X

Et, oubliant ce qu'il avait eu l'idée généreuse de lui dire, il la pressa sur sa poitrine, haletant, couvrant ses cheveux de baisers éperdus.

—Laisse-moi, fit-elle riant toujours, nous sommes des enfants, et les hommes auraient le droit de nous gronder, s'ils nous surprenaient... Adieu ... je me sauve..

Elle s'enfuit à travers le jardin sans se retourner. Lui, les bras encore tendus, chancelait, ivre d'une volupté irritante.

—Sa femme! balbutiait-il, c'est sa femme, il m'a tiré de la misère et moi je l'aime, je la veux.

Cette nuit-là, Madame de Caumont reposa heureuse dans toute l'acception du mot sur ce lit monstrueux où se lisait la devise:Aimer, c'est souffrir. Elle aimait sans souffrir, car on souffrait pour elle. Durant son paisible sommeil de pécheresse, Paul Richard se roulait sur le parquet de sa mansarde en proie à une épouvantable crise de nerfs. Il avait espéré qu'elle lui ferait un signe, qu'elle lui dirait:je t'attends, et il était demeuré une heure à genoux, caché dans les portières de son seuil, mais elle n'avait pas bougé, la cruelle, qui savait même si elle ne l'avait pas déjà oublié après avoir bien ri de ses saignements de nez ridicules, devant la glace qui lui renvoyait le reflet de sa suprême beauté?

Trois jours s'écoulèrent. Paul travaillait avec M. Barbe, n'osant plus paraître à table. Il sanglotait la nuit, tremblait en écoutant des pas de femme de chambre, puis il se jurait que l'honneur l'empêcherait de la prendre si elle venait s'offrir. Le matin d'un dimanche il trouva un petit billet très laconique dans un de ses livres d'études, sur les pages marquées.

«Venez au jardin du Luxembourg, fontaine Médicis, deux heures.»

Il y alla à une heure, et connut, durant son attente, tous les tourments de l'honnête garçon qui va sombrer. Que lui dirait-il, là, devant ces promeneurs indifférents? comment lui crierait-il: «Je vous aime et je ne vous veux pas!»

Elle vint enfin de son allure froide, impérieuse.

—Monsieur Richard! lui dit-elle en souriant, mon mari doit revenir ce soir et j'ai tenu à causer encore avec vous.

—Madame, répondit-il en la saluant d'un air gauche, je suis bien heureux de vous rencontrer!

Quelques minutes avant, il s'était promis de la fuir sans l'écouter.

—Paul, allez me chercher une voiture fermée, nous irons n'importe où.

—Oui, Madame.

Ils montèrent dans un fiacre, tous les deux examinant les environs, puis Paul murmura à l'oreille du cocher:

—Au Bois!

Ainsi cela se réaliserait fatalement comme la plus banale intrigue.

Ils avaient été au Bois du même train, lui et la fillette de 27 francs! Son cœur se serrait. La baronne de Caumont s'installa dans le fond, relevant sa voilette et ôtant ses gants.

—Mon ami, dit-elle l'enveloppant de son regard tout limpide comme une eau tranquille, moi, je vous aime, c'est décidé. J'ai bien réfléchi et j'ai constaté que vous étiez mon premier, mon seul amour. Avez-vous eu beaucoup de maîtresses?

—Mon Dieu! balbutia-t-il, je crois que vous me mentez; c'est plus fort que moi! Est-ce que vous expliqueriez cela de ce ton si vous m'aimiez?

Elle eut un rire muet, puis passa son bras autour de ses épaules.

Paul tressaillit.

—Oh! Mary, je souffre horriblement. Non, je n'ai pas eu de maîtresse; qui songe à se donner à moi? Personne! et je suis pauvre. L'étudiant Richard est un petit joujou qu'il vous faut, n'est-ce pas? C'est drôle pour une mariée de six mois de tromper son mari. Alors, vous le trompez? Un homme d'honneur de moins! Qui le saura? Vous apprendrez ce rôle avec celui-ci pour le jouer avec celui-là. Et vous oublierez le cœur jeune que vous aurez brisé!... Mary, tu es belle, tu es infâme, oui, je t'aime, oui, j'en mourrai!

Mary l'embrassait sur le cou, tout doucement.

—Vous vous moquerez, après une minute d'amour, de mon amour que vous trouverez bête, et je pleurerai toute ma vie... J'étais malheureux hier, demain je n'oserai plus rien demander et mon malheur augmentera... Vous sentez si bon, Mary!

Il laissa tomber sa tête dans son sein, se cachant sous les dentelles d'une écharpe brodée de jais. Une voluptueuse douleur le tenaillait en lui faisant peu à peu oublier son crime.

—Paul, dit-elle, qui vous a permis de croire que je me donnerais?

Il pensa qu'elle plaisantait,

—Mais tu viens de faire un aveu, Mary!

—Je t'aime ... et voilà tout!

—Que tu es folle! Merci! chère femme de mon cœur, de me rendre lâche et de me rendre vil. Je n'ai jamais mieux compris la joie de s'enivrer. Quand on se réveille, on se tue ... à mon tour d'ajouter: et voilà tout!

Il voulut embrasser sa bouche, elle recula.

—Paul, j'ai besoin d'un être de mon âge pour lui causer, lui sourire, me blottir dans ses bras... Nous n'irons pas plus loin; veux tu?... Une idée que j'ai parce que mon mari est un maître et que je n'aime pas les gens sérieux. Nous ferons une école buissonnière de notre tendresse. Tu me diras tes peines, je te dirai mes joies. Nous nous presserons les mains nos têtes à côté l'une de l'autre. Je rêve de l'amour très impossible fait de mystères enfantins et que l'on n'ose pas mettre en action. Paul, je t'aime comme t'aimerait une petite sœur libertine!

—Moi je t'aime comme un amant qui te désire! rugit-il tout d'un coup en la broyant dans une étreinte insensée, car décidément elle se moquait de lui.

Mary se dégagea.

—Paul, dit-elle, me prenez-vous pour une fille du quartier latin?

Il éclata en sanglots. Mais qu'est-ce qu'elle voulait donc? Puisqu'elle se donnait comme une fille, fallait-il la respecter au risque d'être traité de sot?

—Madame, bégaya-t-il, vous m'avez demandé si votre mari était mon père; auriez-vous encore un doute?

—Non, répondit-elle avec un énigmatique sourire, je n'ai plus aucun doute à ce sujet, mon cher enfant.

Cette expression:mon enfant, exaspérait le pauvre étudiant. Et elle prononçait cette mauvaise parole si délicieusement que, malgré lui, il se sentait tout entier son bien.

—Mary, ajouta-t-il en s'essuyant les yeux et se mettant à genoux, amusez-vous de moi, je jure de ne pas me plaindre.

Elle lui saisit la tête à deux mains pour lui effleurer les lèvres et ils demeurèrent une grande heure ainsi étreints, ne parlant plus, ne s'inquiétant guère du chemin qu'ils faisaient; lui, se tordant sous les caresses perfides; elle, jouissant du spectacle de l'homme, enchaîné par sa science du baiser. Un moment elle eut un frisson de femme vaincue, ce fut une hésitation si courte qu'il ne s'en aperçut pas.

—Mary, disait-il à son oreille, dans combien de temps?

—Oh! répliqua-t-elle, peut-être tout de suite, peut-être jamais ... je veux savoir de quelle force mon corps dispose vis-à-vis de toi!

—Mon Dieu! à quoi bon? Soyons coupables sans tant de préméditation! Crois-tu réserver quelque chose à ton mari en me plongeant dans cet enfer de voluptés décevantes! Qui es-tu, méchante femme?

—Je suis le véritable amour, celui qui ne veut pas finir!

Et elle passait sur sa bouche ardente l'extrémité de ses ongles rosés, jouant le long de cette chair vive comme sur un clavier, montant et descendant la gamme du plaisir sans aboutir à l'accord.

«Je crois que je vais mourir!» songeait le jeune homme en essayant de fuir la délicate torture; mais elle rapprochait sa tête de son corsage un peu ouvert d'où sortait un parfum bizarre de fleurs chauffées, un parfum de résédas.

Paul sauta hors de la voiture quand ils furent arrivés au plus profond des taillis.

—Je préfère marcher, dit-il, aspirant l'air et chancelant comme un blessé. Tu n'as pas pitié de mes vingt ans, toi, tu ne sais pas que j'étouffe. Faut-il t'aimer pour ne pas avoir l'envie d'abuser de mes droits? Et tu me répètes, je t'aime? Est-ce possible, Mary?

Elle se promena à côté de lui toute joyeuse, en écolière, le tenant par un doigt et balançant leurs bras. Elle lui confiait ses projets pour l'hiver. Elle laisserait son mari libre d'aller au Cercle ou dans le monde, et eux ils iraient courir des coins de ce Paris qu'elle voulait connaître, du Paris des étudiants et des filles. Ce serait bien drôle, ce ménage d'amoureux innocents.

—Ton mari te possède! répondait Paul frémissant d'un désespoir qui le rendait presque imbécile; moi, je n'ai rien eu, je n'aurai jamais rien, cruelle!

—Je ne l'aime pas, mon mari! s'écriait-elle dans un élan de sincérité fougueuse, et elle se suspendait à son épaule, le regardant en face, la bouche tout près de la sienne; puis, quand il se penchait, elle s'éloignait armée de ce rire à la fois doux et effrayant des sirènes qui se refusent. Devant un ruisseau il dut s'arrêter pour se baigner le visage, le sang lui étant revenu aux narines. Elle demeura debout derrière lui, délayant du bout de son ombrelle dans l'eau verte le flot rouge qu'elle avait appelé de toutes ses caresses menteuses.

—Tu es bien avancée, maintenant! fit-il honteux, montrant son mouchoir complètement pourpre.

—Oui, j'ai un bonheur à le voir couler, je t'assure. Peut-être je t'aime à cause de cela! murmura-t elle tandis que cet homme pâli, exténué, s'étendait à ses pieds, n'ayant même plus de désir.

Ils rentrèrent rue Notre-Dame-des-Champs vers l'heure du dîner. Paul prétexta une migraine et monta se coucher. En réalité, il était malade, son amour avait fourni une trop longue carrière, il s'abattait fourbu, esclave.

«Elle me tue, mais si je veux mourir, moi!» se disait-il, le front dans le traversin, semblant défier ses propres révoltes d'orgueil.

Le baron de Caumont arriva quand on sortait de table. Il se débarrassa de toutes les questions en affirmant qu'il avait conseillé la fugue de sa femme.

—Elle perdait au jeu, ma foi, mon oncle, j'ai dit à la petite enragée de rompre la veine, de se sauver!

Dès que la porte de leur chambre fut refermée sur eux, il la saisit à bras le corps.

—Écoute, gronda-t-il, j'ai failli me brûler la cervelle. J'ai cru que tu avais déjà un amant et j'ai cherché partout ton complice. On m'a donné une fausse piste là-bas: une jeune dame avec un officier qui paraissaient se cacher dans tous les hôtels des environs de Bade... Voilà pourquoi je n'osais plus écrire ici. Tu es calme, mais avoue que tu ne m'aimes guère, toi, ma femme chérie, ma petite maîtresse intrépide!

Et le viveur, près de pleurer, l'asseyait sur ses genoux, couvrant de baisers fiévreux ses cheveux noirs qu'elle dénouait avec une froide tranquillité.

—Je ne vous ai jamais aimé, Monsieur! répondit-elle en se levant.

—Oh! je sais! tu dis toujours des choses pareilles ... qui aimeras-tu alors?

—Personne, Monsieur!

—Tiens! couchons-nous ... tais-toi! je m'y habituerai peut-être. D'ailleurs, je suis le seul, je suis ton mari...je t'ai!

—Qu'importe, Monsieur, si mon cœur est loin de mon corps? Rappelez-vous que vous m'avez appeléecourtisane. Je ne vous pardonnerai jamais.

—Et quelle sera ma punition?

Pour toute réponse elle se dirigea vers le lit, se déshabilla et se coucha, lui tournant le dos, parfaitement inerte.

—Mary, moi qui reviens humble comme un pénitent, je te supplie, mon ange, est-ce que je n'avais pas raison de craindre tes vengeances, dis?... Tu es si volontaire, si horrible dans tes représailles de femme expérimentée! Mary, regarde, je me traîne au chevet de ton lit et il est aussi le mien, pourtant.

Il joignait les mains, elle éclata d'un rire clair.

—Monsieur, vous êtes grotesque, ne vous donnez plus la peine de jouer ce rôle de jeune; vous prenez du ventre, baron, vous êtes ridicule.

Elle le comparait au bel enfant blond, sa conquête de la journée.

—Encore, dit-elle d'un ton plus railleur, si vous pouviez être votre fils!

Louis de Caumont se dressa, le sourcil froncé.

—Vous me feriez regretter l'aveu du testament! murmura-t-il.

A partir de ce retour, Mary redoubla ses rigueurs et ses caprices. Entre son oncle tout chevrotant et son mari tout aveugle, elle agaçait de ses signes d'intelligence l'étudiant qui, la mine sombre, tâchait de se dissimuler au bas bout de la table. Elle ne voulait pas aller à laCaillotteet leur disait qu'elle était reprise d'une folie scientifique. De fait, elle restait des jours sur un livre barbare, expliquant en camarade des choses absolument monotones, et dès que le professeur leur laissait une seconde de liberté, ils se rapprochaient, au-dessus des analyses chimiques pour se tendre leurs lèvres.

—Tu es bonne quand même! soupirait Paul Richard alangui par son regard magnétique.

—C'est si charmant de le tromper sans te permettre d'aller plus loin!

Elle savourait ces voluptés comme les chattes savourent le lait, la paupière mi-close et la griffe en arrêt, heureuse mais n'attendant qu'un prétexte pour lancer l'égratignure. Lui songeait souvent qu'elle finirait par user sa cruauté à ces jeux-là. Il espérait une faiblesse, un cri, une larme de pitié, alors il se saoûlerait de la victoire pour oublier remords et martyre. Oh! il l'aimerait tant en une seule nuit d'abandon qu'elle comprendrait enfin que le plaisir c'est d'être doucement naïf, non de torturer une pauvre chair innocente.

—Richard, lui dit une fois le docteur Barbe, vous êtes pâle depuis un mois, je vous trouve l'aspect fiévreux, les pupilles dilatées. Vous travaillez trop, mon garçon.

Et, ce disant, le professeur offrit une petite enveloppe blanche à son élève, elle contenait cinquante francs. Paul hocha la tête:

—Merci, cher maître; seulement je n'ai pas besoin de courir le guilledou, je vous assure, je suis triste, ça se passera!

—Hum! vous mentez, Paul, et j'avertirai le baron. Mon neveu s'intéresse toujours à vous, il aura peut-être la chance de vous tirer des confidences.

—Je ne crois pas! riposta le jeune homme avec un geste de colère.

Paul devenait follement jaloux. Le mari de Madame de Caumont n'était plus pour lui le bienfaiteur, c'était le mari, le monstre, l'homme heureux, celui qui s'endormait dans ses bras quand il sanglotait sous les combles, lui relégué comme un domestique dont on ne peut pas vouloir, par dignité. Il s'imaginait qu'il était heureux.

De son côté, le baron rudoyait cet étudiant inutile, plus beau que lui, surtout très jeune, plein de sève. Sans être jaloux, il se croyait le devoir de le morigéner à propos de ses manières gauches. Durant les repas, il glissait d'un accent hautain des remarques de grand-père qui a fait la noce, mais qui n'admet pas les expressions vulgaires. On ne pouvait pas prononcer:grue, carabin, le boul-Mich, le singe, le macchabée, dans les salons où Paul n'irait jamais, bien entendu. On s'habillait de telle façon, il fallait marcher de telle manière. Un médecin qui n'a pas de chic ne peut pas compter sur une clientèle choisie, il ne réussit pas. Jean aurait dû se faire garçon d'amphithéâtre, une destinée plus appropriée à sa tournure.

—Tu es un animal, ajoutait-il pour terminer ses harangues de monsieur à bonnes fortunes et authentiquement blasonné.

Une haine sourde s'emparait de ces deux hommes dont l'un profitait de toutes les occasions pour mettre en relief l'infériorité de l'autre. Mary les examinait à la dérobée, marquant les coups. A la fin des vacances, le baron lui déclara qu'il n'était pas fâché de le voir retourner à l'École de médecine au lieu de le garder à fainéanter dans le cabinet du docteur. Elle eut un sourire mystérieux. Le lendemain elle se rendait à la sortie de l'École, montait en voiture avec Paul et dînait au restaurant.

—Quelle raison donneras-tu?... demanda le jeune homme anxieux, s'il va savoir que nous avons été en cabinet particulier?

—Je lui dirai que je t'ai rencontré au moment de ton retour, et que je t'ai proposé de faire une partie fine, c'est tout simple!

—Tu es folle! Mary, il va te tuer sur place! Comment, tu lui diras la vérité?

Elle tint parole. Le baron, abasourdi, la voyant rire aux éclats, ne trouvait aucune réponse.

—Hein!... avec lui ... en cabinet ... chez Foyot?

—Oui! et qu'est-ce que cela vous fait? Avez-vous peur que je m'éprenne de lui, par hasard?

—Vous ... je pense que vous n'oseriez pas, mais lui qui ne sait rien, lui, ce petit manant! Mary, je vous défends de sortir avec lui!

—Je ne vous trompe pas, mon cher époux, de quoi vous plaignez-vous, mon seigneur et maître?

Elle continuait à rire, faisant claquer ce rire comme un fouet.

Le baron se sentant pour toujours débordé, ayant cédé lâchement en une minute de rage amoureuse, perdait auprès de cette femme singulière tout son ascendant de personnage très au courant de la vie. Il eut alors la seule volonté bien nette de jouir de son reste avec ses rentes. Au début de l'hiver ils firent des visites et en reçurent beaucoup. Dans le bruit des conversations banales, ce mari à la mer tâchait d'oublier ses défaites d'alcôve. Il lui désignait ses anciennes conquêtes, au fond en ayant encore peur, mais la méprisant assez pour la traiter comme les filles que rien ne peut effaroucher. Il lui cita la comtesse de Liol, et lui apprit de quel talent secret cette créature, fort respectée de son monde, disposait en faveur de ses amants. Puis il lui nomma plusieurs jeunes femmes nouvellement mariées qu'il avait eues avant leur mariage. Sans être ni mieux ni plus habile qu'un autre, il possédait ses tablettes de Lauzun. Toutes lesanciennesvinrent à l'hôtel de la rue Notre-Dame-des-Champs. Au mois de décembre ils donnèrent un bal où elles se trouvèrent toutes mêlées aux figures d'un quadrille, et Mary leur adressait ses plus sympathiques saluts, car elle se savait uniquement aimée par un amant qu'elle prendrait quand elle voudrait et qui la vengerait de ce mari éteint.

Le baron sortait souvent en garçon, il éprouvait maintenant le besoin de renouer les relations interrompues et d'user du moyen suprême de l'indifférence. Cet orage de passion pour sa femme légitime lui semblait bête, il n'y a que les époux amoureux que l'on trompe, et quand il serait rentré en lui-même, elle lui reviendrait un soir plus abordable, plus soumise. Il fréquenta son Cercle, passa des nuits blanches, offrit un souper à des actrices, fuma, de cinq à six, son cigare sur le boulevard des Italiens.

—Ton mari se dérange! déclara M. Barbe, une fois, tandis que Tulotte larmoyait pour complaire à sa nièce, et prévoyant déjà des réconciliations arrosables de toutes les manières.

—Je ne l'aime plus! répondit Mary avec une insouciance glaciale.

Le vieux docteur frissonna.

—Tu sais, dit-il, voulant éloigner toute explication dangereuse, que ce pauvre petit Richard est malade. Je l'ai forcé hier à se mettre au lit. Le baron voulait l'envoyer à l'hôpital, moi j'ai refusé. C'est un si bon enfant!

Mary rougit subitement.

—Je vais aller le voir, mon oncle, les soirées et le théâtre me font négliger mon camarade, je suis impardonnable!

Elle jeta sa serviette sur la table, et, sans attendre son oncle qui avait l'idée de la suivre, elle monta d'un pas pressé l'escalier de service. Paul était couché dans un lit de fer, étroit, mal garni. Une tasse de tisane fumait, à côté de son chevet, pour qu'il pût la saisir sans le secours des gens de son bienfaiteur. Il était là par charité; un mot de M. de Caumont, et on l'expulsait, il n'avait pas le droit de se plaindre. Les études s'arrêtant, il restait là sans un prétexte honnête, ce n'était pas comme l'autre, le mari, qui, lui, légitimement lié à une famille riche, pouvait se faire servir par leurs propres serviteurs et profiter d'un bien être que son titre de baron payait en satisfactions illusoires. Un étudiant vitaux crochetsde ses amis, quand il n'est ni baron ni époux ... et comme il ne serait point l'amant, qu'il l'avait deviné dans ses longues insomnies de malheureux rêvant des caresses, il pleurait en se répétant qu'il faudrait la quitter pour la rue, pour le désespoir.

—Madame la baronne, dit-il, la voyant s'asseoir audacieusement sur son lit, je vais mieux, ne m'insultez pas, je m'en irai demain; je comprends que ma présence vous pèse. Écoutez! j'ai refusé ma huitième inscription. Je ne crois plus au remboursement par mon travail. Devenir médecin, c'est bon pour les gens très élégants. Vous avez entendu votre mari, il prétend que je suis un imbécile et que je me tiendrai mal dans le monde. A votre dernier bal j'ai cassé une tasse du Japon. Votre oncle a fait semblant de ne pas voir, votre mari m'a secoué le bras, furieux. Or, je ne veux plus qu'il me touche, je lui sauterais dessus. J'irai, dès que je serai solide, m'embaucher sur les quais pour décharger les bateaux; un rustre a toujours cette ressource... Il finirait par me reprocher ses bontés. Songez, Mary, que j'en mourrais, moi qui vous aime encore...

Il lui expliquait d'un ton amer ces choses et il avait, en même temps, le désir d'embrasser sa main perdue dans les plis du drap. Elle était venue, il pouvait crever à présent: sa joie de partir serait complète.

—Paul, murmura-t-elle les yeux emplis d'une chaude lueur, je suis montée pour te supplier de rester. J'ai obtenu la tranquillité à force de scènes et à force de refus. M. de Caumont éprouve le besoin de s'étourdir, il court les mauvais lieux, dit-on, et me laisse, depuis quelques semaines, libre de dormir. Mon lit est meilleur que le tien, je viens te l'offrir. Le temps des épreuves est passé, Paul...

Le jeune homme se renversa en arrière, son teint animé de fièvre se décolora, et il perdit connaissance. Mary appela son oncle.

—Il se trouve mal, vite, vos flacons, pauvre amour!

Le docteur tira des sels qu'il avait dans sa robe da chambre.

—Que lui as-tu dit? Tu l'as chassé? demanda-t-il effrayé de la pâleur du jeune homme.

Elle haussa imperceptiblement les épaules.

—Alors, il t'aime! fit Célestin, entourant le malade de soins paternels et jetant à sa nièce un regard tout courroucé.

Est-ce qu'elle allait le tuer, ce petit Paul naïf et bon comme le pain?

—Que vous importe, mon cher oncle, répondit-elle avec une expression acerbe. Son amour est plus naturel que celui d'un vieillard! Croyez-vous que les belles filles sont faites pour les hommes usés! Moi, je suis sûre du contraire.

Célestin se tut, tout tremblant.

—Mary, s'exclama l'étudiant qui reprenait ses sens, Mary, m'avez-vous encore menti ou ai-je eu le délire... Mary ... je t'aime tant, je souffre tant...

Puis, brusquement, il se cacha la figure sous le drap en apercevant son maître penché vers lui.

—Sortez! dit la jeune femme désignant la porte au docteur.

Il sortit, docile, n'osant pas risquer une réflexion au sujet du mari qu'elle bravait.

—Je vais être leur complice, pensait-il, et nous sommes déshonorés. Bientôt, ce sera public ... je suis un très brave homme ... un homme usé, mais si utile!... Oh! quelle expiation! Hier on m'a décoré pour mon ouvrage de physiologie, aujourd'hui je protège les adultères de ma nièce. Voilà une étude qu'aucun médecin ne pourra faire! Va, mon vieux savant, obéis!

Il ricanait, point jaloux, mais navré de ne pas avoir prévu cette période nouvelle du mal.

—Mary, bégayait l'étudiant, dévorant ses doigts de caresses folles, vous avez eu pitié... C'est le ciel, c'est la vie, c'est toi... Je vais dormir à la place désirée, ma tête sur ton sein merveilleux, je vais enrouler ta chevelure toute dénouée autour de mon pauvre corps qui se pâme rien qu'en se sentant à côté du tien! Tu veux? dis!... répète-le-moi!... (il se redressa au milieu de son transport). Et ton mari? cria-t-il tout à coup désolé.

—Mon mari ne doit pas rentrer cette nuit; quant à mon oncle, il fera selon mes ordres!

—Tu es la maîtresse, je sais, mais si on nous surprend?

—J'ai des poisons!

—Bien! fit-il, rassuré, nous mourrons aux bras l'un de l'autre; tu es l'amour, celui qui ne finit jamais!

Elle redescendit pour donner des verres de chartreuse à Tulotte et veiller à la domesticité, car elle dirigeait tout. Dans une exacte prévision de l'heure des folies, elle avait calculé la dose de ses culpabilités à l'avance, ne voulant pas donner au hasard le moindre détail de son crime. Et qui s'imaginerait qu'elle commettait un adultère pendant la première année de son mariage, sous le toit de son mari, avec l'assentiment de son oncle? Tulotte alla se coucher ivre jusqu'à ne pas trouver son chemin; le vieux docteur s'enferma dans son cabinet, prêt à la défendre si le mari s'armait d'un révolver.

Un calme de maison honnête se répandit, et la baronne Mary commença sa toilette d'alcôve.

Il arriva dès que le timbre de la pendule eut sonné onze heures, il gratta la porte comme un chien, très discrètement, avec l'horrible angoisse de ne pas la voir s'ouvrir. Des gouttes de sueur coulaient le long de son front. Il aurait souhaité le mari caché par là pour l'étrangler si elle n'ouvrait pas et il grelottait de fièvre, ressaisi de son mal à l'instant béni du plaisir.

Mary parut sur le seuil, en un peignoir de mousseline. Un grand feu éclairait la chambre sombre. Les rideaux étaient clos, le lit mystérieux les attendait. Oh! cette chambre l'épouvanta vraiment! elle était tendue d'épaisses tentures où s'enfonçait l'idée d'amour. Une peau d'ours blanc, le tapis devant le lit, éclatait au sein des splendeurs du velours violet et des brocarts antiques semblables à une grande nudité; par-ci par-là un meuble ou un tableau scintillait comme un œil farouche qui vous épiait.

—Mary ... je vais tomber! dit-il, quand elle eut refermé la porte.

—Tu as peur? Ne m'aimerais-tu pas assez? Ne t'aurais-je pas assez torturé? Faut-il te renvoyer pour t'arracher le reste de ton cœur! Est-ce que le souvenir du protecteur serait plus fort que ta passion?

Il s'affaissa devant elle, les mains jointes.

—J'ai peur de mourir avant d'être heureux, voilà tout! répliqua-t-il les dents serrées, les joues inondées de larmes.

Elle sourit triomphante. C'était bien un esclave, celui qu'elle avait lentement dépouillé de son honnêteté, son unique trésor de pauvre.

—Et après, auras-tu peur de mourir?

—Après, tous les poisons que tu voudras! soupira-t-il en extase.

Elle joua de ses admirations, retardant sa chute par un raffinement de volupté, et aussi parce qu'elle voulait se convaincre qu'elle ne l'aimait guère. Les hommes sont des brutes, elle avait le mépris des jeunes comme des vieux, des oncles comme des maris, et des amants comme des maris.

Il murmura, d'un accent plein d'humilité:

—Je suis si malade que j'espère ne pas avoir d'hémorragie. Tout mon sang est parti à vous désirer sans espoir. Vous ne vous moquerez pas de moi. Mais pourquoi es-tu si froide, ma bien-aimée? Tu disais que tu m'aimais?

—Je ne t'aime pas, je mentais!

Il hurla de douleur, renversé à ses pieds, baisant le bas de son peignoir.

—Oh! non! non! je ne puis plus!... c'est trop!... grâce!... je deviens fou ... ce n'est pas possible! Mary, que voulez-vous donc?

Elle riait en lui passant sur le visage un écran de plumes d'autruche, et les frisures légères procuraient à l'étudiant l'illusion de coupures de rasoir. Elle espérait que, malade comme il se trouvait, il ne la violenterait pas. D'ailleurs il ne l'avait jamais fait; il l'aimait d'un amour d'enfant, respectueux, délicat. Paul par un effort désespéré se leva, la prit par la taille.

—Madame, dit-il d'une voix sourde, vous ne me méritez pas, je vais vous haïr!

Un éclair de haine illumina son cerveau; peut-être vit-il enfin quelle créature il avait pour adversaire! Il la traîna jusqu'au tapis tout blanc, la renversa dans la mollesse de la fourrure.

—Paul! supplia la jeune femme déconcertée par cette sauvage attaque, je vous aime... Paul ... ce serait odieux!

Ce fut odieux! Ensuite, il la coucha dans son grand lit de reine où il ne voulait pas entrer. Elle se roulait, furieuse, échevelée, l'appelaitlâche.

—Madame, taisez-vous, dit-il se détournant, car elle était irrésistiblement belle, votre mari est peut-être derrière la porte.

Cette menace produisit une étrange réaction. Elle s'apaisa.

—Non, répondit-elle, viens, nous n'avons rien à craindre, c'est ma faute ... je suis une coquette, tu as bien agi.

Il hésita, la partie serait gagnée pour toujours s'il avait le courage de la fuir. Elle l'aimerait en toute sincérité de corps et de cœur s'il domptait son orgueil par un affront comme il avait dompté sa personne par le viol, mais il la regarda.

—Me pardonneras-tu, chère femme? balbutia-t-il quand il fut retombé dans ses bras, tout honteux de sa brutalité d'un moment.

Elle l'attirait dans l'ombre de ce lit, mettant une étrange persistance à l'éloigner de la lumière du feu. Il la connaissait à peine pourtant, et il aurait bien voulu se repaître de sa beauté; le peignoir était écarté, elle se livrait presque nue, blanche comme la toison de la féroce bête dont le crâne aplati, les yeux de verre orangé paraissaient les guetter en rampant.

—Mary, répéta-t-il enivré, me pardonnes-tu?

Soudain elle jeta un cri:

Paul! s'écria-t-elle, va-t-en ... je te trahis, je veux ta mort, va-t-en... Par mon amour, mon véritable amour, cette fois, va-t-en!... Oh! que je t'aime!

Elle se tordait entre ses bras, sanglotant ... elle pleurait à son tour, elle qui ne pleurait jamais. Il devina que les sens lui étaient venus.

—Mary, ma passion, mon ivresse! Est-ce que tu mentirais encore?... Et ne savais-tu pas?...

Le bruit de la porte cochère battant dans la nuit silencieuse l'interrompit, un roulement de voiture monta de la cour.

—Va-t-en! priait Mary éperdue, c'est lui, c'est mon mari, je lui avais dit de venir parce que... Oh! c'est atroce ... tu vas me haïr ... et il va te tuer!...

Paul, abasourdi, ne bougeait pas. Il avait un cercle de fer autour des membres. Que signifiait ce bruit sourd qui lui étourdissait le cerveau et ces paroles sinistres en pleine volupté? Elle avait le délire. Son mari! Ah! la terrible créature! Elle le poussa hors du lit.

—Là ... là-bas ... derrière le rideau de la croisée. Vite!... il est trop tard pour sortir.

Il cherchait ses habits sans avoir conscience de ses mouvements, puis, s'entêtant, il demeura immobile, écoutant le son étouffé des pas dans le corridor. Une clef pénétra dans la serrure, la portière se releva et le baron parut. Le feu flambait à travers le garde-étincelles de cuivre ciselé, lançant des rayons au jeune homme debout dans sa pose de statue. Le baron abaissa l'arme qu'à tout hasard il avait prise.

—Le misérable! rugit-il, visant ce tas de chairs sans défense.

—Ne tirez pas, Louis! dit-elle, se traînant à genoux, c'est moi qu'il faut tuer à présent.

M. de Caumont laissa glisser le revolver, sa main eut un intraduisible geste d'effroi.

—Comment, lui?

Et il ajouta pendant que Richard, prêt à mourir, s'accroupissait passivement sur les fourrures neigeuses:

—L'amant ... c'est mon fils!!!...

Il avait eu un trouble en entrant, voulant d'abord tuer l'homme nu qu'il ne croyait pas nécessaire de connaître, puis il voyait son fils, beau comme un dieu, son fils de l'adultère! Paul foudroyé crut sentir une balle au cœur et s'évanouit.

Mary rattachait les rubans de son peignoir.

—Eh bien! oui, avoua-t-elle, je voulais me venger! Puis, il me plaisait. Vous m'aviez appeléecourtisane. Je voulais mériter amplement cette injure et vous faire tuer votre fils. Pourquoi m'avez-vous livré le testament un soir que vous disiez m'adorer trop pour me vouloir cacher quelque chose? Vous y parliez d'assassinat. Je voulais vous prouver que je raisonnais mieux que vous. Le vulgaire supplice que de vous empoisonner! Le testament détruit, je savais quand même que vous aviez un fils naturel, Paul Richard, à qui vous léguiez votre fortune personnelle, moi refusant de vous donner des enfants. Mais je ne pensais pas aller si loin. Je suis capable de le défendre à présent que je possède une nouvelle science, grâce à lui. Lorsque je vous écrivais cette lettre anonyme, j'ignorais qu'un homme pût être amusant. Je l'aime, entendez-vous? Je regrette cette scène ridicule.

En parlant, Mary allait et venait de son mari suffoqué à son amant étendu comme mort.

—Madame, dit le baron d'un ton rauque, ces fameux poisons vont vous servir, je pense! Prenez le plus violent. Lui, je l'épargne, il est en puissance de démon, le malheureux. Qu'il quitte votre demeure, voilà tout. Ah! Madame! Madame!

Et Louis de Caumont, craignant que son revolver partît tout seul, se sauva dans le corridor, les mains crispées au-dessus de sa tête, ayant l'aspect de quelqu'un qui fuit au milieu d'un incendie.

Ce fut le docteur Barbe qui installa Paul Richard dans une maison de la rue Champollion, loin des vengeances de son père. Le jeune homme, abruti, se laissait conduire, ne voulant plus penser. Allait-elle mourir? Ou allait-il se tuer? Il vécut là trois semaines enfermé avec des études que le vieillard lui imposait pour le forcer à l'oubli. Pas un mot, entre eux, ne se dit au sujet de Mary. Pourtant Paul remarqua que son maître ne portait pas encore le deuil.

Un soir, Mary arriva, sortant d'un bal, toute couverte de fleurs et de joyaux, elle monta ses six étages, répandant des odeurs vanillées le long de cet escalier fumeux. Elle frappa deux coups comme le docteur en avait l'habitude. Richard ouvrit. Il ne s'était pas déshabillé et travaillait.

Il recula, lâchant le livre qu'il lisait.

—Oh! ce n'est pas possible! bégaya-t-il, se rappelant seulement qu'elle avait été sa maîtresse quelques heures.

—Oui, c'est moi-même; t'imaginais-tu que je ne reviendrais jamais?

—De ta tombe? demanda t-il, les yeux égarés.

—Grand fou! répondit-elle, et, comme le soir des promesses, elle s'assit sur son lit après avoir enlevé l'abat-jour de sa lampe. Il vint lui toucher les épaules, ses fourrures glissèrent, découvrant sa chair merveilleuse, aux aspects de fruit fondant.

—Mon Dieu! soupira-t-il, la femme de ... de l'homme qui est mon père! Ah! le cauchemar affreux, la cuisante douleur, ... je t'aimais bien.

—Tu m'aimes toujours?

—Non! ce serait un crime si lâche, Mary!

Elle se mit en devoir de défaire les agrafes de son corsage, ôtant des guirlandes qui la gênaient.

Lui demeurait sérieux.

—Mary, commença-t-il, plein d'une cérémonieuse dignité, j'ai cru qu'il t'avait tuée. Je le remercie de la vie qu'il te rend bien plus que de celle qu'il m'a donnée ... mais l'amour ne peut plus revenir. On nie la voix du sang; moi, j'y crois. Tu n'es plus pour le fils du baron Louis de Caumont qu'une sorte de belle-mère coquette et cruelle, un monstre. Je sais que cet homme n'a pas été aussi bon pour le pauvre mendiant, son fils, qu'il aurait pu l'être; mais aujourd'hui, ai-je le droit de me plaindre, moi qui ai violé sa femme ... Mary ... je t'ai violée, n'est-ce pas? Oh! l'horrible nuit! Nous sommes donc des maudits, nous autres, les enfants naturels? Mary, je vous aimais tant! Vous vouliez me faire tuer. Mary, je vous aime encore; d'ailleurs, pourquoi le cacherais-je? d'un amour sans espoir désormais, d'un amour qui me mangera le cœur; Mary, la femme de mon père, Mary, la chère adorée que je ne peux plus serrer dans mes bras!

Le jeune homme s'animait. Déjà, ce n'était plus le crime qui l'occupait. Elle était là, demi-couchée, railleuse, ôtant toujours ses vêtements et tout heureuse de se montrer au vainqueur.

—Paul, dit-elle, suis-je bien la même femme?

—Hélas! par pitié, ne me tente pas... Tu es aussi belle, aussi perverse, Mary ... mais je ne te peux plus souffrir. Tu m'as trompé en le trompant, ton mari.

Il disait «ton mari,» ne répétant pas «mon père».

Elle éteignit la lampe, puis l'attira près d'elle.

—La voix du sang! murmura-t-elle, c'est la voix de l'amour. Tu hais le baron de Caumont, et moi, tu m'aimes encore. Ne viens-tu pas de me l'avouer?... Allons! ce serait folie que de gaspiller notre temps; il est minuit, je rentrerai chez moi vers trois heures du matin, le coupé m'attend place de la Sorbonne. Paul Richard ... ne faites donc pas votre romantique!

Cette phrase singulière retentit à l'oreille de l'étudiant comme un éclat de rire. Peut-être avait-il rêvé, en effet, des choses fort inutiles. Après tout, il n'aimerait jamais ce père de hasard dur et hautain, l'ayant abandonné aux vagabondages des rues tant qu'il avait pensé que les preuves de sa naissance n'existaient pas.

Mary était une créature odieuse; cependant elle ne lui représentait point l'odieux inceste, elle avait vingt ans, lui en comptait vingt-deux. Un couple choisi par Dieu pour se consumer de plaisir. Et elle venait de lui baiser la nuque, lui courbant la tête avec l'autorité d'une véritable passion.

Paul s'abandonna, les idées perdues, possédé jusqu'aux moelles du désir honteux de savoir si elle éprouverait de nouveau ce frisson de joie mystérieuse qui la lui avait offerte.

—Mary, bégaya-t-il, se délivrant lâchement de ses remords, je suis sûr, à présent, que cet homme se fait illusion. Je ne peux pas être son fils, je t'aime trop, vois-tu!

Quand Mary rentra chez elle, son oncle l'arrêta au passage du corridor.

—Misérable! dit-il tout bas. Et, la saisissant par les poignets, il l'emmena dans son cabinet.

—Vous exagérez, mon cher oncle, répondit-elle avec un tranquille sourire. Je ne vous le fais pas garder, choyer comme un trésor pour votre propre distraction. Mon mari est en Russie, à la poursuite d'une actrice, moi je m'amuse pendant son absence: cela est, prétend-on, d'un joli genre. Votre morale, assez souple je pense, me permettra de me diriger à ma guise.

—Mary! gronda le vieillard exaspéré, vous ne voulez que sa mort, c'est une névrose que je devine enfin. Vous avez la monomanie des cruautés... Ah! ce pouce, ce pouce long et mince ... il est l'indice absolu ... je ne l'ai pas osé croire, ce pouce! Il lui plaçait sous les yeux ses deux doigts rosés; elle eut un clin de paupière impertinent.

—Ah! vous savez, mon cher docteur, qu'il est dangereux pour vous d'examiner les défauts de ma personne.

Célestin Barbe hocha le front.

—Mary, vous voulez le tuer! Moi, je le défendrai, cet enfant; il est naïf, il est bon. Vous voulez le tuer!

Alors Mary se dégagea, hautaine.

—Tenez, dit-elle, posant sa bourse sur une console, vous ferez monter chez lui, dès demain matin, un lit plus confortable que celui que vous lui avez donné; j'ai le dessein d'aller le voir très souvent. Vous m'instituez régisseur de votre fortune, mon oncle, et je veux doubler vos aumônes.

Elle ramassa la queue de sa robe, puis, sans qu'il eût le temps de placer le discours violent qu'il s'était juré de lui faire entendre, elle rentra dans son appartement.

Une vie d'exquises folies commença pour Paul Richard. Décidé à ne plus penser, il lui obéissait comme un enfant, passant ses jours à la désirer. Elle, qui savait que le baron de Caumont pouvait revenir de sa fugue d'un moment à l'autre, prenait le prétexte des bals et du théâtre pour s'arrêter rue Champollion.

La comtesse de Liol avait un hôtel non loin, sur le boulevard Saint-Germain, elle recevait tous les mercredis soirs. Mary partait de ce salon à l'anglaise vers l'heure du souper. A l'Opéra, elle apparaissait dix minutes dans sa loge, quelquefois elle prétextait des malaises subits quand elle rencontrait de vieux amis de son oncle, pour ne permettre aucun soupçon. Seul, son cocher se doutait; mais elle l'avait acheté si cher que nul à Paris, pas même le mari, ne devait être capable de renchérir sur le prix. Le concierge de la rue Champollion la croyait une cocotte de grande marque se souvenant de ses anciennes tendresses, et il recevait ses pièces de 20 francs les yeux fermés. Ensuite elle était toujours voilée.

Dès qu'elle arrivait, Paul lançait toutes ses bûches dans la petite cheminée et verrouillait sa porte. Il tombait en des extases devant elle, vêtue de satin ou de velours, n'osant pas la toucher, lui répétant que son indignité le faisait martyr. Elle riait.

Une fois, pendant qu'il l'adorait ainsi, le front prosterné sur ses pieds chaussés de brocart d'argent, car elle devenait d'une somptuosité de reine, il fut repris de ses hémorragies; les pieds scintillants, les pieds d'idole, se couvrirent de pourpre. Honteux, il lui demanda pardon, se mettant de l'amadou aux narines et tâchant d'essuyer les jolis souliers.

—Ce n'est rien, dit-elle, avec une farouche précipitation; au contraire, laisse donc, cela m'amuse de me sentir marcher dans ce flot rouge!

Elle lui expliqua qu'elle l'avait aimé pour cette infirmité de gamin bien portant, et que, si elle osait, elle le ferait saigner ainsi par plaisir. Paul, désormais, rechercha les occasions. Tantôt il se cognait le front, ayant l'air de ne pas le faire exprès. Tantôt il tenait la tête penchée, plus basse que le reste du corps, et quand il se relevait il guettait comme une récompense son cruel sourire de femme capricieuse. Alors elle l'enlaçait plus étroitement, s'enivrant du sang qui la barbouillait; durant ces heures, elle le comblait de ses caresses les plus perverses, de ses mots les plus délirants. Elle finit par lui avouer que si on le guérissait, elle en serait fort ennuyée. Elle aimait ce sang comme Tulotte aimait les liqueurs. Chaque nuit voyait s'augmenter leur passion et ce vertige de la chair se liquéfiant, vermeille, sous les étreintes sauvages.

—Pourquoi n'es-tu pas mon mari, toi? demandait-elle au milieu de ses bonheurs.

Et il se sentait plein d'orgueil, oubliant que le mari, celui qu'ils trompaient, était son père.

—Puisqu'il ne m'a pas tuée, c'est un lâche! disait-elle encore, le méprisant tout haut, devant l'étudiant, qui l'approuvait de ses regards fous, ne voulant pas se rappeler.

Un matin, vers la pointe de l'aube, le jeune homme s'évanouit dans ses bras parce qu'elle s'était plu à lui mettre des compresses d'eau froide sur les tempes, activant l'hémorragie; il avait inondé les draps, et la cuvette remplie exhalait l'odeur d'un égorgement.

—Pauvre ange! fit-elle, le contemplant dans sa rigidité presque effrayante.

Elle s'habilla à la hâte, descendit et alla glisser un billet au cocher qui dormait, place de la Sorbonne.

—Ramenez mademoiselle Juliette, lui dit-elle d'une voix brève. Elle revint en courant. Paul s'éveillait, faible et tout ahuri.

—Tu vas garder la chambre! déclara-t-elle, j'ai prévenu Tulotte, elle nous fera un bon déjeuner. Tu ne travailleras pas. Moi je dirai que je suis restée chez madame de Liol! D'ailleurs, mon oncle n'a rien à voir à ma conduite!

Il eut peur.

—Non! Mary! non, ce n'est pas raisonnable. Tu feras un scandale! Songe donc! Tulotte ne sait pas notre amour.

Elle lui ferma la bouche sous une caresse.

Tulotte vint une heure après, apportant un costume de ville à sa nièce et moins étonnée qu'on aurait pu le croire. Elle pinça l'épaule de l'étudiant pendant que Mary changeait sa robe de bal.

—Une vraie noce, déclara la vieille fille, je vais acheter un déjeuner solide, et quelques bouteilles d'un cachet vert que je connais... Ne vous remuez pas! Le baron? un grigou. Quant à l'oncle? un sale!... C'est moi, une honnête créature, qui vous le certifie, Monsieur Richard! Eh bien! elle les trompe ... ça prouve que les femmes ont du cœur, quoi! On l'a sacrifiée! ma pauvre petite élève, une enfant que j'ai tant choyée lorsqu'elle était au berceau. On l'a mariée à ce pantin, tout de suite, sans consulter ses inclinations ... je me comprends! Il y a des hontes dans les familles qui veulent des vengeances terribles. On devrait l'appeler Célestin le Barbon au lieu de lui donner du «Cher maître» et du «Monsieur Barbe» long comme le bras.

Mary la fit taire d'un signe impérieux.

—Suffit! Madame ma nièce, continua la vieille fille, enchantée de promener ses ivresses, perpétuelles maintenant, dans un désordre qui lui servait d'excuse, suffit! Je vais acheter un fameux vin de Mâcon qui ne sera pas un vin d'épicier. J'ai raconté à notre oncle que vous étiez chez la comtesse de Liol, trop souffrante pour rentrer. Il est capable de s'imaginer que c'est une indisposition de bon augure!

Et sur cette grossière plaisanterie, Tulotte descendit afin de commander le déjeuner.

Mary sacrifiait sa réputation. Elle aimait avec la rage de son existence à jamais gaspillée, puis elle savait au juste ce que vous enseignent les livres de médecine au sujet de la morale.

La morale est de demeurer sain; elle avait une excellente santé et son amant se portait très bien, quelle situation plus normale en ce monde? Qu'avait à faire, dans leurs jeunes élans, le nom de son mari, un viveur déjà flambé, ou celui de son oncle, un hypocrite à moitié mort? Ils déjeunèrent tous les trois près du feu, en devisant de l'avenir: si levieuxpartait l'année prochaine, le plus tôt possible, Mary demanderait une séparation de corps qu'elle se chargerait de faire prononcer contre l'époux. Moyennant une rente qu'elle lui offrirait, elle deviendrait libre, et Paul serait le maître rue Notre-Dame-des-Champs.

—Mais, tu veux que je passe pour un entretenu! murmura l'étudiant.

—Des mots! s'exclama Mary impatientée, des mots!...

Ce matin-là, l'oncle Barbe comprit que c'était l'écroulement définitif. Tulotte, l'esclave, et l'amant, fou à lier, obéissaient sans une ombre de pudeur. On ne lui disait pas, à travers les rues: «Vous êtes leur complice;» mais l'instant viendrait où le mari, ressaisissant son revolver, tuerait pour de bon la femme qui se moquait ainsi de toutes les lois sociales. Antoine-Célestin, déjeunant seul dans leur vaste salle à manger, lisait ses revues scientifiques.

—Je suis si inutile! se disait-il, en feuilletant les pages de son dernier article sur la cristallisation de l'acide carbonique.

A midi seulement, les deux femmes descendirent du coupé, et entrèrent chez lui.

—Mon Dieu! balbutia-t-il, la voyant très pâlie derrière une voilette de tulle noir, mon Dieu, comme elle l'aime!... et cela sans son cœur, parce qu'il est jeune!

—Mon frère, expliqua Tulotte, le verbe insolent, car elle avait bu beaucoup de mâcon, nous venons du boulevard Saint-Germain. Un ressort du coupé s'est cassé, cette mignonne a dû dormir là bas!

—Vous mentez, malheureuse! répondit le vieillard, levant la main, prêt à frapper sa sœur, plus exaspéré encore de ce mensonge que de l'altitude calme de la femme adultère.

Mary sourit.

—En effet, dit-elle avec une étrange douceur, elle ment, je sors de la rue Champollion, il était malade, je l'ai soigné.

Et lui, le pauvre barbon, qui le soignerait s'il était malade? Il se retira très vite, baissant les yeux, abîmé dans une honte mortelle. Sa cervelle semblait se dissoudre, il grommelait des phrases de son article, essayant, mais en vain, de lui rappeler que c'était infâme de manquer à la foi jurée. Il s'enferma avec cette revue, prenant des notes, causant tout bas du néant de ses études. Tulotte et Mary échangèrent un signe d'intelligence.

—Je crois qu'il bave! fit la cousine, méprisante.

—Encore un an, et nous en serons délivrés! riposta Mary, mettant toujours la haine à côté de l'amour.

Elles allèrent se coucher. Il faisait une journée sombre, et les globes de gaz étaient restés allumés au plafond du corridor; les domestiques bâillaient, un lourd ennui planait sur la maison. Quelqu'un sonna à la porte du perron; c'était le savant à l'oursin, le dernier fidèle, qui demandait le professeur Barbe pour une commission urgente. La femme de chambre, un peu maussade, car elle avait attendu sa maîtresse toute la nuit, le bouscula dans l'escalier.

Est-ce que monsieur avait le temps? Il détestait les visites! Si jadis il avait eu des réunions, aujourd'hui il ne voulait plus voir personne... Il tombait en enfance, elle servait la baronne de Caumont à la condition de ne pas servir M. Barbe, un gâteux insupportable. Tout tremblant, le vieux naturaliste expliquait à la jolie fille de mauvaise humeur, qu'il fallait absolument qu'il eût un entretien avec son camarade de collège.

—Oui! Mademoiselle, ajoutait-il, s'entêtant à pénétrer jusqu'à cette lumière qu'on lui cachait depuis un an, mon camarade de collège! Les autres sont des égoïstes qui ont la célébrité pour les consoler, mais moi je n'ai que son amitié... Mademoiselle, il a classé mon oursin dans son article... Comprenez-vous? Un oriolampas!... un oursin unique! et vous croyez que je peux vivre sans le remercier! Il s'est souvenu de mon oriolampas! Je le verrai, Mademoiselle... En usez-vous?

Faisant un effort de galanterie, il lui tendait sa tabatière.

Pour le coup, la femme de chambre s'emporta. L'astronome Flammaraude était venu lui-même demander des nouvelles, et la baronne, sa nièce, avait refusé de laisser voir son oncle. Il était comme un hypocondre, leur grand savant, et on l'embêtait quand on lui posait des questions.

Madame était bien libre, sans doute, de l'affranchir de leurs empressements ridicules. On lui avait supprimé aussi son élève, l'étudiant Richard, à cause de la fatigue.

—Allons! quand je vous dis qu'il n'y est plus! cria-t-elle, tendant le poing.

L'homme à l'oriolampas s'adossa contre la porte du cabinet de travail. Il savait que le maître l'entendrait.

—Mademoiselle, recommença-t-il très humble, il faut vous dire que c'est le seul qui en ait parlé dans une revue scientifique, et il l'a décrit de souvenir, bivalve et légèrement veiné de grenat! peut-être ayant servi de terrain à des racines de Byssus ou encore...

La fille, hors d'elle, finit par le pousser le long du mur. Depuis le mariage de la nièce, on n'avait pas vu un pareil importun. Est-ce qu'elle allait subir une leçon d'oriolampas, à présent?

Soudain une explosion formidable retentit, la maison fut comme agitée d'un frisson électrique, et les deux disputants se trouvèrent renversés, la face dans le tapis du corridor. Mary, réveillée en sursaut, crut à un retour de son époux déchargeant son revolver au hasard, par fureur d'avoir tout appris. Elle mit son peignoir garni de cygne, se regarda, se coiffa, intrépide comme un général d'armée qui va livrer une bataille décisive. Enfin elle sortit de sa chambre. Une vapeur d'un goût singulier emplissait le corridor, elle ne reconnut pas la fumée de la poudre et elle se dirigea du côté du cabinet. Le cocher était en train de faire sauter la serrure pendant que l'obstiné visiteur, accroupi sur les genoux, essayait de ranimer la servante, complètement privée de sentiment.

—Madame, allez-vous-en! supplia l'homme à l'oriolampas, je crois que mon pauvre collègue a trouvé sa cristallisation[1].

Un éclair illumina la mémoire de Mary. Elle se précipita, suivie des domestiques, dans le cabinet du docteur: il était étendu, les yeux fixes, sa barbe toute hérissée, un peu d'écume aux lèvres, les débris de sa presse hydraulique jonchaient le sol. La Vénus anatomique, détachée de son piédestal, avait bondi, droite encore, mais décapitée, en travers de sa table, sur un amas de fioles brisées. Les livres épars avaient leurs pages arrachées, le squelette, le bras en l'air, contemplait la destruction de ses orbites creuses.

—Mon vénéré maître! sanglota celui qui avait voulu le voir et qui le trouvait mort.

—Une victime de la science! dit Mary, conservant son calme, tandis que les domestiques faisaient des scènes de lamentations. Quand on voulut le relever pour le porter sur un lit, elle s'y opposa, disant que puisqu'il n'y avait rien à espérer, on devait attendre les constatations. En réalité, elle pensait que si un souffle lui demeurait, il étoufferait grâce aux vapeurs de l'acide commençant à se répandre d'abord au ras du parquet. Et on le laissa là s'achever, un coussin sous sa tête chauve, enveloppée d'un rideau que l'explosion avait descendu de la fenêtre.

Le vieux naturaliste, point médecin, lui palpa la poitrine un instant; puis, se sentant des nausées, l'esprit très confus, il sortit derrière la baronne de Caumont, larmoyant son histoire d'oriolampas pour laquelle il aurait bien voulu donner à son collègue, un maître vénéré, de plus précises explications.

—Il a été tué raide, déclara Mary à sa tante.

—Tant mieux! grogna Juliette Barbe, il ne mettra plus la discordechez nous.

Peut-être le savant était-il las de servir de témoin à cette discorde et avait-il choisi le chemin le plus court pour s'enfuir!

Ceux qui constatèrent son décès s'aperçurent que, soit trouble de tous ces gens profondément affectés, soit ignorance de la part du bonhomme à l'oursin, il n'avait expiré qu'un quart d'heure après sa chute et qu'en tombant il ne s'était fait aucune blessure mortelle.

—Victime de la science! répétèrent les journaux, échos complaisants de la jeune baronne. Il y eut un enterrement magnifique. M. de Caumont, prévenu, arriva pour l'ouverture du testament. Antoine-Célestin Barbe léguait toute sa fortune à sa nièce. Le baron, attendri, ne sachant plus où s'était perdu son fils naturel, ayant lui-même bien des choses à se reprocher, fit une démarche auprès de sa femme. Tous les deux vêtus de grand deuil, revenant du cimetière dans la voiture ornée d'énormes nœuds de crêpe, entamèrent une banale conversation.

—Madame, croyez que je prends part à votre chagrin. Les larmes effacent les fautes, Mary! Ah! quel noble cœur, cet homme que le Paris scientifique regrette avec nous!...

Elle se garda de relever son voile, car il aurait vu qu'elle ne pleurait point, mais avait un singulier sourire.

—Monsieur, répliqua-t-elle digne et froide, je sais que mes torts ne sont pas de ceux qu'un mari oublie. Nous tâcherons de nous supporter mutuellement, à moins que vous ne désiriez me convaincre d'adultère devant un tribunal.

A cela, il avait souvent pensé. La phrase le plongea dans de mornes réflexions. Un scandale ne mènerait à rien de logique: il avait un fils naturel, et elle possédait une belle fortune. Entre ces faits accomplis, un avocat le ballotterait avec d'odieux commentaires. Il serait la fable de ses amis, les viveurs du cercle aristocratique, et Mary, jeune, orpheline, intéresserait autrement que lui, ex-fanfaron, sujet aux fredaines des blasés, un peu engraissé du ventre.

—Mary, murmura-t-il, on irait au bout du monde, qu'on ne vous oublierait jamais!

Il eut l'envie de lui prendre la main; il se retint pour ne pas lui paraître ridicule.

Chez eux, elle décida qu'elle lui donnerait le droit de gérer les capitaux selon ses idées.

Il la trouva généreuse. Pour un rien de tendresse, il lui aurait demandé si elle pouvait aussi effacer le passé.

Il reprit une certaine tranquillité quand il eut interrogé les domestiques et les amies mondaines. Tulotte lui semblait un porte-respect bien suffisant; le cocher avait juré tous ses dieux que madame ne sortait pas sans sa tante. La petite comtesse de Liol, l'ancienne conquête, lui avoua qu'elle n'avait aucun rapport défavorable à lui faire. Elle gardait bien ses secrets, Mary, en admettant qu'elle en eût, cette créature, un peu doctoresse avec ses compagnes du frivole faubourg Saint-Germain, et la comtesse termina en félicitant le mari qui cascadait par delà les frontières pendant que sa femme soignait un vieil oncle à héritage. Leur deuil les empêchant de recevoir et de courir les salons, ils durent se cloîtrer dans l'hôtel, très agrandi par la catastrophe. A la lueur d'une lampe intime, ils durent passer des soirées en tête-à-tête, lui ne sachant que dire, elle lisant ou brodant sans rechercher la causerie. Il lui fallut de nouveau l'admirer sous les simplicités de ses robes noires comme avant leur fatal mariage, et il constatait qu'elle était encore embellie: ses yeux, bistrés par la douleur, se rejoignaient, toujours de ce bleu inexplicable au milieu des pâleurs dorées du visage, s'estompant de leurs fins sourcils prêts à se froncer. Ses cheveux lourds, plus en deuil que sa robe, avaient des senteurs délicates de ce réséda mystérieux qu'elle portait en son être, malgré la faute, malgré le crime, fleur de jeunesse au paroxysme de la passion, fleur d'amour provocante et toujours ingénue.

Une fois, comme elle se penchait pour saisir un peloton de laine, elle le frôla du coude, demandant pardon. Alors il n'y tint plus, il l'entoura de ses bras, les larmes au bord des paupières.

—Mary, dit-il sincèrement ému, tu as voulu te venger, parce que tu m'aimes, n'est-ce pas? Il est impossible que ce soit la dépravation des sens qui t'ait entraînée, toi qui n'as pas de sens, toi la femme orgueilleuse et de glace?...

Elle lui laissa croire tout ce qu'il arrangeait pour sa propre conscience.

Le jour même, elle avait reçu, par son cocher, un billet la suppliant de se rendre à la rue Champollion: elle voulait cette victoire sur le mari pour le mieux aveugler.

—Tu es mienne! ajouta le baron, rien ne me change ta chair, va! j'en aurai toujours faim!

Quand ils furent au lit, elle eut une patience vraiment angélique, puis, d'une façon scandaleuse, lui s'endormit, n'achevant pas sa phrase passionnée. Elle sauta à bas de la couche conjugale, alla tirer un flacon de chloroforme d'une cachette qu'elle avait ménagée derrière un tableau et elle le mit une seconde près du visage du dormeur.

En s'habillant elle le regardait, soucieuse, pensant qu'il ne se douterait guère de son audace, mais qu'elle risquait de se partager chaque nuit et que c'était ignoble pour l'amant.

Elle se glissa jusqu'aux écuries, réveilla le cocher qui l'accompagna avec des précautions de filou. Elle ne respira que dans l'escalier de Paul Richard, mécontente de son peu de courage. Paul avait mal dîné, il ne voulait plus allumer de feu, et il était assis devant un énorme registre de négociant, une tenue de livres dont il croyait tirer des sommes d'argent. Mary haussa les épaules.

—Tu sais, lui dit-elle, que mon oncle m'a légué cinq mille francs pour toi, je te les apporte!

Une rougeur envahit les joues du jeune homme.

—Je te remercie, mais je n'accepte pas ... c'est ton notaire qui doit me rendre des comptes. Voyons?... tu veux décidément me réduire à ce rôle d'homme des ruisseaux? Où est la preuve du legs?

Elle arpenta la mansarde, exaspérée. La situation devenait embarrassante.

—Voici les billets, fit-elle des dents grinçantes, et je vous ordonne de les prendre!

—Oh! murmura-t-il, joignant les mains devant elle, tu as donc quelque chose, tu me grondes et tu cherches à m'avilir davantage. Ton mari?...

Il s'arrêta, la regardant fixement.

—Sans doute, mon mari: je viens d'être sa femme! As-tu supposé que M. le baron de Caumont avait de la dignité? Il ne m'a pas tuée, le reste est arrivé par surcroît ... les hommes sont très forts!

Paul Richard faillit hurler de désespoir. C'était à présent que la honte l'empoignait, car il serait encore moins fort que l'époux.

Il accepta ces billets de banque, se réservant de les dépenser seulement pour elle, il ne s'occuperait plus de son diplôme de médecin et irait au métier qui lui fournirait tout de suite du pain.

Ils demeurèrent silencieux, le front bas, n'osant pas se toucher, craignant d'avoir envie l'un de l'autre dans le souvenir brutal de la rentrée en possession du mari.

—Oh! cria-t-il, crispant ses poings, s'il pouvait mourir comme ton oncle, je ne le pleurerais pas, tu sais!...

Elle le quitta, très sombre, emportant ce cri d'amour au fond de ses oreilles.

—Madame, lui chuchota le cocher, s'autorisant d'une position critique pour lui donner des conseils, je crois bien que ce jeu-là est dangereux, Monsieur n'est pas de la première verdeur, pourtant il finira par s'apercevoir que vous désertez... Il se réveillera ou on le réveillera et nous serons fichus.

—Taisez-vous! répondit la baronne, s'enveloppant de son manteau, avec un geste impérieux.

Le lendemain elle combla son mari de prévenances. Coquette, folle, elle l'emmena dans leur chambre nuptiale dès la nuit close.

—Louis, lui affirma-t-elle, je vous jure que vous ne dormirez plus!

En effet, il ne dormit pas, très fier de cette surexcitation qu'il attribuait au retour des coquetteries de sa femme.

Les jours suivants il eut de véritables crises, se pelotonnant à ses pieds menus avec des extases de jeune premier quelque peu grotesque.

Dans l'ordinaire fatuité des hommes, il se croyait aimé d'un amour plein de reconnaissance pour la faute pardonnée. Elle ne lui disait rien, comme un joli sphynx, mais il lisait des choses sur sa physionomie d'enfant repenti. Elle avait maintenant des raffinements discrets qui le comblaient d'enthousiasme, elle se livrait plus entière, plus humble. Ah! les maris qui n'ont qu'une femme vertueuse ne savent pas les plaisir d'avoir été cruellement trompé, puis d'avoir permis ensuite ces sortes de dénouements avec leur pointe obscène! Il se serait félicité de son ridicule de jadis s'il avait osé se l'avouer.

A la vérité, dans les longues après-midi brumeuses, il était forcé de se coucher une heure ou deux pour chercher un repos réparateur. Il éprouvait d'étranges vertiges comme un viveur qui ale casque, selon les expressions des noceurs. Pourtant il mangeait et buvait chez lui, sans grand appétit, des plats assez simples, un vin sans alcool. Mais dès qu'il la rencontrait par les corridors ou qu'elle venait se pencher sur lui, il était repris de cette surexcitation merveilleuse qui lui faisait accomplir des actes de héros. Leur lune de miel recommençait. Au moins, c'est ce qu'il croyait. Elle était si belle, si jeune, si originale. Un moment il s'écria, se sentant fou:

—Tiens, Mary, je te remercie de t'être vengée! Pour m'avoir trompé un jour, tu es une autre femme, mille fois plus désirable!

Mary eut le bon goût de ne pas répondre.

La petite comtesse de Liol, qui avait rassuré l'époux en jurant que son amie était impeccable, fut témoin d'une scène bizarre. Elle était venue visiter le couple, un peu intriguée au fond par les allures de madame de Caumont, une femme ne soupant jamais et sortant de chez elle avant minuit, s'isolant, ayant l'aspect d'une religieuse qui traverserait un vilain monde. Lorsqu'on l'annonça dans le salon de Notre-Dame-des-Champs, Monsieur s'échappait derrière une portière, tandis que Madame, demeurée grave, rajustait sa coiffure. La fine Parisienne posa une question embarrassante:

—Je vous dérange?

—Non, chère amie, pas du tout, au contraire!

—Ce n'est guère poli pour ce pauvre baron, ce que vous dites là, riposta la comtesse, une charmante vicieuse, cherchant la plaie dans les ménages, non à cause de la morale, mais pour en profiter à des points de vue spéciaux.

—Vous êtes une heureuse créature! soupira-t-elle. Moi, depuis que je suis veuve, j'ai eu l'idée de prendre un amant, et si je n'en ai pas pris, c'est que je doute de tous ces messieurs!

Mary ne put s'empêcher de sourire.

—Vous n'avez pas douté de mon époux, jadis, m'a-t-on raconté!

Les deux femmes étaient assises en face l'une de l'autre. Elles se dévisagèrent. Il y avait une absolue indifférence dans le sourire railleur de la baronne. Madame de Liol se rapprocha d'elle.

—Vous ne l'aimez pas, méchante! dit-elle, vexée de ce qu'il lui avait appris ses anciennes fredaines.

—Je l'aime comme on doit le faire en alliance légitime, ma chère: raisonnablement!

—Hum!... et pourquoi cette fuite précipitée?

Mary quitta le ton du marivaudage.

—Eh bien! dit-elle avec un dégoût qu'elle ne put dissimuler, il m'excède, voilà la vérité.

La comtesse était une blonde très fanée, très élégante, soignant particulièrement ses mains, dont les deux index se trouvaient rongés jusqu'au vif, ce qui donnait à penser qu'elle avait la triste habitude de les mordre, ses yeux cernés luisaient à de certains instants comme des diamants, elle recherchait la compagnie des brunes, pour ressortir, et des blondes, pour les désespérer. On la surnommait dans son mondeChiffonnante, parce que sa principale joie était de courir les grands magasins de nouveautés et d'y collectionner des étoffes nouvelles. Veuve, elle avait eu quelques amants, vite las. On la prétendait hystérique; ainsi, d'ailleurs, le sont toutes les femmes que les hommes ont vu rire et pleurer dans une querelle d'amour, mais rien ne prouvait les désordres de son tempérament, car elle se vantait en parlant de ses feux. Ses amants la considéraient comme une glaciale.

—Pauvre chatte! soupira la comtesse de Liol.

Elles causèrent ensuite toilette, évitant de reparler du baron.

Une semaine s'écoula. Mary semblait oublier l'étudiant et ne lui écrivait que de loin en loin. Celui-ci, à moitié fou de rage, la guettait à tous les coins des rues, ne s'occupant plus de ses études médicales, renonçant au gagne-pain présent ou futur. L'amour de cette cynique lui était nécessaire comme la lumière; quand elle partait il retombait dans un chaos et allait, tâtonnant, se briser les membres contre les murs. Il savait que ce mari l'avait reprise et il voyait, dans ses cauchemars, se dérouler des scènes horribles. Durant huit jours il résolut de manger chez des camarades pour ne pas toucher à son argent. Les invitations s'épuisèrent, il était si morne que les compagnons en eurent bien vite assez, il lui fallut jeûner. Que faisait-elle donc? Ses billets lui disaient que la prudence la retenait auprès de cet homme et qu'elle le priait d'attendre.

Alors, un dimanche, il dépensa cinq francs d'absinthe sur les billets de banque qu'il n'avait pas encore ôtés de l'endroit où elle les avait placés. Le cocher de l'hôtel Barbe vint le soir avec une fleur et un ruban. Paul sanglotait tout seul, couché tout habillé dans son lit pour avoir moins froid.

—Que voulez-vous, je pleure, je ne suis plus qu'un enfant! Joseph! elle m'oublie!

Joseph lui répondit des tas de choses inutiles sur un ton fort gourmé.

—Ces affaires-là ne me regardent pas, Monsieur Richard, on me paye pour vous servir, mais on ne m'a pas chargé de vous consoler. Ces grandes dames sont si capricieuses!

—Et le mari? que devient-il, mon bon Joseph?

L'étudiant joignait les mains comme lorsqu'il avait dix ans et qu'il montrait des souris blanches pour quelques sous. Peu lui importait d'être rudoyé parsondomestique: n'avait-il pas busonargent le jour même?


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