je n'ai encore vu que les meilleurs gens du monde qui ne savent quelle fête me faire et quels présents m'offrir: ce sont des poules, des canards, des moutons, même des bœufs dont ils font toujours rendre aumoins la valeur. Hier encore, j'ai été à quatre lieues d'ici, faire une chasse de petits oiseaux aux filets. Les femmes de l'endroit m'ont fait l'honneur de me chanter et, suivant l'expression du pays,de me danser. Je n'ai pas bien compris ce qu'elles chantèrent, mais il était difficile de se méprendre à la signification de leur danse. Un homme jouait d'un instrument, toute l'assemblée battait des mains, et une danseuse, à tour de rôle, sortait en contrefaisant toutes les crises de Mesmer... Elle s'avançait vers moi en roulant les yeux, tordant les bras, faisant mille petits mouvements que ma chaste plume n'ose pas vous rendre, et après un instant d'anéantissement total, elle rentrait dans le cercle pour faire place à une autre pantomime qui essayait de surpasser la première; le bal a fini par une espèce de joute des trois plus habiles dont une jouait un rôle de femme et les deux autres des rôles d'hommes avec une vérité et de petits détails dont on ne se fait pas l'idée en Europe. Après le bal je les ai toutes récompensées par de petits présents.

«Daignez me mettre aux pieds de ma chère tante; je me suis déjà occupé des envois que je pourrais lui faire, mais cette côte-ci est stérile en tout, excepté en naufrages.»

Ces petites danseuses, dont il parle si plaisamment, ne laissaient pas de produire sur lui une certaine impression. On raconte, non sans de grandes apparences de vérité, que pour occuper ses loisirs il rendait des soins, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux femmes dupays, qu'à la couleur près, il trouvait fort agréables dans leur simplicité. On prétend même, mais ce n'est qu'une tradition, que peu d'années après son séjour dans la colonie, on voyait grouiller sur la côte sénégalienne nombre de jeunes métis et qu'on les appelait de confiance «les petits Bouffés»! Cette surproduction et ce mélange des races nous paraît même avoir été le seul résultat tangible de l'ambassade du chevalier.

Un mois plus tard, le pauvre chevalier avait bien changé d'avis; son gouvernement, qu'il trouvait au début si agréable, l'ennuyait à périr, et ses lettres reflètent lamentablement son état d'âme. Il écrit à sa sœur:

«22 avril 1786.

«Comme j'espère trouver bientôt de tes lettres, je t'écris en attendant que je te lise, ma bonne enfant, pour m'arracher au moins pendant quatre-vingt-dix-neuf minutes à l'ennui qui me dévore, même que je suis partie de Gorée le 7 de mars pour une tournée qui devait être au plus de trois semaines et qu'en voilà six d'écoulées et que nous courons encore les mers: tantôt poussés par les vents contraires, tantôt retenus par les calmes, tantôt incommodés par les courants et les bancs de sable... Mais quoi qu'il arrive, je tâche d'être beau joueur, et je fais comme M. de Chalabre qui, dans ses grands désastres, déchire sa chemise et même sa peau avec ses ongles, sans qu'il paraisse la moindre altération sur son visage.

«Ce climat est contraire à tout, car le physique et le moral s'y altèrent également; en effet, que peut-on faire sans société, sans amusements, entourés d'esclaves et de coquins, avec l'idée que tout ce que vous aurez fait de bien sera inutile, ignoré ou mal interprété; au lieu que cinq ou six coquineries vous assurent un heureux avenir...

«Ici on regarde comme volé tout ce qui n'est pas employé à acheter des captifs, et l'on consacre tous ses soins à les bien enchaîner, à les bien embarquer et à les bien vendre.»

Bientôt le pauvre chevalier subit l'influence du climat et de l'ennui qui le dévore, il tombe malade, il est pris par la fièvre, il souffre cruellement. C'est à sa sœur qu'il confie ses peines, ses chagrins et il termine ainsi le récit de ses pénibles aventures:

«Adieu, ma fille, je serais honteux de cette lettre-ci, si elle était à une autre adresse, mais tu y verras un frère malade, souffrant, chagrin, et pourtant consolé par l'idée d'être bien aimé par une sœur bien-aimée et par l'espérance de la voir avant la fin de cette triste année.»

Soit que les soucis de son gouvernement occupent tous ses loisirs, soit qu'il lui tienne rigueur des infidélités dont il se rend coupable, Boufflers observe vis-à-vis de Mme de Sabran la conduite la moins aimable. Alors qu'il écrit fréquemment à son oncle de Beauvau et à sa sœur, il garde vis-à-vis d'elle un silence complet, aussi blessant qu'incompréhensible. C'est en vain quela pauvre femme lui écrit, par tous les courriers, les lettres les plus tendres, le chevalier ne répond jamais; elle reste plus de six mois sans la moindre nouvelle directe. Mme de Sabran, en femme profondément éprise, ne se décourage pas, et elle ne ménage pas les tendresses à l'ingrat qui l'oublie; elle ne l'en appelle pas moins «mon époux, mon amant, mon ami, mon univers, mon âme, mon Dieu»!

Elle ne lui cache pas cependant combien son indifférence l'affecte douloureusement. Elle lui écrit ces lignes délicieuses:

«19 juin 1786.

«Je me plais dans cette espèce de supplice qui me déchire le cœur et dont ma raison veut en vain me distraire. Je chéris la main qui me frappe, et, quoi qu'il m'en coûte, je ne changerai jamais; ma tendresse m'en fait un devoir, et j'aime mieux souffrir et penser à toi, que d'être tranquille et heureuse d'un bonheur que tu ne partagerais pas. Adieu, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer quand je t'ai donné mon cœur; si je l'avais bien su, j'aurais résisté jusqu'à la mort à un sentiment aussi dangereux; mais à présent il faut me soumettre, et te donner ma vie.»

Boufflers reste aussi insensible aux reproches qu'aux caresses. La pauvre femme désespérée lui écrit encore:

«... Véritablement je ne sais pas pourquoi je t'aime! C'est sans doute par suite de cette malédiction de Dieu portée sur nos premiers parents, à raison de leurs premierspéchés; car c'est pour mon malheur: il n'y a point de tourments que tu ne me fasses éprouver, de près comme de loin, et malgré cela, je te préfère à tout ce qu'il y a de bien et de bon dans ce monde, et encore à moi-même...

«Va, je suis pour toi comme le premier jour; il n'y a que la mort qui puisse séparer l'âme du corps. Tu es mon âme; je ne peux exister sans toi, ou du moins, sans t'aimer uniquement. La colère, la rancune, les soupçons, tout cela perd son temps avec moi[181].»

Mme de Sabran n'était pas la seule à ne pas avoir de nouvelles directes du chevalier. Mme de Boufflers, que son fils aimait cependant d'une affection si profonde, ne recevait non plus aucune nouvelle. Il y avait eu entre eux, à propos d'une question d'intérêt, une petite difficulté et le chevalier était parti pour le Sénégal sans aller l'embrasser. Depuis il la boudait. C'était peut-être la première fois de sa vie, et ce devait être la dernière. Par une fatalité qui devait lui causer d'amers regrets, le chevalier ne devait jamais revoir celle qu'il avait tant aimée.

Sa mère, dont les forces diminuaient peu à peu, avait été faire un séjour chez son vieil ami le prince de Bauffremont, à Scey-sur-Saône. Elle s'y trouvait encore au mois de juin 1786, lorsqu'elle fut subitement frappée d'une légère attaque d'apoplexie. On appela bien vite auprès d'elle Mme de Boisgelin. Cependant son états'améliorait, on la croyait en convalescence, on prenait même des dispositions pour la conduire aux eaux de Bourbonne, lorsque, le 1erjuillet, elle eut une rechute; cette fois elle perdit presque immédiatement connaissance et douze heures après, elle s'éteignait doucement entre les bras de sa fille désolée.

Ainsi mourut, à l'âge de soixante-quinze ans, cette délicieuse marquise de Boufflers, qui, pendant près de vingt ans, avait régné par sa grâce et son esprit sur le vieux roi de Pologne, qui avait enchaîné à son char tant d'esprits distingués et tenu sous le charme toute une génération.

Elle fut enterrée le plus simplement du monde dans la chapelle même de M. de Bauffremont, dans l'église paroissiale de Scey-sur-Saône. Le prince assistait à ses obsèques, accompagné seulement de quelques habitants du village[182].

Le testament de la marquise, d'une rare simplicité, montre la bonté de son cœur, car elle n'oublie aucun de ceux qui l'ont servie; elle leur laisse tout ce qu'elle possédait au monde; on ne peut se défendre d'un grand serrement de cœur en voyant dans quel dénuement vivait cette femme qui avait joué un rôle si considérable et qui s'éteignait, sans plaintes et sans regrets, dans un état voisin de la misère.

Voici ses dernières volontés:

«Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.

«Je lègue à l'hôpital des Enfants trouvés la somme de cent écus, argent de France, une fois payée.

«Je prie le chevalier de Boufflers, mon fils, d'être mon exécuteur testamentaire, et je lui lègue la somme qu'il pourra me devoir à mon décès pour la partager avec Mme de Boisgelin.

«Je laisse à chacun de mes gens la somme de mille livres, argent de France, c'est-à-dire: mille livres à Périn, l'aîné, mon valet de chambre; mille livres à François; mille livres au petit Périn; mille livres à Mager; mille livres à Saint-Jean; mille livres à André; rien à Courier; mille livres à Babet; quatre cents livres à Catherine; cent cinquante livres à Marianne, qui balaye devant la porte.

«Je lègue à Mme Petitdemange un lit de damas jaune avec les fauteuils pareils, quatre matelas de maîtres, et autant de domestiques, le traversin etl'oreiller de mon lit, quatre autres traversins, dix paires de draps, dont deux paires des plus grands et huit de domestiques, et ce qu'elle voudra de mes chemises; douze douzaines de serviettes, et huit nappes à son choix, huit robes à son choix, et tout ce qui lui conviendra dans les dentelles, blondes, gazes, rubans et tout autres espèces de parures de femme, excepté une garniture de Valenciennes et des morceaux de satin non brodés, que je compte faire achever pour en faire une robe à Mme de Boisgelin; tout ce que j'ai de meubles à la Malgrange, dans l'une et dans l'autre maison, tous les draps, serviettes et nappes dont je n'aurai pas disposé.

«Je laisse à Mme Petitdemange six douzaines d'assiettes et douze plats de porcelaine, quatre salières, deux saucières, deux pots à soupe, le tout aux armes de Boufflers; et s'il ne s'en trouvait pas assez, on y suppléerait par de la porcelaine blanche; elle choisira dans la faïence ce qui lui conviendra, ainsi que dans les tasses de porcelaine jusqu'au nombre de six; elle prendra aussi dans la batterie de cuisine ce qui lui conviendra; j'entends enfin qu'elle choisisse chez moi tout ce qu'il faut pour monter son ménage.

«Je lègue à Mme Saint-Léger, ma femme de chambre, tout le linge à mon usage et tous mes habits dont je n'ai pas disposé, quatre douzaines d'assiettes, une douzaine de plats, six tasses de porcelaine blanche, six douzaines de serviettes, ce qu'elle voudra dans labatterie de cuisine, tout ce qui restera de dentelles, blondes et tout autres parures, après les autres legs acquittés; elle donnera huit robes, des moindres, à son choix, de différentes saisons, à Bichette et ce qu'elle jugera à propos de linge, tant de corps que de table; je laisse à Mlle Saint-Léger les meubles qui se trouveront dans les trois chambres qu'elle occupe.

«Je laisse à M. le maréchal de Beauvau, mon frère, les vingt-deux mille quatre cent quarante-une livres trois sols six deniers que le Roi reconnaît me devoir et dont je lui ai remis le brevet; j'espère qu'il voudra bien en presser le recouvrement; je le prie d'en faire l'usage dont nous sommes convenus.

«Je laisse à M. Devaux, mon cabriolet et cinquante volumes à choisir dans mes livres; j'en laisse cent au chevalier de Boufflers, à son choix; autant à Mme de Boisgelin, et le reste à Mme Petitdemange, qui en donnera trente volumes à Mlle Saint-Léger.

«Je compte que l'argent de mes rentes viagères et pensions qui pourront m'être dues, lors de mon décès, joint à la vente des effets dont je n'aurai pas disposé, seront suffisants pour acquitter les legs que je fais à mes gens, et s'il y a du surplus, je veux qu'il soit distribué entre Mme Petitdemange et Mlle Saint-Léger, les deux tiers pour Mme Petitdemange et l'autre tiers pour Mlle Saint-Léger, après toutefois le payement de mes dettes.

«Je lègue à Firmin, ancien valet de chambre, la somme de huit cents livres.

«Je lègue à Royer, ancien domestique, demeurant à Metz, la somme de huit cents livres.

«Nancy, le huit juillet mil sept cent quatre-vingt-quatre.

Beauvau Boufflers[183].»

La mort presque subite de la vieille marquise causa une véritable consternation parmi tous ses amis. Cerutti se faisait l'interprète des regrets unanimes qu'elle laissait après elle quand il écrivait à Mme Durival:

«Choisy-le-Roi, 17 juillet 1786.

«Vous venez de faire une perte, madame, que rien ne peut remplacer. Quelque bonne philosophe que vous soyez, vous êtes encore meilleure amie. Je vous plains et je partage vivement votre juste douleur.

«Je me souviens avec attendrissement des jours que nous avons passés, vous et moi, à Fléville, avec Mme de Boufflers. Le monde n'avait pas une femme qui eût un esprit plus naturel, et la campagne, en rendant cet esprit plus calme, y ajoutait un charme nouveau. Les regrets que je donne à sa mémoire ne sont rien au prix de ceux qu'elle obtiendra de ses amis intimes. Hélas! qui consolera le pauvre Panpan? A son âge, perdre son plus doux appui! Je ne vois que vous,madame, qui puissiez mêler quelque adoucissement à ses larmes et à sa désolation... Mme la duchesse de Grammont m'a chargé de dire et redire à l'aimable et malheureux Veau toute la part qu'elle prend à son infortune!»


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