V

[1]Cette rose existe en réalité.

[1]Cette rose existe en réalité.

[2]Elle existe ainsi que la rose bleue.

[2]Elle existe ainsi que la rose bleue.

Dans l'énervement des longs jours passés sans plaisir, Mary connut des désespoirs de femme. Elle sut comment s'y prennent les grandes personnes pour avoir une douleur qu'on n'ose avouer et, par moment, elle souhaita de mourir aussi pour aller rejoindre Siroco. Cette petite, née vieille, s'attardait en ses idées de passion bien plus qu'on ne pouvait le deviner.

Lorsqu'elle jouait au cerceau sur la route qui menait à la berge du fleuve, qu'elle courait, les yeux brillants, les cheveux défaits, droit devant elle et que Tulotte était obligée de crier: Prends garde! Tu vas perdre ton cerceau dans le Rhône! C'était peut-être elle-même qu'elle aurait voulu précipiter aux flots pour échapper à la souffrance trop vive, non proportionnée, qu'elle ressentait de cette perte d'un précoce amoureux.

Et l'été s'acheva monotone, avec un vent presque continuel qui secouait le cœur de Mary comme il secouait les rosiers de la vallée des roses.

Aucun bruit de changement de garnison ne survenant, on réinstalla le campement d'hiver, selon l'expression du colonel; on mit des bourrelets aux portes du chalet, des tapis dans les chambres et une partie de la galerie de bois fut vitrée. Daniel Barbe, très étonné de voir qu'on resterait probablement où on se trouvait encore, eut la perspective d'un coin de vie de famille; il prit le soin de mettre un gros poêle de faïence dans la chambre de la nourrice, et, un soir, il fit monter Mary chez lui afin de lui annoncer une sérieuse nouvelle.

—Ma fille, lui dit-il, je crois qu'il est temps de te préparer à ta première communion, je pense que nous resterons ici un ou deux ans, et madame Corcette, une excellente créature, celle-là, m'a demandé à surveiller un peu tes études au sujet du bon Dieu!

Mary, la tête baissée, ne répondait pas.

—Tu auras dix ans le printemps prochain, c'est un peu tôt, je le sais, mais on n'a guère le loisir de faire les choses régulièrement dans notre état. Je demanderai les dispenses nécessaires. Enfin, tu comprends, je te trouve assez raisonnable pour cela! Tu vas donc me piocher sérieusement le catéchisme, l'histoire sainte, les évangiles, tout le tremblement de ces machines pieuses. Tulotte achètera les livres, et, au lieu de vagabonder de droite et de gauche, tu feras les prières qu'il y a dans le règlement. Nous avons l'espoir de rester à Vienne peut-être trois ans; alors, il faut en profiter. Il paraît que les changements de diocèse ne sont pas favorables à ces choses de curés (c'est toujours madame Corcette qui le dit). Une femme sait mieux que nous ce qu'il faut faire ... mais Tulotte est comme moi, elle a la dévotion d'un képi!...

—Est-ce que madame Corcette est dévote? demanda Mary rêvant, les yeux fixés sur la muraille.

—Non ... elle est catholique, voilà tout.

—Et Tulotte?

—Tulotte, ma fille, est protestante, comme moi, comme ton oncle. Seulement ta pauvre mère était catholique, on a baptisé mon fils dans sa religion et elle a bien recommandé en mourant que tu fasses ta première communion ... le plus tôt possible! Elle craignait que Tulotte te dirigeât d'un autre côté. Je t'apprends tout ça, ma chère Mary, parce que tu es en âge de démêler ces histoires et puis madame Corcette est si bonne!

—Je ne comprends pas, moi! murmura Mary qui boudait toujours madame Corcette.

—D'ailleurs, ajouta le colonel impatienté, je ne te demande pas de verser dans la religion corps et âme. C'est une consigne pour moi de te donner une instruction religieuse, je me moque bien de la prêtraille, mais je ne veux pas me moquer des dernières recommandations de ma femme, tonnerre de Dieu!

L'entretien, qui avait débuté par des mots très graves, des pensées presque tendres, menaçait de très mal tourner.

—Oui, papa! répliqua Mary, disant oui tout de suite pour avoir le droit de se sauver.

Le colonel lui prit le bras qu'il serra un peu brutalement. On sentait que dans ce père, encore incertain du mal qu'il faisait, le remords se mélangeait à son désir d'avoir, l'hiver comme l'été, une maîtresse fort drôle. Maintenant, il n'y avait plus de courses à cheval, plus de frairies, plus de parties sur l'herbe, plus de petits voyages en bateau; on se cantonnerait chez soi, dans le chalet, on aurait la nourrice et Tulotte sans cesse derrière les épaules et cela deviendrait mortellement triste. Aussi avaient-ils, elle et lui, organisé cet innocent mensonge d'une instruction religieuse. Madame Corcette viendrait tous les dimanches et tous les jeudis pour conduire Mary à la petite église de Sainte-Colombe, leur paroisse; ensuite ... pendant que l'enfant profiterait des enseignements du curé... Mais quel ennui d'avoir d'abord à expliquer ces choses si simples!

—Voyons, fit-il d'un ton grondeur, car au fond sa conscience lui faisait mille reproches, tu ne vas pas faire ta bête, hein!.. Je suis déjà assez mécontent de toi, Mademoiselle. Tu polissonnes comme un gamin des rues; tu n'es jamais rentrée à l'heure des repas. Tout cet été tu as couru les chemins avec un petit voyou. Si je le pince, celui-là, je lui tire les oreilles d'une rude manière, je t'en préviens! C'est qu'à ton âge on est grand, il faut songer à se bien tenir! La fille d'un colonel, le chef du 8ehussards, n'est pas une bohémienne. Changeons la manœuvre, petite, sinon je te relèverai du péché de paresse.

—Maman n'est plus là! dit très bas Mary, qui eut envie de pleurer.

—Ta mère! s'écria le colonel pourpre de colère. Et n'es-tu donc pas honteuse d'en parler de ta mère, quand tu ne te souviens même plus d'elle? Voilà une jolie sentimentale, ma foi, sa mère!...

Tout d'un coup il devint digne comme un homme qui se lave à ses propres yeux en morigénant un autre pour la bonne cause.

—Je t'engage à prononcer plus respectueusement des phrases pareilles, Mary! Ta mère est un souvenir sacré pour nous tous, et je tiens à ce qu'on le rappelle dans des moments plus propices. Ta mère a-t-elle quelque chose à voir dans les courses de chien perdu que tu fais par monts et par vaux? Je vous le demande? Est-ce que c'est ta mère que tu cherches quand tu t'amuses avec un petit chenapan, un vaurien dont je ne sais même pas la demeure?... En vérité une mère ne se mêle pas à toutes les sauces... J'y pense quand il faut, tu m'entends!...

Mary ne comprenait absolument rien au motif de cette annonce, quasi solennelle, d'une première communion prochaine. Hélas! puisque Siroco était parti, était mort, inutile de lui reprocher ses vagabondages!

—Papa, dit-elle, relevant le front, je suis pourtant très sage, je ne sors plus qu'avec Tulotte et j'ai appris hier une leçon bien difficile, je t'assure. Je veux bien aller au catéchisme, mais...

—Mais, quoi encore? Tulotte a raison de dire que tu n'es jamais contente de rien. Est-ce que tu vas faire mauvaise mine à madame Corcette, une jeune femme si dévouée ... car c'est du dévouement que de s'occuper d'une enfant volontaire, d'une créature indisciplinée comme mademoiselle ma fille!

—Papa, je n'aime plus madame Corcette.

—Vraiment!... Et ... peut-on savoir ce qui t'a éloignée de cette dame?

Mary embarrassée ne savait comment formuler son accusation. Depuis Siroco elle gardait certains secrets pour elle, n'osant pas franchement les appliquer aux aventures de la famille. Elle se rendait un compte vague du rôle que jouerait la femme du capitaine dans son éducation, mais elle devinait que ce n'était pas uniquement pour sa félicité que son père lui imposait sa présence. Elle finit par balbutier:

—Elle caresse toujours mon frère et moi elle m'a laissée.

—Nous y voilà, s'écria le père s'emportant, tu es jalouse de Célestin. Comme toutes les mauvaises natures, tu fais retomber tes torts sur un pauvre innocent... Madame Corcette est un excellent cœur, elle, nous aimons Célestin et elle l'aime parce que nous l'aimons... Tu as saisi, n'est-ce pas? et je t'engage à ne pas broncher vis-à-vis d'elle sous le joli prétexte que l'on te préfère Célestin. Eh bien! oui, nous préférons tous ton frère, car ce sera le diable s'il n'est pas meilleur que toi. Il braille, lui, on l'entend, au moins! Toi ... on ne sait plus ce que tu veux ni ce que tu penses. Tu restes des heures entières à regarder les murs et tu n'ouvres la bouche que pour dire des choses désagréables. Quel malheur que tu ne sois pas un garçon, corbleu!... Je te mènerais ferme, je te le promets!... Allons, décampe, tu me dégoûterais de la paternité. Souviens-toi que je ne veux pas d'observation au sujet de cette bonne madame Corcette!

«Ainsi, songeait Mary, je serais un garçon qu'on ne me préférerait pas davantage à lui ... oh! nous verrons ... papa ... nous verrons!»

A partir de ce jour Mary reçut la visite promise tous les jeudis et tous les dimanches. Madame Corcette, bien enveloppée de ses manteaux extraordinaires, tantôt écossais, tantôt de velours bleu, venait la prendre pour la mener à Sainte-Colombe dans le break qu'elle conduisait elle-même. On passait sur un grand pont qui tremblait et on s'arrêtait devant une petite église de village, non loin du terrain de manœuvre.

Remplie de confusion, la jeune femme, comme si elle avait des crimes à se faire pardonner, se jetait sur un prie-Dieu à côté du bénitier, et plongeait la tête dans ses mains gantées. Mary gagnait sa place, au banc des écoliers, attendant son tour d'être interrogée par le curé, puis elle ne manquait pas de regarder derrière elle, de temps en temps, seulement madame Corcette avait disparu, elle était allée dans une auberge voisine remiser le break du colonel ou se chauffer les pieds au feu de quelque paysan; elle avait toujours froid aux pieds, madame Corcette. L'instruction religieuse était terminée depuis longtemps quand elle revenait chercher Mary; celle-ci, assise tristement dans un coin de cette église glaciale, contemplait les saints immobiles, ou rêvait à des brises folies qui épanouissent le cœur au milieu d'une exquise senteur de rose. Souvent, elle finissait par pleurer de rage sans trop savoir pourquoi, et quand elle arrivait, cette jeune femme, elle lui aurait craché à la joue pour se venger d'une chose qu'elle comprenait à peine. Alors, madame Corcette l'embrassait tendrement.

—Ma pauvre petite fille, disait-elle sur un ton navré, je ne suis pas assez pénétrée de ma mission, non, je crois que je n'en suis pas digne. Oh! c'est sacré, vois-tu, une église! Moi, je ne peux pas y rester cinq minutes sans être toute impressionnée!... La prochaine fois ce sera ta bonne qui t'accompagnera... Je suis si frivole, ton père est un fou de te confier à moi ... ma chère Mary... Dire que je ne puis être sa vraie mère!

Et elle soupirait, sincère dans son repentir d'une seconde, ayant l'idée théâtrale d'un pardon demandé publiquement à la petite fille, en pleine église, devant le curé béant et les écoliers de ce hameau tout pétrifiés. On rentrait au chalet en expliquant les passages de l'évangile, madame Corcette se plongeait dans d'innocentes extases qui lui donnaient des frissons de fièvre, elle ne savait plus si elle venait d'apprendre aussi son catéchisme et elle faisait des réflexions étonnantes:

—Donc c'est le Saint-Esprit qui a fabriqué le petit Jésus... Et qu'est-ce qu'il te raconte de saint Joseph, ton curé ... il ne le plaint pas un peu?

—Non, répliquait Mary, c'est la Sainte Vierge qui a mis au monde Notre-Seigneur Jésus... Le Saint-Esprit et saint Joseph n'ont rien fait, eux... Ah! il était bien heureux d'avoir une maman sans papa! ajoutait la fillette, l'œil assombri.

—Mais pourquoi que ces curés peuvent vivre tout seuls! soupirait madame Corcette, ne voulant certes pas blesser son élève, mais gardant malgré la sainteté de sa mission on ne savait quel parfum des œuvres de Satan.

Et quand Mary lui faisait le récit d'un miracle, dans sa stupeur de nouvelle initiée, brusquement madame Corcette allongeait un coup de fouet à ses chevaux en déclarant «que cetteblague-làétait trop forte! Non, elle ne pouvait pas avaler une pilule de cette grosseur! Pauvre petite ... comme on se moquait d'elle! Ça faisait pitié!» ... Heureusement que l'église était bien située, assez loin de la ville pour éviter de fâcheuses rencontres et assez près du terrain de manœuvre pour que les occasions...

—Dis donc, Mary, déclarait-elle en arrivant au chalet, redevenue sérieuse, nous y retournerons dimanche prochain, c'est entendu!

Le capitaine Corcette eut, pendant l'hiver, de l'avancement, on le nomma capitaine instructeur. Il offrit un punch, le colonel rendit un punch, et Tulotte, qui ne se surveillait plus du tout depuis la mort de madame Barbe, but beaucoup à la soirée de son frère, elle but tellement que Mary, en montant se coucher, la rencontra titubant dans les escaliers du chalet.

D'ailleurs, Estelle et la nourrice avaient leur compte de petits verres, elles se battaient dans la cuisine, pendant que le colonel, attendri selon la coutume, répétait plein de sa double dignité de chef de corps et de chef de famille:

«Préparons-nous, mes amis, mes nobles compagnons d'armes, pour la guerre future. Que le 8esoit brillant, très brillant ... car la prospérité de ce règne et la grandeur de la France ... oui, Messieurs ... la bonne tenue de nos hommes, la santé de nos chevaux... Messieurs, je vous l'affirme....»

La chambre de Mary se trouvait dans le pavillon du chalet, sous les toits. Quand il faisait très froid on y grelottait, mais cependant elle était traversée par le tuyau du poêle qu'on avait installé chez son frère et ce tuyau représentait une complaisance de la cousine Tulotte. Il aurait pu passer ailleurs, car les enfants, dès qu'ils sont en âge de lire, ne doivent pas se chauffer, c'est malsain pour eux. Mary, d'un tempérament particulier, avait toujours froid; quand elle se couchait, elle prenait ses pieds dans ses mains sans réussir à les réchauffer, puis elle tassait l'édredon sur sa poitrine et se couvrait la tête avec les draps. Sa désolation surtout était de demeurer sans lumière; la nuit, chez son frère, il y avait une veilleuse que la nourrice entretenait jusqu'au matin, et lorsque Mary faisait des rêves de grande dame elle se jurait d'avoir une jolie veilleuse rose, si dans l'avenir une fée lui apportait une grosse fortune.

Mary, cette nuit-là, vit arriver Tulotte de la plus singulière façon; la cousine, achevée par le froid des corridors et qui avait bu autant que les servantes, s'était laissée choir sur le palier, puis, par un violent effort, elle s'était remise à quatre pattes pour entrer.

—Je ne sais pas ce que j'ai attrapé, bougonnait-elle, sa longue figure tout hébétée, je vois double ... oui ... je vois double ... je ne sais plus ce que ça veut dire. Eh bien! vas-tu te coucher, toi, grimacière?...

Mary, assise sur son lit, ôtait ses bas et ne disait rien.

—De quoi ... la France!... la prospérité de ce règne! nous nous en moquons un peu, mon colonel... seulement c'est de madame Corcette qu'il s'agit. Faut éblouir le nouveau capitaine instructeur par de belles histoires patriotiques... Mais il vous a un nez fin, lui, mon capitaine ... il laisse causer ... et il attrape des galons.

Mary qui pensait que cela s'adressait à elle se prit à sourire.

—Madame Corcette est l'amoureuse de papa ... dit-elle du ton le plus naturel du monde.

—Hein? soupira Tulotte fort mal à l'aise, mêlez-vous de ce qui vous regarde, Estelle, je vais me coucher, moi, et mettons que vous n'avez rien entendu, ma fille... On les paye, ces créatures de malheur, on les saoule et encore il faut qu'elles vous rabrouent les maîtres. Estelle, aussi vrai que je ne suis pas grise, je t'enverrai dehors ... là... Mon Dieu, comme ça tourne!

La cousine Tulotte, qui ne portait plus de crinolines parce que la mode en était passée, avait la manie de s'affubler toujours comme un gendarme, elle avait sa toilette de soirée, une robe de satin grenat, taillée dans le reste des tentures qu'elle avait teintes pour l'alcôve de son frère; un peu décolletée, elle ornait son cou osseux d'un énorme médaillon. Elle s'effondra sur son lit non loin de celui de sa nièce.

—Les temps sont durs, continua-t-elle, prenant Mary pour Estelle, sa confidente ordinaire, les temps sont durs. Il doit lui fourrer des masses d'argent, car il se plaint de mes dépenses ... moi qui économise sur le manger pour avoir du meilleur vin. Si c'est possible de m'accuser de gaspillage! Je n'achèterais pas une robe neuve sans y réfléchir... La réflexion est le propre de l'homme, ajouta-t-elle d'un ton tellement convaincu que Mary abasourdie crut qu'elle allait lui faire la leçon en pleine nuit.

—Tulotte, murmura la petite, inquiète, tu es malade?

—Allons, bon! voilà Mademoiselle la rapporteuse qui commence son antienne!.. Te tairas-tu? méchant cœur... Estelle, fouettez-la donc de ma part.

Tulotte renversée sur son lit faisait des gestes effrayants, mais ne bougeait pas ses jambes qu'elle sentait molles comme des jambes de coton.

—Que je t'y pince, mauvaise gale, à te plaindre de moi au chef! Oui, nous nous préparons pour les guerres futures, Daniel!... Là-bas sous le clocher de Sainte-Colombe! Une propre vie!... Et il a bientôt soixante ans, ce cher frère ... je ne lui pardonne pas ça!... J'aimerais mieux le voir lever le coude; ça c'est plus moral au moins! et quand on a une fille en âge de s'expliquer!...

Mary, saisie de peur, avait repris ses vêtements. Cette fois-ci Tulotte devait être en effet bien malade, car jamais Mary ne lui avait remarqué une pareille figure, elle grinçait des dents, hochait tout d'un coup le front, et, au fond de cette ombre, elle ressemblait à une moribonde qui n'en finirait pas de mourir.

—Voulez-vous que j'appelle Estelle? demanda la petite, n'osant plus la tutoyer.

—Avec un peu de fleur d'orange ... sur un morceau de sucre, n'est-ce pas? Il ne m'en faut pas, moi, des douceurs. Une institutrice de ma trempe ne devrait pas être à la merci de ce coco... J'ai bien envie de le lâcher, quelque beau soir, pour aller dans une famille plus noble! Vois-tu, Estelle, je pouvais me marier, j'ai mieux aimé faire le bonheur de mes parents. D'abord, je n'ai pas pu m'accorder avec mon aîné, Antoine-Célestin, un dur, celui-là, je t'ai raconté cette histoire, hein! Un ambitieux ... un vieil égoïste qui n'a pas de cœur, il m'a remise à ma place; puis je suis venue trouver Daniel pour lui tenir son ménage, il s'est fichu dans la cervelle les femmes, à quarante ans, depuis ... ça le mord, quoi!... Estelle, va me chercher un peu de rhum... Moi, je sens que rien ne va plus ... ici!.. Ses officiers ont des façons de le regarder... Oui, c'est le dévouement qui me guide lorsque je fais des sottises... Un enfant, je supportais la chose, mais deux... Où est-il ce rhum?

Mary se glissa hors de la chambre, elle avait un dégoût de son institutrice qui lui semblait inexplicable, car elle était malade après tout, et elle aurait dû la soigner. Elle appela Estelle; presque au même instant la nourrice arriva sur elle comme une masse.

—Faites attention, dit Mary vivement, vous allez tomber!

Elle était suivie d'Estelle dont les yeux brillaient dans l'obscurité de l'escalier.

—Voilà Mademoiselle Grognon, fit la cuisinière furieuse; attendez, je vais vous la nettoyer, moi, il ne faut pas quelle nous dénonce au rapport, demain!... pourquoi n'es-tu pas couchée?

—Ma tante est malade, balbutia Mary se reculant devant les deux filles qui sentaient l'eau-de-vie.

—Malade! Elle a son compte, tu veux dire!... Tant pis pour elle, moi je casserais tout, ce soir, et bien sûr que je ne vais pas lui préparer un lait de poule! Nom d'un chien! quel travail! quelle sacrée maison! Je viens de rincer plus de cinquante verres... Je crois que Pierre a fermé la grille du chalet. S'il ne l'a pas fermée, tant pis!.. tant pis ... entre qui voudra! Qu'on vole, qu'on pille, moi je ne mets pas une patte dehors ... de ce froid-là!... Va te coucher! La vieille finira par dormir que je te dis ... et houp!...

Elle enleva Mary par le bras en la poussant, contre un mur.

—Veux-tu rentrer te coucher, mauvaise graine!

—Vous me faites mal! s'écria Mary indignée, car la fille ne voyait pas que la porte se trouvait plus loin. Lâchez-moi, ou j'appelle papa!...

—Ton père! Ah! elle est bonne ... ton père ronfle comme une toupie dans sa chambre fermée à double tour! Faut croire qu'il a peur que sa femme vienne le tirer par les orteils ... ou qu'il est sorti sans qu'on le sache! Ton père a autre chose à faire que de s'occuper de ses moucherons... Voyons, te tairas-tu?

Mary, saisie de vertige, et comprenant peut-être qu'elle seule conservait sa présence d'esprit devant ces trois femmes, appela son père; mais un silence lugubre régnait dans les appartements d'en bas, personne ne répondit.

Estelle la secoua rageusement.

—Reste tranquille! bégaya la nourrice cherchant son aplomb, ne la touche pas, cette petite. J'aime pas qu'on batte les enfants, moi!

La franc-comtoise, point méchante, avait le vin tendre, elle tira Mary des mains fiévreuses de la cuisinière et elles gagnèrent la chambre de Célestin.

Le petit dormait profondément dans son berceau. La nourrice referma la porte et s'affala sur une chaise.

Mary effarée se demandait ce qui allait encore lui tomber sur les épaules.

—Entends-les se disputer! fit la lourde paysanne avec un rire hoquetant, et elles me criaient tout à l'heure que j'avais bu!... si c'est permis, hein! ma pauvre petiote?... quelle existence!...

Elle se mit à fredonner sa chanson habituelle.

Estelle injuriait la cousine Tulotte qui ripostait par des confidences très dignes sur la famille des Barbe et le 8ehussards. Du reste, elle ne voulait point de fleur d'orange, Tulotte, ni de lait de poule. Est-ce qu'on la prenait pour une femmelette, un chiffon comme défunte sa belle-sœur? Elle boirait seulement un petit verre de rhum chaud qui lui donnerait du nerf. Estelle attrapa un pot à eau et l'on entendit comme un glougloutement impérieux. La cuisinière inondait le corsage décolleté de l'institutrice. Alors il y eut une véritable scène de meurtre avec des coups de poings lancés sur les murailles et des jurons de soldat.

—Sainte mère de Jésus, marmottait tranquillement la nourrice, pouvant à peine se déshabiller, on dirait que mes jupes sont de pierre!... aide-moi donc, Mary!

Le bébé se réveilla au bruit d'à côté; le poêle était éteint et il avait très froid, lui qui ne buvait pas de liqueurs fortes. Il poussa un cri aigu, un cri de jeune chat qu'on agace.

—Ça y est! soupira la nourrice désolée, il hurlera toute la nuit, je ne pourrai pas dormir. Apporte-le-moi, Mary, je vais le réchauffer dans mon lit. Puis elle ajouta d'une voix inintelligible: Je me sens mal, tout de même, elles m'auront donné du kirsch, moi qui ne peux pas le souffrir, oh!... les bêtes! elles m'ont donné du kirsch!

Mary apporta l'enfant démailloté avec une répugnance qu'il lui était impossible de surmonter. Elle aurait bien voulu partir, mais elle avait peur de la cuisinière, et comme Tulotte ne pouvait pas la défendre dans l'état où elle se trouvait, elle préférait encore passer le reste de cette horrible nuit assise sur un tabouret contre le mur. L'enfant selon son habitude criait à faire crouler le toit. La nourrice chantonnait, glissant tantôt à droite tantôt à gauche, et quelquefois elle riait d'un bon rire niais, de plus en plus convaincue qu'on lui avait fait boire du kirsch.

Au dehors une aigre bise fouettait la galerie vitrée. Tout le feuillage du jardin étant mort, on apercevait, de la fenêtre, le Rhône roulant avec ses furies coutumières. Mary regardait pensive ce fleuve rempli jusqu'à ses bords, menaçant la douce vallée des roses d'un cataclysme formidable. De pâles étoiles piquaient, de reflets livides, les vagues tumultueuses, et les collines qui entouraient ce coin de campagne avaient des lointains si noirs que cela faisait peur. Une morne tristesse envahissait la petite fille, leshou houdu vent lui rappelaient la fin mystérieuse de Siroco, et elle pensait que le catéchisme est une chose bien inutile.

Un besoin de sommeil lui lancinait tout le corps, elle se raidissait contre son mur, accrochée au rideau qu'elle avait écarté pour regarder: les maisons de Vienne, accroupies au delà des jardins, semblaient tressauter par moments, puis le tombeau de Ponce-Pilate, là-bas, dans un fond de route noir, se dressait tout menaçant et tout luisant de givre.

Elle savait l'histoire de ce personnage qui se lavait les mains pour laisser condamner son Dieu. La veille encore, elle la récitait dans l'église de Sainte-Colombe et madame Corcette lui expliquait que Vienne étant une vieille ville pleine d'antiquités, ce bonhomme avait voulu se faire enterrer là pour le plaisir des archéologues futurs. Elle ouvrit les yeux très grands ne se souvenant plus de sa position croyant rêver à cette corne de pierre portée sur quatre pattes et la voyant brusquement s'avancer dans les sanglots du vent.

Au ciel des nuages couraient les uns après les autres, bousculés par les rafales et semblant se déchirer sur les étoiles comme une mousseline sur des pointes d'acier. Le chalet entier craquait. Le long de ses boiseries à jour, des doigts paraissaient s'accrocher qui le secouaient affreusement.

Tout d'un coup les cris du petit Célestin cessèrent, la nourrice ne chantait plus, mais un bruit rauque se mêlait aux craquements du chalet, ce bruit partait du lit, on aurait dit un souffle de bête qui étouffe. Mary se leva d'un bond, tout à fait réveillée. Parmi ces femmes ivres, il y en avait une vraiment malade, car on ne ronfle pas ainsi quand on dort.

A tâtons, elle s'approcha du poêle, frotta une allumette et ralluma la veilleuse qu'on avait laissée sans huile, puis elle se tourna vers le lit.

La grosse franc-comtoise, couchée en travers, à demi déshabillée, la bouche ouverte, les paupières closes et avec son éternel aspect de niaise, cuvait son kirsch. On ne voyait plus le petit enfant qu'elle avait roulé dans les couvertures, elle s'était jetée dessus de tout son poids, elle l'écrasait en songeant peut-être qu'il lui souriait de meilleure humeur! Deux très petits pieds tendus, rigides, derrière l'oreiller, sortaient seuls de l'amas de ses lourdes chairs. Mary sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et toujours ce bruit rauque, indéfinissable, ce bruit de bête qui étouffe se mêlait aux hurlements du vent. Elle fit un pas dans la direction de ce lit, il fallait éveiller de force la brute endormie ou appeler tout de suite du secours, il suffisait même de repousser un peu la nourrice pour dégager l'enfant, mais une idée atroce s'empara du cerveau de Mary. Pourquoi aurait-elle sauvé la vie de son frère? L'avait-elle demandé ce frère? Avait-elle souhaité sa naissance, sa naissance, c'est-à-dire la mort de sa mère? Déjà, il ne criait presque plus, et le calme s'étendait lentement dans la chambre, calme qui serait éternel si elle le voulait, car elle n'avait qu'à se taire pour laisser l'écrasement s'accomplir. Elle veillait toute seule! Personne n'entrerait avant le jour, et la nourrice ne se douterait jamais qu'elle était restée là. Mary fit encore un pas, les petits pieds ne s'agitaient plus que par faibles secousses, ils devenaient peu à peu d'une teinte violette et l'on n'entendait plus le bruit rauque. Mary eut un rire silencieux, ses yeux superbes lancèrent un éclair de haine.

—Toi, murmura-t-elle, tu as fini de pleurer!

Elle gagna la porte, sortit sans hésitation et revint dans sa chambre où elle se coucha, le visage tourné du côté du mur. Une heure après elle dormait, un sourire aux lèvres, du sommeil des innocents!

Ce matin-là, on se leva très tard chez le colonel Barbe. Estelle bâillait à se décrocher les mâchoires en descendant aux cuisines; mademoiselle Tulotte, honteuse de se retrouver en grande toilette de soirée sur son traversin, ne savait trop comment s'expliquer la chose d'une façon décente. Elle passa une robe de chambre, but un verre d'eau, et s'en prit à Mary qui faisait sa prière à genoux devant son lit.

—Espèce de marmotteuse! gronda-t-elle.

Armée d'un peigne, elle arrangea les cheveux noirs de son élève tout en la bourrant de ses préceptes.

—Il faudra pourtant que tu apprennes à te peigner! Quand tu seras une femme, t'imagines-tu que je te servirai de coiffeur?... Tu pourras te chercher un mari qui ait des rentes ... ma jeune princesse. C'est ton jour de catéchisme aujourd'hui, la bonne madame Corcette viendra, tâche d'être polie. Si tu crois que ça l'amuse, cette dame, de venir faire une pareille corvée?...

Mary se taisait, fronçait les sourcils quand Tulotte lui tirait les cheveux aux endroits sensibles, et grelottait de tous ses membres, car la servante, étourdie de sa petite orgie de la veille, n'avait pas pensé à chauffer le tuyau de leur chambre.

—J'étais bien malade hier, reprit-elle un peu honteuse, cette imbécile d'Estelle avait mis du poivre dans ses ragoûts. Je suis sûre aussi que ton père est malade et il y a une inspection aujourd'hui; le 8en'a qu'à se tenir droit.

Mary, qui était le 8ehussards de Tulotte, avait beau se tenir droite, elle recevait d'effroyables coups de démêloir.

Soudain, de la chambre voisine partit un cri terrible, un cri de femme désespérée. Tulotte laissa échapper le peigne et les cheveux; Mary porta ses poings à ses oreilles.

—Ah! mon Dieu! fit la vieille demoiselle secouée d'un frisson, est-ce qu'il est arrivé quelque chose à l'enfant?

La nourrice apparut sur le seuil, les yeux hors de la tête.

—Mademoiselle!... je suis perdue! Venez vite! on me fera fusiller bien sûr! Mademoiselle, je voudrais être le chien ..., non, ce n'est pas Jésus possible! il était si gentil, si beau, notre petit, je vais me jeter par la croisée... Bon Dieu de malheur! Mademoiselle, on me fera fusiller!...

Elle courait autour de la pièce, se tordant les mains, déchirant son tablier, se frappant les tempes contre les meubles...

Tulotte se précipita dans le corridor, tandis que Mary, haussant imperceptiblement les épaules, descendait aux appartements de son père.

Le colonel était déjà loin. On avait sellé son cheval vers neuf heures et il galopait.

Toute la maison fut bientôt à l'envers, les femmes sanglotaient, les ordonnances, les bras ballants, considéraient la nourrice qui, debout sur la galerie, voulait se jeter en bas.

Estelle rugissait qu'on était damné pour l'éternité, et, ses anciennes dévotions de Dôle lui remontant au cerveau, elle appelait des saints complètement inconnus à son aide, elle voyait l'enfer, sa kyrielle de démons, ses flammes.

Tulotte atterrée ne pouvait plus prononcer un mot, des larmes ruisselaient de ses yeux bistrés comme un ruisseau, et, d'un mouvement machinal, elle berçait le petit cadavre sur ses genoux.

Madame Corcette tomba au milieu de cette folie et se trouva mal. Il fallut l'emporter au grand air, la frotter de vinaigre. Mary, l'air calme, et cependant fort pâle, demandait doucement «ce qu'il avait?» Un des ordonnances eut enfin la pensée de faire venir un médecin des environs; on attela le break, et à chaque minute on s'imaginait voir le père au tournant de la route.

Le médecin ne put que constater le décès de l'enfant, décès qui datait du milieu de la nuit et il adressa de sévères questions à la nourrice. Celle-ci en proie au délire criait qu'on allait la fusiller, qu'elle ne se défendrait pas, elle le méritait bien.

—Elles sont toutes les mêmes, répétait le docteur, homme assez brutal, elles se couchent avec leur bébé sur le sein et le tonnerre ne les réveillerait pas... Il faudra la faire passer aux assises, voilà tout. Celle-là payera pour les autres, si le père ne l'étrangle pas en rentrant!

—Un enfant magnifique! hurlait Estelle.

Madame Corcette, revenue à elle, ne voulut pas supporter ce spectacle, elle sortit du chalet afin de s'emparer du père dès qu'il descendrait de cheval. Mais Mary ne lui laissa pas le temps d'exécuter son projet, elle se lança la première à la bride deTriton.

—Papa, s'écria-t-elle avec un accent intraduisible, tu n'as plus que ta petite fille à aimer sur terre... Papa, pardonne-moi la peine que je te fais... Célestin est parti.

Elle disaitparticomme on le lui avait dit pour Siroco, pensant que ce mot atténuerait le coup. Daniel Barbe chancelait, ne comprenant plus rien, car c'était le tour de madame Corcette qui lui jurait une affection éternelle, le suppliant de ne pas entrer au chalet tout de suite... Puis elle l'embrassa, lui prodiguant des noms tendres et des caresses folles.

Mary s'éloigna, tremblant d'une colère impuissante; ainsi il y aurait toujours quelqu'un entre son père et elle. Comment l'écraserait-on, celle-là? Dégoûtée, elle se sauva au fond du jardin, où elle demeura jusqu'au soir sans qu'on vînt la chercher.

De nouveau, les dames du régiment visitèrent la maison, portant des bouquets de camélias blancs et des couronnes de perles. Estelle et Tulotte reprirent le grand deuil, le père dans son étincelant uniforme, le crêpe au bras, reçut les mêmes phrases de condoléance; seulement il pleurait cette fois, il pleurait de rage de n'avoir pas été là pour sauver cet enfant qu'il aimait déjà de toutes les forces de son orgueil de mâle.

Il avait eu un garçon et il n'en avait plus! Il n'en aurait jamais plus! Fini, bien fini, les joyeux espoirs pour l'avenir! Il croyait, lui, qu'on élevait ces petits-là sans la mère, et au moment où on le sevrait, où il criait moins, où il suivait du regard les lumières, où il commençait à marcher, à gesticuler, à rire, on le lui tuait sous son toit, dans sa propre maison! Pourquoi lui avait-on arraché cette brute de fille! Il l'aurait massacrée si volontiers! Pas de sa faute? Est-ce que l'on dort quand on est chargé de veiller sur un enfant? Les sentinelles qui s'endorment on les fusille et madame Corcette miséricordieuse l'avait mise elle-même dans le train qui la ramenait en Franche-Comté! La misérable paysanne! Qu'irait-elle dire à la dépouille de la pauvre mère restée là-bas?... Quel pardon pourrait-elle implorer? Le chagrin du colonel était fait surtout d'un paroxysme de colère qui devait influer sur toute sa vie. Il lui semblait que quelque chose de volontaire s'était mêlé à toute cette sombre histoire. Une nourrice ne s'endort pas sur un enfant sans être obligée de se réveiller au premier tressaut! et lui, qui ne savait pas que l'on s'était grisé après le punch, dans ses propres cuisines, il accusait un inconnu quelconquede lui avoir tué son fils!

Mary n'essayait plus de le consoler, elle pleurait d'ailleurs de voir tout le monde pleurer et parce que ces cérémonies lui rappelaient l'enterrement de sa mère.

L'hiver se termina dans un chagrin sombre.

Madame Corcette avait reçu la défense de s'occuper des catéchismes de Mary et c'était Tulotte qui conduisait à présent la petite fille au village de Sainte-Colombe.

Mary se confessait régulièrement tous les mois. Jamais l'idée ne lui vint de dire au prêtre de quelle façon Célestin avait expiré. D'allures assez indolentes, en fait de dévotion, Mary attendait qu'on la questionnât: elle répondaitnonououiet elle s'accusait elle-même quand elle se sentait des remords, mais elle ne regrettait nullementle départde Célestin. Au contraire, elle pouvait mieux dormir et on ne la battait presque plus; si son père ne lui souriait pas davantage, au moins elle n'entendait plus ses perpétuelles comparaisons entre la beauté de Célestin et son détestable caractère. Elle ne demandait pas beaucoup, cette petite fille tranquille. Elle voulait la paix, bien froide, bien unie, une paix muette comme celle d'un tombeau, et, ma foi! pour l'avoir elle n'avait pas hésité à en ouvrir un! Ces choses-là sont simples quand on a dix ans.

La religion ne modifia guère l'étrange nature de Mary Barbe. Elle eut d'abord la curiosité du miracle, le curé lui ayant expliqué, avec beaucoup de citations à l'appui, que souvent un ange, ou la Sainte Vierge, pouvait se mêler des affaires de ce monde; le miracle lui parut la seule chose amusante du catholicisme. Sans s'arrêter aux gloires des martyrs ni à la douceur d'aimer un Dieu, tout jeune, entouré de souffrances pitoyables, elle s'inquiéta de la manifestation sensible de ces puissances inconnues. Après avoir prié, selon les règles, en s'appliquant, dans un positivisme déjà naissant, à ne rien omettre pour que l'acte surnaturel pût se réaliser, elle attendait des heures entières qu'un messager vînt lui dire quelques mots généreux. Elle guettait, devant les autels, un signe de la Sainte Vierge, une porte de tabernacle s'ouvrant brusquement, un saint descendant de son piédestal, ou encore un cantique entendu subitement. Elle se prêtait à tous les exercices de dévotion pour obtenir cette sanction d'une foi qu'elle avait très peu, mais elle trouvait raisonnable de faire un échange de sa raison de mortelle contre une cause divine. Elle serait devenue d'une piété exemplaire si le moindre trouble cérébral, une disposition hystérique lui avait donné l'illusion d'un miracle, d'un tout petit miracle. Elle ne pouvait pas comprendre que, puisqu'il y avait eu de ces histoires incroyables jadis pour des pécheurs bien plus endurcis qu'elle, une de ces histoires ne devait pas lui arriver aujourd'hui qu'elle s'y préparait selon les méthodes en usage.

La veille de sa première communion, elle s'imagina que le miracle se faisait probablement dans ce sacrement solennel. Elle tourmenta Tulotte et son père à ce sujet. Peut-être bien que l'hostie sacrée aurait un goût particulier, qu'une sensation exquise la prendrait de la gorge au cœur et, pleine de confiance, elle revêtit la robe blanche. Madame Corcette était à l'église quand elle passa au milieu de ses compagnes le jour de Pâques. Cela lui fit plaisir, elle s'arrêta pour lui demander quel effet lui avait produit sa communion à elle. Madame Corcette, en robe de soie rose, lui répondit étonnée:

—Je ne me souviens pas!

Sans doute, songea Mary, que le bon Dieu devient pour celui qui le reçoit comme un ami que l'on consulte à chaque instant, que l'on sent près de soi, dont les ordres sont glissés dans vos oreilles d'une manière secrète mais péremptoire, et qu'un plaisir se dégage de cette intimité charmante. Quelle consolation n'aurait-elle pas désormais, l'enfant négligée, n'ayant plus de mère, à peine de père et qui avait perdu Siroco!... Elle fut navrée du résultat. Rien! elle ne ressentait rien d'appréciable, sinon que le jeûne qu'on lui avait imposé lui occasionnait des bâillements ridicules. Elle s'accusa en toute sincérité d'être une mauvaise catholique, une créature dénaturée, puis elle finit par accuser aussi ce système d'éducation extraordinaire qui commençait par vous prédire mille félicités et ne vous donnait pas le moyen absolu de se procurer une satisfaction pour tout ce qu'on endurait de supplices à attendre quelque chose qui ne venait pas. Certains sauvages aiment le soleil parce que le soleil semble les aimer en les éclairant. Il est bien difficile de faire saisir aux natures primitives—et les enfants sont des primitifs—pourquoi il est agréable d'adorer un invisible que rien ne manifeste hormis les chants de la messe. Les dévots ne raisonnent pas, Mary raisonnait toujours. Elle avait laissé étouffer son frère parce que ce petit criait trop fort. Elle laissa de même s'étouffer ses naïves aspirations religieuses parce que Dieu, en elle, ne criait pas du tout. Madame Corcette la ramena au chalet avec Tulotte; on fut plus aimable pour elle qu'on ne l'avait été les derniers temps; d'abord elle portait dans les plis de sa robe blanche une ingénuité neuve, ensuite elle paraissait tellement déçue qu'il fallait bien la consoler. Madame Corcette lui répétait que tous les enfants n'avaient pas eu plus de chance qu'elle, cela se devinait bien à leur mine. Elle promettait seulement de continuer à être sage, de s'instruire comme une demoiselle qui dirigerait plus tard la maison. Tulotte se faisait vieille, le papa aussi et elle devait songer à prendre de l'empire sur eux. Estelle l'embrassa en pleurant, le père lui pinça la joue en lui disant:

—Si tu étais toujours gentille!... Je n'ai plus que toi!... hélas!

Une âme charitable, comprenant son âme à ce moment suprême, lui aurait montré ce retour des grandes personnes aux tendresses de la vie comme étant le véritable miracle; peut-être eût-elle fondu la dureté native de ses sentiments, mais madame Corcette, profitant de l'occasion, attira le colonel dans un coin du salon et lui raconta tout bas des choses... Mary se roidit contre une émotion vraiment douce, elle fronça de nouveau les sourcils, puis, soupirant, la poitrine oppressée d'une lourde angoisse, elle se retira pour ne pas les gêner.

Le printemps était de retour, on pouvait risquer des promenades dans les environs. Mary, après les leçons de Tulotte qui allongeaient maintenant en proportion des jupes de l'élève, allait se dégourdir les jambes dans la vallée des roses; elle trouvait le bon M. Brifaut devant ses corbeilles et on causait histoire naturelle. C'était étonnant ce que ce diable d'homme savait à propos des papillons et des oiseaux.

Il ne tarissait plus, tout en inspectant ses greffes, il récitait des livres complets, n'omettant ni un terme technique ni un numéro d'ordre. Quelquefois, Mary l'arrêtait devant l'Émotionpar un geste distrait, il hochait la tête, se rappelant le pauvret. «Dieu ait son âme!» disait-il pendant qu'une larme se suspendait au bout des cils noirs de la fillette. N'était-ce pas bien douloureux que Dieu passât son temps à avoir des âmes, surtout celles qui ne demandaient qu'à rester dans leur corps!

M. Brifaut, pour remplacer Siroco, avait loué deux garçons de dix-sept à vingt ans, et il prétendait qu'ils ne faisaient pas le quart du travail que vous abattait ce coquin de Siroco. Et puis ce n'était pas du tout le même genre de travail: Siroco aimait les roses, lui; ces garçons-là les bêchaient, simplement.

Mary était trop jeune pour savoir ce qui l'attirait chez M. Brifaut; cependant elle s'asseyait durant des heures sous les roses moussues, ressassant des souvenirs en compagnie d'un vieil homme et elle en rapportait une joie mélancolique l'aidant à finir toute une semaine d'études.

On la promenait aussi dans Vienne, à la musique, sur la place plantée de beaux platanes, et les officiers de son père la saluaient respectueusement; elle devenait une demoiselle, elle répondait du haut de la tête, surtout à Jacquiat; elle lui en voulait de l'avoir négligée un an pour son frère. Puis elle entendait les lamentations des six filles de la trésorière qui regrettaient lesoublisde Dôle bien meilleurs que ceux de Vienne et dont on avait davantage pour deux sous. Au fond, elle s'ennuyait d'un ennui tranquille, sorte de mal de croissance qui tuait en elle tous ses bons instincts, la laissait à la merci de ses précoces passions de fille cruelle et ne lui ouvrait aucun des horizons de l'intelligence. Elle n'avait point le désir de s'attacher, soit à une fleur, soit à une montagne, soit à un chien, puisque l'on quitte brusquement les choses ou que brusquement les êtres vous quittent. Ses longs silences d'enfant rudoyée qui boude portaient peu à peu des fruits amers, elle s'isolait avec une volonté froide de tout ce qui est le plaisir de l'existence; à l'état latent, c'était déjà une blasée, ayant le dédain de courir et sachant déjà que marcher fatigue.

Elle avait parfois des désespoirs fous lorsqu'elle songeait au miracle attendu vainement. Ah! il était aimable le bon Dieu! Qu'est-ce que cela lui aurait coûté de faire tomber un ange microscopique de son paradis, un ange pour la distraire, un Siroco très léger, toujours flottant derrière ses épaules? Elle ne jouait plus à la poupée, elle s'intéressait aux livres de voyage illustrés où il y avait des bêtes féroces qui mangeaient des hommes. Faire des voyages, affronter des périls, tuer des éléphants, la tentait. Ou elle s'imaginait les excentricités que voulait faire Siroco le jour de la frairie du village. On partait deux dans une forêt sombre, et on plantait un parapluie n'importe où. On s'asseyait pour manger un morceau de singe cuit sous la cendre et des bâtons de sucre de pomme, puis on s'embrassait en s'appelant: ma femme, mon cher mari. On était libre comme le vent, on grimpait aux arbres pour chercher des fruits verts. Il y avait des dangers épouvantables, des ruisseaux à franchir, une lionne enragée qui jetait du feu par la gueule, des Indiens qui voulaient vous faire frire; on tremblait la main dans la main, prêts à mourir, puis tout à coup un bosquet de roses, des ruisseaux de miel, un chat savant qui exécutait des saluts cérémonieux; on s'étendait dans l'herbe et on se jurait de ne jamais se séparer.

Généralement, à travers les contes qu'elle se faisait à elle-même, Mary mettait un petit esclave, moitié ange, moitié garçon, qui l'aimait beaucoup et supportait en son honneur une foule de tortures grotesques. Les émotions de ces voyages chimériques étaient toujours d'une violence inouïe, en raison inverse du calme glacial de ses actions réelles. Elle faisait une hécatombe de jeunes Indiens alors qu'elle festonnait paisiblement un mouchoir ou comptait des points de tapisserie.

Une fureur de bataille échauffait son cerveau sans que ses yeux purs révélassent les conflits de son imagination. Elle finissait par en souffrir à fleur de peau tellement elle s'identifiait aux personnages de son roman. Il y a plus qu'on ne croit de ces petites filles ou de ces petits garçons se racontant des histoires à eux-mêmes: les uns ont un air idiot qui désole leurs parents, les autres ont l'expression béate des studieux tout pleins de leurs leçons.

L'imagination est en germe dès l'âge le plus tendre, il n'existe pas d'enfant qui ne pense pas à autre chose qu'à ce qu'il fait. Mary avait peur, la nuit, et, comme la fille d'un colonel ne doit pas avoir peur, Tulotte soufflait la bougie dès qu'on était couché. L'habitude de ces contes qu'elle se récitait venait de cette peur nerveuse, qu'elle ne pouvait dompter qu'à force de voyages extravagants. Et la petite avait fini par s'amuser ainsi malgré les froideurs de sa physionomie: elle jouait à penser. Mystère insondable de l'être humain qui de lui-même tire des joies pouvant le ravir hors de sa prison de chair.

Alors, elle retrouvait souvent sa mère avec qui elle engageait des conversations sérieuses; sa mère l'approuvait d'avoir aidé Célestin à mourir, il aurait fait un vilain garçon et dans le même ciel se retrouvaient également les petits chats de Dôle, Siroco, des rois, des reines, des pots de confitures vidés jusqu'au fond, des lits à colonnes torses où s'endormait un vieux chien galeux, mademoiselle Parnier de Cernogand crucifiée par des Juifs abominables, une énorme poupée qui marchait et parlait, et les hommes capables de tuer les bœufs pour les manger erraient, parmi la bizarre population, avec des carcans au cou et des glaives dans la poitrine.

En automne, le 8ehussards reçut l'ordre de se rendre à Haguenau, en Alsace, petite ville fortifiée, assez noire, qui ne plut pas du tout au colonel Barbe. On prit un logement dans une rue tranquille pas loin des fortifications. Mary fut comme dépaysée et Tulotte ne put se faire tout de suite aux gros nœuds que les bonnes portaient sur leur tête, d'un air naturel. Mais lorsqu'on eut vécu quelques mois de la vie bourgeoise de cette ville, les étonnements se succédèrent. Certainement le ministre s'était trompé et les avait envoyés hors de France, tout le bas peuple parlait uncharabiaeffroyable, et entre eux les gens du monde se servaient d'un autre jargon, plus distingué peut-être, mais aussi inintelligible.

Le colonel Barbe, excellent patriote par état, en était abasourdi. Les simples soldats racontaient dans les chambrées que les maisons mal famées possédaient des interprètes et qu'alors ... c'était à se tordre! Pagosson, de Courtoisier, Jacquiat, Steinel, Zaruski, les célibataires enfin, avaient trouvé au café des officiers des notes laissées par le régiment précédent. On leur signalaitune tellecomme sachant parlerun peule français,telle autrecomme «très bien» mais n'ayant jamais su qu'un mot de la langue en question, mot que d'ailleurs elle disait facilement au premier venu.

D'abord, le 8ehussards s'amusa de l'accent du pékin, horrible accent tourné en ridicule sur tous les théâtres, où l'on met en scène un enfant d'Israël, puis on se lassa et il y eut des rixes pour unbou unpmal placés. Au 8e, on était peu patient: quand un cavalier entendait son cheval traité debovre pête, il finissait par descendre, histoire de se gourmer réciproquement. La ville, du reste, n'aimait pas les soldats, elle le leur faisait quelquefois sentir. Un quartier entier était consacré aux juifs, une synagogue tenait le milieu; dans ce quartier, un règlement défendait aux hussards l'accès de certaines rues parce qu'ils auraient pu écraser des enfants sous les pieds de leurs montures. Là-dedans grouillaient des familles sordides, parquées au fond de petites boutiques dont la porte en plein-cintre ne s'ouvrait que sur un signe particulier. On avait deux ou trois marches à dégringoler pour pénétrer au sein des mœurs les plus bizarres. Une lampe à bec pendait des solives noircies du plafond, le lit affectait la forme d'une tente arabe très malpropre, les murailles se couvraient de hardes en pourritures et sur un tapis graisseux s'asseyaient en tailleur les hommes de la maison, vêtus de redingotes du temps de Napoléon 1er. Ces hommes avaient de petites barbes pointues mal soignées, les ongles en deuil, les yeux noirs très vifs, le dos légèrement voûté et souvent ils étaient d'un roux flamboyant qui éclairait toute la salle. Tous vendaient quelque chose, on ne savait jamais bien quoi. Ils exhalaient une odeur de vieux souliers particulière à la race. Les femmes se montraient peu: on en concluait, au 8e, qu'elles étaient fort belles, des juives enfin, mais elles ne possédaient aucun attrait, elles avaient seulement la touchante coutume de cacher leurs cheveux derrière un tour de cheveux faux qui les enlaidissait de la manière la plus pitoyable. Aux réjouissances publiques, elles sortaient leurs enfants par douzaine, des enfants roux, sentant l'huile. Peut-être y avait-il des femmes de race plus fine, mais alors il fallait les voir dans les salons de la sous-préfecture et les hussards n'aimaient guère ces sortes de réunions où on n'enlève point les femmes du bras de leur mari. La religion sévère de Dôle était remplacée à Haguenau par l'amour de son intérieur et des berceaux. Quand on entrait dans un salon de bourgeoise, on attendait une heure avant de pouvoir saluer la maîtresse du logis; en revanche, des appartements voisins, on entendait des cris de paons, des éclats de rire, des pleurs de bébés corrigés, et la dame finissait par vous arriver, son dernier sur les bras, souillée de taches de confitures ou de tout autre chose. Il faut dire que ces intérieurs n'avaient point le charme de l'intérieur français dans lequel la coquetterie a toujours son coup de pinceau pour le peintre, son trait d'esprit pour l'observateur, quelquefois sa larme pour le mélancolique. A Haguenau on faisait les enfants sur un unique moule d'enfant gras et stupide; mais on en faisait des tas, fièrement, lourdement, en regardant le prochain du coin de l'œil pour savoir s'il en avait davantage. Les jeunes bourgeoises pondaient, les vieilles débarbouillaient, inutile d'insister sur ce que le mari pouvait ajouter de son labeur. On était assez riche, sans noblesse, avec des préjugés de caste frisant l'insolence des marchands établis de père en fils. On buvait une jolie bière blonde, la bière de Strasbourg fabriquée dans le pays, et autour de la ville se dressait une forêt de perches à houblon du plus monotone effet. La bière produit des griseries épaisses dont le cerveau reste embrouillé pendant des siècles; ces habitants de Haguenau, qui ne riaient pas du tout, chantaient le soir, à travers les rues mal pavées, des complaintes funèbres interminables, puis ils se prenaient les bras par vingtaine pour réintégrer leur domicile, s'accompagnant jusqu'à ce que le plus malade finît le dernier couplet tout seul.

Pour être juste, il faut dire que leur voix ne manquait pas de charme dans les chœurs, mais elle ne nuançait pas. Et toujours ce diable d'idiome revenait semblable à un écroulement de cailloux. Les hussards attardés, pris d'une honte secrète en les entendant beugler leurs monotones chansons, donnaient de leurs bottes le long des portes cochères et avaient mal aux cheveux.

Le journal paraissait rédigé moitié en français, moitié en alsacien pour ne pas dire en allemand.

Une aventure survint au colonel Barbe, en pleine place publique, aventure qui témoignera de l'extraordinaire façon qu'avait le bourgeois de juger les mœurs hussardes. Mary pour s'acclimater eut une petite fièvre chaude et son père dut faire venir un docteur de la ville, n'importe lequel, dont le nom s'éternuait quand on hésitait à le prononcer.

Le brave homme rédigea d'abord son ordonnance en alsacien, ce qui fit faire une atroce grimace au colonel.

—Monsieur, dit-il, affectant un grand air de dédain, nous ne sommes pas des Chinois ici, et je vous prierai de soigner ma fille en bon français!

Le docteur, un jeune savant, à gros yeux bleus faïence, ayant déjà trois enfants, les avait toujours soignés en alsacien et ils se portaient à merveille, pesant le poids voulu de graisse, digérant les plats de nouilles comme les escamoteurs font disparaître des muscades.

—Hein? grogna-t-il avec un rire doux, à qui en a-t-il, ce hussard-là?

—Monsieur, reprit Tulotte exaspérée, mon frère est un Normand, je suis Normande, et nous ne parlons que le français... Moi je n'ai jamais voulu savoir d'autre langue, c'est du patriotisme, comprenez-vous, Monsieur?

Le docteur alsacien ne comprenait qu'une chose, c'est qu'on lui faisait perdre son temps en des subtilités grotesques et il avait à accoucher le même jour la femme du percepteur, la dame d'un marchand, rue de la Synagogue, et une autre jeune mariée de neuf mois.

Mary guérit de sa fièvre; son père la promena sur le Cours, une après-midi de musique. Il était entouré de quelques-uns de ses officiers; madame Corcette, ornée d'une cocarde du pays, produisait un chapeau absolument inédit. De loin en loin les grosses juives passaient toutes de la même couleur:le Bismarck, un brun clair, dont les modes de ce temps étaient teintes.

Le médecin sortit d'un groupe pour venir saluer sa jeune malade; il lui pinça le menton, ce que Mary trouva choquant, puis riant de son rire tranquille:

—Mon colonel, dit-il, je crois que ce n'était rien. Vous autres, Français, vous n'avez que des maladies de nerfs!

Le colonel pirouetta sur ses talons pour se trouver en face de son docteur. De Courtoisier devint pâle, Pagosson se dressa de toute sa hauteur en soufflant dans ses joues, Zaruski se cambra, se chatouillant les éperons du bout de sa cravache, et le trésorier, devenu énorme, se planta les poings en avant. Si Marescut n'avait pas permuté et si de Mérod n'avait pas été nommé colonel d'un autre régiment, ils se seraient joints à l'hostilité de tous, cédant aussi à ce mouvement par esprit de corps.

—De quoi, Monsieur? demanda le colonel Barbe, rouge d'indignation terrible, de quoi, s'il vous plaît?

—Je disais, répéta le docteur, à cent lieues de songer qu'il pouvait avoir lâché une énorme bêtise, je disais que vous autres Français, vous aviez les nerfs sensibles...

Le colonel regarda circulairement ses officiers.

—Vous êtes témoins, Messieurs, que ce ventru (le jeune docteur était en effet un peu ventru) a répété la chose.

—Oui, mon colonel, s'écrièrent en chœur les hussards, formant le cercle.

Alors, il faut avouer que Mary, qui connaissait les fureurs de son père, eut un méchant sourire; elle roula sa corde à sauter autour de sa taille et attendit l'exécution, clignant ses paupières soyeuses avec impertinence.

—Ventru! murmurait le médecin, pesant le mot dans son esprit naïf... Mais pourquoi diable ce colonel maigre m'appelle-t-il ventru?

—Monsieur, voici ma carte! déclara le colonel Barbe, tirant majestueusement une carte de son dolman brodé.

—Mais je sais votre adresse! soupira le pauvre alsacien navré des allures cassantes de ces hussards qu'il connaissait à peine.

—Mon adresse! rugit le colonel, de rouge devenu pourpre, ah! çà, Monsieur! je vois bien que le français vous est de plus en plus inconnu. Mais puisque vous y tenez, je vais vous apprendre le hussard, moi... Non, Messieurs, ajouta-t-il en repoussant toutes les mains qui se tendaient avec joie vers la figure du docteur, je désire vider seul ce petit différend. Les leçons de beau langage me reviennent de droit, au 8e. Monsieur le docteur, vous êtes un drôle.

—Ah! çà, colonel, s'écria l'Alsacien, partant d'un éclat de rire, est-ce que vous êtes fou?... Je suis ventru, je suis un drôle, expliquons-nous, mon Dieu!... expliquons-nous!

Aussitôt de Courtoisier, le plus près, lui monta sur les pieds, Pagosson le poussa du coude en faisant des hum! hum! épouvantables. Quant au colonel, il lui envoya sa carte au nez d'une chiquenaude très réussie. Le docteur pâlit, puis rompant le cercle d'un coup de poing à assommer un bœuf, il s'éloigna, tandis que de Courtoisier, l'épaule démise, sortait de la main gauche son sabre du fourreau.

Il s'ensuivit une bagarre. Madame Corcette s'évanouit, Tulotte emmena Mary qui trouvait cela très amusant, et le docteur continua sa route, la face pâle, sans rien penser de plus.

Cet homme possédait dans la ville des Juifs une petite maison très close, très blanche où une belle plaque de cuivre sur la porte énumérait tous ses titres de médecin, accoucheur, diplômé, et palmé par les instituts. Un gentil perron frotté chaque matin au sable conduisait à la salle à manger toujours emplie de cette douce odeur de noisette, de cette odeur de la bière fraîche qu'on buvait là dans les choppes de verre de Bade. Des vagissements de bambins se glissaient par les fentes des boiseries, il y en avait trois: deux jumeaux et une fille. La mère, une Alsacienne de teint clair, aux cheveux aussi blonds qu'une torsade de lin, les habillait avec un soin patient de femme qui n'a rien de mieux à faire et fera cela toute sa vie. Quand le père parut, il avait retrouvé une mine joyeuse, il s'assit au milieu de la nichée, tapant sur sa cuisse pour leur dire de monter, leur parlant dans cet alsacien baroque qui donne à un cheval de sang l'envie de se cabrer, et un bonheur se dégageait de ces jeux enfantins, bonheur que le ventre du papa ne faisait point trop ridicule, car la mère avait la beauté de la Marguerite de Faust.

—Wilhem, disait la jeune femme tout émue, nous aurons une tarte auxkouetchesce soir pour notre dîner. J'ai préparé des nouilles qui sont fines comme des cheveux d'ange! Ah! tu reviens du Cours ... quelles nouvelles, le maire y était?... Madame Guilher a-t-elle sevré son petit?... et as-tu demandé la recette de sa confiture de myrtil, qu'elle confectionne mieux que moi?

Lui, répondait longuement à ces choses importantes pour eux, sans omettre la vision de son maire, qu'il avait eue quand la carte du colonel s'était aplatie sur son nez.

—Ne serre pas ainsi la brassière de Jacques, ajoutait-il en prenant l'un des jumeaux, énorme, crevant de santé, et il défaisait sa brassière, les doigts experts en cette chose, ne voulant pas qu'il pût se déformer la taille. Sa femme suivait ses moindres gestes, ayant le double respect du médecin qui l'avait accouchée et de l'époux qui l'avait rendue mère. Une bonne vint les prévenir que le dîner fumait sur la table. On mangea consciencieusement des plats monstrueux. Pour que la digestion s'opérât bien, on ne discuta qu'à voix basse le mérite de la tarte dont un coup de feu de trop avait rendu les bords un peu trop croustillants, la bonne fut réprimandée d'une phrase lente, une phrase qui causa une peine extrême à tout le monde. Puis, le soir tombé, le docteur bourra une pipe de porcelaine, baisa le front de sa femme et se retira chez lui. En général, les époux alsaciens ont deux lits, cette disposition du ménage rendant plus solennels certains actes de leur existence. C'est une dignité que d'avoir deux lits.

Ce soir-là, Wilhem, au lieu de se coucher, écrivit son testament. Dans sa tête calme de mari discrètement heureux, il arrangeait sa mort sans se lamenter davantage: reculer, ça ne se pouvait pas, selon toute logique; pour un colonel de perdu, il retrouverait trente-six hussards furieux, et on ne pouvait plus arranger l'affaire. Il ne s'était jamais battu, le courage n'était pas son métier, il accouchait des femmes, lui. Il mettait au monde des hommes et ne les tuait pas. S'il y avait un moyen de se sauver, peut-être l'aurait-il accepté, parce que, c'était sûr, aucune loi humaine ne prescrivait de laisser orphelins des enfants et d'abandonner une femme enceinte (madame Wilhem l'était encore), toute seule en proie à la misère. D'ailleurs, il ne comprenait pas plus maintenant cette histoire de carte qu'il ne l'avait comprise à la musique du Cours!Françaisétait chez lui une manière de s'exprimer, et s'il ne les reconnaissait pas commeamis, les hussards, il ne leur faisait point d'injure en le leur disant. Il eut peur pendant toute la nuit, sa digestion se fit mal, et pourtant il ne voulait pas appeler sa femme, car dans l'état où elle était ... oh! pauvre femme! comme elle pleurerait son Wilhem. Vers l'heure des témoins, c'est-à-dire dès l'aube, il se lava le visage avec du lait pour effacer les plis que la nuit avait creusés, et il murmura, tranquille:Allons-y!Il y allait parce qu'il ne trouvait pas de moyen de faire autrement, il ne réveilla pas madame Wilhem; il mit son testament bien en vue sur un meuble, s'habilla et attendit.

MM. de Courtoisier et Zaruski arrivèrent, le képi un peu incliné sur l'oreille, sanglés, boutonnés, reluisants. Leurs sabres traînèrent contre les chambranles, et doucement le médecin les supplia:

—Vous allez réveiller ma femme!

De Courtoisier se mit à marcher sur ses pointes pour faire le galant.

—Où sont vos témoins? demanda Zaruski, stupéfait de voir le docteur décrocher deux chopes qu'il posa devant eux.

—Tout de suite! répondit Wilhem souriant. Il sonna la bonne, lui donna des adresses; celle-ci partit, ne manifestant pas même sa surprise.

Les amis, deux camarades de collège, se présentèrent béats, Wilhem leur expliqua la chose, on fuma un peu, on but une nouvelle canette, puis tout fût organisé, séance tenante,à la papa;il voulait bien se battre, le ventru, il le fallait, eh bien! voilà, il allait mourir, plus tôt ou plus tard!

De Courtoisier n'en croyait pas ses yeux. Quelques minutes après, derrière le talus des fortifications, Wilhem recevait du colonel Barbe un coup d'épée par le travers de son gros ventre, et le lendemain il était mort, en riant à sa jeune femme troublée si malheureusement dans sa gestation.

Le duel fit du bruit. Le 8ehussards rédigea une adresse au colonel pour le remercier de ce meurtre d'un pauvre homme, meurtre qu'on ne pouvait éviter, n'est-ce pas, quand on fait métier de patriote! Il n'y avait de la faute de personne, tout bien considéré. Mais le colonel s'était crânement conduit, les habitants de Haguenau rentreraient leurs:vous autres Français!Quel joli peuple et comme on était fier de penser que le reste de l'Alsace ne lui ressemblait pas. On s'attendait aussi à quelques manifestations de la part de la jeunesse. De Courtoisier, exaspéré par le manque de femmes, guettait une nouvelle occasion de raccommoder son bras démis, mais un calme solennel régnait dans la ville de Haguenau. Les cafés demeuraient sourds aux fanfaronnades de Pagosson; chez le sous-préfet, toujours la même réserve, le même charabia dans les coins et les mêmes airs béats. Les bourgeois ne se souciaient pas d'aller voir derrière les fortifications si le colonel y était!

Au petit théâtricule de Haguenau on jouait laBelle Hélène, et quand Messieurs du 8esifflaient, le pékin ne bronchait pas. Chacun ses goûts! semblaient dire leurs impassibilités. La vengeance était sans doute attendue d'ailleurs, de plus haut, pour le colonel Barbe.

Ce fut à Haguenau que Mary débuta dans les exercices équestres. Son père lui offrit un poney, car il avait été fort content de sa tenue durant la scène de la provocation. Corbleu! elle tenait de lui, la petite! Elle vous lançait un regard impertinent droit à son but... Bien ... bien ... on la récompenserait. Le régiment, pressentant une future héroïne, se mêla de l'instruction. Jacquiat lui donna la prudence, la sûreté de la main, de Courtoisier le galop de chasse qui laisse tout le monde à mille mètres dans la plaine, Pagosson la sûreté de l'assiette, Zaruski le saut des fossés et la façon de se relever quand on a la tête posée à la hauteur de son étrier; pour Corcette, il lui apprit des tours que le colonel ne craignait pas de déclarer du ressort des clowns. Madame Corcette accompagnait leur élève, en amazone verte dont les boutons d'or lui faisaient une étonnante livrée. Tout n'était pas gai, pourtant, le colonel avait souvent le souvenir de son fils qui le torturait, et il le voyait au lieu et place de l'écuyère frêle. Alors il grondait d'un ton d'orage, il tapait sur le cheval innocent, n'osant pas taper sur la fille; plus d'une fois celle-ci vida les arçons sans essayer même de se rappeler le système donné par Zaruski. Puis, comme elle avait des battements de cœur inquiétants, le colonel modéra son enthousiasme, craignant de voir s'évanouir le dernier espoir de sa famille. L'hiver s'écoula triste et froid, coupé des punchs ordinaires. Tulotte ne se grisait plus qu'à huis clos, les soirs où l'on recevait le régiment, mais Estelle roulait au beau milieu de sa cuisine, cassant les verres qu'elle lavait, injuriant les ordonnances et faisant à elle seule un tapage d'enfer.

Tulotte n'osait pas la renvoyer, elle savait trop d'histoires, et ces deux femmes s'agonisaient de sottises dès que le colonel avait le dos tourné.

Pour la Noël il y eut une fête d'enfants chez un gros négociant qui se trouvait être le propriétaire de leur maison. Mary reçut une invitation. Comme elle se mourait d'ennui, elle supplia son père de l'y conduire. On lui prépara une toilette de circonstance en crêpe blanc ornée de nœuds de velours noir, on natta ses cheveux avec un fil de perles et on les enroula autour de sa tête. Elle avait si grand air sous cette couronne que Daniel Barbe faillit oublier que ce n'était pas un mâle! A leur entrée dans le salon du négociant, on murmura:

—Voici le colonel, mon Dieu!... pourvu qu'il n‘y ait pas de querelle!

On avait espéré qu'il confierait sa fille à la garde d'une bonne, mais on ignorait qu'Estelle se grisait, et que mademoiselle Tulotte détestait ces corvées-là.

Daniel Barbe, très droit, en uniforme, le sabre traînant, fronçait les narines d'un air dédaigneux. Sa fille lui faisait honneur, le pékin était enfoncé. Cependant il remarqua que pas une de ces dames ne se détachait pour venir à leur rencontre; le gros négociant avait salué sans lui tendre la main. Daniel caressait sa barbiche grisonnante, mâchant des mots qu'un colonel doit employer quand il flaire une déroute...

Ces fêtes alsaciennes, dont rien à Paris ne peut donner une idée, sont uniquement réservées aux enfants, et les parents n'y ont que le second rôle. Il ne leur est pas permis de se plaindre du bruit, de la gourmandise ou des taches, les plus nabots sont leurs maîtres absolus, et ce que l'on mange est incalculable. De tous les côtés des domestiques poussaient des corbeilles roulantes combles de gâteaux: des pains de Colmar dorés et gratinés d'anis, si légers, qu'on en dévore des masses sans s'en douter, des tartes à la cannelle odorantes et chaudes, des bâtons d'angéliques cuits à l'eau et poudrés de sucre candi, des fruits entourés de pâte molle, soufflée, des tranches de koukloff garnies de leurs grains de raisins bruns, toutes les variétés de beignets, des crèmes cuites au four, très rousses, des œufs durs coloriés. L'on puisait les sirops dans une fontaine de porcelaine flanquée de glace et les boissons chaudes dans des pots de terre appelés «bavarois» hauts comme de vieilles amphores. En attendant l'ouverture du salon mystérieux qui contenait l'arbre de Noël,le père Fouettard, si célèbre parmi les gamins de l'Alsace, faisait des discours ténébreux sur la sagesse de ces demoiselles et l'effronterie de ces messieurs.Le père Fouettardétait masqué, sa hotte pleine de jouets lui servait de tribune, et il brandissait une verge de solides genêts. Ce poste depère Fouettardse donnait, entre les parents, avec une gravité à la fois comique et touchante. Tous les ans on devait faire, dans ce discours en pur alsacien, l'éloge de l'enfant le plus raisonnable; des familles austères se disputaient cet honneur précieux d'avoir à élogier leur propre rejeton au détriment de celui du voisin. Innocente manie qui dégénérait en discussions violentes, c'est-à-dire que l'on se disait sur un ton cordial: «Ce n'est pas bien!» quand l'adversaire finissait par triompher.

Lepère Fouettarddisait probablement des choses pénibles cette nuit-là aux nez roses de son auditoire lilliputien, car on apercevait des mamans s'essuyant les yeux d'un geste furtif.

Le gros négociant lui-même toussait très fort. Les petits se serraient les uns contre les autres, regardant à la dérobée la fille du colonel assise dans un fauteuil de présidente et ne comprenant rien du tout à ce verbiage animé.

—Est-ce que tu t'amuses? interrogea le colonel, se penchant sur le dossier du fauteuil.

—Oui, papa, répondit la fillette, ne voulant pas perdre le bénéfice de sa toilette en avouant que l'alsacien lui portait sur les nerfs.

—Tant mieux! sapristi! Mais c'est une véritable gageure!

Il se mit à examiner les murs pour tâcher de se distraire, lorsqu'en face de lui la porte s'ouvrit à deux battants, des cris d'admiration s'élevèrent, et l'arbre de Noël parut flambant de ses mille bougies. Le coup d'œil était vraiment féerique. Le gros négociant vint prendre la main de Mary, la conduisit à la branche où pendait son jouet tout orné de rubans et de noix argentées, on exécuta une ronde folle avec des pétards à fusées de toutes les nuances, et l'on recommença à dévaliser les corbeilles roulantes.

Mary s'amusait maintenant comme les autres, empêchant les plus petits de se battre et distribuant aux fillettes timides les jouets qu'elles n'osaient pas décrocher. Les parents souriaient autour du colonel, un peu ébloui par les merveilles de cet arbre, qui touchait le plafond et comptait autant de lampions que de brindilles vertes.

—Vous les aimez les petits mâtins, vous autres Alsaciens? dit-il, pour dire quelque chose de gracieux.


Back to IndexNext