La survivance absolument dénuée de conscience ne serait donc possible que si l'on niait la conscience de l'Univers. Dès qu'on admet celle-ci, sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la question se confond jusqu'à un certain point avec celle de la conscience plus ou moins modifiée. Il n'y a, pour l'instant, nul espoir de la résoudre; mais il est permis d'en tâter les ténèbres dont l'épaisseur n'est peut-être pas égale sur tous les points.
Ici commence la pleine mer. Ici commence l'admirable aventure, la seule qui soit égale à la curiosité humaine, la seule qui s'élève aussi haut que son plus haut désir. Accoutumons-nous à considérer la mort comme une forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons à la voir du même œil que la naissance, et l'attente bienheureuse qui salue celle-ci suivra bientôt notre pensée pour s'asseoir avec elle sur les marches du tombeau. Supposez que l'enfant, dans le sein de sa mère, soit doué de quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d'une façon obscure, échanger leurs impressions et se communiquer leurs craintes et leurs espérances. N'ayant jamais connu que les tièdes ombres maternelles, ils ne s'y sentiraient pas à l'étroit ni malheureux. Ils n'auraient probablement d'autre idée que de prolonger le plus longtemps possible cette vie d'abondance sans soucis et de sommeil sans surprises. Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n'ignoraient pas qu'ils doivent naître, c'est-à-dire quitter brusquement l'abri de ces douces ténèbres, abandonner sans retour cette existence captive mais paisible, pour être précipités dans un monde absolument différent, inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquiétudes et leurs épouvantes! Il n'y a cependant aucune raison pour que nos inquiétudes et nos épouvantes soient plus justifiées et moins ridicules. Le caractère, l'esprit, les intentions, la bienveillance ou l'indifférence de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne se transforment point de notre naissance à notre mort. Nous demeurons toujours dans le même infini, dans le même Univers. Il est tout à fait raisonnable et légitime de se persuader que la tombe n'est pas plus redoutable que le berceau. Il serait même légitime et raisonnable de n'accepter le berceau qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de naître, il nous était permis de choisir entre le grand repos du néant et une vie que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous, sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquiétant inconnu d'une existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystère de sa fin? Qui de nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de chose, s'il ne savait qu'il est nécessaire d'y entrer pour être à même d'en sortir et d'en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c'est qu'elle nous prépare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui nous mène à l'issue féerique et dans cet incomparable mystère où malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons perdu l'organe qui les élaborait; où le pire qui nous puisse advenir, c'est le sommeil sans rêves que nous comptons au nombre des plus grands bienfaits de la terre, où enfin il est presque inimaginable qu'une pensée ne survive pour se mêler à la substance de l'Univers; c'est-à-dire à l'infini qui, s'il n'est pas une mer d'indifférence, ne saurait être qu'un océan de joie.