Et puis, ce ne serait pas encore la fin de l'énigme. En principe, la réincarnation est, tôt ou tard, inévitable, puisque rien ne peut se perdre ni s'immobiliser. Ce qui n'est nullement démontré, et demeurera peut-être indémontrable, c'est la réincarnation de l'individu entier et identique, malgré l'abolition de la mémoire. Que lui importe du reste cette réincarnation s'il ignore qu'il est toujours lui-même? Tous les problèmes de la survivance consciente se redressent; et tout est à recommencer. Même scientifiquement établie, la doctrine de la réincarnation, tout comme celle de la survivance, ne mettrait pas un terme à nos questions. Elle ne répond ni aux premières ni aux dernières, celles de l'origine et de la fin, les seules essentielles. Elle les déplace simplement, les recule de quelques siècles, de quelques millénaires, espérant peut-être de les perdre ou de les oublier dans le silence et l'espace. Mais elles reviennent du fond des plus prodigieux infinis; et ne se contentent pas d'une solution dilatoire. Assurément, il m'intéresse d'apprendre ce qui m'attend, ce qui m'arrivera immédiatement après ma mort; vous me dites: l'homme dans ses incarnations successives expiera par la douleur, se purifiera, pour s'élever de sphère en sphère jusqu'à ce qu'il retourne au principe divin d'où il est sorti. Je le veux croire, bien que tout cela porte encore le sceau assez suspect de notre petite terre et de ses vieilles religions; je le veux croire, mais après? Ce qui m'importe, ce n'est pas ce qui sera quelque temps, mais toujours; et votre principe divin ne me semble point du tout infini ni définitif. Il me paraît même fort inférieur à celui que j'imagine sans votre aide. Or, fût-elle fondée sur des milliers de faits, une religion qui amoindrit le Dieu que conçoit ma pensée la plus haute, ne saurait subjuguer ma conscience. Votre infini ou votre Dieu, tout en étant encore plus inintelligible que le mien, est cependant moins grand. Si je rentre en lui, c'est que j'en étais sorti; si j'en ai pu sortir, c'est qu'il n'est pas infini; et s'il n'est pas infini, qu'est-il donc? Il faut accepter l'un ou l'autre: ou il me purifie parce que je suis hors de lui et il n'est pas infini; ou, étant infini, s'il me purifie, il y avait en lui quelque chose d'impur, puisque c'est une partie de lui-même qu'il purifie en moi. Au surplus, comment admettre que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui a derrière lui le même infini de millénaires que devant soi, n'ait pas encore trouvé le temps de se purifier et de terminer ses épreuves? Ce qu'il n'a pu faire dans l'éternité antérieure au moment où je suis, il ne le pourra faire dans l'éternité postérieure, car les deux sont égales. Et la même question se pose en ce qui me concerne. Mon principe de vie, comme le sien, existe de toute éternité, car ma sortie du néant serait plus inexplicable que mon existence sans commencement. J'ai nécessairement eu, à d'innombrables reprises, occasion de m'incarner; et je l'ai probablement fait, attendu qu'il n'est guère vraisemblable que cette idée ne me soit venue qu'hier. Toutes les chances d'arriver où je tends me furent donc offertes dans le passé; et toutes celles que je rencontrerai dans l'avenir n'ajouteront rien à un nombre qui déjà était infini. Il y a peu de chose à répondre à ces interrogations qui surgissent de partout dès qu'on atteint l'une d'elles du bout de la pensée. En attendant, j'aime mieux savoir que je ne sais rien que de me nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables. J'aime mieux me tenir à un infini dont l'incompréhensible est sans limites, que de me restreindre à un Dieu dont l'incompréhensible est borné de toutes parts. Rien ne vous force à parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de le faire, il est nécessaire que vos explications soient supérieures au silence qu'elles rompent.