Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par delà le tombeau. Il semble donc, pour revenir à l'hypothèse que nous examinions avant ces digressions nécessaires, que la survivance avec notre conscience actuelle soit à peu près aussi impossible et incompréhensible que l'anéantissement. Au surplus, fût-elle admissible, elle ne saurait être redoutable. Il est certain que le corps disparaissant, toutes les souffrances physiques disparaîtront en même temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il n'a plus. Avec elles s'en ira du même pas tout ce que nous appelons souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, à les bien examiner, naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même. Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances, désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon qui l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laissés sur cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces peines sembleront si brèves qu'il n'en saisira pas la durée; et, sachant ce qu'elles sont, et sachant où elles mènent, il n'en verra plus la rigueur.
L'esprit est insensible à tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est fait que pour la joie infinie qui est la joie de connaître et de comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais apercevoir ses limites, quand on n'est plus lié par l'espace et le temps, c'est déjà les outrepasser.