The Project Gutenberg eBook ofLa Marquise de Sade

The Project Gutenberg eBook ofLa Marquise de SadeThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: La Marquise de SadeAuthor: RachildeRelease date: August 25, 2015 [eBook #49783]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Madeleine Fournier.*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE SADE ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: La Marquise de SadeAuthor: RachildeRelease date: August 25, 2015 [eBook #49783]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Madeleine Fournier.

Title: La Marquise de Sade

Author: Rachilde

Author: Rachilde

Release date: August 25, 2015 [eBook #49783]Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Credits: Produced by Madeleine Fournier.

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RACHILDE

NOUVELLE ÉDITION

PARISLIBRAIRIE FRANÇAISEALPHONSE PIAGET, ÉDITEUR16, RUE DES VOSGES, 16

1888

La petite fille se faisait tirer par le bras, car la chaleur de ce mois de juillet était vraiment suffocante. Elle voyait, de loin en loin, des places très désirables dans les fossés de la route, des places où une petite fille comme elle eût trouvé autant d'ombre et autant d'herbe qu'elle en pouvait souhaiter. Mais la cousine Tulotte marchait à grands pas, sans ombrelle, tirant toujours, ne soufflant jamais, insensible aux rayons brûlants du soleil.

—Tulotte! déclara tout d'un coup la petite, j'ai trop chaud, je ne veux plus.....

—Allons donc! cria mademoiselle Tulotte, est-ce qu'une fille de militaire doit reculer? Nous avons fait la moitié du chemin. Ta mère n'est pas contente quand tu restes à la maison. Il te faut de l'exercice, tu deviendrais bossue si on t'écoutait. Ah! tu es une fameuse momie!

L'idée fixe de la cousine Tulotte était que les enfants deviennent bossus lorsqu'ils annoncent des goûts sédentaires. Elle avait la plus triste opinion de cette petite Mary qui demeurait des journées entières à rêver dans les coins noirs, la chatte de la cuisinière sur les bras, berçant la bête avec un refrain monotone et pensant on ne savait quoi de mauvais.

Mary s'arrêta prise de colère.

—Non, je ne veux plus! répéta-t-elle en enfonçant ses ongles dans le poignet de la cousine.

Celle-ci fit un haut-le-corps d'indignation.

—La voilà qui me griffe, à présent!... fit-elle, et, si elle n'avait pas tenu de l'autre main une boîte au lait, elle eût vigoureusement corrigé l'irrascible créature.

—Je le dirai à ton père! s'écria la cousine Tulotte.

Puis, sentant que l'enfant allait se révolter, selon sa méthode ordinaire, c'est-à-dire qu'elle n'ajouterait pas un mot, pas une larme, et qu'elle n'avancerait pourtant pas davantage, elle l'emporta. Mary eut un rire silencieux. Ce rire plissa d'une façon très singulière sa petite figure; il signifiait peut-être que l'enfant connaissait déjà la valeur d'une égratignure faite à propos.

Le chemin que prenaient presque tous les jours vers la même heure, Mademoiselle Tulotte et son élève, descendait de Clermont-Ferrand pour aller jusqu'aux abattoirs de la ville. On passait d'abord entre les murs de deux grands jardins. L'un, à gauche, était planté d'arbres énormes: des saules, des sapins, des ifs. L'autre, à droite, était très ratissé, avec peu d'ombrage et beaucoup de légumes en rangs interminables: des choux, des salades, des oignons, des melons, aussi quelques rosiers, du syringa, des pensées, des corbeilles de thym. Dans le premier il y avait une maisonnette fort jolie, toute sculptée, surmontée d'une croix brillante. Dans le second se dressait une simple cahute de planches couverte de chaume moisi.

Plusieurs fois, Mary avait demandé pourquoi le propriétaire du jardin aux beaux grands arbres ne se montrait pas, tandis que l'on apercevait sans cesse un homme, dans les vilains choux, un homme coiffé d'un épouvantable chapeau de paille, avec une bêche ou un arrosoir.

Tulotte, en dehors de la grammaire, n'aimait point les questions, elle répondait:

—C'est que l'autre jardinier est mort!

En réalité, les saules et les ifs dissimulaient des tombes, mais le mot cimetière lui paraissait difficile à prononcer devant une enfant de sept ans.

Derrière ce cimetière, s'étendait une plaine coupée par des sentiers poudreux: c'était la campagne, et des blés mûrs, ondulants, vous aveuglaient de leurs reflets dorés.

En se retournant sur le chemin des abattoirs, on voyait la ville de Clermont s'épandre jusqu'à Royat. Au delà de Royat, dans un horizon brouillé, parce qu'il faisait chaud, s'élevait le Puy de Dôme qui, le soir, devenait bleu, d'un bleu sombre à donner des terreurs vagues aux petits enfants pensifs.

Mary, le bras passé autour du cou de la cousine Tulotte, se demandait comment on peut se promener sur une montagne sans toucher le ciel du front. Elle savait très bien que cela s'appelait le Puy de Dôme, que la ville était Clermont-Ferrand et que, parmi toutes ces maisons, il y en avait une appartenant à son père le colonel, mais la promenade, sur une montagne, ne pouvait encore s'expliquer clairement. Elle revenait à ce sujet mystérieux avec insistance.

—Tulotte ... nous irons bientôt, dis?

—Au Puy de Dôme!... Tu es folle, ma pauvre petite... Il y a des loups, et puis ton père ne veut pas.

—Et maman?

—Ta maman est trop malade pour vouloir quelque chose qui te rendrait malade aussi!

—On ne va jamais où je veux! murmura Mary, après un silence.

—Parce que tu veux des bêtises.

Et Tulotte, fatiguée de la porter, la laissa glisser vivement par terre.

Tout le merveilleux panorama de la ville disparut pour Mary comme une image qu'on lui aurait retirée des doigts, elle ne vit plus que les fossés de la route; une campagne en miniature qu'elle connaissait trop avec ses chardons secs, ses flaques d'eau vaseuses et ses rares fleurettes de liserons pâlies sous la poussière.

Tulotte tourna la promenade des Buges, une rangée de gros mûriers, à l'ombre desquels il y avait des bancs, puis se dirigea, de ses mêmes enjambées de garçon, du côté de l'abattoir.

Pour Mary, on allait chercher du lait chaque après-midi dans ce bâtiment d'aspect bien tranquille. Elle s'asseyait sur des chaînes tendues entre des bornes de pierre et se balançait toute seule, en attendant que Tulotte revînt avec sa boîte de fer-blanc.

Mais ce jour-là, la petite fille, dont le cerveau bouillait à cause de la chaleur orageuse, avait d'inexplicables besoins de savoir.

—Amène-moi voir la vache, dis? demanda-t-elle de son ton tranquille et volontaire.

Tulotte haussa les épaules.

—Encore ça!... fit-elle avec désespoir; tu es une sotte, il n'y a pas de lait ici et tu n'en boiras pas.

—Eh bien! je n'en boirai pas ... je veux te suivre ... à l'ombre ... j'ai si chaud!

Tulotte frappa aux volets d'une des fenêtres de l'établissement. Un gros homme, en manches de chemise, vint ouvrir la porte-cochère. Elles entrèrent dans une cour assez sale, jonchée de paille et plantée de pieux. Mary s'arrêta un instant, étonnée de ne pas voir de vaches comme il en passait le matin devant leur maison, faisant sonner leurs clochettes. L'homme avait un tablier de toile bise éclaboussé de taches rouges. Mary s'aperçut tout de suite de ces taches.

—Le Monsieur s'est coupé! pensa-t-elle, un peu effrayée par ce boucher aux bras velus, et, dans son horreur instinctive des blessures, elle saisit la jupe de la cousine Tulotte.

—Il m'en faut pour cinquante centimes, dit celle-ci de mauvaise humeur, selon son habitude, car la corvée ne lui souriait guère.

—On va vous servir, Madame, répliqua le boucher en examinant la petite du colonel, toute délicate dans sa robe de piqué blanc bouffante, sa capote de satin à bavolet ornée d'un bouquet de pâquerettes et de ruches de tulle. Laissez-la donc venir, la demoiselle, ajouta-t-il, elle verra nos bêtes!

Frémissante de plaisir, Mary s'avança, relevant ses jupes, comme elle le voyait faire à sa gouvernante.

Sous un hangar les animaux destinés à la tuerie étaient rangés devant une barre et attachés, les bœufs par les cornes, les moutons par les pattes. Il y avait des veaux au poil clair jetés pêle-mêle, s'étouffant les uns sur les autres, des brebis plus ou moins grasses entassées dans un très petit espace et qui se mettaient tête contre tête comme fait un troupeau affolé par une panique; les bœufs, les cornes forcément en avant, frappaient la terre de leur pied, levant des mufles terribles; mais c'étaient les veaux surtout, dont les yeux s'emplissaient de grosses larmes, qu'on devait plaindre dans le tas de ce bétail condamné.

En face du hangar s'ouvrait une grande porte voûtée, un trou sombre d'où sortaient de vagues gémissements et une odeur nauséabonde. On percevait des coups sourds, des coups de massues. On tuait là-dedans de minute en minute. Un garçon tout en loques venait prendre un animal à la barre et l'amenait, tirant de toutes ses forces, jusqu'à ce trou énorme d'où rien ne ressortait ensuite que le bruit de ces coups sourds. Ce garçon avait l'esprit particulièrement méchant, il donnait du fouet à ces bêtes passives, sans aucune pitié. Il leur lançait ses gros sabots dans le ventre, frappant les veaux inertes, faisant des marques sur les nez pâles des brebis. Il allait comme une brute, avec une chanson très gaie à la bouche, torturer de malheureux porcs vautrés dans le ruisseau de boue sanguinolente qui coulait autour de la cour; les porcs, beaucoup plus graves que le reste du troupeau, ne se dérangeaient pas, mais grognaient en ne perdant aucune occasion de happer des choses puantes.

Au-dessus du hangar, il faisait toujours très bleu, et là-bas, là-bas, aux déclins presque violets de l'horizon, le mont du Puy de Dôme portait toujours jusqu'aux seuils des secrets paradis ses chemins inconnus.

Mary, sa jupe bien serrée contre ses mollets nerveux, dévorait le spectacle de ses prunelles dilatées.

Parfois elle avançait un peu, prête à toucher un animal, et une inquiétude la saisissait à la vue de leurs airs de désespoirs navrants. Les plus petits veaux gémissaient d'une voix si chevrotante qu'elle les croyait être des enfants, semblables à elle.

La cousine Tulotte, roide et calme, les regardait d'un œil impassible, ne s'occupant que de relever sa robe de soie brune dont les cercles de crinoline s'embarrassaient aux pieux disséminés.

—Ne t'approche pas de la porte, fit-elle, désignant à la petite fille l'entrée sombre de la boucherie.

Cependant elle se dirigea elle-même de ce côté avec sa boîte de fer-blanc.

On allait saigner un énorme bœuf. L'animal, pris par les flancs entre de larges courroies de cuir, avait le mufle comprimé dans une muselière, ses genoux se repliaient, son front se baissait, ses yeux saillaient, gros comme des œufs, et on apercevait le blanc, tout livide au sein de la pénombre obscure de ce charnier.

Le boucher velu tenait le maillet, un de ses aides avait le long couteau rond et le seau de cuivre. Un silence régnait, profond, dans cette salle carrelée qui ne recevait de jour que par la porte. Seul le bourdonnement monotone des mouches courait le long des murs. La cousine Tulotte, debout devant la scène, suivait avec intérêt les préparatifs de l'opération.

Il lui en fallait pour cinquante centimes et elle trouvait drôle de voir abattre tout un bœuf pour la goutte de celaitqui lui était utile. Durant, la première semaine du traitement on avait envoyé la cuisinière, une fille mal dressée; elle s'était amusée à causer une heure chaque fois avec le boucher. Il y avait eu même, prétendaient les ordonnances, un début d'intrigue entre elle et le principal garçon de l'abattoir.

Ces garçons d'abattoir sont, en général, fort délurés.

Puis on avait envoyé un soldat qui avait rapporté un liquide tellement vieux que la malade n'en aurait jamais pu soutenir la vue.

Alors, Mademoiselle Tulotte, malgré sa dignité de parente pauvre, se décidait à venir en personne lorsqu'elle promenait son élève.

Mary voulait savoir une bonne fois ce que c'était que ce lait dont elle ne buvait pas et que sa mère aimait. Elle laissa là les petits veaux en pleurs, les brebis butées contre leur propre laine, les porcs si gras qu'ils ne remuaient plus.

Elle sauta le ruisseau et se glissa jusqu'à ce trou sinistre de l'abattoir. Tulotte, sa figure maigre tendue vers le bœuf, ne se doutait de rien. La petite mit les mains derrière son dos. Qu'allait-il donc arriver à ce gros animal docile?... Est-ce qu'il voulait leur donner des coups de cornes, par hasard? Mary ne respirait plus. Elle pensait qu'elle faisait mal, et aussi que c'était tout de même bien curieux cette manière de chercher du lait dans les vaches qui n'ont pas de sonnette?.

Brusquement le boucher leva son maillet, il tendit ses deux bras en l'air. Un nouveau coup sourd résonna sous le toit du bâtiment. Le bœuf tressauta sur ses jambes repliées, ses yeux s'injectèrent et sortirent de leurs orbites. Une écume pourprée filtra à travers ses dents mises à nu, sa langue pendit hors de sa bouche, le long de son corps la peau se plissa, se hérissant de poils humides, la queue se dressa comme un serpent fouettant dans un dernier spasme l'horrible mouche qui attendait pour sucer la viande.

Mary fit un geste de suprême angoisse.

Ses mains, qu'elle avait jointes à la façon des bébés indifférents, derrière son dos, elle les porta à sa nuque par un mouvement instinctif. Elle venait de ressentir là, juste au nœud de tous ses nerfs, le coup formidable qui assommait le colosse. Elle eut un frisson convulsif, une sueur soudaine l'inonda, elle fut comme soulevée de terre et transportée bien loin, par delà le sommet de ce Puy de Dôme bleuâtre.

Le garçon approcha le seau de cuivre et plongea son couteau rond dans le cou épais de l'animal. Un jet de sang fusa sur ses bras, sur son tablier, sur sa poitrine, et ce jet tomba, à mesure que le couteau s'enfonçait, dans le seau avec un bruit de fontaine ruisselante.

De temps en temps, la bête, pas tout à fait finie, se remuait, balançant sa puissante encolure, tandis que la tête cornue, broyée au crâne, allait et venait avec des balancements lamentables.

On dit que les taureaux ne voient pas les hommes parce que leurs yeux voient plus gros que nos yeux. Mais le regard d'un enfant de sept ans vit plus gros encore que le regard d'un bœuf. Il sembla à la petite fille que cette scène prenait des proportions phénoménales; elle s'imagina que tout le bâtiment de l'abattoir était une seule tête cornue, fracassée, grinçant des dents et lui lançant des fusées de sang sur sa robe blanche; elle se crut emportée par un torrent dans lequel se débattait avec elle une arche de Noé complète, les moutons, les veaux, les porcs, les vaches, et les garçons bouchers couraient après elle pour lui passer leur couteau sur la nuque. Le gigantesque Puy de Dôme arrivait, d'une course échevelée, vers sa microscopique personne, il répandait autour d'elle une ombre solennelle, sombre comme la nuit, elle roulait de trous en trous, s'accrochant aux chardons de la route, aux pâquerettes, aux liserons, le jardinier la repoussait d'un coup de bêche dans le cimetière et enfin elle dormait sans le souvenir du bruit, sans l'effroi de cet égorgement.

—Vous voyez! disait le boucher s'essuyant les doigts pour verser un peu de sang bouillant dans la boîte au lait qu'il eut le soin de bien recouvrir, ce n'est pas plus malin que cela et il ne souffre qu'une minute. Il faut bien manger, n'est-ce pas? Moi, je crois que c'est un fameux remède pour la poitrine. D'ailleurs, j'en boirais par plaisir ... oui, un verre plein, mais il faudrait parier une bouteille ... car on a besoin de s'ôter le goût!...

—Pauvre bête! murmura la cousine Tulotte, peu sensible de sa nature et cependant impressionnée, malgré sa sécheresse de vieille fille.

—Mon Dieu! cria le garçon qui venait du hangar amenant un mouton, la petite demoiselle est tombée!

Tulotte se retourna. Son élève était, en effet, par terre, les jambes dans le ruisseau fétide, le cou roidi, les poignets crispés et la face blême, au milieu des ruches de tulle de sa jolie capote. Elle n'avait pas dit un mot, pas poussé un cri, pas fait une tentative pour s'enfuir. Du même coup de massue, elle paraissait tuée, offrant sa gorge d'agneau délicat aux couteaux meurtriers de ces hommes.

—Sacré nom d'un âne! grommela le boucher, elle a voulu voir, cette petite, et ça lui aura troublé sa digestion. Allez donc chercher du vinaigre à la cuisine, Jean!

—Son père va me gronder ferme!... dit Tulotte, en emportant très vite ce petit corps tordu.

On frotta les tempes de Mary et on lui frappa dans les mains; ces bouchers, abandonnant leur tuerie, étaient tout anxieux, regrettant de ne pas avoir prévu sa désobéissance. Elle regardait les veaux, elle jouait avec eux! Pourquoi diable était-elle entrée pendant l'opération.

—Elle croyait que je venais chercher du lait! répétait Tulotte, de moins en moins à son aise à cause du temps orageux.

—Oh! c'est très sensible, racontait le boucher; moi qui vous parle, quand j'avais l'âge de votre demoiselle, je n'aurais pas saigné un poulet.

—Et moi, ajoutait l'aide dont les bras étaient encore fumants, si on m'avait dit que j'avais une écorchure sur la peau, avant de la sentir, j'aurais hurlé.

Ce boucher velu lui soufflait tout doucement sur les lèvres ainsi qu'il l'avait vu faire dans le bec des petits poulets mourants, et il s'y prenait comme une nourrice.

—Elle est bougrement jolie, la petite colonelle! déclara-t-il, attendri par la capote et le bouquet de fleurettes qu'il souillait de sang.

Elle était jolie, mais un peu bizarre. Ses yeux clos étaient si rapprochés l'un de l'autre que la ligne des sourcils semblait se rejoindre comme un trait d'encre. Le front étroit avait une harmonieuse courbe, la bouche mince avançait légèrement la lèvre inférieure dans un rictus de dédain déjà trop accentué; le nez, d'une arête droite, était fin du bout, aux ailes battantes. Les cheveux, d'un noir intense, avaient des reflets luisants et ils se collaient plats autour des joues. Tout le corps était merveilleux de forme, souple, maigre, sans les fossettes ridicules et bien portantes des bébés, les mains ouvertes se dessinaient dans un ovale exquis, le pouce était long, rejoignant la première phalange de l'index.

Puis quand, saturée de vinaigre, elle releva les paupières, on vit briller des yeux bleus, des yeux de blonde qui surprenaient. Ils étaient doux, très vagues, très chercheurs pourtant; ils la faisaient femme, malgré sa petitesse de gamine et ils rendaient nerveux ceux qui frôlaient sa peau d'une pâleur à peine rosée.

—Hein!... tu es sauvée, grimacière? demanda la cousine Tulotte d'un ton grondeur.

—Le bœuf va ressusciter, Mademoiselle, annonça le garçon qui conduisait les bêtes au maillet. S'agit pas de pleurer, maintenant!... On ne tue personne ici, au contraire, nous guérissons nos bêtes!...

Il avait préparé son entrée, comme un comédien, et il hochait la tête en faisant de grands signes.

—Mais oui! s'écria le boucher, on voulait plaisanter pour vous faire peur!... Jean, va me chercher le bœuf qui est plus fier que jamais... L'autre, celui qui donne le sang pour la maman, c'est un bœuf en carton!... Amène!...

Et ils firent semblant d'aller chercher l'animal, mais Mary, dont le regard plongeait là-bas, dans le trou béant, ne les vit pas revenir.

—Allons-nous-en! décida-t-elle, tandis que Tulotte lui ôtait sa capote tachée de rouge.

Elles sortirent de l'abattoir sans se parler. Chose singulière, Mary n'avait pas versé une larme.

—Mary, dit la cousine arrivée près du cimetière, ne raconte pas cela chez nous ... ta mère se tourmenterait et ton pèretegronderait.

La petite fille marchait avec une extrême difficulté.

—Non, Tulotte, je ne dirai pas.

—Et je le porterai quand tu voudras! fit la vieille fille un peu radoucie.

Avec effusion, Mary se précipita dans ses bras, et l'une portant l'autre, elles débouchèrent sur la place où se trouvait la demeure du colonel Barbe.

Le colonel Barbe était un officier de fortune sorti des rangs, selon l'expression consacrée. Il n'avait pas un grand train de maison; sa jeune femme, toujours malade,—poitrinaire, prétendait-on—ne surveillait rien chez elle; la cuisinière, une grosse rousse, faisait ce qu'elle voulait; les deux ordonnances, beaucoup plus à la cuisine qu'à l'écurie, rédigeaient les menus, de concert avec cette fille qu'on appelait Estelle, et ces Némorins, tantôt gris, tantôt amoureux, mettaient parfois la maison dans un désordre inoui...

On recevait peu. Les officiers du 8ehussards craignaient beaucoup leur colonel qui était de caractère cassant dans le service. Cependant, quand il arrivait de les réunir, il faisait servir des punchs très copieux, du champagne, des liqueurs fortes et, se souvenant de sa vie d'Afrique, le colonel Barbe permettait aux petits lieutenants d'en user plus qu'il ne convenait. Sa femme apparaissait durant quelques minutes parmi tous ces pantalons rouges, le temps de leur sourire de son air doux et résigné, ensuite elle regagnait sa chaise longue pour sommeiller au bruit des verres se heurtant. A cause de la malade, le colonel Barbe louait une maison avec jardin, mais cette fois il avait eu la chance de trouver, à deux pas de son quartier, une place magnifique, la rase campagne et surtout la vue d'un cimetière dont les arbres lui semblaient une perspective charmante. Aussi sa femme ne voulait-elle plus sortir depuis qu'ils étaient en garnison à Clermont, prétextant que la vue de ces enterrements se déroulant devant leur porte lui causait des cauchemars affreux. De là de fréquentes querelles dans le ménage. La maison était vaste, bien aérée, son jardin se terminait par un bosquet de noisetiers ayant pour fond perdu la clôture même du cimetière toute recouverte de branches de saules et de lierre aux feuillages gras. Le désespoir quotidien de Madame Barbe était de ne pouvoir aller dans ce bosquet de crainte d'y rencontrer quelques os de mort. Et le colonel, qu'un os de mort trouvé dans son potage n'aurait pas fait sourciller, se répandait en récriminations sur la mièvrerie des femmes nerveuses.

La cousine Tulotte haussait les épaules: «A la guerre comme à la guerre!» D'ailleurs, on ne savait jamais de quelle manière on serait campé le lendemain. Les régiments sautaient d'un bout de la France à l'autre sur un simple caprice du ministre. On restait dix-huit mois ici, un an là-bas et on ne connaissait ni son préfet, ni son épicier.

La cousine Tulotte, sœur du colonel, s'appelait Juliette dont son frère avait fait Juliotte, et Mary Tulotte. C'était une vieille fille possédant ses diplômes et que Barbe vénérait à l'égal d'un docteur en droit. Il lui confiait sa femme les yeux fermés; quant à Mary, elle ne devait pas avoir d'autre institutrice.

Daniel Barbe avait un frère, docteur en médecine à Paris, un savant plein d'idées nouvelles qui enrichissait la science de trouvailles fabuleuses. On parlait de lui respectueusement, son nom planait sur le reste de la famille comme une étoile; c'était lui qui révisait les traitements des médecins passagers de Caroline, madame Barbe, la pauvre colonelle agonisante, et il avait eu l'heureuse idée des tasses de sang tout chaud à prendre chaque jour. Caroline buvait ce qu'on voulait; elle aurait épuisé l'officine d'un pharmacien pour se guérir. Persuadée, ainsi que le sont toutes les poitrinaires, irrévocablement perdues, qu'un remède existe pour rendre un sang riche à des veines appauvries, elle avalait l'horrible breuvage avec la plus entière conviction. Et, de fait, elle reprenait un peu de force. Elle avait même exigé que son mari revînt partager sa couche malgré la défense formelle de son beau-frère.

Lorsque Mary entra dans la chambre de sa mère, au retour de l'abattoir où elle avait assisté à la fabrication de ce lait rouge qui guérissait, elle entendit la voix du colonel dire sur un ton de colère:

—Mais enfin, c'est absurde, cette idée de ne pas vouloir sortir quand tu étouffes. Il est six heures; nous dînerons bientôt et tu n'auras encore pas d'appétit... On court, on saute, on franchit des fossés, on cueille des cerises!... Ne dirait-on pas que le jardin est rempli de croix noires semées de larmes blanches!

Et d'un accent obstinément plaintif, la voix de Caroline répondait:

—Non ... tu peux me tuer ... je n'y descendrai pas ... il y a du lierre sur le mur du fond, je vois ce lierre dans tous mes rêves ... il y a des morts jusque sous les racines du cerisier ... je t'assure que je sens leur odeur de ma chambre. Je préfère demeurer chez moi, tranquille. D'abord, est-ce que j'ai faim!... La cuisine de cette fille est devenue détestable. Tu ne vois rien, toi; d'ailleurs, tu verrais que tu laisserais faire. Estelle est bien portante; oh! les femmes bien portantes ont toujours raison.

—Allons!... voilà les folies qui recommencent. Caroline, tu abuses de ta position de malade... Juliotte a parbleu le nez fin, elle prétendque tu t'écoutes. Je ne choisis pas mes garnisons, je vais où l'on m'envoie ... et si la cuisinière te déplaît, mets-la dehors ... ce sera la huitième depuis que nous sommes mariés... Tiens! tu ferais mieux de prendre mon bras et de descendre au jardin, les morts ont peur de mes pantalons, faut croire, car je n'en ai jamais rencontré dans les allées!

Caroline, sans répondre à l'invitation de son mari, murmura:

—Ils lui font la cour tous les deux, je l'ai vu, oui, tous les deux, Sylvain et Pierre ... tes chevaux sont mal pansés, on ne brosse pas tes habits le matin, et, dès que je mets le pied à la cuisine, je trouve Estelle en train de lever le premier bouillon pour ces garçons-là, je n'ai que de l'eau, moi... C'est un assassinat dont tu ne te douteras que lorsque je serai morte!

Le colonel, anxieux et rageur, parcourait la chambre de sa femme comme un ours qui tourne dans une cage.

Après tout, il était possible vraiment que le voisinage de ce cimetière lui fût désagréable, peut-êtrecelasentait-il par les jours d'orage le ... moisi, mais ces garçons qui prenaient tout son bouillon de poulet pendant qu'ils faisaient leur cour à Estelle lui semblait une exagération ridicule. S'il devait punir, il punirait, seulement dans le service... Et ses boutons luisaient, ses chevaux luisaient; il n'était pas aveugle, sans doute!

Mary fit une irruption plus bruyante que de coutume. Elle bondit jusqu'aux bottes de son père en s'écriant:

—Papa ... j'ai vu la vache, elle avait de grosses cornes ... elle était méchante, on lui a fait mal, elle a saigné... Papa, je ne veux plus aller chercher le sang.

—Tais-toi, ne crie pas si fort... Qu'as-tu donc aujourd'hui? fit Caroline se soulevant de sa chaise longue et faisant des gestes de terreur. Cousine, elle est folle?

Mademoiselle Juliette Barbe, dont les quarante printemps ne s'accommodaient guère d'une appellation detante, était traitée decousinepar toute la maison. Elle fit un imperceptible signe de reproche à l'adresse de Mary, signifiant: «Tu me le payeras.»

Et elle répliqua, très indifférente:

—Je ne sais ... la petite est curieuse ... elle a ouvert ma boîte; du reste, je ne comprends pas pourquoi on lui cache ces choses-là. Une fille de militaire ... tiens!...

Ce disant, elle versa dans une tasse de porcelaine le liquide rouge, un peu épais, encore chaud, ressemblant à du jus de groseille. Le colonel repoussa sa fille qui mettait ses mains sur son pantalon de coutil blanc, irréprochable; il avait l'horreur des taches.

—Tu es mal élevée, tu es mal débarbouillée... Ah! si tu étais un garçon, au moins! comme je te ferais rentrer dans le rang ... toi! dit-il, n'osant pris éclater contre sa femme.

Mary aurait voulu raconter son histoire, car elle avait déjà oublié la recommandation de Tulotte, elle se sentait pleine de son sujet, elle avait la cervelle encore congestionnée et il lui fallait un exutoire.

—Maman ... je t'en prie ... c'est une vache qui est un bœuf, l'homme a son tablier très sale ... il...

—Tais-toi! dit une seconde fois Caroline en trempant ses lèvres pâlies dans le sinistre breuvage.

Alors, Tulotte se retira triomphante tandis que Mary prenait un petit tabouret de paille et s'asseyait aux pieds de la chaise. Maintenant, la mère avait la bouche d'un rouge ardent, elle s'efforçait de sourire.

—Tu cries trop ... Mary ... je finirai par te gronder... Tu as mis les vêtements dans un bel état au lieu d'obéir à Tulotte, tu ouvres les boîtes... Enfin, c'est le médecin, ton oncle, qui me l'a ordonné. Laisse la vache et ton homme en repos. As-tu fait tes devoirs?... Non! Tu t'es amusée avec le chat?... Si ton père n'y met pas ordre ... tu me tueras!

La jeune femme était fort pâle, avec de grands yeux noirs brillants, des cheveux bruns, en bandeaux lissés. Elle se vêtait d'un peignoir flottant de mousseline à petites fleurettes pompadour orné d'une foule de rubans. Caroline avait l'amour du chiffon et se faisait des toilettes d'intérieur soignées pour les montrer à la sœur de son mari, qu'elle détestait et qui s'habillait toujourscomme un gendarme. Un désespoir lui venait surtout de ne pas pouvoir porter de crinoline. La cousine Tulotte en portait de très larges, elle, son unique désir de plaire se réfugiait dans cette cage monstre se balançant à ses hanches absentes, et Caroline, réduite au peignoir, se vengeait par les nœuds de rubans multicolores.

Le colonel avait écarté les persiennes de la croisée, il humait l'air du cimetière pour prouver à sa femmeque ça ne sentait rien. Il se retourna.

—Tu seras fouettée! déclara-t-il brusquement, sans savoir de quoi il s'agissait.

L'enfant se taisait, le front penché sur une poupée dont les paupières se fermaient quand on la berçait mais elle ne songeait qu'à cette horrible aventure et, au lieu de crier tout de suite:j'ai eu du mal, elle voulait commencer par le commencement, c'est-à-dire les veaux, les porcs, les moutons.

La chambre à coucher de madame Barbe était tendue de soie bleue claire, luxe que tout le régiment connaissait. On emportait les tentures à chaque changement de garnison. Les meubles de palissandre avaient des filets de cuivre. Caroline se plaisait dans ce bleu, et malheureusement son excessive sentimentalité en avait fait un nouveau genre de tourment pour elle. Elle se demandait, devant le colonel, devant ses officiers, devant sa bonne, devant sa cousine, devant sa fille, ce qu'il adviendrait de cette soie bleue lorsqu'elle serait morte. Ses vingt-huit ans, qui ne pouvaient pas croire à une fin prochaine, ne cessaient de répéter ce mot de mort, habituant peu à peu les autres à une agonie très raisonnable qui ne navrait plus personne. Le colonel, lui, dont le teint s'était détérioré en Algérie et dont l'impériale dure ne cadrait pas avec les nuances tendres, ouvrait les fenêtres espérant une réaction brutale du soleil.

—Daniel ... veux-tu fermer ces persiennes... Le jour abîme la soie, mon ami.

—Tu aimes donc les caves? gronda celui-ci, en jetant son cigare à travers le jardin.

—Il faut bien que je te conserve ta chambre nuptiale! murmura Caroline de son même ton doux et résigné.

—Sacrebleu! tu vas me faire la même plaisanterie pendant un siècle ... car tu vivras un siècle ... j'en suis sûr!

—Oh! je sais que cela te désole, reprit-elle en s'enfonçant dans son oreiller, tu espérais que je finirais tout de suite et je guéris!... Les hommes sont si égoïstes ... c'est justice ... ils ne se marient pas pour contempler des cercueils!

Lorsqu'il avait épousé la jeune femme, malgré ses quarante ans, le colonel Barbe ne se doutait pas, en effet, de la maladie qu'elle portait en elle et, malgré les pronostics décourageants des médecins, il se demandait souvent si ce n'était pasun genreadopté par une nature trop sentimentale.

Mary déshabillait sa poupée.

—Si tu ne disais pas ces choses-là en présence de ta fille! ajouta le colonel arpentant de nouveau la chambre bleue.

—Il faut qu'elle s'habitue... Quand je lui manquerai ce ne sera pas sa tante qui la rendra raisonnable, elle n'a aucune autorité sur elle ... et tu ne comptes pas sur la stupide Estelle pour me remplacer, j'espère!...

Daniel Barbe fit un mouvement violent ... et voyant que, décidément, le temps orageux indisposait sa femme plus qu'à l'ordinaire, il sortit en fermant brusquement la porte.

—Mary, fit la jeune mère fronçant les sourcils, va donc voir à la cuisine ce que peut devenir Estelle. Si ton père y passe, tu me le diras ce soir.

Mary s'éloigna sur la pointe des pieds, le cœur gros ne saisissant pas le motif de la discussion et souffrant encore de la tête. Elle rencontra Tulotte qui, ne pouvant plus se dominer, indignée de ses désobéissances multiples, lui donna une tape.

—Méchante gamine!... laissa-t-elle couler de ses dents serrées.

Mary alla à la cuisine. Tout y était gai, sans remèdes, ni fioles. Estelle, les yeux allumés, flanquée de ses deux hussards dont les culottes rutilaient comme les flammes du fourneau, préparait son dîner d'une main experte, des légumes s'entassaient sur une assiette, carottes et choux, le plat favori du colonel. Un bouilli phénoménal s'étalait sur une couronne de persil. Tous les ustensiles de la batterie étaient en l'air. La fenêtre s'ouvrait grande, des tourbillons de fumée odorante s'en échappaient.

—Voyons, Monsieur Sylvain!... criait la rebondie créature, blonde comme un épi et d'une laideur fort agréable, ne touchez pas aux légumes ... il en reste dans le pot-au-feu... Si c'est raisonnable!... ajouta-t-elle pendant que Pierre, sournois et entêté, s'emparait d'un poireau qu'il avalait, le nez levé, les paupières closes.

Et ils riaient tous les trois, faisant un excellent ménage, goûtant aux sauces, remuant les salades ensemble, mélangeant les odeurs de la cuisine avec les odeurs de l'écurie.

Mary ne s'inquiéta pas de leur gourmandise, elle alla droit à la chatte jaune qui sommeillait derrière le fourneau et elle l'emporta.

—Mademoiselle! rugit la cuisinière, posez ce chat ... vous vous ferez griffer ... quelle petite enragée!... Elle va se tuer ... regardez-la descendre!

Mary filait dans l'escalier, serrant la chatte qu'elle adorait d'une mystique passion, passion d'autant plus inexcusable que la mauvaise bête la criblait de coups de griffes dès qu'elles se trouvaient toutes les deux seules.

Mary courut au bosquet de noisetiers, contre le mur du cimetière, un bout de décor délicieux fait de lierre et de lavandes sauvages. Les plantes poussaient là sans culture, le jardinier d'à côté n'y venait point et se contentait d'émonder les arbustes que le colonel voulaità l'alignement, le long des pelouses. Mais, dans ce coin, Mary était chez elle, le banc boiteux lui appartenait, le feuillage la dissimulait, les insectes la connaissaient. Elle y avait installé sa charrette aux herbes, son râteau, sa pelle et un vieux berceau de sa poupée, hors d'usage, contenant des jouets impossibles. Elle s'assit tenant toujours sa chatte qu'elle comblait des noms les plus tendres. De temps en temps, la bête lui envoyait un coup de patte sec, rapide comme un coup d'épée. Quand elle lui attrapait les doigts une rayure rouge barrait sa peau, mais Mary ne se plaignait pas, au contraire, elle tenait de longs raisonnements sur la méchanceté des chats pour les enfants sages ... qui ne voulaient que leur bien! Elle finissait par lui mettre un bonnet à elle, garni de broderies, un corsage de sa poupée et, ainsi affublée, la chatte la regardait furieuse, les oreilles couchées en arrière sous le bonnet de travers, les pattes prêtes à sortir des manches du corsage, montrant ses crocs aiguisés, jurant d'un ton sourd. Un peu inquiète, car la fête se terminait généralement très mal, Mary la suppliait d'un accent à attendrir des cailloux: «Do! do!... l'enfant do!...» Ah! oui!... la chatte se dressait tout d'un coup, lui sautait à la figure et lui labourait les yeux ou le nez. Pourtant, cette bête maligne, peut être au fond s'amusant de la chose, ne s'en allait pas ... elle restait blottie sous les lavandes tandis que Mary tamponnait ses joues, elle guettait sa victime, la prenant pour une grosse souris blanche, revenant avec des ronrons perfides, un air bonasse signifiant: «Si je te griffe ... je te pardonne, tu sais!...» Et Mary la resserrait dans ses bras meurtris, répétant des serments d'éternelle amitié. Du reste, elle ne faisait aucun mal aux animaux, n'aimant que les chats, mais respectant tout ce qui était grouillant sur terre.

Ce soir-là, avant le dîner, Mary eut le nez balafré d'importance, la chatte lui fit une arête rouge sur la ligne de son profil et elle ajouta une vigoureuse morsure en pleine joue.

La petite fille, déjà si troublée, abandonna la bête au milieu du lierre, sans un mot de reproche, et alla se laver à la fontaine du potager. Une immense douleur emplissait le cerveau de l'enfant. Puisqu'on tuait les vaches pour boire leur sang, que sa maman devait mourir, que son père remplacerait la soie bleue par leur cuisinière Estelle, que la Tulotte la battait, que la chatte la griffait, elle était décidément bien une malheureuse petite fille! Et l'existence lui apparut la plus misérable des plaisanteries. Une angoisse, qui n'avait pas d'explication possible pour elle, envahissait son être débile. Elle se croyait marchant dans les îles désertes de Robinson Crusoé dont on lui lisait les histoires, un chagrin de vieille lui venait; comme si elle eût vécu déjà de longues années, rien ne devait plus l'amuser ni l'intéresser. Connaissait-on les moyens d'adoucir les bouchers velus et de charmer les chattes jaunes?... Autant valait dormir le jour comme on la forçait à dormir la nuit.

Elle s'approcha de la grille du jardin qui lui fermait l'entrée de la place; des escadrons passaient revenant du terrain de manœuvre avec leurs longues files de pantalons garances. Ce rouge lui blessait, à présent, ses pauvres yeux pleins de larmes brûlantes. Le rouge dominait trop dans cette vie de militaire dont elle avait sa première sensation de petit être réfléchissant. Tout cela lui procurait un vertige atroce et elle cherchait vainement à s'expliquer, parce qu'elle était encore une enfant malgré ses rêveries de femme nerveuse!... Qu'allait-elle devenir?

Au dîner elle ne mangea rien, pas même de la tarte aux cerises, ces cerises lui rappelaient la blessure du bœuf agonisant. Il fallut la coucher de bonne heure. Son père se retira dans son cabinet pour lire ses rapports, sa mère se mit dans son lit de soie bleue claire.

Vers minuit, la cousine Tulotte qui avait sa chambre près du cabinet où dormait l'enfant ouït un cri perçant, un cri de créature qu'on égorge; elle se leva en sursaut et prêta l'oreille.

Mary avait un accès de fièvre chaude terrible, la fièvre lui faisait voir des monstres chimériques et des diables. Elle se débattait, les jambes hors de ses couvertures, appelant sa chatte Minoute à son secours, la seule affection définie qu'elle eût, l'étrange petite fille détraquée! Tulotte prépara un verre de fleur d'oranger, de son allure calme et indifférente; les demoiselles comme il faut de quarante ans n'admettent que la fleur d'oranger pour ces sortes de maladies subites qu'elles ne peuvent pas comprendre. Mary lança le verre n'importe où et se roula de plus belle, désirant sa chatte Minoute, l'ingrate qui ne l'aimerait jamais!

«L'homme!... j'ai peur de l'homme, répétait l'enfant d'une voix rauque, étendant ses bras maigres pour se protéger contre d'invisibles ennemis; tu vois, Minoute, que nous sommes de pauvres chats, toutes les deux!... Notre maman va mourir, notre papa nous fouettera, et le gros bœuf est bien malheureux! C'est rouge partout ... c'est du feu ... c'est le fourneau... Nous cuisons, Estelle nous fait cuire et on va nous manger!... Va-t'en, Tulotte, je n'aime pas l'eau, ni la fleur d'orange. Je suis une petite fille très sage, je monterai sur un grand cheval pour aller consoler le veau qui pleure, les pattes attachées, là-bas dans les abattoirs. J'irai «sur lePuy de Dôme». «Madame à sa tour monte ... Madame à sa tour monte! si haut qu'elle peut monter!» ... Oui! Minoute, nous irons sur la grande montagne, nous aussi, tu auras un bonnet de dentelles et moi j'aurai ta queue de soie jaune!... De là-haut nous verrons passer le régiment, les pantalons rouges qui feront la guerre. Oh! si l'homme revient, nous le tuerons ... parce qu'il a tué le bœuf ... le bœuf du petit Jésus ... tu le grifferas ... nous le grifferons!... l'homme!... l'homme!...»

La cousine Tulotte ne savait plus que faire en présence de ce mal. Saisie d'un vague remords, elle prévint le colonel qui s'était endormi sur ses rapports, cette nuit-là. Le père, inquiet, examina le cas, tourmentant son impériale un peu hérissée.

—De jolis enfants que nous font les femmes sentimentales! grogna-t-il.

—Une fille de militaire! ajouta Tulotte dont cette phrase était la locution favorite.

—Et elle n'est pas malade, hein? Elle n'a rien de dérangé?...

—Non!... rien ... elle rêve!... Quel malheur que ce ne soit pas un garçon.

Le colonel fit un geste de dépit. Oh! c'était un vrai désespoir, cela... Un garçon, il l'aurait élevé à lui tout seul, d'une manière solide, la cravache à la main. Certes, il aimait tendrement sa petite fille ... cependant...

—Tu comprends, ma pauvre sœur, Caroline est molle, sans volonté, sans force ... elle a une horreur continuelle de ce cimetière qui est là, derrière nous ... puis elle parle de la bonne, d'Estelle! J'ai peur d'avoir fait une bêtise, elle redevient capricieuse comme une femme enceinte! Vois-tu, Juliotte, si je n'étais pas à la tête de tout, je crois que je ficherais mon camp. Je suis maussade ... je bouscule mes officiers ... je n'ose plus les inviter à boire ici... Tonnerre de Dieu!... je n'aurais jamais dû me marier ... et pour avoir un avorton de fille!...

—Je te l'ai bien dit! répliqua Tulotte aigrement, elle n'avait pas de dot, pas de santé ... et des parents si pleurards!... Tu n'as pas écouté l'aîné, notre Antoine, est ce qu'il se marie, lui?... et il a cinquante ans!... Avec ta solde, nous aurions vécu très heureux, comme jadis... Est-ce que j'ai besoin d'une direction pour emballer la vaisselle quand on a l'ordre de départ? Est-ce que je ne dirigeais pas mieux nos bonnes?... Tout va mal!... et c'est de ta faute!

Ils causaient à voix basse devant le petit lit.

Mary continuait ses mouvements désordonnés, crispant les poings et appelant la chatte.

—Allons! fais-moi des reproches, à présent, s'exclama le colonel, c'est de ma faute!... Si tu devenais plus douce, toi aussi!... mais non!... tu irrites toutes les situations!... Tu as une figure revêche qui ne peut guère nous mettre en joie! Quelle peste, les femmes!

Mademoiselle Tulotte pinça les lèvres et tourna le dos, laissant là le père vis-à-vis de sa fille en révolution.

«Crénom d'un sort!» bougonna-t-il. Puis, jugeant qu'une correction amènerait la détente nécessaire à ce système nerveux trop excitable, il empoigna Mary et, pour la première fois, lui administra le fouet de bon cœur.

La petite, après un déluge de larmes, se blottit sous ses draps, retenant de nouveaux cris, anéantie par une terreur qu'elle ne pouvait exprimer.

La mère, ensevelie dans ses tentures de soie bleue, n'avait rien entendu, on lui matelassait toutes ses portes afin que son repos ne pût être troublé, le matin, par le va-et-vient des ordonnances. Tulotte se recoucha en maugréant. Le colonel, ne se souciant pas de recevoir une semonce de sa femme, gagna le lit de camp qu'il avait fait dresser auprès de son bureau et un grand silence se fit dans la maison. Mary, seule, perçut un léger bruit ... c'était Minoute qui bondit sur le lit de l'enfant, vint s'asseoir tout à côté de sa figure encore cuisante de pleurs et de coups de griffes. Mary ne dormait pas, elle regardaiten dedansdes choses bizarres. Oh! la chatte! la chatte, qui peut-être voulait la manger, elle la voyait grandie, rampant lentement sur le tapis à grosses fleurs de la chambre, ondulant comme un serpent couvert de fourrure. Sa queue flexible avait des remous pailletés. Cela lui faisait l'effet d'une lame de métal, la couteau du boucher, se ployant avec des cassures de satin. Ses pattes déliées se garnissaient de griffes d'or, très pointues; dans sa tête de bête devenue presque humaine, quoique veloutée, resplendissaient deux yeux énormes, taillés à mille facettes, lueurs tantôt émeraude, tantôt rubis, passant de l'azur clair au pourpre sanglant.

Oh! cette queue ondoyante repliée autour d'elle comme une torsade de joyaux!...

—Minoute! bégaya la petite fille suppliante, ne me fais plus de mal, toi!

Minoute ronronna, désormais bonne personne ... sentant une affinité poindre entre elle et sa petite maîtresse ... faisant patte de velours, ayant l'air de lui dire à l'oreille:

«Si tu voulais ... je t'apprendrais à griffer l'homme, l'homme qui tue les bœufs ... l'homme, le roi du monde!»

La vie de garnison était, en ce temps-là, une vie de famille. On avait peu de relations avec le bourgeois, parce qu'on ne faisait que passer, et que l'habitant des villes se défie toujours du pantalon garance.

Le 8ehussards restait donc chez lui, trouvant en lui-même les plus riches éléments de distraction.

D'abord il y avait la femme d'un capitaine, madame Corcette, qui amusait tous les frondeurs, une femme ahurissante aux toilettes venant de Paris et aux allures sentant le café-concert. Les sous-lieutenants l'aimaient beaucoup; le capitaine Corcette le leur rendait ... ils n'avaient pas d'enfant! madame Corcette portait des chignons Schneider plus gros que ceux de la Schneider, et dessuivez-moi jeune hommequi s'allongeaient derrière ces costumeschic(ce mot devenait à la mode) pareils aux rênes d'une jument dressée pour le manège. Elle avait le teint vert, le nez retroussé, les yeux chinois, le front bombé, une femme très laide, mais drôle.

Son mari était un blond, de type exquisement distingué, n'eût été son œil un peu clignotant, son sourire sceptique avouant trop de choses.

Le capitaine Corcette, sortant de Saint-Cyr, avait, chuchotait-on, traîné ses débuts de beau cavalier dans le cabinet de toilette d'un général célèbre... Madame Corcette le savait, en riait tout en fumant des cigares, les deux jambes, qu'elle avait superbes, étendues sur les genoux de son mari. L'ordonnance du capitaine Corcette racontait que, dans l'intimité, monsieur grisait madame qui disait alors des folies extrêmement divertissantes.

Il y avait ensuite la femme du lieutenant Marescut, la légende du 8ehussards, à cause de son économie fabuleuse. Cette petite madame Marescut n'avait jamais eu de bonne, et, malgré les timides remontrances de son mari, elle allait faire son marchéen cheveux, avec un tablier de colon, se faisait prendre pour une domestique de la ville, traversant la rue populeuse de Clermont, un énorme panier de provisions au bras, et taillant des bavettes avec les officiers qui descendaient au café. Elle ne ressentait point la honte de sa situation ridicule, elle répondait à sa propre porte, quand par hasard il lui arrivait une visite: «Madame Marescut n'y est pas!» s'exhibant les mains poisseuses, la figure barbouillée de graisse. Elle fabriquait ses robes, elle recouvrait ses chaises, et taillait des pantalons de drap noir dans les pantalons de drap rouge de son mari qu'elle faisait teindre; elle prétendait que c'était moins salissant, des culottes noires. A la vérité, son petit logement reluisait de propreté; seulement on la trouvait toujours par terre, le chignon défait, lavant le plancher.

Puis la femme du trésorier, une mégère haute en couleur, perpétuellement sur le point d'accoucher, ayant déjà, six filles et comptant sur un garçon. Celle-là était la terreur de son mari, un peu buveur d'absinthe, elle avait fait une scène un soir, dans le café des officiers, au malheureux trésorier en train d'oublier les six filles d'Adolphine dans un carambolage des plus savants.

Dominant ces ménages d'inférieurs, la femme du lieutenant-colonel comte de Mérod apparaissait quelquefoisaux visites de corps; une élégante mondaine s'occupant de faire arriver son mari du côté des généraux, une comtesse ayant été reçue aux Tuileries, sachant son grand monde et ne laissant aucune prise à la médisance.

Dans l'escadron volant des officiers à marier, il y avait le jeune Zaruski qui faisait grimper les escaliers de la cathédrale à son chevalTrompette; le bon Jacquiat, lequel se trouvait toujours entortillé par des farces extraordinaires d'où il ne sortait qu'en offrant un punch aux camarades; le maigre Steinel au masque de don Quichotte, étique à force de fumer de mauvais tabac; monsieur de Courtoisier, complètement fou, achetant tous les bibelots des antiquaires et toutes les filles à vendre; une santé ruinée, mais une charmante figure et un musicien accompli. Enfin, le grognard Pagosson, l'utilité publique du 8e, peignant à l'huile, découpant sur bois, culottant des pipes, tournant des pieds de meubles, préparant des cannes, et tressant des tapis avec de vieux galons pour les femmes qu'il respectait.

Le colonel Daniel Barbe n'était pas très aimé de son régiment, mais on ne se permettait pas de réflexion à son sujet, car dans l'état militaire on ne dit rien de son colonel, ni devant ni derrière. Il réunissait ses officiers une fois par mois:pour maintenir la bonne harmonie entre les chefs. Le jour, les dames venaient saluer la colonelle qui les recevait entre deux accès de toux, entourée de fioles, vêtue d'un peignoir idéal de fraîcheur; le soir, les hommes arrivaient par groupe de cinq ou sept, les uniformes flambants, les têtes droites hors du faux col d'ordonnance. Le salon s'éclairait de bougies roses, au chiffre du colonel, une bagatelle fort en vogue vers la fin de l'empire, et les plateaux circulaient, garnis de liqueurs coûteuses. A neuf heures, au milieu du brouhaha des toasts, Madame Barbe passait avec un triste sourire pour recevoir les saluts empressés, elle gagnait sa chambre et leur laissait Mary, qui devenait la maîtresse de la maison.

La petite fille, très raide dans une robe de mousseline blanche ornée d'un velours courant sous des entre-deux de valenciennes, faisait les honneurs, aidée de mademoiselle Tulotte. Jacquiat, le lieutenant, l'arrêtait pour lui glisser des fadeurs comme à une grande personne. Jacquiat songeait que cette conquête, plus facile à tenter que les autres, lui faciliterait un avancement rapide.

—Mademoiselle, disait-il de sa grosse voix de perroquet muant, vous avez pensé à notre voyage au Puy de Dôme dans le break de papa?... Je vous laisserais nous conduire... Nous verserions dans un fossé et nous écraserions des Auvergnats... C'est ça qui serait drôle!... Voulez-vous?... hein?

Mary, sentant toute la dignité de son rôle, répondait par une inclination de la tête, imitant sa mère, dédaigneuse et polie, son œil bleu gardant son indifférence pour l'inférieur qu'elle ne voulait pas favoriser au détriment du voisin.

En réalité, elle préférait Courtoisier; il lui envoyait des dattes, et sa moustache élégante avait un tour très particulier.

Quand Mary allait se coucher, elle saluait du seuil, les mains réunies sur sa bouche gracieuse, mais pas réchauffée encore, ne trouvant pas son camarade parmi ces uniformes qui blessaient sa vue couleur de ciel. Peut-être son camarade aurait-il été celui qui, sans s'occuper du chef, serait tout d'un coup monté sur une table pour exécuter des tours de force.

Mademoiselle Tulotte, à son aise dès que Mary était sortie, faisait circuler de nouveaux plateaux; alors, le colonel se levait comme poussé par un ressort; le silence s'établissait et il débitait un speech, toujours le même d'ailleurs.

Cela roulait sur la prospérité du règne de Napoléon III, la grandeur de la France, les probabilités de guerres lointaines, l'excellente tenue du 8ehussards, le poil brillant de ses chevaux, la camaraderie de ces messieurs, les nouvelles promotions de l'armée, les croix qu'on pourrait recevoir et surtout la douleur profonde qu'il ressentait de la maladie de sa femme qui le privait de ses réunions intimes où chacun se retrempait pour le devoir du lendemain. Peu de politique, une horreur absolue d'une manifestation quelconque autre que des manifestations de sentiments militaires, un mépris arrogant de ce qu'on pensait, soit dans le peuple, soit dans la bourgeoisie.

A minuit moins le quart, tous les officiers se trouvaient du même avis sans savoir de quoi il s'agissait, des «Oh! certes, mon colonel!» des «Parbleu, vous avez raison,» se croisaient en tous sens. Jacquiat commentait avec chaleur la phrase sur le poil brillant des chevaux. Marescut avançait un adjectif timide, tandis que le trésorier, bien d'aplomb sur ses deux jambes écartées, expliquait à Zaruski de quelle façon on attrape des écrevisses dans la vallée de l'Allier.

Corcette, tutoyant tous les camarades comme il avait la dangereuse habitude de le faire chez sa femme, pérorait en semant ses discours d'imitations que n'aurait pas reniées un acteur. Pagosson et Steinel fouillaient sans relâche la boîte aux cigares. Le comte de Mérod, seul près d'une croisée ouverte, s'absorbait dans la contemplation de sa chevalière, une merveille de gravure.

Minuit sonnait; Mademoiselle Tulotte, réveillée d'un somme ébauché à l'ombre d'un écran, regardait la pendule. Le colonel s'arrêtait court au milieu d'un geste oratoire, et subitement ces messieurs prenaient congé comme un seul homme, descendaient l'escalier en évitant de faire sonner leurs éperons, puis s'éloignaient à travers la place du cimetière.

—Ce sont de braves cœurs!... disait le colonel Barbe qui avait une pointe.

—Ah! il faudrait les réunir plus souvent, ils ne voient pas assez leur chef, il vaut mieux se faire aimer que se faire craindre! répondait Tulotte, fronçant les sourcils.

Et le lendemain, le colonel Barbe, ayant perdu sa pointe, les punissait de nouveau, bougonnant au sujet dupoildu régiment, lequel poil le ferait remarquer un beau jour par le ministre de la guerre.

Le colonel Barbe avait, après ces soirées de parades, l'ennui lourd de son ménage gâté, de la maladie irrémédiable et des sentiments de sa femme. Il ne savait plus pourquoi il commandait ce régiment inutile et pourquoi il devait courir de département en département, toute la France, sur l'ordre d'un monsieur inconnu, n'ayant ni le temps de soigner Caroline, ni le temps d'élever Mary.

Du reste, ceci à sa louange, personne ne se doutait de ses préoccupations lorsqu'il montait, aux revues, leTriton, son cheval bai, dans son uniforme chamarré, à la tête de son régiment, sa musique jouant un air de bravoure, lui, saluant de l'épée scintillante quelques notables enthousiasmés de son profil martial, de ses yeux verts presque cruels. Et ainsi s'écoulait sa vie d'officier supérieur, monotone malgré ses changements de décor, jusqu'à ce que, les promesses de guerre se réalisant, il fût nommé général de brigade ou tué par un éclat d'obus.

Au-dessus de lui et de tous, il y avait à Clermont, dans un hôtel du Cours, le général d'Apreville, un petit homme bas sur ses jambes, la tête bouffie d'importance, qui recevait aussi, mais de préférence les enfants de ses officiers, car il adorait les femmes, et les mères ne manquaient point de lui amener leurs progénitures sans leurs époux. Il avait inventé soudainement des collations monstres avec des flûtes à champagne, et sa fille, une fille de quinze ans, dirigeait la bande. Mademoiselle d'Apreville, ayant perdu sa mère de bonne heure, savait monter à cheval avant de savoir lire, tirait au mur, mettait des balles dans les casquettes dorées de son père, sortait accompagnée d'un nègre qu'elle appelaitJolicœur, et avait déjà des aventures d'amour. Elle réalisait le type féminin qu'on aimait chez l'impératrice. Elle créait des modes en province, initiait les officiers d'ordonnance aux secrets de ses poudres de riz et ne jurait que par madame de Metternich, sa marraine, dont elle portait la couleur, au bal, un vert intense résistant aux lumières. Jane d'Apreville, à Clermont, dans ce grand cirque entouré de montagnes, imaginait des folies que les régiments de son père admiraient.

Nul doute que si la petite madame Marescut se fût permis des fantaisies de ce genre, on aurait fait permuter son mari; mais Jane d'Apreville était la loi et les prophètes. A part le comte de Mérod, le lieutenant-colonel, très en dehors des opinions reçues, les hussards, l'infanterie, le génie ne tarissaient plus d'éloges. On citait, par exemple, l'escapade du théâtre: elle était allée seule, un soir que l'on jouait de l'Offenbach, dans une loge de face, ayant pour tout chaperon son nègreJolicœur. Une autre fois, elle avait suivi une revue de son père, à cheval, une toque ornée de trois étoiles sur la tête, et elle avait chassé le renard, l'hiver dernier, en compagnie d'un prince russe, dans une propriété qui n'appartenait pas au général.

De là un procès dont le père lui-même s'amusait comme d'un bon tour joué aux bourgeois d'Auvergne. Elle faisait, du reste, profiter le haut commerce de ses extravagances et devait, disait-on, des sommes à sa couturière.

Ce fut dans les salons de l'hôtel du Cours, que Mary fit ses débuts mondains. Jane d'Apreville, à la fin de juillet, offrit une collation féerique à mesdemoiselles de tous les régiments de la garnison. Par déférence pour le chef, le colonel Barbe n'osa pas refuser l'invitation. On décida que Mary serait conduite par Tulotte à la collation.

Elle avait encore un peu de fièvre. Le médecin de sa mère prétextait la croissance, un mal très anodin. Lorsqu'elle entra dans les salons du général, Mary eut un sourire de ravissement. Les croisées en portiques étaient ouvertes et festonnées de guirlandes, des suspensions de fleurs retombaient au centre de chaque portique, et le bleu éblouissant du ciel formait un fond infini comme un rêve à ces tableaux merveilleux. Une trentaine d'enfants polkaient dans des jonchées de roses; des consoles recouvertes de velours supportaient des joujoux bariolés. A droite et à gauche d'un gros orgue de Barbarie, que tournait le nègreJolicœur, s'élevaient des buffets en étagères ornés de pièces montées qui représentaient le numéro et les armes des régimentsinvités.

Un grand drapeau de soie enveloppait de ses plis les pyramides de brioche, de savarins et de pains fourrés. Des valets déguisés en cantiniers, le bonnet de police sur l'oreille, versaient les sirops et découpaient les gâteaux. Pour les mamans, on avait installé une tente sur la terrasse, derrière l'hôtel, d'où elles pouvaient surveiller les jeux du jardin. Ces dames avaient des tapisseries et brodaient, en devisant de la joie universelle.

Au jardin, après les danses, une surprise attendait les petites filles: on avait fait venir des champs un troupeau de vrais agneaux qu'on était en train de garnir de rubans. Pour les petits garçons, il y avait des chevaux de bois équipés en guerre, avec des roulettes sous les pieds. Le général d'Apreville, plus apoplectique qu'à l'ordinaire, allait du salon à la terrasse, se frottant les mains, embrassant les fillettes de douze ans dans le cou, pinçant au hasard les jeunes mères, répétant:

—Un génie, ma fille, un vrai génie... Elle ne me laisse rien à faire ... et elle sait dépenser comme une femme!

En effet, mademoiselle d'Apreville n'y regardait pas.

Mary, tout étourdie, se tenait au seuil du salon, penchant de côté sa figure de brune pâle d'où les yeux semblaient jaillir comme deux étoiles.

—Oh! l'amour!... s'écria Jane, lâchant le collégien avec qui elle valsait pour s'emparer de Mary.

Jane était une grande jeune fille, svelte, blonde, très jolie, mais fanée par ses hardiesses de soldat en maraude.

Elle appela son cousin Yves de Sainte-Luce, le collégien, qui vint en ajustant son monocle.

—Tiens! fit-il d'un ton connaisseur, pas mal la petite du colonel ... ça promet!

—Un peu maigre! riposta Jane d'une jalousie féroce, et pas encore assez femme pour dédaigner une enfant de sept ans.

—Je trouve qu'elle a des yeux, voilà ... déclara nettement le collégien assez homme, lui, de par le récent duvet de ses lèvres, pour avoir le droit d'imposer sa volonté.

Jane d'Apreville laissa glisser à terre Mary qu'elle avait soulevée.

—Hein? des yeux bleus ... mais. Georges, tu disais que tu n'aimais pas les yeux bleus!

Et ses prunelles brunes jetaient des flammes.

Georges saisit le bras de Mary et la conduisit au buffet sans répondre.

Désormais, la petite du colonel avait une ennemie.

Après les rondes, les colins-maillards, Mary, fatiguée, descendit au jardin pour voir les moutons. Elle en choisit un taché de noir qui était tout drôle et bien enrubanné. Les petites filles se précipitèrent sur les autres, pendant que les petits garçons tâtaient leurs chevaux inanimés.

Il y eut une scène indescriptible. Chacun voulait un animal vivant. On en vint aux claques. Le jardin fut transformé en champ de bataille, le général tonnait du haut de la terrasse avec l'état-major des mères. Jane se multipliait, se tordant de rire et excitant les combattants. Yves de Sainte-Luce, le seul grand de la bande, les mains derrière son dos, s'écriait:scha! pille! pille!comme pour une meute.

Les moutons, affolés, trottaient dans les plates-bandes en bêlant d'une façon lamentable, et les petits garçons se servaient à présent de leurs chevaux démolis pour taper sur les fillettes désolées. Durant le combat, Mary s'était retirée avec son mouton, le taché de noir, derrière un bassin où il y avait des poissons; elle souriait, heureuse de passer inaperçue et de pouvoir embrasser un animal qui ne grillait pas.

Soudain, le petit Paul Marescut, invité dans le tas, s'élança furieux sur Mary.

—En voilà un ... il est à moi ... rends le mouton ... tu prendras le cheval!...

Maryse se plaça devant son bien.

—Non, dit-elle, je ne veux pas.

Mary n'avait pas beaucoup de phrases: elle voulait ou ne voulait pas.

—Attends, dit Paul, fort de ses dix ans, je vais te faire faire ta madame, toi! D'abord, le mouton vivant, c'est pour les hommes.

Mary eut peut-être la vague souvenance des brebis de l'abattoir.

—Tu veux le tuer! s'écria-t-elle.

—Si ça me plaît! riposta le gamin mis en goût par la fureur de la dispute..... On nous a dit d'en faire ce que nous voulions, rends-le.

Mary étendit sa jupe de taffetas blanc devant l'agneau.

—Non!

Alors Paul déchira la jupe, envoya rouler Mary sur le gazon et, saisissant l'agneau par une patte, il l'entraîna victorieusement.

Mary se releva, elle courut au grand collégien qui criait au massacre sans se déranger.

—Monsieur, il veut tuer mon mouton; et elle contenait ses larmes.

Mademoiselle d'Apreville vint s'informer de la chose.

—Bah! fit-elle, tant pis pour toi... Est-ce qu'une fille de militaire pleure pour ça! Fallait le défendre au lieu de lui laisser casser la patte... Tiens! voilà qu'il faut l'emporter.

En effet, on emportait le mouton dont le membre démis pendait lamentablement.

—Pauvre Mimi! soupira le collégien en caressant les nattes flottantes de Mary interdite.

Mais tout d'un coup une révolution s'opéra dans la passivité de la petite colonelle; un cri rauque, un cri de chatte en colère sortit de sa gorge crispée; elle rejoignit Paul Marescut d'un seul bond et, tombant sur lui à l'improviste, elle le cribla d'égratignures.

Elle venait de déclarer sa première guerre au mâle.

On fut obligé de lui arracher ce garçon complètement défiguré.

—L'horrible petite créature! bégayait Jane d'Apreville, expliquant à son père que ce devait être unsalecolonel que le colonel Barbe, puisqu'il élevait si mal ses enfants.

La journée s'acheva par un quadrille dans lequel le général, un peu ivre de cette jeunesse qui lui grimpait aux bottes, esquissa un pas fantastique que tous les bambins, excepté Mary, mise en pénitence, répétèrent à l'unisson.

—T'es-tu amusée? demanda madame Barbe à la petite fille de retour, la robe déchirée, les yeux brillants.

—Non, maman! Elle aurait dit pourquoi sans la crainte de Tulotte.

—Allons!... allons!... murmura la jeune malade avec un sourire d'espoir, il lui faut des petits frères, je vois cela, ils lui formeront le caractère.

Le colonel, tout ragaillardi par la certitude acquise le jour même, ajouta:

—Sans doute, un petit polisson de frère comme Paul Marescut!

Madame Barbe, en dépit de ses douleurs perpétuelles, était enceinte. Le docteur attribuait ce retour à la santé aux brises vivifiantes du pays. Il jurait que tout se passerait très bien si on restait à Clermont-Ferrand, et le colonel fit des vœux pour que son régiment demeurât des mois encore dans cette bonne ville.

Madame Corcette se chargea d'annoncer la chose. Bientôt on sut que ce brigand de colonel... Eh! eh! ce n'était pas Corcette qui pourrait ces choses-là, aurait-il eu pour aide un régiment tout entier. Le trésorier lui souhaitait un garçon, sa femme Adolphine se récriait en pensant que ce serait comme une chance de moins pour elle. Ah! ces femmes poitrinaires, ont-elles du bonheur! Le garçon existait déjà, on le voyait naître... Parbleu!... puisque le colonel en voulait un!

Caroline continuait les cures de sang. Elle buvait ce remède, qu'on était obligé de cacher aux petites filles, sans trop de répugnance. Elle finissait peut-être par y prendre goût, sentant que son état exigeait à présent une plus forte dose. Elle parlait moins du cimetière, et, profitant de la douceur de l'automne, elle avait accepté le bras de son mari pour descendre au jardin. Mais ce moment de joie intime ne dura guère: le 8ehussards reçut brusquement l'ordre de partir pour Dôle. Du Centre il fallait sauter à l'Est, changer de climat, de coutumes, de mœurs, de maison. Cela renversait en une seconde toutes leurs espérances, et qui savait même si on aurait le temps de mettre au monde un garçon, voire une fille dans la nouvelle garnison?... Impossible de répondre de la tranquillité d'une malade avec ce sacré métier. Plusieurs officiers s'inquiétèrent de savoir d'où partait cette vexation, car ils se trouvaient tous très bien à Clermont: les logements étaient vastes et à bon marché, la nourriture exquise; on avait des eaux minérales, des excursions, des sites. On alla aux renseignements, car on disait qu'il suffisait d'un mécontent influent pour déplacer tout un corps d'armée. Il n'y avait pas un an qu'on était installé; on respirait seulement... Bref, on délégua de Courtoisier chez la fille du général, et quelle ne fut pas la stupeur de ces bons ahuris d'officiers inférieurs lorsqu'ils apprirent que mademoiselle Jane d'Apreville ayant désiré voir les hussards au diable ... le papa, pour avoir la paix, avait glissé une note au ministre ... et le 8ehussards allait au diable[1]!

Le colonel ne broncha pas, mais il redevint de mauvaise humeur, parla de renvoyer sa femme chez ses parents, en Bretagne. Celle-ci fit une scène de désespoir, elle ne voulait pas se séparer de son mari tant qu'Estelle serait à son service; d'ailleurs elle ne pouvait se dispenser des soins de médecins coûteux, ses parents étaient pauvres, les femmes de militaires ne doivent-elles pas mourir à leur poste?

—Jure-moi que tu garderas mon cercueil avec toi quand je ne serai plus! dit-elle au colonel, dans un accès de sentimentalité qui la mit sur sa chaise longue pour une semaine.

Tulotte déclarait que si son frère était un homme, il écrirait au ministre.

Daniel Barbe haussait les épaules. Cependant, quand il aperçut Estelle pleurant entre ses deux ordonnances parce que Sylvain et Pierre feraient l'étape loin d'elle, il fut ému; Estelle la cuisinière était la gaîté de la famille; à tort ou à raison son humeur influait. Au quartier, le colonel passa une inspection des chambres désastreuses, il doubla toutes les punitions, et le 8ehussards, qui allait du Centre à l'Est parce qu'une jeune fille de quinze ans le voulait, fut mis, pour une bonne moitié, aux arrêts parce que la cuisinière de son colonel avait pleuré. Un régiment est une famille, n'est-ce pas?... Ce qui touche ses chefs le touche. Ce sont là des choses bien naturelles.


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