Mais même à notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre l'infini de notre raison et celui de nos sens est peut-être plus apparente que réelle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe de toute éternité, toutes les expériences, toutes les combinaisons possibles ont été faites, quand nous affirmons qu'il n'y a nulle chance pour qu'ait lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas lieu dans l'innombrable passé, notre imagination accorde peut-être à l'infini du temps une prépondérance qu'il ne peut posséder. En vérité, tout ce que contient l'infini doit être aussi infini que le temps dont il dispose; et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas été épuisés dans l'éternité qui nous a précédés, non plus qu'ils ne sauraient l'être en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les événements, les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions, les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où ils sont agités depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui n'eut pas d'origine; où ils seront remués jusqu'à la fin d'un monde qui n'aura pas de fin… Il n'y a donc point d'apogée, d'immobile ni d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se découvre chaque jour, qu'il n'a pas pris entièrement conscience et ignore encore ce qu'il veut. Il est possible que son idéal soit encore voilé par l'ombre de son immensité; il est également possible que les expériences et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix desquels tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées ne sont qu'une pincée de poudre d'or, au creux de l'Océan. Enfin, si l'un est vrai, il l'est également que nous-mêmes ou ce qu'il en demeurera, il n'importe, profiterons quelque jour de ces expériences et de ces hasards. Ce qui n'advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur état, ainsi que la sagesse suprême qui le reconnaîtront et le sauront fixer, sont peut-être prêts à jaillir du choc des circonstances. Il ne serait nullement étonnant que la conscience de l'Univers, pour se former, n'eût pas encore rencontré le concours de chances nécessaires, et que la pensée humaine appuyât l'une de ces chances décisives. Il y a là un espoir. Si petit que paraisse l'homme et sa pensée, il a exactement la valeur des plus énormes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperçoivent nos yeux, qu'il aurait au regard de l'Univers le même poids et la même importance qu'aujourd'hui. Seule la pensée occupe peut-être dans l'infini un espace que les comparaisons ne réduisent pas à rien.