Il est évident que du fond de notre pensée bornée de toutes parts, nous ne pourrons jamais nous faire la moindre idée de la conscience de l'infini. Il y a même entre les deux termes: conscience et infini, une antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c'est proprement le fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites les plus étroites, afin d'en jouir le plus étroitement possible. D'autre part, il nous est impossible de séparer l'idée d'intelligence de l'idée de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est qu'un point dans l'espace, nous voyons qu'à tous les degrés de la vie (rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux du monde des insectes) se dépense une somme d'intelligence telle que notre intelligence humaine ne peut même pas songer à l'évaluer. Tout ce qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse à même ce réservoir inépuisable. Nous sommes donc invinciblement portés à nous demander si cette intelligence universelle n'est pas l'émanation d'une conscience infinie, ou ne doit pas, tôt ou tard, en élaborer une. Et nous voilà ballottés entre deux impossibilités irréductibles. Le plus probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrême pointe de la pensée; et nous en inférons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors qu'elles n'occupent peut-être, dans la hiérarchie des possibilités spirituelles ou autres, qu'une place inférieure.